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Refonder le commun pour préserver un système agriurbain

Paru dans le numéro 259  de la Revue internationale des études du développement dans le dossier “Résilience des communs à l’heure de l’anthropocène” .

David Goeury« Refonder le commun pour préserver un système agriurbain »Revue internationale des études du développement [En ligne], 259 | 2025, mis en ligne le 19 décembre 2025

URL : http://journals.openedition.org/ried/26063 ; 

DOI : https://doi.org/10.4000/15eem

Résumé:

Les communs hydrauliques agriurbains historiques permettent d’apporter un contrepoint à l’approche dominante actuelle des périmètres irrigués par le nexus eau, énergie, alimentation, focalisée sur la performance monétaire. Le suivi d’un commun agriurbain oasien à Tiznit, au Maroc, d’octobre 2017 à janvier 2024, permet de comprendre comment une réorganisation de la distribution de l’eau selon des principes plus intégratifs génère un microclimat et une économie de subsistance dans un contexte d’adversité politique et climatique. Ce succès est fondé sur des principes élargis de justice liant humains et non-humains. La persistance d’un commun agriurbain doit donc être comprise comme la défense d’un milieu de vie multispécifique d’enracinement terrestre où peut se déployer une agricitoyenneté face aux logiques hors-sol de spéculation foncière.

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Deux jeunes agriculteurs au service de l’irrigation collective

Par David Goeury, Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite et Mansour Diop

La mise en service de la distribution de l’eau épurée par le réseau de bornes devait incomber à un technicien financé dans le cadre d’un partenariat avec la commune de Tiznit avant que le président de la commune ne renonce à soutenir l’association. Par conséquent, la gestion de la station de filtration et la distribution est restée particulièrement hiératique incombant tantôt au gardien de la station, tantôt à des agriculteurs membres de l’association. L’association se saisit alors du dispositif Awrach lancé en 2022. Ce dispositif visait à l’inclusion de la main d’œuvre par la participation à des chantiers pour faire face au taux de chômage élevé après la pandémie COVID19. Il est supervisé par la province. Les personnes recrutées sont alors directement rémunérées par l’Etat tout en étant intégrées à une entreprise ou une association. L’association Ibharen mobilise ainsi deux jeunes agriculteurs pour la mise en service du réseau d’irrigation, son entretien et la distribution de l’eau : Brahim et Mohamed. Les deux travaillent de concert, même si Brahim est chargé de Doutarga et Mohamed d’Attebane.Ces deux jeunes ont des profils similaires. Ils ont arrêté leurs études durant le secondaire qualifiant vers l’âge de17 ans. Ils viennent d’une famille d’agriculteurs disposant de parcelles familiales.

Brahim a toujours aimé l’agriculture et après quelques petits travaux (bricolage) à Tiznit, il a décidé de travailler avec son frère sur la terre familiale. Cette parcelle clôturée a été achetée par leur père désormais décédé. Le terrain dispose d’un puits mais son débit est très faible. L’activité est supervisée et contrôlée par sa mère qui réside sur place. Elle s’occupe de toutes les questions financières et domestiques. Son frère s’occupe du bétail où il a acquis une grande expertise tandis que Brahim est chargé de la culture de la luzerne, de l’irrigation et de la vente des produits agricoles. Ils ont élaboré un modèle cultural associant élevage laitier et culture de la luzerne. Avec la mise en place de réutilisation des eaux usées, Brahim a pu mettre en culture deux nouvelles parcelles. Chaque année, ils agrandissent leur troupeau. Ils espèrent atteindre un troupeau de dix vaches pour dégager un revenu suffisant.

Mohamed est né en 1995, il a arrêté ses études en 2012 à 17 ans. Fils unique de la famille, il a dû accompagner son père qui est tombé gravement malade d’un cancer et devant se faire soigner entre Agadir et Casablanca. Il avait l’habitude d’aider ses parents et a donc pris la relève de son père en 2012. Il cumule travail de la terre et multiples activités comme la mécanique, l’électricité, « selon les besoins, je m’efforce de tout faire ». Curieux, il n’hésite pas à suivre des vidéos sur Internet pour se lancer. Il est ainsi connu pour intervenir en urgence lorsque les vaches subissent une météorisation de la panse. Il travaille sur la parcelle familiale en indivision en cultivant la surface revenant à son père, ses oncles ayant délaissé l’activité agricole. Il cultive alternativement la parcelle en laissant reposer la terre. Il vient de mettre en culture en juin 2022 arrêtée depuis 2020. Mohamed travaillait d’abord les produits classiques de la petite agriculture urbaine de Tiznit à partir de l’eau d’un puits : de l’huile, de la coriandre, du persil, et un peu de menthe. Puis avec la distribution de l’eau depuis la station d’épuration, il a décidé de cultiver principalement de la luzerne pour la vente aux éleveurs. Il a ainsi réduit son temps de travail sur les parcelles pour pouvoir se consacrer à d’autres activités et notamment sa vie de famille, tout particulièrement sa fille de quatre ans. Il profite de la production de luzerne pour engraisser des moutons pour les revendre à l’occasion de l’Aïd el Adha.

A partir de juin 2022, le système se met en place. Les deux jeunes sont dans une dynamique collective. L’augmentation du nombre d’usagers de l’eau permet alors à tout le monde de gagner un peu. La remise en état des parcelles nécessite un travail collectif avec l’usage du tracteur pour les labours, le recrutement d’ouvriers pour façonner les casiers et charger les balles de luzerne, et d’ouvrières pour la récolte. Mohamed explique : « Tu peux soit tout faire toi-même, comme notre ami Hassan, soit payer plusieurs personnes un peu, de façon que chacun gagne un peu. »

En 2023, le dispositif Awrach s’arrête et les deux jeunes continuent de travailler pour l’association avec le soutien de la commune. Ils sont désormais considérés davantage comme des prestataires du service des espaces verts de la commune et donc reçoivent une indemnité en liquide. Parallèlement, ils doivent faire face aux aléas techniques des pannes mais aussi des irrégularités de débit. Ils apprennent à entretenir le matériel et n’hésitent pas à intervenir pour accélérer la réparation des pompes. Durant l’été 2024, lors des restrictions sur la consommation d’eau potable par les autorités avec la fermeture des lavages automobiles et des hammams, ils doivent faire face à une forte réduction du débit alors que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à réclamer de l’eau Les deux pompes ne peuvent fournir de l’eau que pendant 8 à 9 heures par jour (de 9h00 à 18h00), alors que certaines parcelles nécessitent plusieurs dizaines d’heures d’irrigation. Ils doivent donc annoncer que les nouvelles parcelles de luzerne ne pourront pas être mises en culture, car elles nécessitent beaucoup d’eau, et les agriculteurs doivent donc reporter leur investissement à l’hiver. Ils sont aussi souvent accusés d’être responsable des défaillances sur le réseau surtout pour le périmètre de Doutarga où ne nombreux agriculteurs sont en conflit le long de la branche ouest. Des agriculteurs prennent souvent l’initiative d’ouvrir leur borne sans concertation avec l’association amenant à une chute de débit pour la distribution. Mohamed et Brahim parlent de 4 ou 5 personnes qui refusent toute organisation collective et qui créent un climat de tension à Doutarga. En revanche, à Attebane, les personnes travaillent en bonne intelligence. Mohamed et Brahim jouent un rôle important dans la socialisation des jeunes exploitants agricoles et participent régulièrement à des tâches collectives désignées par le terme de Tiwizi. La rareté de la main d’œuvre compétente encourage les jeunes à s’entraider. De même, ils interviennent dans la prévention et la gestion des conflits.

Avec la fin de l’autorisation de réutilisation en juin 2025, l’association arrête l’irrigation par les bornes et les deux jeunes se retrouvent alors dans l’expectative comme tous les autres agriculteurs. Ils attendent qu’une solution soit trouvée.

Quand les eaux épurées débordent : retour de la gestion collective du trop plein

Par David Goeury, Mohamed Mouskite et Hind Ftouhi

La station d’épuration de Tiznit est positionnée au nord de la ville. Son canal de fuite rejoint le lit de l’oued Toukhsine qui se perd dans le périmètre d’écoulement des crues d’Attebane. En 2006, les agriculteurs d’Attebane ont détourné l’eau sur leurs parcelles amenant au développement d’une agriculture avec les eaux usées retraitées au niveau secondaire jusqu’en 2021, date de l’usage régulier du dispositif de filtration tertiaire et de la réutilisation via un réseau de bornes. A l’exception de quelques parcelles positionnées à proximité de la station d’épuration et pouvant disposer des eaux du canal de fuite lors des dysfonctionnements du réseau de filtration tertiaire, le périmètre aval a été progressivement abandonné. Ce phénomène a été d’autant plus fort que la branche occidentale du réseau de redistribution des eaux traitées par les bornes était fortement abîmée et n’a pas pu être utilisée avant fin 2024.

En juin 2025, lorsque l’autorisation d’exploitation des eaux épurées par l’association Ibharen arrive à échéance à la suite de l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse épidémiologique, les eaux traitées s’écoulent à nouveau dans le lit de l’oued Toukhsine. Rapidement, elles arrivent jusqu’au village d’Attebane où elles s’accumulent dans deux petites dépressions avant de continuer à s’écouler le long du hameau.

Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d’Attebane. Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une seconde dépression .Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Les eaux s’accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane
Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits : David Goeury

Les habitants souffrent alors de nombreuses nuisances : odeurs nauséabondes, invasion de moustiques, risques de contamination des puits, afflux de chiens sauvage, risque de maladie des enfants qui peuvent échapper à la surveillance des parents.

Les habitants sollicitent immédiatement le caïd de la commune rurale d’Aglou dont ils dépendent, puis se regroupent au siège de la province pour interpeller le gouverneur. Le problème provient des eaux usées de la commune urbaine de Tiznit qui se déversent désormais dans un village qui dépend de la commune rurale d’Aglou. L’absence d’accord entre l’agence de bassin et l’association vient alors effondrer un consensus sanitaire et oblige alors à remobiliser toutes les parties prenantes institutionnelles. Les débordements mettent en responsabilité l’Office national de l’eau potable qui est responsable de la station d’épuration, le ministère de la Santé, le ministère de l’Agriculture, l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires qui se défaussent en s’en tenant à leurs simples prérogatives. La seule solution serait le paiement des frais d’analyse par la commune urbaine dès que celle-ci aura mis en place son propre système de réutilisation pour les espaces verts, or le chantier est en cours et va prendre plusieurs mois.

Les autorités à défaut de solution structurelle comme la reprise de la filtration tertiaire par l’association Ibharen se réunissent sur le terrain le 19 juin au matin pour proposer d’accélérer l’écoulement des eaux traitées à travers le village en créant une tranchée nette à même d’éviter l’accumulation dans les deux petites dépressions. Cette solution n’est aucunement satisfaisante pour les habitants qui se réunissent dans la soirée pour réactiver le fonctionnement passé. 20 propriétaires de parcelles s’accordent pour réorienter les eaux usées vers les anciennes parcelles agricoles abandonnées quatre années plus tôt. A tour de rôle, du sud vers le nord, ils réactivent la logique de la séguia en détournant l’écoulement des eaux épurées en quelques coups de houe vers les parcelles adjacentes.

Cependant, les familles ne sont plus mobilisées et ne disposent pas d’une main d’œuvre suffisante pour exploiter l’eau. Après quatre années d’abandon, tous les arbres sont morts sauf ceux qui étaient à proximité du canal écoulement, les buttées permettant de former les casiers (ouzounes) ont été arrasées. L’objectif des agriculteurs n’est pas un objectif productif. Il leur faut avant tout protéger en urgence le village d’el darar (un préjudice, un dommage) que provoque l’écoulement non contrôlé des eaux usées retraitées. Ils agissent avant tout dans un cadre éthique et religieux de bon voisinage. Aucune stratégie à long terme ne peut être envisagée du fait de l’incertitude sur l’autorisation de réutilisation. Les propriétaires espèrent juste que l’eau permettra de faire pousser de l’herbe qui pourra être consommée par le bétail.

Or, l’irrigation non contrôlée favorise la croissance de plantes invasives avec l’extension des cannes méditerranéennes et des ricins qui progressent de proche en proche et finalement colonisent les parcelles. Par ailleurs, à la différence de l’irrigation par casier, le détournement de l’écoulement amène à une très faible surveillance de l’irrigation facilitant alors la venue des sangliers qui prolifèrent dans les taillis. Les compagnies de sangliers fouissent la terre ameublie à la recherche de racines dont elles raffolent. Les canaux tracés à la hâte sont alors nivelés par les sangliers ce qui empêche la dispersion des eaux sur les parcelles et vient ajouter du chaos dans une initiative menée en urgence.

Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury
Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury

 

Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d'écoulement
Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d’écoulement. Crédits David Goeury
Inondation volontaire d'une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Inondation volontaire d’une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Détournement des eaux usées épurées vers des parcelles abandonnées
Détournement des eaux usées épurées vers une parcelle . abandonnée pour éviter l’écoulement vers le village. Crédits David Goeury
Butée de terre pour détourner l'eau du canal d'écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury
Butée de terre pour détourner l’eau du canal d’écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury

 

Au fil des jours et des semaines, les autorités multiplient les discours divergents. Si les cadres du ministère de l’Intérieur soutiennent cette stratégie dans l’attente d’une solution avec l’agence de bassin, des menaces sont proférées contre des agriculteurs qui pompes dans le canal avec des moteurs pour sauver leurs parcelles de luzerne qui étaient desservies par les bornes. Les ordres et contre-ordres se succèdent.

Pompage opportuniste dans le canal d'écoulement
Un exploitant agricole pompe dans le canal d’écoulement pour arroser une parcelle de luzerne.

 

Chez les agriculteurs sourde un profond sentiment d’injustice : ils ont le sentiment d’être totalement abandonnés par les politiques publiques subissant les méfaits d’un aménagement incohérent. L’un d’entre eux s’exprime ainsi : « personne ne nous écoute, personne ne se soucie de nous ». « Les petits agriculteurs sont livrés à eux-mêmes alors que les grands bénéficient de subventions. »

La seule solution face aux dysfonctionnements et incohérences administratives est alors l’auto-organisation collective ultime recours pour protéger la communauté villageoise d’un préjudice environnemental et sanitaire incontrôlable. Mais cette auto-organisation est constamment menacée.

Mise à jour du 19 décembre 2026 :  De guerre lasse, les agriculteurs se réunissent pour réélire un nouveau bureau à la tête de l’association Ibharen. Le président historique, aussi élu au conseil communal de Tiznit, est considéré comme responsable de la situation n’étant pas arriver à concilier les administrations.

“Fawda”? Du refus à l’opposition à la réutilisation agricole des eaux retraitées : paroles d’un maraîcher.

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Ahmed est un maraîcher au cœur du périmètre de réutilisation des eaux usées de Doutarga. Il fait partie des exploitants agricoles qui ont toujours refusé les eaux usées. Il travaille avec l’eau de la nappe grâce à deux puits de 30 mètres de profondeur qui lui permettent d’avoir jusqu’à cinq heures d’irrigation par jour pour cultiver des betteraves, de la menthe, de la coriandre, du céleri, des courges qu’il vend aux habitants de Tiznit.

Pour lui, la réutilisation des eaux usées a toujours été une menace. En effet, elle vient discréditer son travail et sa production. Il souligne que l’association Ibharen qui assure la distribution des eaux retraitées a été obligée de porter plainte contre 6 exploitants qui ne respectaient pas les règles strictes de réutilisation en irriguant des productions maraîchères avec les eaux retraitées. Et ces mauvais comportements viennent menacer son activité créant une méfiance des clients.

Il souhaite qu’il y ait une séparation claire et que l’usage des eaux retraitées soit banni du périmètre de Doutarga. Pour lui, les eaux issues de la station d’épuration ne devraient pas être réutilisées mais « s’écouler naturellement ». Il considère que les exploitants qui se sont lancés dans la réutilisation des eaux traitées sont des opportunistes avides d’argent qu’il associe à la jachaa, terme arabe désignant la cupidité envieuse, l’avarice. Pour lui, ces exploitants profitent du prix très faible des eaux retraitées pour se lancer dans des investissements profitables sans réfléchir aux conséquences sanitaires.

Il s’est longtemps senti isolé et non entendu du fait de la forte mobilisation pour la réutilisation des eaux usées, l’association regroupant désormais plus d’une centaine d’exploitants agricoles. Cependant, il a trouvé un soutien auprès d’un projet de lotissement agroécologique qui s’est implanté à une centaine de mètres à l’ouest de sa parcelle.

Un large terrain a été transformé en lots de 2000 m² à 2500 m² de jardins où peuvent être installés de vastes bungalows en bois. Ces parcelles sont commercialisées entre 400 000 à 500 000 Dhs (40 000 à 50 000 Euros) par un promoteur issu d’une des grandes familles historiques de la ville de Tiznit. L’ingénieur en charge du projet échange régulièrement avec les agriculteurs maraîchers pour les convaincre de s’organiser. Les maraîchers et l’investisseur ont les mêmes intérêts à interdire la réutilisation des eaux retraitées. Symboliquement, la borne 48 qui est en bordure du projet de lotissement agroécologique a été démantelée.

Borne 48 démantelée en bordure du lotissement agroécologique. Crédits : David Goeury
Borne 48 du réseau de distribution des eaux usées retraitées. Située en bordure du lotissement agroécologique, elle a été démantelée. Crédits : David Goeury

Désormais, selon Ahmed, les opposants à la réutilisation seraient une quarantaine et seraient prêts à s’organiser en association avec le soutien de l’ingénieur du projet de lotissement agroécologique. Ils ont choisi 6 d’entre eux pour les représenter. Leur objectif est de pouvoir ainsi porter plainte contre la réutilisation des eaux retraitées.

Pour l’exploitant, c’est une véritable chance que la réutilisation soit actuellement stoppée du fait du non renouvellement de l’autorisation suite à l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse des eaux. Pour lui, elle ne doit pas reprendre.

Il conclut l’entretien ainsi :« Si la réutilisation des eaux traitées reprend, beaucoup sont déterminés à tout casser, ce sera la fawda (le chaos) ! »

Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury
Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury

 

Les métabolismes agri-urbains, entre subsistance, circuit court et élevage. Le cas de Tiznit / Agri-urban Metabolisms between subsistence, short food supply chains, and livestock farming. The case of Tiznit

Par David GOEURY

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Produire en ville, produire la ville : la place des activités productives dans l’urbanisation des villes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient / Producing in the city, producing the city: the place of productive activities in the urbanization of cities in the Arab world 

Résumé

Le développement urbain du xxe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières qui fondaient les systèmes agri-urbains historiques. Durant des millénaires, villes et agricultures étaient consubstantielles, autour notamment du cycle du phosphore qui liait plantes, humains et animaux d’élevage. Au xxe siècle, les métabolismes agriurbains multiséculaires ont été profondément transformés par le déploiement de nouvelles logiques urbaines fondées selon le principe de l’évacuation des déchets jugés indésirables.
À la logique du recyclage par la fertilisation des sols s’est substituée celle de la contamination croissante d’espaces périphériques, au risque de générer des effets environnementaux en retour de plus en plus dévastateurs. Aujourd’hui, les aires urbaines sont gangrenées de communs négatifs, soit des espaces collectivement sacrifiés, dont l’impact environnemental est souvent minoré. Les politiques publiques oscillent entre renoncement (absence d’action) et démantèlement (opération de neutralisation), privilégiant souvent le déplacement des effets négatifs vers des terres plus lointaines. Il apparaît cependant une troisième voie, qui est celle de la régénération des terres concernées.
Pour ce faire, il semble nécessaire de penser la relation entre technologie et alliances interspécifiques. En effet, plantes et animaux peuvent être mobilisés pour rétablir un cycle vivant autour d’espaces contaminés.
Ici, sera discuté plus spécifiquement le cas de la réutilisation des eaux usées à vocation agricole. Le rapport d’UNWater en 2013 soulignait déjà : « 20 millions d’hectares de terres arables dans le monde seraient irriguées avec des eaux usées. Particulièrement courante dans les zones urbaines et péri-urbaines du monde en développement, l’utilisation des eaux usées dans l’agriculture présente certains avantages, en fournissant de l’eau et des nutriments pour les cultures, en assurant l’approvisionnement alimentaire des villes et en réduisant la pression sur les ressources en eau douce disponibles. Cependant, les eaux usées sont également une source de pollution et peuvent affecter la santé des utilisateurs, des consommateurs et de l’environnement si des pratiques sûres ne sont pas appliquées. » En effet, à la différence de l’usage des eaux épurées pour les jardins publics ou les golfs, ce type de réutilisation s’inscrit dans un cadre beaucoup plus complexe, liant santé, environnement et sécurité alimentaire. Elle permet alors de réfléchir à un nouveau métabolisme agri-urbain dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Si cette pratique est très fréquente dans de nombreux pays souffrant d’un important stress hydrique, elle est désormais fortement encouragée dans des pays aux climats plus tempérés, et notamment en France depuis l’année 2023.
Intégrer la question des cycles vivants dans la planification urbaine s’avère aussi une opportunité pour proposer un nouveau perma-urbanisme intégrant habitat et agriculture. En effet, il est nécessaire de mettre fin à cette opposition récente entre ville et agriculture, et de dépasser les approches interstitielles de l’agriculture urbaine pour ouvrir de nouvelles perspectives pour la transformation des aires urbaines, qui sont de plus en plus en lourdement impactées par l’accélération du réchauffement climatique.

Abstract

Urban development in the 20th century took place at the expense of the food-producing land on which historical agri-urban systems were based. For thousands of years, cities and agriculture were inextricably linked, particularly through the phosphorus cycle that linked plants, humans and livestock. In the twentieth century, the age-old agri-urban metabolisms were profoundly transformed by the deployment of new urban logics based on the principle of disposing of waste deemed undesirable.
The logic of recycling through soil fertilisation has been replaced by that of increasing contamination of peripheral areas, at the risk of generating increasingly devastating environmental effects in return. Today’s urban areas are plagued by negative commons – collectively sacrificed spaces whose environmental impact is often downplayed. Public policies oscillate between renunciation (lack of action) and dismantling (neutralisation), often favouring the displacement of negative effects to more distant lands. However, there is a third way, which is to regenerate the land concerned.
To achieve this, it seems necessary to consider the relationship between technology and interspecific alliances. Plants and animals can be mobilised to re-establish a living cycle around contaminated areas.
Here, we will look more specifically at the reuse of wastewater for agricultural purposes. The UNWater report in 2013 already pointed out: ‘20 million hectares of arable land in the world are said to be irrigated with wastewater. Particularly common in urban and peri-urban areas of the developing world, the use of wastewater in agriculture has certain advantages, providing water and nutrients for crops, securing food supplies for cities and reducing pressure on available freshwater resources. However, wastewater is also a source of pollution and can affect the health of users, consumers and the environment if safe practices are not applied’. In fact, unlike the use of treated water for public gardens or golf courses, this type of reuse is part of a much more complex framework linking health, the environment and food safety. It provides an opportunity to reflect on a new agri-urban metabolism in a context of accelerated global warming. While this practice is very common in many countries suffering from severe water stress, it is now strongly encouraged in countries with more temperate climates, particularly in France since 2023. 
 Incorporating the issue of living cycles into urban planning is also an opportunity to propose a new perma-urbanism that integrates housing and agriculture. We need to put an end to the recent opposition between the city and agriculture, and move beyond interstitial approaches to urban agriculture to open up new perspectives for the transformation of urban areas, which are increasingly affected by the acceleration of global warming.

Transmission d’une mémoire sonore : Le cas de la mascarade d’Imachar (Tiznit)

Par Marc BREVIGLIERI et Laurent VALDES

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 25 juin 2025

Approches pluridisciplinaires sur le sonore dans le monde arabe 

Résumé: 

Les sons des rituels sont centraux dans la constitution des mémoires collectives. Cependant, ces sonorités sont composées de nombreux éléments : la fabrique des instruments, la maîtrise des chants et rythmes, mais aussi la qualité des espaces d’expression rituelle.
Imachar est un rituel festif associé à la parodie sociale et au renversement théâtralisé de l’ordre des choses. La question du son, entre ambiance bruyante et tonalité musicale rythmée, reste étroitement liée à des enjeux de territorialisation dans différents quartiers où peut s’entasser la foule. Le territoire investi forme alors une caisse de résonance pouvant contenir une ambiance sujette au débordement. Cette mascarade au cœur des rituels de fertilité et des rites de passage fut âprement combattue durant la seconde moitié du xxe siècle, avant de renaître dans le mouvement du revival identitaire amazigh articulé aux nouveaux festivals. Une transformation de la trame du sonore d’Imachar s’est ensuivie. La question identitaire n’a pas été le seul facteur expliquant une velléité de transmission, de transformation et d’historicisation d’Imachar. Les réaménagements urbains municipaux ont contribué à réduire les espaces publics d’expression au profit de nouveaux lieux normalisés tenus sous vigilance sécuritaire dans le cadre festivalier. Par ailleurs, les jeunes impliqués sont de moins en moins liés aux pratiques agricoles historiques, privilégiant la performance musicale et l’improvisation théâtrale, modifiant la nature des sonorités d’ambiance.
Notre communication se penchera sur un moment de transmission susceptible de révéler les tensions d’un tel contexte. Ce moment reconfigure spatialement un interstice urbain imprégné d’une trame sonore inhabituelle. Un travail regroupant une artiste sonore, un vidéaste et deux chercheurs SHS s’est conduit pour observer cette expérience polyphonique et gestuelle, noyau sensible de la structure d’ambiance qui nourrit la mémoire sensorielle de la collectivité.

Abstract

The sounds of ritual are crucial to the formation of collective memories. However, these sounds are made up of many elements: the manufacture of instruments, the mastery of songs and rhythms, but also the quality of the spaces for ritual expression.
Imachar is a festive ritual associated with social parody and theatrical reversal of the order of things. The question of sound, between a noisy atmosphere and a rhythmic musical tone, remains closely linked to issues of territorialization in different neighborhoods where crowds may gather. The territory in question forms a sounding board for an atmosphere prone to overflow. This masquerade, at the heart of fertility rituals and rites of passage, was bitterly fought against in the second half of the 20th century, before being revived in the Amazigh identity revival movement linked to the new festivals. This led to a transformation of Imachar’s soundtrack. The question of identity was not the only factor behind Imachar’s desire for transmission, transformation, and historicization. Municipal urban redevelopment has helped to reduce public spaces of expression in favor of new, standardized venues kept under security vigilance within the festival framework. At the same time, the young people involved are less and less linked to historical agricultural practices, favoring musical performance and theatrical improvisation, modifying the nature of ambient sounds.
Our paper will focus on a moment of transmission likely to reveal the tensions of such a context. This moment spatially reconfigures an urban interstice impregnated with an unusual soundtrack. A sound artist, a video artist, and two SHS researchers worked together to observe this polyphonic and gestural experience, the sensitive core of the ambient structure that sustains the community’s sensory memory.

Élevage animalier en régime de subsistance. Diffusion de vaches productives et transformation des formes d’attachement / Animal husbandry for subsistence. The spread of productive cows and changing forms of attachment

Par Marc BREVIGLIERI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Cette communication partira d’un cas d’étude où, suite à la mise en place d’une coopérative dans une ville moyenne du sud marocain, le rapport de domestication bovine s’est trouvé largement bouleversé. L’injonction à la rationalisation productive s’est accompagnée d’une incitation à tourner l’élevage vers la domestication de nouvelles races de vache permettant une augmentation de la production laitière. Un enjeu d’hospitalité s’est alors présenté face à l’apparition de vaches de race étrangère productive certifiées conformes (Holstein) venant concurrencer les races locales (dites Beldi). Il s’est joué alors, au sein de petits élevages, une profonde épreuve de modification des formes de vie supposant la requalification du lien à l’animal, comme le réaménagement de l’environnement de la production. La communication mettra tout particulièrement l’accent sur le travail de dissociation des races bovines et les opérations de classification effectuées par quelques femmes éleveuses dont la vie s’est trouvé bouleversée par l’opportunité d’adhérer à la coopérative laitière et ses cadres normatifs. Ce détour ontologique et classificatoire permet, dans une deuxième étape, de délimiter certains vecteurs d’attachement à des formes de vie qui expliquent certaines réticences ou certains compromis venant notamment des femmes les plus précaires. Ces vecteurs d’attachement débordent et transcendent la seule relation à l’animal et s’inscrivent dans des dynamiques agro-écologiques locales et des modes de cohabitation complexe avec la cosmologie oasienne dans son entier (lignagère, végétale, animale, spirituelle, …). En résistant aux seuls moteurs économiques d’incitation par l’enrichissement individuel, ces femmes questionnent une idéologie du progrès centrée sur l’adoption de transferts technologiques (l’animal performant de race sélectionnée et les dispositifs techniques et de gouvernance certifiés qui l’accompagnent). Elles invitent à interroger une forme de post-colonialisme relativement récente, articulée à la propagation des certifications et standards de qualité transnationaux promus sous l’angle de l’amélioration de la qualité de vie humaine.

Trajectoires d’ouvrières agricoles au fil de l’eau usée : entre précarité et réinvention

 / Trajectories of female farm workers working with waste water: between precariousness and reinvention

Par Hind FTOUHI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Située dans le sud-ouest du Maroc, la ville de Tiznit est entourée d’espaces oasiens où l’agriculture constitue une activité essentielle, bien que fragile. Cependant, les effets des changements climatiques, notamment la sécheresse et la pénurie d’eau, ont conduit à l’abandon de nombreuses parcelles agricoles. Depuis 2006, la création d’une station d’épuration des eaux usées puis la mise en service d’un système de filtration et d’un réseau de distribution de l’eau épurée en 2020 a favorisé la culture de la luzerne créant une demande en main-d’œuvre, principalement féminine. Cette communication analyse les trajectoires des ouvrières agricoles et leur rôle dans la prise en charge des besoins de leurs familles à travers des entretiens qualitatifs effectués auprès d’une dizaine de femmes. Nos résultats montrent :

i- que ces ouvrières sont majoritairement issues du milieu urbain et ne sont pas propriétaires de terres,

ii- l’existence d’une hiérarchisation au sein des ouvrières agricoles elles-mêmes, avec des cheffes d’équipes (“patronas”) supervisant d’autres travailleuses,

iii- leurs parcours sont souvent marqués par une expérience dans les grandes exploitations agrobusiness de la région de Chtouka, qu’elles abandonnent parfois préférant travailler « près de chez-elles »,

iiii- une organisation dans le temps et dans l’espace à travers la mise en place d’un réseau de connaissances avec les agriculteurs locaux.

Ces femmes nous permettent alors d’apporter un regard sur les conditions de travail des ouvrières dans les nouvelles exploitations agricoles mobilisant des ressources hydriques non conventionnelles.

Meriem : un destin féminin agriurbain

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek, David Goeury

Meriem est une femme qui a décidé de vivre sur une parcelle agricole de Doutarga. Femme de caractère, elle se définit comme une agricultrice avant tout et défend son autonomie en insistant sur le fait qu’elle a son fort caractère et qu’elle avance droit « agharas agharas ».

Son histoire est intimement liée aux transformations du travail agricole autour de Tiznit.

« Nous vivions à Tiznit dans le quartier Idalha près du palmier qui se trouve en face du Jamaa El kebir. Mon père était agriculteur et nous possédions une ferme à Massa, une autre à Ouijjane et une autre sur la route de Guelmim qu’ils l’ont maintenant transformé en lots de terrains pour un lotissement. Aujourd’hui, nous n’avons plus rien de tout cela »

Nous travaillons tous dans l’agriculture à l’époque de mon père. C’était en quelque sorte, comme si on disait : « Si tu veux manger, alors tu dois travailler ».

« Nous nous réveillions à 6h du matin contre notre gré, je mettais des bottes et prenais la houe. Je nettoyais l’étable du bétail, puis je faisais sortir les animaux dans une autre étable pour laver celle qu’ils occupaient, afin qu’elle sèche pour le lendemain. De plus, nous participions à la récolte de la menthe pendant sa saison, ainsi qu’à celle des olives. Mon père faisait venir des ouvriers de Houara, car nous avions un grand puits dans la ferme et de nombreux oliviers. D’ailleurs, il nous fallait deux mois pour récolter toutes les olives. Et nous récoltions également le millet (lbachna en Darija), les décortiquions et les étalions sur le toit pour les remplir ensuite dans des sacs. Ainsi, j’ai vécu « Tamara » (le labeur, le travail pénible). Si vous regardez mes mains, elles ne ressemblent en rien à celles d’une femme.

Ni les garçons ni les filles n’ont été scolarisés. Seule ma petite sœur a été envoyé à l’école par mon père, alors que mon oncle a envoyé tous ces fils à l’école. Nous n’avons pas étudié, car nous travaillons constamment dans l’agriculture. Nous allions tous les lundis à Massa, car le mardi était le jour du souk hebdomadaire, et nous récoltions les navets et les carottes, puis nous allions les laver dans le bassin pour qu’ils soient prêts à être chargés dans une Peugeot à 4h du matin et les vendre au souk. Puis nous allions dans notre domaine situé sur la route de Guelmim le mardi pour la récolte, que nous envoyions ensuite au souk le mercredi afin qu’elle soit vendue le jeudi. Nous nous rendions tous les vendredis à Ouijjane, le samedi étant le jour du souk hebdomadaire. Enfin à Tiznit, mon père cultivait des pastèques et des pommes de terre.

Lorsque mon père nous donnait une pièce de 50 centimes, c’était pour nous comme un trésor inestimable, la récompense de nos efforts. Dans chaque domaine il y avait une maison, de la nourriture, de la farine et tout le nécessaire. Nous y travaillions et y dormions, puisque le lendemain ils allaient au souk et moi je restais. Nous avions également des vaches partout où nous allions, car mon père collaborait avec des associations hollandaises qui lui avaient donné des vaches noires et rouges, et ils lui envoyaient aussi des tonnes de son, de betterave sucrière…etc. En même temps, mon père apportait le lait à direction provinciale l’Agriculture, où était organisée la collecte du lait. On nous donnait un chèque que j’allais encaisser à Ait Melloul à l’époque. Mais aujourd’hui, plus personne ne veut pratiquer l’agriculture, même les femmes.

Je me suis mariée à l’âge de 12 ans.  Mon mari habitait avec nous, car mon père nous avait offert un maison à côté d’eux.  J’ai donné naissance à trois filles et deux garçons. Puis, une de mes filles est décédée me laissant avec deux filles et deux garçons. Lorsque je suis allée faire ma carte nationale, on m’a dit qu’il me restait encore une année avant d’atteindre l’âge légal pour en bénéficier. J’avais donc déjà cinq enfants à l’âge de 17 ans. »

Son père est mort en 1991. Elle a hérité d’une demie part disposant ainsi de terrains et surtout d’argent. Devant l’afflux d’argent, son mari souhaitait prendre le contrôle de ses affaires. Mais, elle a refusé et a préféré se séparer de lui en 1992 pour gérer personnellement son héritage. Avec l’argent, elle a continué à pratiquer une activité agricole avisée tout autant par goût que par nécessité.

« Mes frères ont vendu les vaches et tout le reste, puis ils ont abandonné toute activité agricole. C’est pourquoi j’ai commencé à élever du bétail sur la terrasse de ma maison à ce moment-là, même s’il était difficile pour les vaches et les veaux de descendre l’escalier, c’est un défi que l’on surmontait pour vendre notre bétail : une fois qu’on s’habitue à quelque chose, il est difficile d’y renoncer. Pour ma part, je vis sans compter sur l’héritage, sans attendre que mon frère ou ma sœur me donnent quoi que ce soit. Je travaille. Mais les gens croient que nous sommes une famille riche. En réalité, non : si tu ne travailles pas, tu ne manges pas. Vous savez pourquoi ? Mon père nous avait laissé de l’argent, mais où est-il maintenant ? Mes frères ont dépensé leur argent dans les voitures, les pantalons en jean, les vestes en cuir, les sorties à Agadir, à Taghazout…etc. Et en deux ans, ils ont tout perdu, alors qu’ils n’ont pas fait d’études.

Même si nous ne possédons plus grand-chose, j’élève des poules et des lapins sur la terrasse. Si vous allez au souk le mardi, je peux vous accompagner : vous pourrez acheter jusqu’à dix moutons sans payer immédiatement, et les régler plus tard, car les vendeurs me connaissent et me font confiance.

Il en va de même pour le fourrage : je peux l’acheter sans argent et le payer ultérieurement. C’est aussi le cas pour le ciment, le fer, la caillasse ou le sable ; je vais à la droguerie et je prends ce dont j’ai besoin. Même chez le vendeur de volailles, je peux demander trente poulets et il me les remettra sans hésiter, en attendant que je le rembourse.

Savez-vous pourquoi ? Parce que je suis quelqu’un de juste et d’honnête. Par exemple, si je dispose de 1 500 dirhams, je les répartis entre mes créanciers en donnant 200 dirhams à chacun. Et si j’ai suffisamment d’argent, je rembourse d’abord le plus important. Quant à ceux qui m’appellent sans cesse pour me rappeler leurs dettes, je les laisse pour la fin, afin de leur donner une leçon.”

Meriem Elle a financé les études et la formation professionnelle de ses quatre enfants, qui ont tous aujourd’hui une situation stable : l’un est chauffeur pour la COPAG, l’autre militaire, une fille est professeur et l’autre coiffeuse. Puis, elle a décidé de partager son héritage de son vivant à parts égales pour ne conserver que l’usufruit de la parcelle où elle vit désormais.

“J’avais l’habitude d’élever des poules. Quand je rentrais à la maison, il n’y avait rien à regarder à la télévision, et si je sortais, j’allais au jardin avant de revenir. Au début, j’avais entouré la maison avec une bâche et j’y avais installé des poules et des lapins qui avaient l’habitude d’errer dehors. Les gens venaient parfois me dire que les animaux étaient partis loin, et je leur répondais que ce n’était pas grave : ils reviendraient toujours, et c’est ce qui se passait, à l’heure de la prière de l’Asr.

J’ai continué ainsi un certain temps, puis j’ai construit une maison pour m’abriter, un abri pour les animaux, et j’ai commencé à vivre avec eux. L’eau me posait problème, mais j’ai fini par l’acheter et, hamdoulilah, je l’ai raccordée à l’énergie solaire. J’ai mis cette maison au nom de mon fils, car lui aussi aime ce mode de vie et m’aide dans mes activités.

Ce que je mange, je le cultive moi-même :de la coriandre, de la menthe, des oignons, des tomates, de la laitue, de l’absinthe, des poires, des pommes, des prunes, des grenades, des abricots, des bananes, de la caroube, des olives. Nous avons cultivé un peu de tout ce que nous mangeons.

J’élève aussi des moutons et j’avais deux chevaux, dont l’un est décédé. J’élève 12 moutons : 4 pour moi, 4 avec ma fille et 4 avec mon fils. (une race ovine) j’ai aussi une chèvre qui s’appelle Aicha, elle a grandi au biberon. Elle me suit partout où je vais : quand je vais à la boulangerie, elle me suit partout : à la boulangerie, pendant mon sport matinal, et lorsque nous nous promenons ensemble…

Pour nourrir mes animaux, j’allais au souk hebdomadaire le jeudi soir, car les produits y étaient alors moins chers. Par exemple, je demandais à un vendeur le prix des produits restants : il me répondait 30 ou 50 DH. Je faisais alors venir un triporteur pour les charger. Les garçons qui traînaient au souk m’aidaient à les mettre dans des sacs, et je leur donnais 10 ou 15 DH chacun en guise de rémunération pour leurs efforts.

Cette année, avec l’annulation du sacrifice le jour de l’Aïd, elle a dû renoncer à l’élevage et a donc vendu tous ses moutons en début d’année. « J’ai des moutons et j’ai acheté de la luzerne entre 100 et 120 DH, mais j’ai subi une grande perte après l’annulation de l’Aïd. C’est pourquoi je les ai vendus au souk mardi dernier à bas prix pour m’en débarrasser. Je n’ai conservé qu’une petite chèvre et un cheval, car l’autre est mort.»

Meriem commercialise aussi des légumes.

« J’ai planté des carottes jaunes, et le camping à côté de chez moi était rempli d’étrangers. Un jour, j’ai installé une bâche près de la route et j’y ai mis des carottes jaunes, des betteraves, de la laitue, des concombres… Les étrangers se sont précipités pour en acheter, car ils m’ont demandé si c’était bio, et je leur ai dit que oui. Il y a aussi un couple de Français qui vient me voir chaque année.”

Meriem se définit toujours comme agricultrice, même si sa position de femme peut parfois être difficile, mais elle défend farouchement sa liberté d’être :

« Parce que je suis une femme, ils attendent beaucoup de moi, mais comme je vous l’ai dit, je vais au marché aux bestiaux (rahba) des hommes et personne n’ose me toucher, car je mangerai sa main. Si quelqu’un me doit quelque chose, je le lui rends en argent, et pas autrement. Beaucoup me disent aussi : “Il faut que je vienne te rendre visite pour boire du thé.” Je leur réponds : “Je vous considérerai comme mon frère et nous boirons du thé, mais n’aie aucune autre intention, pour que nous soyons clairs dès le départ.” Quand je leur dis ça, ils disparaissent et je ne les revois plus.

Quand il a plu, j’ai pris ma moto pour aller à Foug Lwad en portant mes bottes de fermière. Ma sœur m’a dit : « Oh mon Dieu, tu t’es humiliée ! » Je lui ai répondu : « Pourquoi donc ? » Elle m’a dit : « Regarde ce que tu portes ! » Alors je lui ai répondu : « Que veux-tu que je fasse ? Tu veux que je me coiffe juste pour conduire la moto ? » Ainsi, lorsque je pratique mes tâches agricoles et que j’ai besoin d’aller en ville, j’y vais avec mes vêtements de travail, parce que les gens savent qui je suis et je me fiche de ce qu’ils disent. En été, je porte des vêtements dans lesquels je me sens à l’aise, et au mois d’août, je me coupe les cheveux courts pour me rafraîchir.”

Meriem incarne une femme indépendante et pragmatique, qui défend sa liberté dans toutes ses activités quotidiennes depuis plus de trois décennies. Son engagement dans l’agriculture et son assurance face au regard des autres traduisent sa force et son attachement à son identité singulière.

Atelier : Géohistoires environnementales. Passés, présents et futurs des relations multispécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique. Le jeudi 26 juin au 6e congrès du GIS MOMM à Strasbourg

Jeudi 26 juin 2025, 8h30-13h00, Salle 3R-01

 Présentation

RESPONSABLE ET DISCUTANT : 

David Goeury (HES-SO Genève)

 

INTERVENANTS DE L’ATELIER 1 : 

Mohamed Mouskite (UCA, Faculty of letters and humanities, Morocco and Mediterranean Space: History, Culture and Ressources, Marrakech, Morocco) : Gestion communautaire de l’eau et des plantes, pour une régénération technique et organisationnelle des zones arides
Community management of water and plants for technical and organisational regeneration of arid zones

Irène Carpentier (CIRAD Montpellier) : Systèmes oasiens et élevage pastoral, vers de nouvelles alliances territoriales ? (Tunisie)
Oasis systems and pastoral livestock farming: Towards new territorial alliances (Tunisia)

Élise Tancoigne (CNRS, UMR CITERES, Tours) : Gouverner les microbes laitiers en Jordanie : Observer les relations humains-microbes au prisme du Moyen-Orient
Governing food microbes in Jordan: A Middle Eastern focus on human-microbe relationships

Khadija Zahi (Université Cadi Ayyad de Marrakech) : Une jeunesse en première ligne face au réchauffement climatique : Les jeunes internes ruraux au Maroc
Youth on the front line against global warming: Children in a rural boarding school in Morocco

  

INTERVENANTS DE L’ATELIER 2 : 

Lisa Bossenbroek (University of Kaiserslautern-Landau-RPTU) : Les femmes, actrices clés dans le maintien des oasis au Maroc
Women, key players in maintaining Morocco’s oases

Hind Ftouhi (INAU Rabat) : Trajectoires d’ouvrières agricoles au fil de l’eau usée : Entre précarité et réinvention
Trajectories of female farm workers working with waste water: Between precariousness and reinvention 

Marc Breviglieri (Haute École de Suisse occidentale, HES-SO Genève, UMR Ambiances, architectures, urbanités, CRESSON Grenoble) : Élevage animalier en régime de subsistance. Diffusion de vaches productives et transformation des formes d’attachement
Animal husbandry for subsistence. The spread of productive cows and changing forms of attachment

Lucia Bordone (HES-SO Genève) : Ressorts de la persévérance et du découragement dans la mise en oeuvre de la transition agro-écologique au sud du MarocReasons for perseverance and discouragement in the implementation of the agroecological transition in Southern Morocco

Le détail des ateliers est consultable ici :

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« Ruina », une parcelle abandonnée partiellement régénérée en potager pour s’opposer à un projet de parking privé

Par David Goeury, Lisa Bossenbroek et Hind Ftouhi

Au sein du hameau de Doutarga entre les maisons une parcelle est entourée d’une bâche de géotextile.

Doutarga parcelle abandonnée et contaminée de déchets
Doutarga parcelle abandonnée et contaminée de déchets au premier plan. La parcelle régénérée est protégée derrière des bâches de géotextiles. Crédits : David Goeury

 

Le propriétaire est un boulanger à la retraite d’une soixantaine d’années. Il a hérité de cette terre de son père, originaire de Tindouf, qui avait acheté ce terrain avec un puits de 18 mètres de profondeur pour devenir agriculteur et définitivement s’installer à Tiznit. Jeune, le propriétaire a débuté sa vie professionnelle précoce comme agriculteur avant de travailler comme boulanger à Tiznit au marché central, puis de partir en Arabie Saoudite comme chauffeur à Riyad durant quatre années, pour finalement travailler à Tanger à nouveau comme boulanger durant 32 ans.

A Tiznit sa femme s’est occupée de la grande famille de 8 enfants et de la petite exploitation familiale qui a eu jusqu’à 5 vaches « hollandaises ». Mais la sécheresse et l’inflation des prix des aliments ont obligé la famille à les vendre. Désormais retraité, avec une pension de 1500 dhs par mois, la famille se contente de produire quelques légumes et plantes pour le marché ; principalement de la menthe, de la coriandre et du céleri que sont fils ira vendre à Tiznit. Avec l’eau du puits, elle produit de la luzerne et de l’herbe qu’elle fait couper par des femmes rémunérées à la demi-journée pour les vendre séchées au souk pour 50 dhs la balle.

Doutarga parcelle agricole irriguée par puits. Crédits : David Goeury
Doutarga parcelle agricole irriguée par puits. Principalement dédiée à la production de luzerne vendue séchée au souk. Crédits : David Goeury
Doutarga. Etable abandonnée. Crédits : David Goeury
Doutarga. L’étable abandonnée a accueilli jusqu’à 5 vaches laitières de race Holstein. La sécheresse et l’inflation des aliments pour bétail ont poussé la famille à vendre les vaches. Crédits : David Goeury

 

La petite parcelle où nous le rencontrons à la particularité de longer l’impasse qui desserre les maisons voisines. Elle apparaît désormais comme détachée du reste de l’exploitation et enserrée entre la ruelle et des maisons. Le propriétaire l’a délaissée durant plusieurs années si bien qu’un des voisins voulait se l’accaparer pour la transformer en parking. Il y a deux ans, le propriétaire a donc décidé de la remettre en culture mais pour lui, c’est insatisfaisant. Il la qualifie de « ruina », soit d’une parcelle en « désordre ». Il désigne alors du geste toute la partie nord qui est non cultivée.

« Cette parcelle est « ruina ». Je l’ai nettoyée il y a deux ans car le voisin voulait la transformer en parking. J’y ai planté un peu de menthe mais elle pousse mal et les feuilles sont tachées. Tu vois c’est encore le bazar. Je n’ai pas mis d’engrais car je n’ai pas de bétail. Alors, cela pousse comme cela peut. Cela n’a rien à voir avec l’autre parcelle qui est bien. »

Le terme de « ruina » est ici intéressant car ce terme courant de l’arabe dialectal marocain désigne ce qui est en désordre, tout en venant du français « ruine ».

Ici, le propriétaire considère que cette parcelle remise en culture non pas à des fins commerciales mais davantage pour suspendre toute velléité d’accaparement par les voisins reste imparfaite. Elle continue à porter les stigmates de l’abandon et de la faible productivité. La reprise de l’exploitation se caractérise par la mobilisation de cinq ouvrières chargées de désherber, comme nous avons pu l’observer lors de notre visite et en profiter pour couper l’herbe qui sera séchée et vendue sur le souk comme la luzerne de la parcelle principale. L’épouse de l’agriculteur en profite pour ramasser quant à elle des déchets, notamment de plastiques de taille moyennes. D’autres déchets demeurent éparpillés sur la parcelle, stigmates des années d’abandon : quelques piles, des bouchons et de petits emballages.

Doutarga parcelle qualifiée de "ruina" partiellement remise en culture. Crédits : David Goeury
Doutarga parcelle qualifiée de “ruina” partiellement remise en culture. Crédits : David Goeury

 

Cette stratégie de remise en culture d’une terre convoitée par d’autres est très classique surtout dans un contexte confus de front urbain où les maisons se multiplient en dehors d’un quelconque cadre réglementaire. Clôturer et cultiver est aussi un moyen de se prémunir des dépôts de déchets anarchiques qui se multiplient.

Le propriétaire n’exclut pas de la vendre ; « Je ne vais pas vendre maintenant, mais si jamais cela devient un lotissement alors je vendrais peut-être avec un bon prix. »

De l’entreprise agricole familiale à la cueillette des myrtilles dans les grandes fermes de Chtouka : les multiples activités agricoles d’une mère de famille

Par Hind Ftouhi, Lisa Bossenbroek et David Goeury

Un héritage familial agricole

Jemaa est née à Doutarga, il y a plus de soixante ans, où elle a appris très jeune les différentes tâches agricoles au sein de l’exploitation familiale. Irriguer, cultiver, récolter, élever les moutons et les poulets, toutes ces tâches n’ont aucun secret pour elle. Elle s’est mariée avec un homme issu de la montagne, de la tribu des Ayt Brahim, mais elle a refusé de vivre dans un village isolé dépendant de l’agriculture pluviale. Elle a donc convaincu son mari de venir vivre à Doutarga dans une maison mise à disposition par son père. Son mari a travaillé alors avec sa famille dans l’élevage de poulets industriels, tandis qu’elle assurait un élevage de moutons et de poulets fermiers. Ils ont trois enfants, un garçon et deux filles dont la plus jeune est née en 1999.

Maintenir une activité agricole domestique malgré tout

Ils ont toutefois du suspendre l’élevage de poulets industriels en raison des nouvelles normes sanitaires, de l’inflation des aliments et des médicaments. Son mari préfère alors retourner dans son village où il élève des poulets traditionnellement. Il vient rendre visite à sa famille une fois par semaine, le jeudi, le jour du souk.

Jemaa commence alors à travailler dans les grandes fermes de la province de Chtouka-Ayt Baha tout en conservant une petite exploitation agricole. Elle achète un peu de fourrage pour son bétail et vend quelques moutons pour la fête du sacrifice. Cette année, elle a entrepris de réhabiliter une parcelle mise à sa disposition par ses frères, qu’elle peut irriguer grâce aux eaux usées retraitées. On la rencontre sur sa parcelle où elle vient collecter de la mauve qui a poussé suite à un écoulement non contrôlé de la borne dédié eà l’irrigation.

A peine la moitié de sa parcelle a été façonnée en casiers. Le façonnage est inachevé. Car les ouvriers auxquels Jemaa a fait appel ont mal fait leur travail. Lorsqu’elle a demandé au journalier de semer la luzerne, ce dernier a oublié plusieurs casiers et elle a dû terminer le travail seule pour qu’il soit fait correctement.

Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n'a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s'est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury
Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n’a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s’est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury

 

Travailler dans les grandes exploitations de fruits rouges : une aubaine

Actuellement, elle ne s’occupe de sa parcelle qu’une journée par semaine car elle travaille comme ouvrière dans une ferme qui produit des myrtilles six jours par semaine. La demande de main d’œuvre est très forte. Ses voisines lui ont dit que la ferme cherchait du personnel, et elle a donc accepté un contrat non déclaré, pour lequel elle est payée 100 dhs par jour. ». Pour elle, c’est une aubaine, peu d’activités permettent de gagner 100 dhs par jour. Elle se lève donc tous les matins à 5h00 pour arriver très tôt dans une ferme immense. Elle finit de travailler à 15h30 mais n’arrive chez elle que vers 17h00 du fait de la durée du trajet.

Elle est désormais trop âgée pour avoir le droit à un contrat réglementaire déclaré auprès de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) qui s’arrête à 60 ans sauf dérogation ministérielle spéciale. Elle s’est enregistrée au Registre social unifié (RSU) et bénéficie désormais de l’aide sociale (الدعم). Elle touche donc 500 dhs par mois. Par ailleurs, elle bénéficie de l’assurance maladie obligatoire (AMO).

Elle préfère travailler dans les serres, même si c’est loin de chez elle, car la rémunération par quinzaine est garantie. Elle a travaillé dans les champs à Doutarga et à Tiznit pour couper la luzerne ou la menthe, mais ce travail est irrégulier, et certains propriétaires ne paient pas immédiatement, prétextant attendre la vente de la récolte.

Une question de génération : une mère qui travaille pour que sa fille reste à la maison dans l’attente du mariage

Constatant la dureté du travail quotidien de sa mère, le fils de Jemaa, employé dans un restaurant à Marrakech, aimerait qu’elle arrête son activité professionnelle. Mais, elle préfère travailler pour « faire de l’exercice, plutôt que d’accumuler des pêchers à médire toute la journée en commérant avec les voisines ». Elle a toujours travaillé et elle a besoin de bouger. Elle ne sait pas faire autre chose. Et puis, elle a toujours besoin d’un peu d’argent pour faire face aux imprévus.

En revanche, elle ne souhaite pas que sa fille célibataire de 26 ans l’accompagne et travaille avec elle à la ferme même si la demande est forte. Elle veut protéger son honneur.

« Je ne permettrai pas à mes filles de travailler pour des gens et je préfère travailler à leur place. De plus, si ma fille commence à travailler, même si je l’accompagne un jour ou trois, elle partira ensuite seule sans m’attendre. Si je la blâme, elle me dira qu’elle est consciente de la situation et connait les risques. Il vaut donc mieux qu’elle reste à la maison, car si une fille s’habitue à l’argent et aux sorties, elle ne sera plus disciplinée. D’ailleurs, même leur père ne leur permet pas du tout de travailler, et il me demande toujours de l’emmener avec moi partout où je vais et de ne pas la laisser toute seule. C’était la même chose pour sa sœur avant qu’elle ne se marie. Mes filles ne sortaient pas jouer dehors avec les garçons quand elles étaient petites sans que je sois présente pour les surveiller, car leur père me grondait s’il les trouvait seules dehors pendant que j’étais à la maison. Les filles et les garçons d’aujourd’hui sont difficiles. »

Lhacen un agriculteur expert venu de Massa qui apprend à travailler avec les eaux usées épurées

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite,  David Goeury et Mansour Diop

Lahcen est un agriculteur qui se définit comme un expert. Il a quitté son village d’origine à Massa à cause de la sécheresse. Il s’est installé en septembre 2022 à Attebane sur une large parcelle de 3 ha qui a subi un lourd incendie quelques mois plus tôt. Après avoir remis en état la parcelle, il développe une agriculture intensive grâce à l’eau qui abonde.

Il est père de trois fils, tous actifs. Le premier est ouvrier dans une entreprise d’événementiel. Le cadet, titulaire d’une licence en Informatique, travaille dans une usine de thé à Agadir. Le benjamin, diplômé d’une licence en physique, est employé dans une usine de câblage automobile à Berrechid.

Son épouse est restée à Massa tandis que lui loge dans une petite pièce éclairée à la bougie, à côté de la petite étable où se trouvent ses trois vaches. Il se déclare heureux de sa situation et ne rentre voir sa femme qu’une fois tous les 15 jours, sans passer la nuit à Massa, pour ne pas abandonner ses vaches.

Il a appris le métier d’agriculteur dès son plus jeune âge : « à l’âge de 11 ans, je savais déjà m’occuper des vaches ». Puis il a longtemps travaillé comme maçon avant de se relancer dans l’agriculture à Massa en 2011.

Il se lance dans la production de la luzerne, et plus particulièrement de semences « beldi » (du pays), réputées à Massa. Il a acheté ses premières graines en 2011 auprès d’agriculteurs de Massa, avant de devenir lui-même semencier.

« La variété de semences beldi est meilleure, car elle pousse bien droite, contrairement aux variétés étrangères qui ont tendance à pousser de travers, ce qui complique la récolte au tracteur. Elles poussent même en hiver alors que les semences étrangères ne poussent qu’en été quand le temps est chaud. Le prix de ces semences est de 110 DH le kilo. J’en ai acheté 20 kg, que j’ai semés sur toute ma parcelle, puis je les ai laissés pousser afin de récupérer les graines au moment de la récolte. » Je ne récolte pas la luzerne pendant deux mois, car je la laisse jusqu’à ce qu’elle donne des épis, puis je la coupe et l’étale alors qu’elle est encore fraiche et je la laisse sécher sous les rayons de soleil qui aident ses épis à s’ouvrir pour que je puisse récupérer les graines. Ensuite, je ramasse le reste en secouant les épis, et en les réexposant plus tard au soleil jusqu’à ce qu’ils sèchent bien. Puis, je mets le tout dans un sac de farine que je bats vigoureusement. Cette opération permet de fragmenter les inflorescences sèches, ce qui facilite la séparation des graines. Ensuite, je passe le tout dans un tamis, puis je refais le même processus pour le reste en l’écrasant sur le ciment. Je les mets ensuite dans une tissgit (structure plate et légèrement incurvée en osier, utilisée pour le vannage des céréales) et je souffle sur les graines en les faisant légèrement sauter afin d’éliminer les impuretés. Après cela, il faut les mettre dans un sac en toile, pour qu’elles puissent respirer. Il ne faut surtout pas utiliser de sac plastique, car l’humidité peut s’y accumuler et provoquer leur germination. Leur préparation demande beaucoup d’efforts, et la poussière dégagée peut provoquer des allergies. Elles peuvent ensuite être revendues entre 90 et 100 DH le kilo. »

En 2018, Lahcen décide d’associer à cette activité celle de l’élevage. Il achète alors deux vaches auprès de la COPAG, et adhère à la coopérative laitière Oumribet, située à la sortie de Massa sur la route d’Agadir. En 2019, il en acquiert deux autres. Toutefois, il se sépare par la suite de l’une d’elles, qui s’est révélée stérile. Il vend également les veaux, faute de ressources suffisantes pour les nourrir, d’autant plus que le coût du fourrage et du foin n’a cessé d’augmenter avec la crise des matières premières survenue après la pandémie de Covid-19. A Massa, Lahcen rencontre des difficultés croissantes du fait de la sécheresse.

« Avant la sécheresse, les vaches produisaient 14 litres du lait le matin. Cependant, la quantité diminue le soir de 2 litres soit 12 litres seulement. Cela est dû à la courte période du traite (7h du matin à 17h du soir). La quantité de lait produite par les vaches a fortement diminué en raison de la sécheresse : elles ne produisent désormais qu’environ 7 à 8 litres par jour. D’autres facteurs contribuent également à cette baisse, notamment l’âge avancé des animaux et le vêlage, ce qui peut faire chuter la production jusqu’à 4 litres ».

D’ailleurs, lorsqu’une vache met bas, elle produit de grandes quantités de lait durant les 3 premiers mois, atteignant 14 litres. Parallèlement, elle doit être inséminé dans cette période, afin d’assurer la reproduction annuelle de mon troupeau ».

Elle produit régulièrement 14 litres en plus de la quantité que boit son veau pendant les 3 premiers mois de sa mise bas. Ensuite, après le sevrage de son veau, la vache pourra préserver la même quantité de lait produite à condition qu’elle soit fécondée par insémination artificielle durant les 3 premiers mois de son vêlage. Mais la quantité diminue petit à petit pour atteindre 4 à 8 litres lors sa gestation, et elle ne produit pas de lait quand elle est à deux mois de sa mise bas »

Lahcen vend le veau lorsqu’il atteint l’âge de 6 mois, ou au maximum un an, car sa valeur marchande augmente avec l’âge. Par exemple, un veau de 6 mois se vend entre 5 000 et 6 000 DH, tandis qu’un an plus tard, il peut atteindre 10 000 à 12 000 DH. Cependant, son alimentation sur une année entière reste coûteuse, ce qui explique que Lahcen préfère le vendre à 6 mois afin de réduire les dépenses.

En 2022, devant l’ampleur de plus en plus accrue de la sécheresse, Lahcen préfère quitter Massa.

« La sécheresse m’a poussé à envisager un déménagement. J’ai deux sœurs qui vivent à Tiznit, et l’une d’elles, qui habite à Doutarga, a joué un rôle déterminant : c’est elle qui m’a montré ce terrain et m’a encouragé à m’y installer. Je me suis donc installé ici seul, passant la journée à m’occuper des cultures et la nuit à veiller sur le bétail. Si je dois m’absenter, ma sœur vient généralement nourrir les animaux. Malgré tout, je ne passe pas toute la nuit avec ma famille chez moi : j’essaie toujours de rentrer le soir, car ma présence est essentielle la nuit. »

Il s’est installé comme métayer et donne au propriétaire la moitié de sa récolte du fait de la disponibilité de l’eau. Pour s’installer à la suite de l’incendie, il a dû d’abord tailler les arbres calcinés notamment les oliviers, puis arracher les plantes nuisibles. Sur une partie de la parcelle, il a fait appel à un tracteur pour labourer. Une fois la parcelle remise en état, il a commencé à produire du persil, de la coriandre, et des courges slaoui.

« La parcelle est équipée d’un puits de 30 mètres de profondeur. On y puise l’eau à 7 mètres de profondeur. De plus le canal d’écoulement de la STEP n’est qu’à quelques mètres. Je peux toujours accéder à l’eau la nuit entre 23h00 et 7h00. »

En 2023, il déclare d’abord irriguer de façon autonome :

« Je n’achète pas d’eau à l’association même si j’ai une borne ici, car c’est très cher 50 centimes la tonne. Je préfère utiliser le trop-plein en le pompant avec une motopompe le soir, car le niveau d’eau déborde à ce moment-là, toutes les bornes étant désactivées. J’ai acheté une motopompe à gaz à 1250 DH. Une petite bouteille de gaz de 20 DH me suffit pour deux jours d’utilisation, car cette pompe ne consomme pas beaucoup de gaz. »

Cependant en 2024, du fait de la demande croissante d’eau via les bornes, il est obligé de rejoindre l’association Ibharen pour pouvoir s’inscrire dans les tours d’eau :

« J’utilise désormais la pompe et la borne parce qu’il n’y a pas assez d’eau pour l’irrigation. Lorsque plusieurs pompes fonctionnent en même temps, le débit de l’eau diminue, il m’est alors très difficile de pomper (car sa parcelle est en aval de plusieurs exploitations qui pompent l’eau avant lui dont certains n’ont pas de borne). Cependant, le coût de la borne est élevé, alors que la pompe fonctionne avec une bouteille de gaz qui permet d’assurer l’irrigation pendant un jour et demi. Le coût de l’irrigation par borne pour une journée entière est de 150 DH, alors que la pompe ne coûte pas autant. Il n’y a pas réellement de différence sur les cultures même si l’eau des bornes est plus claire car elle est filtrée. »

J’utilise donc les deux sources d’eau : j’irrigue les cultures maraîchères avec de l’eau du puits, et la luzerne et les oliviers avec l’eau de la STEP ».

Après son installation, Lahcen s’est mis à observer attentivement les effets des eaux usées retraitées. Il constate que certaines plantes, comme les oliviers, voient leur rendement affecté. Il préfère donc utiliser l’eau de la nappe plutôt que les eaux usées et organise sa parcelle en conséquence.

« En ce qui concerne les oliviers, s’ils sont trop arrosés, ils ne produiront aucun fruit. Contrairement aux oliviers des terres bour qui sont arrosés que deux fois par an, et qui produisent 90 à 120 kg d’olives, sachant que chaque 100 kg donne 24 litres d’huile, les oliviers irrigués avec les eaux usées ne produisent que 16 litres pour 100 kg. Je parle d’après ma propre expérience, car j’ai quelques arbres là-bas qui n’ont pas été suffisamment irrigués et leur rendement est bien meilleur que ceux de tous les arbres présents ici. Ce n’est pas que les arbres soient vieux, c’est que je ne les arrose pas exprès. Du coup, ils produisent plus d’olives que les autres arbres gorgés d’eau. »

Il est très critique de ses confrères :

« A mon avis, les agriculteurs de cette région ne connaissent rien en agriculture et la pratiquent même d’une manière aléatoire. L’élevage de bétail, par exemple, n’est pas une chose facile, mais nécessite plutôt une expérience préalable car il y a de nombreux détails qu’il ne faut pas négliger pour y réussir, tels que :

–  La gestation et le vêlage des bovins, et comment s’en occuper après la mise bas.

–  Bien programmer les inséminations artificielles.

– Veiller à l’état de santé du troupeau en ayant connaissance des maladies les plus courantes chez les vaches, leurs causes, symptômes et traitements.

–  Surveiller l’abreuvement et leur alimentation en connaissant les herbes qui leur sont utiles comme fourrage et celles qui provoquent une indigestion, comme la luzerne. Cette dernière peut leur causer des troubles digestifs si elle est récoltée et donnée chaude à la vache, car elle peut la tuer ».

« Si vous avez une expérience antérieure, vous pouvez éviter cela en lui donnant de l’huile d’olive ou d’argan, et en faisant marcher la vache pour l’aider à mieux digérer cette luzerne et libérer les gaz coincés à l’intérieur de ses intestins, ou bien en insérant un tube dans sa bouche pour les dégager. Et après ce processus, la vache ne doit pas manger des herbes vertes. Cependant, il est recommandé de lui donner des aliments déshydratés jusqu’à ce qu’elle soit complètement exempte de gaz. C’est pour cela que je vous ai dit que l’éleveur doit être au courant de tout cela afin d’éviter ce genre d’incident ».

Il conclut :

« J’ai acquis toutes ces connaissances grâce à des années d’expérience dans ce domaine. De plus, je m’adressais toujours aux spécialistes de l’agriculture lorsque je voulais obtenir des informations, car ils m’étaient beaucoup plus utiles que ceux qui n’avaient aucune connaissance dans le domaine. »

Lahcen illustre parfaitement l’expertise acquise par l’expérience et l’observation attentive. Sa capacité à adapter ses pratiques agricoles aux conditions difficiles, tout en combinant culture et élevage, témoigne de son pragmatisme et de sa rigueur.

Synthèse des entretiens menés du 2 mars 2023 et 25 décembre 2024 avec la participation de Samya Gouafka et Rachid Ouadelli pour la transcription.

Elever des animaux en périphérie de la ville : parole d’un jeune entrepreneur agricole

 

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, David Goeury

 

Mohamed est un jeune éleveur qui vient de s’installer à Attebane pour élever des poulets et des moutons. Il loue un poulailler pour 650 dhs par mois. Il se voit comme un pionnier, au sein d’une future génération de jeunes entrepreneurs agricoles issus de la ville de Tiznit qui viennent s’installer à la périphérie pour développer un projet économiquement rentable. Pour lui, la présence de l’eau est une véritable opportunité pour démarrer le projet. Si pour l’instant, se sont principalement des jeunes dont la famille réside dans le village d’Attebane ou le hameau de Doutargua qui relancent des projets agricoles, il pense que plusieurs jeunes qui habitent le centre-ville souhaitent suivre son chemin.

Sa famille est originaire de la région d’Ayt Baamrane, son père est né à Tiznit et sa famille vit depuis plusieurs décennies dans l’ancienne médina dans le quartier Ablouh. Il a poursuivi toute sa scolarité à Tiznit jusqu’au baccalauréat, qu’il n’a cependant pas obtenu, n’ayant plus l’esprit aux études. Mohamed, à l’instar de nombreux jeunes, s’inscrit dans une trajectoire professionnelle caractérisée par la pluriactivité et l’articulation de plusieurs activités génératrices de revenu. Il a ainsi exercé différents petits métiers, collecte du métal, ouvrier agricole dans les grandes exploitations de Chtouka, employé par la municipalité et a même bénéficié de contrats légaux pour être inscrit à la CNSS. Aujourd’hui, il est enregistré comme exploitant agricole afin de pouvoir accéder aux aliments subventionnés.

Avant, sa famille avait quelques animaux dans l’ancienne médina, mais la municipalité a interdit l’élevage et les voisins se plaignaient des bruits et des odeurs. Il a donc décidé, avec le soutien de son père  fonctionnaire provincial retraité, de se lancer dans un élevage plus vaste à Attebane. Afin d’assurer une partie de l’alimentation de son troupeau, Mohamed cultive de la luzerne et du sorgho sur une petite parcelle familiale située à Targa N’oussenghar..

A Attebane, il a investi dans 120 poules pondeuses croisées et une soixantaine des poulets à engraisser. Il profite de la proximité de Tiznit pour commercialiser les œufs et les poulets. Pour les œufs, il privilégie la vente aux boutiquiers spécialisés du fait de la quantité quotidienne produite. En revanche, les poulets sont vendus directement à des particuliers, des voisins ou des amis, par réseau d’interconnaissance surtout pour la fête de la nuit du destin. La demande est telle qu’il n’arrive pas à répondre à toutes les sollicitations.

Par ailleurs, il s’est lancé dans l’engraissement de moutons pour la fête du sacrifice. Il achète les agneaux quelques semaines après la fête lorsque leur prix est très faible puis les engraisse durant 11 mois. Cependant, l’isolement de son exploitation en fait une proie facile pour les voleurs. Le 21 juillet 2024, l’ensemble de ses 14 agneaux sont volés durant la nuit. Il a été obligé de déposer plainte et notamment de suspecter un voisin. Le vol de bétail constitue une menace réelle pour les éleveurs, dont beaucoup hésitent à porter plainte par crainte de répercussions avec le voisinage. Il connaît de nombreux cas et le phénomène va crescendo du fait de l’envolée des prix des moutons et des chèvres. Cette mésaventure ne l’a pas découragé et il a décidé de relancer cette activité avec 21 agneaux.

Pour nourrir ses animaux, il vient collecter les adventices qui se déploient dans le lit de l’oued. Ici, il prend des feuilles de canne méditerranéenne, là des fenouils sauvages (wamsa). Ces plantes permettent de compléter le fourrage et les aliments pour les animaux qui coûtent de plus en plus cher. Pour l’usage du wamsa, il oblige les agneaux récalcitrants à le consommer en imposant la plante comme unique fourrage durant plusieurs jours. Une fois habitués, ce fourrage permet aux animaux d’être moins gras. Il échange avec les autres éleveurs mais aussi avec les bergers sur les comportements des moutons et des chèvres vis-à-vis des plantes, afin de savoir lesquelles sont comestibles ou non. Il se méfie particulièrement du ricin dont les graines sont mortelles.

Les adventices en bordure du lit d'écoulement de l'oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Les adventices en bordure du lit d’écoulement de l’oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d'écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d’écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury

 

L’expérience de Mohamed illustre les initiatives portées par une génération de jeunes désireux d’investir dans l’agriculture et l’élevage en milieu périurbain, en combinant pluriactivité et stratégies d’adaptation aux opportunités du marché mais aussi aux conditions écologiques spécifiques de leur environnement.

 

Appel à communication pour l’atelier Géohistoires environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique.

Du 24 au 27 juin 2025, le campus de l’Université de Strasbourg accueille la sixième édition du Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans, organisé par le GIS MOMM en partenariat avec les laboratoires ARCHE, ARCHIMEDE, DRES, GEO et LINCS, l’Institut d’islamologie de Strasbourg, l’IISMM et la SEMOMM.

Comme les années précédentes, la conférence comprend une conférence inaugurale, des ateliers simples (4 communications) ou doubles (8 communications), des tables rondes, une foire aux livres, une série de films et divers événements culturels, la cérémonie de remise des prix de thèse. Les ateliers couvrent un ou plusieurs domaines des sciences humaines et sociales, organisés par ensembles disciplinaires ou thématiques (anthropologie ; arts et archéologie ; circulations-migrations-diasporas ; épistémologie et méthodologie ; études urbaines ; histoire ; islamologie ; littérature et sciences du langage ; science politique ; sociologie), dans une perspective globale ou régionale, en lien avec l’étude du Moyen-Orient et/ou du Maghreb, des mondes musulmans au sens large ou de l’islam dans le monde.

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Résumé en français :

Du Moyen-Orient jusqu’en Afrique du Nord, ce sont établies des communautés humaines pérennes fondées sur des alliances interspécifiques pour surmonter les fortes chaleurs et les aléas climatiques. Qualifiées rapidement de sociétés des oasis (terme venant du copte qui signifie habiter), ces communautés se sont inscrites dans la longue durée en faisant circuler des savoirs, des savoir-faire, mais aussi des plantes et des animaux sur des milliers de kilomètres pour surmonter les aléas.

Dans cette session, nous souhaitons faire dialoguer à la fois le passé, le présent et le futur de ces alliances multi spécifiques. En effet, face aux transformations profondes à la fois géopolitiques et climatiques, les systèmes désignés comme oasiens (palmier dattier), méditerranéens (olivier) mais aussi pastoraux (camélidés et ovins) sont considérés comme en crise. Cependant, ce discours sur la crise ne doit pas occulter les facteurs de résilience et surtout ne doit pas disqualifier des dispositifs ajustés aux fortes chaleurs. De nombreux travaux soulignent l’intérêt de ces legs pour établir des futurs désirables défendant le principe de la paléoinnovation soit l’inspiration des innovations du passé pour surmonter les défis futurs (Naji 2019). Ces sociétés dites en crise méritent alors d’être interrogées à la mesure de leurs capacités à s’adapter pour sans doute mettre en avant ce qui est à même de penser des horizons désirables (Breviglieri et al. 2021).

La session est donc ouverte aux approches interdisciplinaires croisant archéologie, histoire, anthropologie, agronomie, architecture, géographie, sociologie. Nous avons identifié plusieurs approches possibles :

Comment penser les legs multiples des relations multispécifiques ? Quelles sont les histoires et les mémoires toujours actives qui se transmettent et font sens dans des sociétés fortement influencées par les processus de normalisation diffusés depuis les pays européens et nord-américains ? Quelle est la place des pédagogies et des relations aux jeunes (enfants, adolescents) souvent considérés comme acquis aux nouveaux horizons occidentalisés alors que ces derniers sont aussi souvent attachés à un faisceau de pratiques et de traditions localisées ? Quel est l’impact de l’effondrement des relations interspécifiques sur la santé physique mais aussi morale de tous ceux et toutes celles qui restent profondément attachés à ces environnements particuliers ? Quelle est la place des rituels, des fêtes mais aussi des nouvelles dynamiques créatives ?

Comment les savoirs et les savoir-faire historiques sont aujourd’hui réactualisés dans de nouvelles catégories dites de développement durable à l’image des nouveaux projets financés par les bailleurs internationaux autour de l’agroécologie ou de la permaculture ? Ces nouvelles appellations ne sont-elles pas des nouvelles à contre courant masquant la puissance des dynamiques agroindustrielles associant innovations techniques, intensité capitalistique et exportation internationale? Quelles sont les nouvelles relations entre plantes et animaux historiques, nouvelles espèces et nouvelles variétés et leurs impacts territoriaux ? Comment se redessinent des relations territoriales complexes entre des espèces qui soudainement disparaissent comme Cactus Opuntia, d’autres particulièrement menacées et des espèces férales voire invasives et  nuisibles ? Au-delà des discours catastrophistes sur l’effondrement, est-il aussi possible de penser des avenirs positifs autour de la régénération ?

Comment évoluent les institutions historiques qui gouvernaient les communs fonciers environnementaux (sources dédiées à l’irrigation, terrains de parcours, forêts collectives) ? A la fois marginalisées, mais aussi idéalisées, quelle place tiennent-elles face aux nouvelles logiques administratives privilégiant d’autres modalités d’organisation ? Comment ces institutions se transforment-elles dans un contexte de mobilités croissantes et d’un déploiement des logiques de diasporas ? Quelles nouvelles logiques institutionnelles hybrides sont susceptibles d’émerger ?

 

Environmental geohistories. Past, present and future of multispecific relationships (humans, animals, plants and others) in the face of global warming.

 

English abstract :

 

From the Middle East to North Africa, perennial human communities have been established, based on interspecific alliances to overcome extreme heat and climatic hazards. Described as ‘oasis societies’ (from the Coptic word for dweller), these communities developed over the long term by circulating knowledge and know-how, as well as plants and animals, over thousands of kilometers to overcome the climatic hazards.

 

In this session, we want to bring together the past, present and future of these multispecific alliances. In the face of far-reaching geopolitical and climatic changes, systems known as oasis (date palms), Mediterranean (olives) and pastoral (camelids and sheep) are considered to be in crisis. However, this discourse should not obscure the resilience factors and, above all, should not disqualify systems adjusted to extreme heat. Numerous studies have highlighted the value of these legacies in establishing desirable futures, defending the principle of palaeoinnovation, i.e. drawing inspiration from innovations of the past to overcome future challenges (Naji 2019). These societies therefore deserve to be questioned in terms of their capacity to adapt, in order to highlight what is likely to provide desirable future horizons (Breviglieri et al. 2021).

 

The session is therefore open to interdisciplinary approaches combining archaeology, history, anthropology, agronomy, architecture, geography and sociology. We have identified several possible approaches:

 

How can we think about the multiple legacies of multispecific relationships? What are the histories and memories, still active that are passed on and make sense in societies strongly influenced by the standardization processes disseminated from European and North American countries? What is the role of teaching methods and relations with young people (children, adolescents), who are often considered to have acquired new Western horizons, whereas they are also often attached to a range of local practices and traditions? What is the impact of the collapse of interspecific relationships on the physical and moral health of all those who remain deeply attached to these particular environments? What is the place of rituals, celebrations and the new creative dynamics that celebrate alliances between humans and non-humans?

 

How historical knowledge and know-how now being are updated in new so-called sustainable development categories, such as the new projects funded by international donors around agro-ecology and permaculture? Aren’t these new names a bit of a counter-current, masking the power of agro-industrial dynamics combining technical innovation, capital intensity and international exports? What are the new relationships between historical plants and animals, new species and new varieties, and their territorial impact? How are complex territorial relationships being redrawn between species that have suddenly disappeared, such as Cactus Opuntia, others that are particularly threatened, and feral or even invasive and harmful species? Beyond the doomsaying about collapse, is it also possible to think about positive futures based on regeneration?

 

How are the historical institutions that governed the environmental land commons (springs for irrigation, grazing land, collective forests) changing? Both marginalised and idealised, what role do they play in the face of new administrative approaches that favour other forms of organisation? How are these institutions being transformed in a context of increasing mobility and the deployment of Diasporas? What new hybrid institutional logics are likely to emerge?

 

Bibliographies:

 

  1. Ait-El-Mokhtar, M., Boutasknit, A., Ben-Laouane, R., Anli, M., Amerany, F. E., Toubali, S., Lahbouki, S., Wahbi, S., & Meddich, A. (2022). Vulnerability of Oasis Agriculture to Climate Change in Morocco [Chapter]. Research Anthology on Environmental and Societal Impacts of Climate Change; IGI Global. https://doi.org/10.4018/978-1-6684-3686-8.ch058
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  8. Goeury, D., (2024), Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains, Historiens & Géographes, 467, août 2024, 64-75.
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  10. Naji, S. (2019). Architectures du bien commun : Pour une éthique de la préservation. MētisPresses.
  11. Naji, S., & Strauss, C. (Éds.). (2020). Landscape of Care : A handbook for urban design engagement. Slow Lab Research. https://issuu.com/slowlab/docs/landscapeofcare
  12. Tsing, A. L. (2021). Feral Atlas : The More-Than-Human Anthropocene. Stanford University Press. http://feralatlas.org
  13. Tsing, A. L. (2022). Proliférations. Wildproject.

Oasis Rustles: Sound study of the sub-Saharan Urbanism

همس الواحات: دراسة صوتية للعمران في جنوب الصحراء الكبرى 

Marc Breviglieri1David Goeuryorcid 2Noha Gamal Said email orcid 3


تتناول هذه الورقة البحثية البعد الصوتي لمدن الواحات وتوضح كيف ان الصوت العمراني يمكن ان يعزز ديناميكية جماعية، مما يمكن فريقًا متعدد التخصصات من العمل معاً من أجل وضع تصور مستقبلي للواحات مستمداً من تراثها الثقافي. تقع مدن الواحات في قلب الصحراء وتعتمد على نسيج عمراني قديم مصمم لإنشاء مناخات محلية مكتفية ذاتيًا. الشوارع الضيقة والمتعرجة، والموجهة لتقليل التعرض للشمس، تمتد عبر المدينة. يُظهر هذا النمط العمراني التقليدي للواحات تكيف الإنسان مع البيئة المناخية القاسية. ومع ذلك، فإن التطور الحديث، الذي يركز على نماذج موحدة للتصميم يهدد التوازن البيئي والاجتماعي لهذه المدن. يفترض البحث أن الراحة الحرارية لا تنشأ فقط من التشكيل العمراني والقياسات الحرارية، ولكن تنبع أيضا من الممارسات الاجتماعية التي تكيف هذا العمران مع المناخ القاسي. ولهذا يقدم البحث مفهوم نظري جديد وهو الأجواء العمرانية (urban ambiances) وهو مفهوم فرنسي يتناول الجوانب الحسية والشعورية والوجدانية للفراغ. تستخدم الدراسة نهجًا صوتيًا لتحديد مجموعة من المواقف العمرانية urban situations التي تجمع بين الشكل العمراني والممارسات الاجتماعية والظواهر الحسية. يناقش المؤلفون نتائج ورش العمل الجماعية التي تمت في 2015 في تزنيت بالمغرب وفي 2016 في نفطة بتونس كجزء من مشروع ZERKA الذي يدرس الواحات في حوض البحر المتوسط. التسجيلات الصوتية التي تم جمعها خلال البحث متاحة على منصة Cartophonies التابعة لمختبر CRESSON، مما يوفر تجربة صوتية للقارئ وتنشئ أرشيف صوتي للمدن التي تشهد تحولات عمرانية كبيرة تهدد باختفاء بعض الظواهر الصوتية التي تمثل جزء من التراث الثقافي للمدن.

This paper explores how soundscape approaches can foster a collective dynamic, enabling a multidisciplinary team to reimagine the future of the oasis cities. It provides a new perspective for studying the microclimate of these unique settlements, which pose significant challenges for urban planning. Nestled within the desert, oasis cities rely on an ancient urban fabric designed to create self-sustaining microclimates. This traditional oasis urbanism demonstrates human adaptation to a harsh environment. However, modern development, with its focus on standardized designs and efficiency, threatens the ecological and social balance of these settlements. The research postulates that comfort arises from both the thermal regulations of the specific architecture and the social practices that adapt to the harsh climate. It introduces the concept of ambiance, addressing the sensory and experiential aspects of spaces. The study focuses more on a sonic approach to define urban situations that combine urban form, social practices, and sensory phenomena. The authors discuss collective experiences conducted pn 2015 in Tiznit, Morocco, and in 2016 in Nefta, Tunisia, as part of the ZERKA project funded by the Envimed program.The outcomes published in this research examine both fieldwork approaches and the theoritical reflections they inspired during the project. The sonic recordings are available on the CRESSON laboratory’s Cartophonies platform, providing an immersive soundscape experience and creating a sonic archive for cities undergoing transformation.

https://jur.journals.ekb.eg/article_378544.html

Tiznit de 1971 à 2023 à travers les images Landsat

Figure 1 : Tiznit de 1971 à 2023 à travers les images Landsat (source : https://apps.sentinel-hub.com/eo-browser/). Crédits : David Goeury

Figure tirée de : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains“, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Comparaison du couvert végétal au nord de l’agglomération de Tiznit entre octobre 2017 et octobre 2023 de avec les images Sentinel-2

Figure 4 : Comparaison du couvert végétal entre octobre 2017 et octobre 2023 avec les images Sentinel-2 (source : https://apps.sentinel-hub.com/eo-browser/)

Figure tirée de : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains“, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Tiznit de 1971 à 2021, du métabolisme agriurbain à une agglomération gangrénée de communs négatifs.

Figure 2 : Tiznit de 1971 à 2021, du métabolisme agriurbain à une agglomération gangrénée de communs négatifs. Cartes comparatives réalisées par David Goeury.

La forte croissance démographique et économique amène à l’émergence de communs négatifs

Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains

Paru dans Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75

Citation : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains”, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Résumé :

Durant des millénaires villes et agricultures étaient consubstantielles autour notamment du cycle du phosphore qui liait plantes, humains et animaux d’élevage. Le développement urbain du XXe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières. A la logique du recyclage par la fertilisation des sols s’est substituée celle de la contamination croissante d’espaces périphériques aux effets environnementaux de plus en plus dévastateurs. Face à la multiplication de ces communs négatifs, il est nécessaire de penser la relation entre technologies et alliances interspécifiques. A travers l’exemple de la réutilisation agricole des eaux usées épurées dans une cité oasienne marocaine, il est possible de discuter comment plantes et animaux peuvent être mobilisés pour rétablir des activités nourricières autour d’espaces contaminés. Cette étude de cas permet alors de réfléchir à un nouveau métabolisme agriurbain liant santé, environnement et sécurité alimentaire dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Il s’avère alors une opportunité pour proposer un nouveau permaurbanisme intégrant habitat et agriculture selon la logique des flux de matières et des cycles vivants.

Sont accessibles ici toutes le texte, les figures en version couleur et les références bibliographiques.

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