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Ressorts de la persévérance et du découragement dans la mise en œuvre de la transition agroécologique au sud du Maroc/ Reasons for perseverance and discouragement in the implementation of the agroecological transition in southern Morocco

Par Lucia BORDONE

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Driss a fait tous les métiers. Issu d’une famille d’agriculteurs, il interrompt rapidement ses études pour travailler, d’abord comme tailleur, puis menuisier, pêcheur et enfin barman. En 2018, il débute une formation en agroécologie qui marque le début de son retour à la terre. Étranger au petit village (douar) de Taghzout où il réalise sa formation et obtient bientôt un droit d’usage sur une petite parcelle, il est le seul membre de la coopérative agricole locale à avoir, jusqu’à ce jour, persévéré dans le développement d’une activité productive agroécologique. À partir de cette figure, dont la trajectoire et le tempérament traduisent une forme d’exceptionnalité, notre contribution s’attachera à problématiser deux principaux enjeux.

Le premier est relatif au rôle de facilitateur joué par Driss du fait de savoir-faire – techniques ou non – lui permettant de porter un projet agroécologique en se positionnant à la jointure de plusieurs mondes. Perpétuant certaines techniques agricoles acquises par transmission familiale, il les enrichit d’apports issus d’une formation qui reflète la circulation de bonnes pratiques internationales. Cultivant sur sa parcelle une grande diversité de végétaux – cultures associées et intercalaires ; rotations – il multiplie également les activités connexes, de formation professionnelle, de sensibilisation, mais également d’entraide locale (coups de main ; réparations diverses ; trocs, etc.). Surtout, ses compétences se traduisent par une capacité à articuler, en fonction de ses

interlocuteur.ice.s, des catégories mobilisant différents imaginaires qui renvoient à la qualité alimentaire des produits qu’il cultive. Attirant une clientèle – restreinte – d’expatriés occidentaux français ou belges sensibles au qualificatif « agroécologique », c’est plutôt en référence à l’appellation « beldi » (qui renvoie à une conception spécifiquement marocaine du « produit de terroir ») qu’il valorise sa production auprès des acheteurs marocains. Le « bio » lui demeure par contre inaccessible (cahier des charges trop exigeant ; coût financier de la labellisation trop important). L’analyse approfondie d’un matériau ethnographique récolté à Taghzout entre septembre 2023 et février 2024 nous amènera, dans un premier temps, à nous demander en quoi l’expérience de Driss manifeste une convergence singulière et rare entre des référentiels potentiellement contradictoires (qu’ils proviennent des héritages du monde rural berbère, des schémas pratiques conformes aux principes de l’agroécologie ou des injonctions à l’entreprenariat agricole issues du libéralisme économique).

Dans un deuxième temps, nous nous interrogerons sur les fragilités qui pèsent sur sa démarche et, plus largement, sur les alternatives agricoles intégrant des exigences éco-sociales dans la région qui nous intéresse (Souss-Massa, sud du Maroc). La « plasticité » de Driss, sa capacité à glisser d’une activité et d’un registre à l’autre est aussi et surtout une réponse à de multiples risques : difficultés de commercialisation, pressions climatiques, faiblesses infrastructurelles, tensions politiques locales. La prégnance de ces risques tend à le maintenir dans un équilibre instable entre un mouvement d’ancrage et d’attachement à la terre (Tamazghra) et un état d’alerte exigeant un détachement intentionnel (être prêt à tout quitter ; se rendre capable de recommencer autrement et ailleurs). Partant d’une réflexion sur sa « réussite » précaire, notre enquête nous amènera à mettre au jour les épreuves et désajustements ayant conduit à l’abandon du projet agroécologique collectif dans lequel Driss s’insérait au départ. Nous tenterons alors de penser, dans ce contexte territorial spécifique, les conditions de possibilité d’une agroécologie renouant avec sa vocation de science de la mobilisation collective en faveur de la durabilité.

Cultiver et cuisiner : passion personnelle, bonheurs familiaux. La parcelle agroécologique d’Aïcha

Par David Goeury, Irène Carpentier, Lucia Bordone et Khadija Zahi

Aicha nous guette sur le seuil de sa parcelle. Elle sait que nous allons remonter et passer à proximité d’elle. Elle nous attend. Elle a vu notre déception de ne pas rencontrer son voisin Driss retenu par des démarches administratives à Tiznit. Notre petit groupe remonte lentement le chemin et la salue poliment. Immédiatement, la conversation s’enclenche, elle nous invite à visiter son jardin dont elle est si fière.

Elle réside entre le village et la ville de Tiznit où vivent ses enfants et ses petits enfants. Son fils l’amène plusieurs fois par semaine dans la maison familiale pour qu’elle s’adonne à sa passion, le jardin. Pendant longtemps, elle n’a pas eu de jardin, elle avait appris quelques rudiments auprès de son père durant son enfance, mais une fois mariée et installée dans une vie urbaine, elle a délaissé cette activité. En 2017, elle avait alors seulement un petit jardin proche de la maison familiale dans le village où sont plantés des arbres fruitiers (citronniers, grenadiers, pommiers et oliviers) et quelques légumes qui sont désormais cultivés dans la nouvelle parcelle. Cependant, elle s’en occupait très peu. Elle a donc saisi l’opportunité de la formation en agroécologie organisée par l’association pour se lancer dans le jardinage, même si elle ne pouvait pas être membre de la coopérative féminine du fait de sa résidence à Tiznit.

Parcelle et enquête. Crédits :David Goeury

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Les trois sœurs à Taghzout : parcelle agrocécologique entre savoirs localisés et circulations des pratiques internationales

Par David Goeury, Mohamed Mouskite et Lucia Bordone

Driss cultive une parcelle à Taghzout. Il a suivi une formation agroécologique organisée par l’association Tamount en partenariat avec l’association Migration et Développement, financée par l’Agence Française de Développement. « Deux ans de formation. Chaque mois, 2 jours. On pratique sur place (sur le lieu de formation, dans la ferme – jardin agroécologique). Mais on pratique aussi dans nos champs à nous. C’est-à-dire le formateur vient pour regarder. »

Il fait visiter régulièrement sa parcelle aux visiteurs et à ses clients, notamment celles et ceux qui viennent directement chez lui pour acheter des produits biologiques. La parcelle s’organise en longueur avec une pente allant d’ouest en est vers le lit de l’oued. Elle est équipée d’un puits et de panneaux solaires.  Le haut de la parcelle comprend une petite pépinière sous bâches plastiques pour les plants les plus fragiles susceptibles d’être picorés par les oiseaux comme les salades, d’une petite pergola pour accueillir les visiteurs et d’un bloc technique en ciment abritant le dispositif de pompage mais servant aussi de lieu de stockage pour les outils et le petit matériel. Deux allées le long des clôtures nord et sud permettent d’accéder aux cultures qui sont organisées en une série de planches de culture très denses irriguées par un dispositif de goutte à goutte. Des arbres ont été plantés le long du chemin d’accès.

La discussion dans la parcelle autour des différentes plantes et des pratiques culturales permet de saisir comment le jeune agriculteur s’est approprié les connaissances transmises lors des formations en agroécologie et surtout comment il les a intégrées aux connaissances acquises dans le cadre des pratiques familiales.

Ici, nous livrons deux courts extraits emblématiques de cette situation : le premier à propos des “trois soeurs” ou Milpa, le second à propos des orties. 

Cet entretien est le produit d’une conversation collective où Driss varie les langues, utilisant tantôt le français, l’arabe et le tachelhit en fonction de la langue de la personne qui pose la question mais aussi du sujet. Ici, sont regroupées une partie de ses réponses.

Au-delà des trois sœurs, une agriculture symbiotique

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Derrière l’échec de l’entreprise collective, assurer une nourriture de qualité à sa famille. Le cas d’une petite agricultrice

Par David Goeury et Amandine Vaccaielli

Fatima est emblématique de ces femmes cultivatrices. Dans un contexte de profonde transformation des activités villageoises, elle est très intéressée par les initiatives collectives notamment pour faire quelque chose, apprendre et éventuellement disposer de ressources monétaires mêmes minimes. Cependant, pour développer son activité, elle doit être intégrée à une dynamique collective, soit une coopérative, soit une petite entreprise familiale. En effet, la fin de la coopérative et le refus de ses fils de s’impliquer dans les activités agricoles ont mis fin à la commercialisation de ses produits. Malgré ces deux coups du sort, elle maintient son activité productive qui lui permet de fournir à sa famille une alimentation de qualité à moindre coût.

La localité de Taghzout a bénéficié d’une initiative associant formation à l’agroécologie et création d’une coopérative de femmes semencières portée par les associations Tamounte et Migration et Développement, avec le  financement par l’Agence Française pour le Développement(AFD). La coopérative est aujourd’hui dissoute. Une série d’entretien menée avec des femmes de Taghzout qui continuent à cultiver leurs parcelles permet de comprendre les effets complexes d’un tel projet.

Fatima est mariée à un maçon et mère de quatre enfants, trois garçons et une fille. Le plus petit a 9 ans est en 4e année primaire. Ses autres enfants sont plus âgés et ont arrêté leurs études après le lycée pour ses deux autres garçons tandis que sa fille a obtenu une licence. Sa fille et son garçon aîné travaillent dans la pâtisserie de leur oncle à Sidi Bibi. Fatima cultive une parcelle de la famille de son mari qui est irriguée grâce à un puits collectif.

Elle décrit son activité comme un passe-temps : « Nous n’avons rien à faire et donc on s’occupe de cela. » Cependant, elle précise « Grâce à cela, on se nourrit tout l’hiver. En revanche l’été, tout devient sec et on achète les légumes au souk. »

Elle a trois chèvres, une brebis et des poulets. Elle ajoute :« A l’époque quand il y avait de la pluie, on avait plus de bétail et une vache mais par le manque de pluie et de luzerne, on a vendu la vache. »

Écouter Fatima permet de saisir trois enjeux de l’activité agricole féminine : entreprendre avec ses voisines, entreprendre avec sa famille, nourrir les siens.

Parcelle de Fatima à Taghzout. Crédits : David Goeury

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