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Couper la luzerne : récits de deux « patronas » Yamna et Mina

Par Hind Ftouhi et David Goeury

Sur les parcelles s’activent des équipes de femmes qui coupent la luzerne. Ces femmes ne sont pas des propriétaires de parcelles, elles s’embauchent à la demi-journée. Elles vivent dans des petits logements qui ne leurs permettent pas d’avoir des animaux ou des jardins. La question est de comprendre comment cette activité très spécifique s’insère dans les trajectoires de ces femmes urbaines. La ville de Tiznit est au cœur d’une économie agricole où le salariat se développe très rapidement du fait de la demande croissante de main d’œuvre des fermes de Chtouka et notamment de Belfaa. Les bus se multiplient pour emmener de plus en plus de femmes tôt le matin vers ces grandes unités qui exportent des produits fragiles (tomates cerises, fruits rouges) vers l’Europe et l’Amérique du Nord. Ces femmes sont désormais déclarées à la CNSS et disposent d’un salaire mensuel qui respecte la législation marocaine (près de 3000 dhs par mois). Alors qui sont ces femmes qui restent à Tiznit pour couper la luzerne pour une rémunération équivalente à 60 dhs la demi-journée sans cotisations sociales et sans garantie d’un travail régulier.

Ces femmes ont une connaissance très précise des opportunités d’emploi et plusieurs d’entre elles ont travaillé dans les grandes exploitations agricoles de Chtouka. Elles opèrent des choix fondés sur une connaissance précise des deux systèmes. La précarité apparaît alors comme un choix rationnel permettant d’articuler une activité professionnelle à de multiples contraintes familiales et personnelles.

Ici, nous allons revenir sur la trajectoire de deux femmes qui jouent un rôle essentiel car elles sont celles qui organisent les équipes de coupeuses de luzerne. Elles sont désignées par les agriculteurs comme « patrona » ou « cheffa » qui sont la féminisation en arabe dialectal des termes français de patron et de chef.

Coupeuses de luzerne sur une parcelle récemment remise en culture grâce à la réutilisation des eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
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Élever des vaches sans terre : un jeune entrepreneur agricole

Par Hind Ftouhi et David Goeury

Hoceine est un jeune éleveur d’Attebane de 35 ans. Hoceine aime les vaches depuis tout petit. Dans son étable, les vaches viennent à lui, demandent à être caressées. Il vit  avec sa famille, son père, sa mère et son frère qui est toujours au lycée. Il a décidé d’arrêter de multiplier les petits métiers et de revenir au village pour élever des vaches et cela sans disposer réellement de terres agricoles.

Sa famille est installée à Attebane depuis plusieurs générations mais ne possède que des petites parcelles. Après avoir arrêté les études en sixième année primaire et renoncé à poursuivre des études secondaires, il essaie « tous les métiers possibles ». Il travaille dans les poulaillers industriels, dans les grandes fermes, au souk. Il habite durant plus d’un an et demi à Marrakech puis à Agadir avant de revenir à Tiznit. Mais pour lui, tout cela ne menait à rien. Il avait l’impression que son travail était vain. A la fin du mois, une fois le loyer et la nourriture payée, il ne lui restait que 400 ou 500 dhs, soit une somme ridicule. De plus, il fallait qu’il compose avec le facteur humain, « des gars avec qui il est difficile de travailler ». Il est donc revenu à Tiznit pour épargner et lancer son projet d’élevage.

La famille de Hoceine s’était déjà lancée dans l’élevage, et c’est d’ailleurs lui qui avait été inscrit comme membre de la coopérative laitière en 2010, au moment où son père et sa mère souhaitaient développer l’élevage laitier.. Il décrit cette inscription comme fortuite, parce que son père n’avait pas sa carte d’identité nationale sous la main, mais de fait Hoceine aime l’élevage. Ses parents finalement se découragent au bout de quelques années du fait du manque d’eau et de fourrage.

En 2020, juste avant la pandémie de « Corona », il avait économisé suffisamment pour acheter une vache à un éleveur du Tazeroualt, puis il décida de se consacrer uniquement à l’élevage.Les débuts sont difficiles car il ne dégage pas suffisamment de bénéfices. Mais grâce à la vente de son premier veau, il peut acheter une deuxième vache, puis une troisième, et ainsi de suite, jusqu’à atteindre le rythme d’une vache par an.

Pour réussir cette croissance rapide dans un contexte   marqué par l’inflation des prix des aliments, des tensions sur les prix du lait et de la viande bovine , Hoceine s’est résigné  à développer une stratégie fondée sur la location de parcelles agricoles. Alors que six familles dans le village ont renoncé à élever des vaches, trouvant l’activité trop coûteuse. Houcine persévère car il aime les vaches et ne souhaite pas repartir travailler à droite et à gauche. Il a investi dans une vache croisée moins exigeante qu’une vache Holstein. Cette vache a été inséminée par une semence d’Holstein. Ainsi, petit à petit, génération après génération, il améliore son troupeau. Il dispose désormais de cinq vaches. Les génisses nées chez lui ne sont pas encore confirmées comme des laitières. Une des vaches peine à être pleine.

Surtout, il travaille dur et mobilise les autres membres de sa famille, son père, sa mère et son jeune frère encore au lycée. Son projet est aussi un projet familial. Il ne prend pas de vacances ; même le jour de l’Aïd Kébir, il faut nourrir et traire deux fois les vaches. Pour l’alimentation de ses animaux, il a compensé son manque de terres par sa bonne réputation. Hoceine est reconnu comme un homme sérieux et fiable, si bien que des voisins lui confient leurs parcelles, situées à proximité des bornes de distribution des eaux usées traitées. Il paie l’eau à l’association des irrigants Ibharen, les semences et verse un loyer d’environ 1 000 dhs à chaque coupe de luzerne, soit toutes les six à huit semaines, plutôt que mensuellement. Cet accord tient aussi au fait que de nombreuses parcelles sont plantées d’oliviers dont l’intégralité des fruits est récoltée par les propriétaires. Les deux parties en retirent ainsi un intérêt mutuel : Hoceine irrigue les oliviers en même temps que sa luzerne, qui lui revient, tandis que les olives restent la propriété des propriétaires. Hoceine recrute une équipe d’ouvrière par l’intermédiaire d’une « patrona » Pour assurer la coupe de la luzerne. Enfin pour les aliments complémentaires, il achète, tantôt auprès de la coopérative, tantôt au souk selon les prix.

Hoceine incarne la figure du jeune entrepreneur agricole même s’il ne bénéficie d’aucune aide de l’Etat. Sa réussite est le fruit de sa pugnacité, du soutien de sa famille, de la bienveillance de ces voisins mais aussi de son intégration aux structures agricoles que sont la coopérative laitière et l’association des usagers des eaux usées épurées. Au sein de la communauté des jeunes agriculteurs, il est estimé, voire admiré. Il a enfin trouvé sa place loin de la course effrénée aux emplois de mauvaise qualité de ville en ville. Hoceine rêve d’avoir 20 vaches ; encore faudrait-il agrandir l’étable et sécuriser l’approvisionnement en eau.

 

Etable entre les murs de la maison en pisé à Attebane. Crédits : David Goeury

Faire de l’exercice : rencontre avec deux éleveuses âgées à Attebane 

Par Hind Ftouhi et David Goeury

En milieu de matinée, depuis les parcelles remontent des femmes à dos d’ânes chargés d’herbes fraîchement coupées. Assises au sommet des chouaris, ces femmes âgées retournent vers leurs demeures suivant le même sentier qui longe le maigre lit de l’oued Toukhsine qui se perd progressivement dans le périmètre. L’eau de crue saisonnière est remplacée depuis de longues années par l’eau d’écoulement issu de la station d’épuration qui nourrit une végétation proliférante d’herbes, de ricins et de cannes. La densité végétale et le sol gras d’humidité contraste fortement avec les terres desséchées par l’absence dramatique de pluies.

La première femme est originaire d’Aglou. Elle est veuve et mère de quatre fils et de quatre filles. Tous ces fils travaillent : deux sont Mokhaznis à Tiznit, un autre dans l’administration pénitentiaire, et le dernier est soudeur. En revanche, ces filles ne travaillent pas : deux filles sont mariées et femmes au foyer, tandis que deux autres sont toujours célibataires et vivent avec elle.

L’année dernière, elle a décidé d’acheter une jeune génisse beldi à une famille d’Attebane qui avait décidé d’arrêter l’élevage et de vendre l’intégralité de son troupeau : « Les familles sont fatiguées et de nombreuses familles ont vendu leur bétail car il n’y a pas assez d’aliments. Il manque de pluie. »

Elle voulait une vache pour s’occuper et surtout faire de l’exercice (riadha). Avoir une vache, signifie devoir bouger tous les jours un peu. Elle déclare : « je ne peux m’occuper que d’une seule vache car je n’ai pas les moyens pour une autre vache pour sa nourriture et tout le reste. La beldi peut être nourrie avec seulement de l’herbe que tu coupes à la différence de la roumi qui nécessite beaucoup de moyens. Je ne veux donner à la vache que l’herbe que je trouve ici alors que la vache roumi a besoin de fourrage, de de la betterave et des compléments alimentaires. Je n’ai pas les moyens pour cela. »

Sa vache est encore petite pour être inséminée.  Dès que sa vache aura du lait, elle s’inscrira à la coopérative.

Elle vient d’acheter un âne depuis deux jours à 500 dhs. Elle avait un âne avant mais il avait des difficultés à marcher. « Les gens abandonnent leurs ânes quand ils n’ont plus d’argent. »

 « Dès fois, les gens se débarrassent de leurs ânes pour 50 dhs ou 5 dhs. » surenchérit sa voisine

Elle a des parcelles mais elles sont en indivision. Elle y cultive un peu de luzerne. Parfois, elle ramène un peu de cette luzerne.  « Mais un sanglier a tout labouré comme un tracteur. » Alors aujourd’hui, elle a coupé de l’herbe sur une autre parcelle qui appartient à une femme de sa connaissance.

La seconde est veuve et vit avec les enfants de son mari qu’il a eu de sa première épouse. Elle déclare en riant «  C’est moi qui l’as tué, dès que je suis venu habiter chez lui, il est mort ! ». Son mari avait trois enfants, deux fils et une fille. Un fils habite à Tiznit et vient les voir régulièrement. L’autre qui est à Casablanca vient à chaque fête de l’aïd. La fille non mariée vit avec elle à Attebane. Elle déclare toujours avec ironie : « je ne possède rien, que dieu et son prophète ». Elle engraisse six moutons pour la fête de l’aïd el Adha. Elle a ni agneaux, ni brebis. Ces moutons sont pour elle, sa belle-fille et ses beaux-fils. Elle vient de couper de l’herbe le long du lit de l’oued sur des terres qui n’appartiennent à personne. Les parcelles familiales sont sèches. Elles pointent du doigt, les parcelles non irriguées et caillouteuse qui entoure le hameau. Et puis, elle rajoute : «  Je ne peux pas m’en occuper seule !»

Ces deux femmes sont emblématiques des nombreuses femmes âgées qui gravitent autour du périmètre d’Attebane et de la zone d’écoulement de l’eau de la STEP. Elles ne sont pas des éleveuses professionnelles, elles ne sont pas issues du village mais elles peuvent venir collecter les adventices qui prolifèrent dans les parcelles inondées par l’eau de la STEP. Elles investissent dans un âne, animal indispensable à leur déplacement et au transport de l’herbe fraîchement coupée. Elles peuvent alors développer un petit élevage familial avant tout pour s’occuper et fournir des biens alimentaires de qualité à leur famille. La vache beldi fournit du Lben, du beurre et du oudi (beurre rance), les moutons seront sacrifiés lors des retrouvailles familiales le jour de la fête du sacrifice. Pour le lait, certaines n’exclut pas de rejoindre la coopérative par facilité pour écouler les excédents de lait.

Chemin qui longe le chenal d’écoulement des eaux de la station d’épuration. Les bords sont les lieux privilégiés de collecte des femmes rencontrées. Crédits : David Goeury

Oasis agri-urban metabolism as a source of paleo-innovation forcoping with global warming. 11/12/2023 COP 28

 

  • 11 December
  • 11:00 am – 12:00 pm
  • ECD Hall, ECD Pavilion
Dr David Goeury, Sorbonne University
Oasis societies have established multi-millennia microclimates in contexts of extreme aridity and heat, through the implementation of urban planning that combines dense housing and intensive agriculture. They allied themselves with singular plants and developed complex technologies mobilizing local resources. Oasis agri-urban systems are based on interlocking circular economies linking construction and agriculture, while also acting as relays for the great land-based trade routes. These oasis societies have been progressively disqualified in favor of an industrial-urban metabolism based on fossil fuels and the mobilization of materials from all over the world. Yet these industrial-urban metabolisms are incapable of establishing livable microclimates. On the contrary, they generate high levels of local air, water and soil pollution. They also generate enormous quantities of greenhouse gases. Today’s urgent need to adapt large cities means that hypothetical technological solutions appear incapable of reducing global warming. On the other hand, oasis metabolism is proving to be a source of palaeoinnovation – the possibility of drawing inspiration from past innovations to define a liveable future. We’ll be looking at two ways of establishing new, sustainable agri-urban metabolisms: the reuse of treated wastewater and eco-construction. We’ll show how it’s possible to move away from industrial logics linking extractivism and waste demultiplication and set up looping logics instead.
 

BIENS COMMUNS DE PROXIMITÉ ET POUVOIR CLIMATISANT DES AMBIANCES URBAINES

Paru dans le numéro 0 de la revue GéoProximitéS

Biens communs de proximité et pouvoir climatisant des ambiances urbaines

Le texte qui suit reprend quelques points développés dans le cadre d’une recherche-action menée sur l’agglomération genevoise afin de questionner certaines conséquences réelles ou attendues de la crise climatique (Breviglieri, 2022). Mon enquête consista d’abord à identifier, à travers la littérature scientifique, la presse quotidienne, et à partir de témoignages de citadin.es croisé.es et questionné.es dans l’espace public au cœur de l’été 2018, une gamme de maux spécifiques rapportés au réchauffement climatique et à l’accélération de la fréquence des pics de chaleur en ville. Ceux-ci nous conduisent directement vers les propriétés et les usages de l’espace public urbain dès lors qu’il est voué, en période de forte température, à être craint et déserté par toute espèce vivante susceptible d’y prendre place. Le problème accède à un certain niveau de gravité lorsqu’à la souffrance physique, s’ajoute, du moins pour les humains, un mal de l’isolement domiciliaire redoublé d’une anxiété collective.

La recherche, ici brièvement rappelée, fait fond sur de bien plus anciennes investigations qui, livrant contribution à une sociologie de la proximité, ont ouvert simultanément les trois domaines d’étude que sont l’usage des choses, l’habiter en commun et le soin porté aux êtres familiers. Après une thèse de doctorat centrée sur ces domaines d’étude, mes sources d’intérêt et enquêtes ethnographiques se sont déplacées vers les métropoles contemporaines dites « du sud », lesquelles s’organisent fréquemment en composant avec une large palette de rapports érigés dans le proche (Breviglieri, 1999 et 2018 ; Breviglieri, Gamal Said et Goeury, 2021). Des rapports souvent inscrits dans de puissantes attaches au lieu habité, où se nouent fréquemment d’étroites solidarités de voisinage composées de parentèles étendues et de fréquentations étalées sur plusieurs générations. Corrélativement, j’y constatais la présence de nombreux biens communs de proximité, non seulement pour concurrencer ou pallier les déficiences reconnues de la puissance publique, mais aussi pour pouvoir envisager la manière dont s’établissent, au fil des usages du lieu, des conditions d’habitabilité de l’espace public faisant valoir des tonalités d’ambiances particulières (des climats – nous y reviendrons –) qui favorisent des formes de bienvivance collectivisées.

Lire la suite ici : https://quamoter.hypotheses.org/2858

 

Climats oasiens, quelques leçons géo-historiques pour affronter le réchauffement climatique

9e édition : Paysages, climats et sociétés de l’Antiquité à nos jours
Journée du dimanche 14 mai 2023

À la fois ancrée dans l’histoire et connectée à l’actualité du monde, la 9e édition des Journées de l’Histoire de l’IMA s’articule autour des « Paysages, climats et sociétés de l’Antiquité à nos jours ». Offrant une occasion unique de réunir des chercheurs de toutes disciplines – historiens, mais aussi anthropologues, géographes, sociologues –, ces trois journées sont ouvertes au plus grand nombre, dans l’esprit d’une grande université populaire.

Table ronde I « Climats oasiens, quelques leçons géo-historiques pour affronter le réchauffement climatique »

Les oasis ont la particularité d’établir des microclimats sur la longue durée, permettant d’installer une forme de vie riche et pérenne. Dans les lieux sentinelles, face aux extrêmes climatiques, sont expérimentées des modalités d’un habité complexe liant humains, plantes et animaux pour maintenir un métabolisme fertile multiséculaire.

Avec : Marc Breviglieri, professeur en sociologie, Haute École du travail social de Genève, Mohamed Mouskite, enseignant-chercheur en histoire environnementale à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech et Salima Naji, architecte et docteure en anthropologie, spécialiste en écoconstruction et en écoréhabilitation.

Modération : David Goeury, chercheur en géographie, Sorbonne Université – Haute École du travail social de Genève.

 

L’étude des oasis nous apporte des solutions pour faire face au réchauffement climatique

L’INA est partenaire de la 9e édition des Journées de l’Histoire de l’Institut du monde arabe (IMA) baptisée «Paysages, climats et sociétés du monde arabe, de l’Antiquité à nos jours». À cette occasion, nous avons rencontré le géographe David Goeury, spécialiste des cités oasiennes. Il nous rappelle les leçons géo-historiques pour affronter le réchauffement climatique et nous invite à repenser l’action collective. Entretien.

 

INA – Vos travaux portent sur les cités oasiennes. Comment définit-on une oasis ?

David Goeury – Le terme oasis vient du copte qui signifie « habitat ». C’est un système agri-urbain fondé sur l’interdépendance d’une entité urbaine et d’une entité agricole pour permettre l’établissement d’un habitat d’humains et de non humains sur la très longue durée. C’est une construction purement humaine faite à partir d’alliances, c’est-à-dire par la mobilisation de végétaux spécifiques qui permettent d’établir une forme de vie dans la longue durée. On parle davantage de cité oasienne. Elles ne font sens que parce qu’elles sont intégrées à des dynamiques économiques, et même, pour les plus grandes d’entre-elles, au grand commerce planétaire sous l’«Ancien monde», pour reprendre l’expression de Christian Grataloup (géo-historien), qui allait du Maroc jusqu’en Chine. Les cités oasiennes ont toujours été des lieux de réinvestissement des profits de ce grand commerce caravanier notamment pour financer les infrastructures d’irrigation, permettant des pratiques agricoles intensives.

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Ibrahim, un agriculteur à Attebane, face à la station d’épuration

Par Hind Ftouhi, Mansour Diop et David Goeury

Ibrahim est un père de famille né en 1975 qui exploite une parcelle adjacente à la station d’épuration des eaux usées. Son destin d’exploitant agricole est percuté par celui de la station d’épuration. Sa famille a été expropriée de 5 des 6 hectares qu’elle cultivait et depuis, il développe une activité de maraîchage à l’ombre du dispositif pour faire vivre sa famille.

Ibrahim a quitté l’école à 14 ans en cinquième année primaire après avoir redoublé à de nombreuses reprises. Il accompagne alors son père qui est associé à l’époque avec un ami sur une exploitation plus au nord. Les rendements sont faibles et les gains modiques. Son père achète alors une large parcelle de 6 ha à la fin des années 1980 pour planter des oliviers et développer un maraîchage. Il fait creuser plusieurs puits dans la nappe phréatique, à une profondeur d’environ 27 mètres.

En 2004, La famille est expropriée afin de permettre l’installation des vastes bassins de lagunage de la nouvelle STEP. Elle perd cinq des six hectares, trois puits, une maison de plain-pied et une soixantaine d’oliviers arrivés à maturité. La famille est la plus lourdement impactée, et l’indemnité de 10 dhs par m² leur semble faible au regard de la perte de leur appareil productif. Ibrahim est le seul garçon de la fratrie à rester sur l’exploitation : deux de ces frères sont installés à l’étranger en France, un autre travaille comme professeur, et le dernier travaille dans un hôtel à Agadir. Ces parents s’installent à Tiznit et il reste seul sur l’exploitation avec sa femme et ses quatre enfants.

Il travaille seul ; ses enfants sont concentrés sur leurs études et les réseaux sociaux. Son fils aîné est en deuxième année du baccalauréat, le second en première année du baccalauréat et le dernier en première année de collège. Quant à sa fille cadette, elle est en cinquième année du primaire. Il  préfère :

 « qu’ils excellent dans leurs études et aient une meilleure carrière,  je ne vais pas les forcer à faire quelque chose qu’ils n’aiment pas ».

Cependant, quand est évoquée sa succession, il déclare non sans amertume :

« Aucun de mes enfants  ni de mes frères ne prendra le relais et je le crains sincèrement, car tout sera abandonné et desséché, comme les exploitations de mes amis qui n’ont pas des successeurs. D’ailleurs, tant que les réseaux sociaux occuperont l’esprit de cette génération au lieu de s’intéresser à apprendre des choses utiles, tout sera gâché. »

Ibrahim est un maraîcher avisé. Il a divisé sa vaste parcelle en six pour cultiver la menthe, le persil, la coriandre, le céleri mais aussi les fèves et les navets. Il possède 12 oliviers, 5 grenadiers et 7 caroubiers.

Les oliviers sont surtout destinés à la consommation familiale et incarnent les liens qu’il maintient avec ses parents et ses frères. A la différence des autres cultures, les olives sont collectées en famille avec sa femme et ses enfants. Il en garde une partie pour le marinage qu’il prépare avec sa femme « en piquant les olives délicatement avec un couteau ». Le reste est transformé en huile et fait l’objet d’une répartition complexe.

« J’en garde 100 litres, j’en offre 100 litres à mes parents. Je donne 10 litres à chacun de mes frères. J’offre à chaque nécessiteux que je connais un litre d’huile, ce qui représente au total une vingtaine de litres. Enfin, je vends entre 50 et 60 litres, uniquement sur commande, et principalement à des personnes que je connais ainsi qu’à mes clients les plus fidèles.»

En revanche, la vente des produits maraîchers lui revient intégralement. Il apporte toujours des produits pour ses parents et son frère qui habitent Tiznit.

Pour lui, les produits les plus rentables sont la menthe et la coriandre :

« La menthe est persistante contrairement à la culture du persil qui dure seulement un an. La récolte de la coriandre se fait deux fois en hiver, si par exemple nous l’avons semée en novembre nous pourrions la récolter jusqu’en avril. Cependant, après chaque récolte, il faut labourer la terre afin de la semer à nouveau. Contrairement au persil, que l’on sème en décembre et qui donne des repousses jusqu’en avril, soit une année de récolte continue, il en va de même pour le céleri.»

Il vend sa production par lots à des détaillants principalement durant les trois jours du souk hebdomadaire, mardi, mercredi et jeudi. Parfois, il peut livrer des détaillants de l’ancienne médina le vendredi ou le samedi. Pour s’assurer une production continue, il sème chaque planche progressivement :

« c’est-à-dire je cultive la première planche et la laisse pousser pendant une semaine, puis je passe à l’autre planche en pratiquant le même procédé, ensuite je retourne couper la récolte de la première planche… et ainsi de suite. Alors, je continuerai à ce rythme pour toutes les planches restantes afin de maintenir une production durable. »

Il s’adapte aux fluctuations de l’offre et de la demande.

« Je ne récolte pas le persil et la coriandre lorsque je constate une offre excédentaire de ces produits chez les agriculteurs et les détaillants sur le marché. Afin d’éviter les pertes, je les laisse alors pousser jusqu’à ce qu’ils fleurissent et produisent des graines. Je les récolte ensuite pour récupérer ces graines. À ce moment-là, l’offre de ces produits sur le marché devient déficitaire et l’intérêt des acheteurs est renouvelé. Je fais ainsi d’une pierre deux coups.»

Ces graines sont bien meilleures que celles qu’il achète auprès des fournisseurs. Cependant, il préfère conserver cette possibilité uniquement en cas d’offre excédentaire sur le marché.

Ibrahim s’est aventuré dans plusieurs initiatives liées à l’élevage, mais ces tentatives ont tourné court. Sa famille possédait déjà des vaches de race locale « beldi », destinées à la consommation familiale. Il y a quelques années, il a lui aussi essayé de se lancer dans l’élevage laitier en acquérant deux vaches croisées beldi–Holstein et en s’inscrivant à la coopérative laitière. Toutefois, les faibles quantités de lait produites, ainsi que la mort des veaux avant leur vente, l’ont profondément découragé. Il a préféré abandonner plutôt que de risquer de voir les animaux mourir à nouveau, sans explication.

Il a ainsi renoncé à l’élevage, même si ses enfants l’encouragent aujourd’hui à relancer cette activité, d’autant plus que son voisin, Larbi, entretient un petit troupeau qui passe chaque matin devant son terrain.

« Je prévois de commencer avec une vache, car mes enfants la réclament sans cesse pour profiter de ses produits laitiers. Plus tard, je pourrai envisager d’agrandir le troupeau, surtout si j’arrive à bien élever cette première vache. »

En parallèle de sa tentative d’élevage laitier, il élevait des moutons, principalement pour la fête de l’Aïd el-Adha, mais cela représentait trop de travail. De plus, Ibrahim a une piètre opinion des ouvriers agricoles et préfère travailler seul. Il a aussi expérimenté la location d’une partie de sa parcelle en 2019 à un maraîcher qui voulait faire de la menthe.

« J’ai confié une fois la culture de la menthe en fermage à un agriculteur pour deux ans, mais il est décédé. Je l’ai ensuite remplacé par un autre, et j’ai rapidement constaté une grande différence dans la manière de travailler : l’agriculteur décédé récoltait chaque planche (ozone) séparément, tandis que son remplaçant procédait de manière chaotique, ce qui nuit à la qualité du sol et à l’état des plantes, favorisant l’apparition de Lmen ( c’est  le nom d’une maladie de la menthe dont l’agent pathogène créé des tâches de couleurs blanche ou rouge au niveau des feuillages ). Si un carré de plantation est touché par Lmen, celui adjacent sera également contaminé et particulièrement quand la menthe dépasse une certaine longueur. C’est pour cela que je vous ai dit, que la culture de la menthe doit être récolté d’une manière bien ordonnée en coupant chaque culture séparément ».

Même si cela lui rapportait 4000 dhs, il a cessé la collaboration avec l’agriculteur et n’a plus mis de parcelle en location depuis.

Entre 2010 et 2012 environ, il a expérimenté l’eau de la STEP en profitant du fait que son voisin avait mis en place un dispositif de détournement du canal de fuite.

 « Je cultivais de la luzerne et des figuiers, même si les figues avaient un goût amer et pourrissaient rapidement parce qu’ils contenaient des vers dedans. En outre, j’avais remarqué que ces eaux étaient de mauvais augure, car le rendement de mes récoltes a baissé et la motopompe tombait constamment en panne… ».

« Je l’ai mobilisé pendant un an environ. D’ailleurs, j’étais toujours inquiet à cette époque, car je n’avais pas le courage d’inviter les gens à voir mon exploitation agricole, de peur que quelqu’un découvre que j’utilisais ces eaux sur une partie de ma parcelle, d’autant plus que ma réputation commençait à se dégrader sur le marché à cause des gens qui en parlent. J’avais honte qu’un passant entre dans ma ferme et l’apprenne, car ce serait un scandale. De plus, quand j’offrais gracieusement du persil et de la coriandre à quelqu’un, certains refusaient à cause de ces eaux. J’ai alors décidé que toutes mes cultures devaient être consommables, ne présentant aucune menace pour la santé et la sécurité humaines, de peur que ma conscience ne me réprimande. Je ne suis pas contre l’utilisation des eaux épurées pour l’irrigation. Mais, je préfère qu’elles soient réservées uniquement à l’irrigation des cultures fourragères. Cette eau m’a appris une leçon que je n’oublierai jamais, quand je les ai utilisées pour l’irrigation. Par le bouche-à-oreille, si quelqu’un découvre cela, l’information se répandra rapidement, ternissant la réputation de l’agriculteur et affectant ses ventes, les clients pouvant le boycotter. De plus, l’odeur de cette eau rendrait rebutera les gens.»

Ibrahim avance que ses puits ne sont pas affectés par le canal d’écoulement comme « la rivière se trouve de l’autre côté et ne traverse pas mon terrain ». Ibrahim n’est pas pour autant opposé à la réutilisation des eaux usées : Si je possédais une autre parcelle éloignée de celle-ci, j’y cultiverai de la luzerne et l’irriguerai avec ces eaux sans hésitation.

Ibrahim s’adapte constamment au contexte, en fonction de ses capacités physiques et techniques. Il fait des arbitrages permanents : tout en s’inscrivant dans la tradition familiale, il expérimente certaines pratiques culturales, dont il abandonne certaines sans que cela ne reflète un jugement définitif. Il reste avant tout pragmatique, sans illusions particulières.

Bruissements Oasiens: une approche à l’écoute de l’urbain au Sahara

Vient de paraître, dans Unheard Landscapes, 
le chapitre : Bruissements Oasiens: une approche à l’écoute de l’urbain au Sahara/ Oasis Rustles: listening to the Urban Landscape in the Sahara
coécrit par Marc Breviglieri, David Goeury et Noha Gamal Said
 
Marc Breviglieri, Noha Gamal Said, David Goeury. Bruissements Oasiens : une approche à l’écoute de l’urbain au Sahara.. Unheard landscapes. listening, resonating, inhabiting, Olivier Gaudin, Francesco Michi, Jean-Paul Thibaud, Nicolas Tixier, Lolita Voisin, Stefano Zorzanello, Oct 2021, Blois, France. pp.68-82. 
 
Cet article montre comment les approches sonores sont à même de générer une dynamique collective féconde permettant à une équipe pluridisciplinaire aux profils extrêmement diversifiés de reconsidérer les lieux particuliers que sont les cités oasiennes.
Notre propos revient sur une expérience collective menée en 2015 à Tiznit au Maroc puis en 2016 à Nefta en Tunisie dans le cadre du projet ZERKA financé par le programme Envimed, interrogeant à la fois les approches sur le terrain, mais aussi les réflexions nées de ces terrains. Celles-ci ont été publiées en 2021 dans l’ouvrage Résonances oasiennes. Approches sensibles de l’urbain au Sahara grâce au soutien du Fonds national suisse (FNS), du programme LHMENA des Hautes écoles de Suisse Occidentale et des laboratoires Ambiances de Grenoble et Médiations de Sorbonne Université. La particularité de cet ouvrage est de permettre au lecteur d’accéder aux multiples enregistrements sonores réalisés durant les enquêtes sur le terrain par les équipes grâce à la plateforme Cartophonies du laboratoire CRESSON. Par ce moyen, nous souhaitons que tout un chacun puisse inventer des parcours, cette fois-ci au sein de l’ouvrage, tout en doublant son expérience de lecteur d’une exploration sonore et parfois visuelle à l’aide de nombreuses photographies complémentaires. Le lecteur peut ainsi tenter de reproduire une expérience d’immersion dans un paysage sonore. Par ailleurs, ces enregistrements constituent aussi des archives dans des cités en mutation où des aménagements peuvent à tout moment venir transformer ces identités sonores.
 
Le chapitre peut-être consulté ici : Bruissements oasiens
 

Remettre en culture une parcelle de luzerne pour un petit élevage familial

Par Hind Ftouhi, Mansour Diop et David Goeury

Ahmed et Habiba travaillent en couple sur une parcelle. Ahmed à 60 ans, sa femme Habiba 46 ans. Ils résident dans l’ancienne médina de Tiznit et ont deux filles une au primaire et l’autre au collège.

Ahmed vient de relancer une activité agricole depuis quelques mois grâce aux eaux épurées de la STEP sur une parcelle familiale abandonnée depuis plusieurs années relativement éloignée de la médina.

Comme de nombreux hommes, Ahmed a exercé des nombreux métiers

“pour maintenir un rythme de vie normal et une situation économique stable et pour assurer mon gagne-pain. J’ai même travaillé avec les agents de la direction des eaux et forêts.”

Ensuite, Ahmed a longtemps travaillé dans la boucherie, mais l’inflation et l’évolution des modes de vie l’ont conduit à changer d’activité.:

« Le secteur de la production et de la distribution de la viande connaît actuellement une crise, due à la forte concurrence de la viande de volaille et des sardines, ainsi que l’évolution des modes de consommation. En revanche, je vous parlais d’autrefois, les gens préféraient de consommer la viande rouge fraîche quand il y avait eu une pénurie dans la viande des volailles ».

 

Il a donc décidé d’investir dans la parcelle familiale :

“Ces parcelles sont un héritage que je partage avec de nombreux membres de ma famille. Mon oncle était immigré en France et ses enfants, ainsi que ses neveux qui résident à Rabat, ne pratiquent aucune activité agricole, contrairement à moi qui l’avais commencé récemment.  L’activité agricole sur ces terres, autrefois à son apogée, a été suspendue par la suite.. Mais, nous l’avons repris aujourd’hui en cultivant de la luzerne.”     

L’agriculture devient sa principale activité :

“Je n’ai rien d’autre. Je viens sur ces parcelles pour occuper activement mon temps libre et le rentabiliser. J’ai 5 brebis et leurs petits : des agneaux et des agnelles.  Je les vendrai si je suis dans une situation financière difficile, sinon je les garderai pour les vendre à l’occasion de l’Aïd Al Adha.”

Pour l’instant l’activité n’est pas rentable :

“J’ai commencé à préparer cette parcelle il y a seulement 5 ou 6 mois.  J’ai encore des dépenses en travaux agricoles. Par ailleurs, je n’utilise pas l’eau du puits comme le font d’autres agriculteurs qui cultivent de la coriandre, des légumes ou de la menthe.Je paie 50 centimes (1/2 Dhs) pour une tonne d’eau de STEP. Cela nous permet d’irriguer notre culture de luzerne, que nous récoltons pour nourrir notre bétail.”

Pour l’instant, il récolte la mauve qui a poussé spontanément sur la parcelle.

“Cette variété de mauve est destinée à alimenter uniquement le bétail, puisqu’elle est inconsommable par les êtres humains.” 

Ahmed, se différencie des vrais agriculteurs :

« Pour nous, le travail agricole est notre passe-temps favori : il nous permet de rester productifs tout en constituant une activité physique pour maintenir un mode de vie sain. Cependant, Le véritable fellah (agriculteur) est celui qui creuse un puits pour irriguer ses cultures et exploiter pleinement son terrain, comme le fait par exemple mon voisin, Monsieur Abderrahmane Chrahim, qui a fait pousser plusieurs cultures telles que la coriandre, les betteraves, les laitues, et d’autres variétés de légumes.

L’irrigation par l’eau de la STEP réduit les possibles méthodes d’exploitation de notre parcelle, puisque nous la destinons uniquement à la production d’aliments pour le bétail. Par ailleurs, je suis prêt à louer la récolte de cette luzerne à toute personne qui voudra en bénéficier. Je l’ai semé il y a seulement 4 mois, donc je ne peux pas encore la louer.”

Ahmed illustre un usage pragmatique et limité de son terrain : l’irrigation par l’eau de la STEP lui permet de produire exclusivement de la luzerne pour son bétail, tout en considérant l’agriculture comme une activité de loisir. À la différence des « vrais fellahs », il ne cherche pas à diversifier ses cultures ni à exploiter pleinement son potentiel agricole. Il incarne aussi le profil des hommes qui se tournent vers la petite agriculture comme activité de subsistance alors qu’ils se retirent d’autres activités économiques. La pratique agricole apparaît alors comme compatible avec une activité de subsistance au-delà de soixante ans. Elle permet de conserver des revenus tout en pouvant travailler à un autre rythme. Elle apparaît aussi comme une transition vers une activité familiale où l’homme peut aussi compter sur l’aide de son épouse qui est souvent plus jeune.

Abdallah un petit producteur d’absinthe face à l’adversité

Par Mansour Diop et David Goeury

Abdallah est un agriculteur qui a une vaste parcelle mais peu de ressources. Il s’est spécialisé autour de quelques produits qu’il vend au marché selon les saisons, la pluviométrie et ses moyens.

Les seuls produits que nous cultivons sont l’absinthe, l’artichaud, la courge longue (asslaoui) et un peu de persil parce que nous souffrons d’une pénurie d’eau. Je les vends au souk du jeudi.

L’absinthe ne pousse que pendant une période limitée d’octobre àmMars mais elle est très recherchée.

On l’utilise dans le thé seulement. Il faut la consommer avec modération parce qu’elle remonte la tension artérielle. Il y a un dicton qui dit : « L’absinthe du matin est une charogne et le soir c’est un remède  ».

Il faut d’abord savoir que l’absinthe se prépare toujours avec de l’eau car son goût est trop fort pour être dégusté pur et que son arôme ne se révèle qu’une fois dilué. Alors, il faut mettre quelques brins d’absinthe dans un verre et verser de l’eau chaude dessus, puis les laisser infuser pendant quelques minutes, ensuite ajouter ces brins dans la théière ».

De plus, un médecin a cité les bienfaits de l’absinthe hier lors d’une émission télévisée, notamment son effet insecticide instantané sur les moustiques, où il a recommandé de prendre des branches d’absinthe sèches et de fumiger la pièce où elles se trouvent. Dans l’autre côté, il a également mentionné ses bienfaits pour le cuir chevelu pour les femmes, en prenant un bouquet d’absinthe avec des graines de tournesol, et les faisant bouillir dans de l’eau, puis filtrer l’infusion, ensuite l’utiliser avant de prendre le bain en rinçant les cheveux avec. Parce qu’elle est considérée comme une recette antipelliculaire efficace. »

 Saviez-vous que la culture de l’absinthe empêche les serpents de parcourir ma parcelle à cause de son goût fort et son odeur puissante qui les étourdit. De ce fait, les moineaux et certaines espèces d’oiseaux pondent leurs œufs dans des arbres près des cultures d’absinthe afin que les serpents ne les atteignent pas. »

La vente de l’absinthe reste cependant peu rentable :

 « Je la vends à 1 DH / pièce. Au maximum, je peux vendre 30 pièces d’absinthe par jours, ce qui équivaut à 30 DH, sans compter les frais supplémentaires telles que le carburant pour ma moto et le paquet de cigarette que je vais fumer…etc. C’est donc n’est pas rentable idem pour le persil parce que la productivité de ces plantes est moins importante.  Et si la productivité est abondante, je devrai faire venir un ouvrier agricole pour la récolter et lui payer 100 DH / jour.

Mon problème est que je suis seul. Il n’y a personne pour m’aider et je n’ai pas non plus les moyens financiers nécessaires.

Personnellement, je voudrais installer une clôture autour de l’ensemble de ces parcelles, afin d’empêcher les nomades d’y accéder, car je les chasse quotidiennement. Mais, il me faut les moyens financiers pour cela.

Son puits donne très peu d’eau. Avec la sècheresse, « il faut attendre 6 jours afin d’avoir une heure d’irrigation car l’eau est rare ». Pour le gazoil, « je dépense ce que j’ai en poche, parfois 50 DH et parfois 80 DH…etc ».

Enfin, il n’a pas réellement de perspectives d’augmentation de sa production du fait de la présence des sangliers :

« De plus, je ne peux pas investir dans de nouvelles cultures car le sanglier détruit tout. Nous avons déposé une plainte auprès de la Direction des Eaux et Forêts pour qu’ils viennent chasser le sanglier, et ils nous ont envoyé des chasseurs pour effectuer la tâche, mais la Direction a exigé qu’ils paient 100 DH pour chaque tête de sanglier tuée. Alors, ils ont refusé d’exécuter cela et sont partis.

Soit les chasseurs paient ce montant, soit ils peuvent donner le sanglier chassé aux étrangers (touristes) s’ils sont ici, comme ils ont fait l’autre fois. Mais ils doivent d’abord obtenir l’autorisation auprès de la Direction des Eaux et Forêts pour que cela reste dans le cadre de la défense des Droits de l’Animal ».

Abdallah se sent délaissé :

« L’Etat ne poursuit que ses propres intérêts car elle ne pense pas au bien-être de ses citoyens. Prenons par exemple la couverture médicale, pour laquelle ils demandent à l’agriculteur de leur verser 160 DH par mois pour en bénéficier. N’est-ce pas absurde ! Où l’agriculteur trouvera-t-il ce montant mensuellement avec toutes les charges qu’il a sur son dos ? Si cette parcelle me rapporte 160 DH par mois, alors il vaut mieux que j’en profite moi-même. Hein !  Ils se moquent des gens avec des termes tels que : la couverture médicale et l’assurance sociale. »

Culture d'absinthe. Crédits : David Goeury

Résonances oasiennes. Conférence, débat et projection à Tunis, le 16 juin 2022

L’Institut français de Tunisie a le plaisir de vous convier, le jeudi 16 juin à partir de 18h30, à une soirée-débat autour de l’ouvrage Résonances oasiennes. Approches sensibles de l’urbain au Sahara, publié aux éditions MétisPresses (2021), en présence des auteurs Alia Sellami Ben AyedDavid GœuryDorsaf ZidImen LandoulsiMarc BreviglieriLaurent Valdès et Noha Saïd.

 

Au programme de la soirée :

– 18h30 : rencontre-débat modérée par Faika Béjaoui, architecte spécialiste du patrimoine ;

– 19h30 : projection du film Fertilité ou le chant des mains de Marc Breviglieri (montage image : Laurent Valdès, montage audio et sons additionnels : Olga Kokcharova, durée : 17′) ;

– 19h50 : vernissage de l’exposition Résonances oasiennes à la galerie de l’Institut français de Tunisie.

 

Résonances oasiennes. Approches sensibles de l’urbain au Sahara

Îlots de vie surgissant au milieu de l’aridité du désert, les cités oasiennes séculaires sont aujourd’hui mises à mal par des politiques de rationalisation et de modernisation inspirées des modèles occidentaux. La cité oasienne se voit ainsi écartelée entre un potentiel agricole à exploiter ou à un décor touristique à valoriser, au détriment de sa richesse architecturale et des pratiques quotidiennes de ses habitants. S’inscrivant en faux contre cette évolution, cette exposition propose une approche sensible de ces territoires pour mieux en révéler et défendre leur singularité.

 

Biographies des auteurs

Noha Gamal Saïd est docteur en architecture et urbanisme, enseignante-titulaire au département d’architecture et d’urbanisme à l’Université de Ain Shams au Caire ; chercheure-associée au laboratoire CRESSON (UMR Ambiances, Architectures, Urbanités). Ces thématiques de travail se fondent sur la notion d’ambiance liée plus particulièrement à l’espace sonore.

David Gœury est géographe, membre de l’unité de recherche “Médiations. Sciences des lieux, sciences des liens” de Sorbonne Université. Il codirige un ensemble de programmes de recherche-action transdisciplinaires sur la résilience des espaces oasiens et porte une attention toute particulière aux communs fonciers.

Alia Ben Ayed est architecte, maître-assistante à l’École nationale d’architecture et d’urbanisme de Tunis et chercheure à l’Équipe de recherche sur les ambiances (ERA). Ses recherches proposent de mettre à l’épreuve la notion de porosité, dans le cadre d’une pensée opératoire tournée vers une projectuelle sensible à de nombreuses dimensions (architecturale, culturelle, géographique, climatique, spirituelle, écologique).

Imen Landoulsi est architecte, diplômée de la faculté d’architecture de polytechnique de Milan et docteur en architecture et urbanisme au sein de l’Équipe de recherche sur les ambiances (ERA), à l’École nationale d’architecture et d’urbanisme de Tunis. Ses thèmes de recherche interrogent la notion “d’ambiance patrimoniale”, les processus de référence aux “ambiances” de l’architecture traditionnelle. Par ailleurs, en tant qu’architecte praticienne, fondatrice de l’agence Atmosphères, elle défend le développement de l’approche interactionnelle entre pratique et recherche.

Laurent Valdès est diplômé des Beaux-Arts de Genève. Sa démarche artistique interroge espace et narration dans le cadre de performances, d’installations, de mises en scène et de livres. Il mène également un travail de recherche sur les mémoires de “l’habiter” dans lequel il questionne toutes les traces, aussi bien matérielles que littéraires ou audiovisuelles.

Dorsaf Zid est architecte diplômée de l’École nationale d’architecture et d’urbanisme. Elle est membre de l’Équipe de recherche sur les ambiances architecturales et urbaines (ERA). Ses recherches portent sur la valorisation et la requalification des centres historiques oasiens à travers une approche ambiantale. Elle est également enseignante et architecte-conseillère au sein du bureau d’étude d’architecture et d’urbanisme, JMDarchitectes, installé à Tunis.

 

Résonances oasiennes. Approches sensibles de l’urbain au Sahara

Parution de l’ouvrage Résonances oasiennes. Approches sensibles de l’urbain au Sahara aux éditions Métispresses.

Cet ouvrage est le fruit des analyses développées dans le cadre du programme de recherche “Zerka. La source bleue et l’urbanisation des oasis de la Méditerranée“. Il est accompagné d’une riche documentation sonore accessibles sur la plateforme Cartophonies.

Éditeur(s) scientifique(s):Marc Breviglieri, Noha Gamal Said, David Goeury
Collection:vuesDensemble Essais

Résumé

Îlots de vie surgissant au milieu de l’aridité du désert, les oasis sahariennes abritent depuis des siècles un habitat aux formes éprouvées. Cette adaptation matérielle et spirituelle aux contraintes climatiques du désert est aujourd’hui mise à mal par des politiques de rationalisation et de modernisation inspirées des modèles occidentaux. L’oasis se voit ainsi réduite à un potentiel agricole à exploiter ou à un décor touristique à valoriser, au détriment de sa richesse architecturale et de la pratique quotidienne de ses habitants.

S’inscrivant en faux contre cette évolution, Résonances oasiennes propose une approche sensible de ces territoires pour mieux en révéler et défendre la singularité. Issu d’un processus collaboratif original autour des ambiances sonores, cet ouvrage invite le lecteur à s’imprégner de l’atmosphère des oasis à travers une analyse vivante de leur patrimoine bâti et des modes de vie de leurs habitants. Il souligne ainsi la nécessité de promouvoir l’architecture vernaculaire et la culture qui l’a développée afin d’affronter les défis économique, démographique et climatique auxquels ces espaces sont aujourd’hui soumis

Avec les contributions d’Abdelaziz Barkani, Alia Ben Ayed, Azeddine Belakehal, Joseph Brunet-Jailly, Irène Carpentier, Hind Ftouhi, Zakaria Kadiri, Hind Karoui, Imen Landoulsi, Imed Melliti, Mohamed Mouskite, Salima Naji, Nasser Tafferant, Jean-Paul Thibaud, Laurent Valdès, Khadija Zahi et Dorsaf Zid.

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Imagining the Revitalisation of Collective Spaces within the Ecosystem

By Sylvie Tram Nguyen

This village located in Adkhss is one of the many ancient granary villages in Tata province, within the Souss Massa central region of Morocco. It located within a fast oasis landscape in a pre-Saharan dessert territory, which is also affected by floods.

Inhabitants come from Amazighs and Arab tribes.  The Tata Province population is approximately 117,841 in 2014.  Whereas the estimate area of the village in Adkhss is less than 500 (approximately 80 families reside within the study site). According to the governor, this area has great prospects in cultivating tourism and should leverage capital to valorise its assets in heritage. Continuer la lecture de Imagining the Revitalisation of Collective Spaces within the Ecosystem

Le jeu en vaut-il la chandelle ? Réflexion sur l’impact d’une bouteille d’eau en plastique

Par Patrick Giromini

Lorsque nous sommes confrontés à la quotidienneté, dans notre environnement de vie, toute réflexion semble couler de source. La subjectivité s’exprime objectivement, comme si l’autre, le sujet vers lequel sont dirigées nos pensées, ne ferait qu’enregistrer une matière qui lui est déjà donnée. Mais il suffit de nous remémorer les innombrables échanges d’idées qui finissent par un non-lieu, parce que chacune des parties ne partage pas des opinions similaires, pour comprendre que, au contraire, la pensée est l’action d’un ‘endoctrinement’, plus ou moins volontaire, qui nous oriente dans la confrontation au monde. Une vérité qui se dévoile franchement et qui nous agresse, puisque, se dévoilant, dévoile la discordance de nos pensées, lorsque nous sommes plongés, à quelques heures d’avion et de voiture, dans une quotidienneté qui ne nous appartient pas. Cet autre qui nous fait face, nous est d’autant plus distant puisqu’il l’est déjà en amont de toute confrontation, dans notre pensée. Cela a été le cas lors de mon voyage vers le village Adghers-n-Warfaln, au Maroc. Pour qu’une entente partagée puisse s’instaurer, ne devrions-nous pas expliciter le cadre de référence qui régit notre pensée afin qu’une mutuelle compréhension s’instaure dès le début ? Dévoiler à l’autre nos croyances, comme l’a témoigné Ivan Illich à David Cayley. Illich avait pris l’habitude lors de chaque conférence d’introduire son cadre de pensée[1]. Ne devrions-nous pas l’indiquer à chaque fois que nous prenons position lors d’une confrontation avec un territoire qui n’est pas le nôtre ? Dans mon cas, afin de me situer par rapport à l’expérience vécue au Maroc, cela me semble nécessaire, puisque les arguments qui suivront appartiennent à une pensée étrangère appliquée à une réalité inconnue et sûrement incomprise.

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Programme du symposium “DESSINER DES (ÉCO)SYSTÈMES AGRO-URBAINS RÉSILIENTS. Urbanisme, architecture et agriculture au défi du changement climatique”

9-10 septembre 2019

Salle de conférence Faculté de Médecine et Pharmacie, Université Ibn Zohr Agadir

Lancé à l’initiative du Centre HABITAT de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne en collaboration avec le Global Heritage Fund, le symposium est organisé par l’Université Ibn Zhor et l’Ecole d’Architecture d’Agadir, en partenariat avec l’INAU de Rabat, l’Université Hassan II de Casablanca, le laboratoire ENEC de Sorbonne Université, la Faculté ENAC de l’EPFL et la HETS-HES SO, Université de Genève.

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Appel à communication Symposium à Agadir les 9 et 10 septembre 2019 : DESSINER DES (ÉCO)SYSTÈMES AGRO-URBAINS RÉSILIENTS

Urbanisme, architecture et agriculture au défi du changement climatique

« Dessiner des (éco)systèmes agro-urbains résilients » entend contribuer à une appréhension systémique des situations socio-écologiques complexes qui se situent à l’interface entre urbain et rural, dans un horizon d’action et projet durables. Le renouvellement des descriptions et des analyses est fonctionnel au projet, entendu comme formulation d’une image partagée du futur, proposition d’un horizon de sens collectif qui articule avec justesse structures spatiales, dynamiques matérielles et modes de vie.

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Journée d’étude : Urbanisme, architecture, agriculture au défi des changements climatiques et environnementaux

Vendredi 15 mars 2019 – 15h00 – 18h00 au Centre Jacques Berque de Rabat

Descriptif : Dans le contexte de l’exposition croissante aux risques climatiques et environnementaux, la catégorie de milieu à forte contrainte se généralise désormais à l’ensemble des territoires habités. Les concepts, instruments et figures de l’urbanisme se doivent de quitter une approche focalisée sur les besoins et aspirations des seuls êtres humains, pour composer avec le monde des connections vitales.

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Revitalisation de la médina de Tiznit, le noyau fondateur de l’oasis

Cet article est paru dans la revue Planur-e. Territorio, urbanismo, sostenibilidad, paisaje y diseño urbano .

  • Naji Salima, David Goeury, 2016 : « Revitalización de la Medina de Tiznit »   in Planur-e. Territorio, Urbanismo, Paisaje, Sostenibilidad y Diseno Urbano, #08 – Invierno 2016

http://www.planur-e.es/articulos/ver/revitalizaci-n-de-la-medina-de-tiznit

Résumé

Tiznit est une cité oasienne du Sud marocain qui fut qualifiée de cité jardin à la période coloniale. Cependant, sa médina a connu une forte croissance démographique altérant profondément ses qualités environnementales historiques. À partir de 2008, elle fait l’objet d’un vaste programme de mise en valeur dirigé par un pouvoir municipal volontariste soutenue par une société civile dynamique. Cette politique s’est appuyée sur la réhabilitation de monuments emblématiques mais aussi par la construction de nouveaux équipements dans le cadre d’un plan d’aménagement et de sauvegarde (PASM) à même de proposer une vision patrimoniale pour la ville.

Ce processus particulièrement long a été marqué par une série d’étapes et de projets emblématiques qui posent la question de l’éco-construction alors que le cadre réglementaire privilégie la mise à niveau urbaine selon des logiques normatives exogènes. Dès lors, il s’agit de s’interroger sur l’impact de la requalification des lieux emblématiques comme la source fondatrice Ain Aqdim ou la kasbah Aghenaj sur la mise en valeur totale de la vieille ville de Tiznit.

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Ethnographie de l’habité : trois houchs à Nefta

Par Imen Attia Landlousi

Si on évoque souvent l’impact néfaste du morcellement des terres dans l’espace oasien, on peut aussi remarquer des problématiques du même ordre au sein du foncier et du bâti et leurs liens intrinsèques avec la dégradation du patrimoine architectural des médinas. Peut en témoigner une petite ethnographie de l’habité dans le quartier Ezzaouia et Alegma de la ville de Nefta à partir de trois houchs (maisons traditionnelles).
En effet, il ne faut pas sous-estimer par exemple les tensions que peut créer aujourd’hui une cohabitation générationnelle et familiale variée. Continuer la lecture de Ethnographie de l’habité : trois houchs à Nefta