Archives par mot-clé : réutilisation

“Fawda”? Du refus à l’opposition à la réutilisation agricole des eaux retraitées : paroles d’un maraîcher.

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Ahmed est un maraîcher au cœur du périmètre de réutilisation des eaux usées de Doutarga. Il fait partie des exploitants agricoles qui ont toujours refusé les eaux usées. Il travaille avec l’eau de la nappe grâce à deux puits de 30 mètres de profondeur qui lui permettent d’avoir jusqu’à cinq heures d’irrigation par jour pour cultiver des betteraves, de la menthe, de la coriandre, du céleri, des courges qu’il vend aux habitants de Tiznit.

Pour lui, la réutilisation des eaux usées a toujours été une menace. En effet, elle vient discréditer son travail et sa production. Il souligne que l’association Ibharen qui assure la distribution des eaux retraitées a été obligée de porter plainte contre 6 exploitants qui ne respectaient pas les règles strictes de réutilisation en irriguant des productions maraîchères avec les eaux retraitées. Et ces mauvais comportements viennent menacer son activité créant une méfiance des clients.

Il souhaite qu’il y ait une séparation claire et que l’usage des eaux retraitées soit banni du périmètre de Doutarga. Pour lui, les eaux issues de la station d’épuration ne devraient pas être réutilisées mais « s’écouler naturellement ». Il considère que les exploitants qui se sont lancés dans la réutilisation des eaux traitées sont des opportunistes avides d’argent qu’il associe à la jachaa, terme arabe désignant la cupidité envieuse, l’avarice. Pour lui, ces exploitants profitent du prix très faible des eaux retraitées pour se lancer dans des investissements profitables sans réfléchir aux conséquences sanitaires.

Il s’est longtemps senti isolé et non entendu du fait de la forte mobilisation pour la réutilisation des eaux usées, l’association regroupant désormais plus d’une centaine d’exploitants agricoles. Cependant, il a trouvé un soutien auprès d’un projet de lotissement agroécologique qui s’est implanté à une centaine de mètres à l’ouest de sa parcelle.

Un large terrain a été transformé en lots de 2000 m² à 2500 m² de jardins où peuvent être installés de vastes bungalows en bois. Ces parcelles sont commercialisées entre 400 000 à 500 000 Dhs (40 000 à 50 000 Euros) par un promoteur issu d’une des grandes familles historiques de la ville de Tiznit. L’ingénieur en charge du projet échange régulièrement avec les agriculteurs maraîchers pour les convaincre de s’organiser. Les maraîchers et l’investisseur ont les mêmes intérêts à interdire la réutilisation des eaux retraitées. Symboliquement, la borne 48 qui est en bordure du projet de lotissement agroécologique a été démantelée.

Borne 48 démantelée en bordure du lotissement agroécologique. Crédits : David Goeury
Borne 48 du réseau de distribution des eaux usées retraitées. Située en bordure du lotissement agroécologique, elle a été démantelée. Crédits : David Goeury

Désormais, selon Ahmed, les opposants à la réutilisation seraient une quarantaine et seraient prêts à s’organiser en association avec le soutien de l’ingénieur du projet de lotissement agroécologique. Ils ont choisi 6 d’entre eux pour les représenter. Leur objectif est de pouvoir ainsi porter plainte contre la réutilisation des eaux retraitées.

Pour l’exploitant, c’est une véritable chance que la réutilisation soit actuellement stoppée du fait du non renouvellement de l’autorisation suite à l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse des eaux. Pour lui, elle ne doit pas reprendre.

Il conclut l’entretien ainsi :« Si la réutilisation des eaux traitées reprend, beaucoup sont déterminés à tout casser, ce sera la fawda (le chaos) ! »

Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury
Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury

 

Trajectoires d’ouvrières agricoles au fil de l’eau usée : entre précarité et réinvention

 / Trajectories of female farm workers working with waste water: between precariousness and reinvention

Par Hind FTOUHI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Située dans le sud-ouest du Maroc, la ville de Tiznit est entourée d’espaces oasiens où l’agriculture constitue une activité essentielle, bien que fragile. Cependant, les effets des changements climatiques, notamment la sécheresse et la pénurie d’eau, ont conduit à l’abandon de nombreuses parcelles agricoles. Depuis 2006, la création d’une station d’épuration des eaux usées puis la mise en service d’un système de filtration et d’un réseau de distribution de l’eau épurée en 2020 a favorisé la culture de la luzerne créant une demande en main-d’œuvre, principalement féminine. Cette communication analyse les trajectoires des ouvrières agricoles et leur rôle dans la prise en charge des besoins de leurs familles à travers des entretiens qualitatifs effectués auprès d’une dizaine de femmes. Nos résultats montrent :

i- que ces ouvrières sont majoritairement issues du milieu urbain et ne sont pas propriétaires de terres,

ii- l’existence d’une hiérarchisation au sein des ouvrières agricoles elles-mêmes, avec des cheffes d’équipes (“patronas”) supervisant d’autres travailleuses,

iii- leurs parcours sont souvent marqués par une expérience dans les grandes exploitations agrobusiness de la région de Chtouka, qu’elles abandonnent parfois préférant travailler « près de chez-elles »,

iiii- une organisation dans le temps et dans l’espace à travers la mise en place d’un réseau de connaissances avec les agriculteurs locaux.

Ces femmes nous permettent alors d’apporter un regard sur les conditions de travail des ouvrières dans les nouvelles exploitations agricoles mobilisant des ressources hydriques non conventionnelles.

Lhacen un agriculteur expert venu de Massa qui apprend à travailler avec les eaux usées épurées

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite,  David Goeury et Mansour Diop

Lahcen est un agriculteur qui se définit comme un expert. Il a quitté son village d’origine à Massa à cause de la sécheresse. Il s’est installé en septembre 2022 à Attebane sur une large parcelle de 3 ha qui a subi un lourd incendie quelques mois plus tôt. Après avoir remis en état la parcelle, il développe une agriculture intensive grâce à l’eau qui abonde.

Il est père de trois fils, tous actifs. Le premier est ouvrier dans une entreprise d’événementiel. Le cadet, titulaire d’une licence en Informatique, travaille dans une usine de thé à Agadir. Le benjamin, diplômé d’une licence en physique, est employé dans une usine de câblage automobile à Berrechid.

Son épouse est restée à Massa tandis que lui loge dans une petite pièce éclairée à la bougie, à côté de la petite étable où se trouvent ses trois vaches. Il se déclare heureux de sa situation et ne rentre voir sa femme qu’une fois tous les 15 jours, sans passer la nuit à Massa, pour ne pas abandonner ses vaches.

Il a appris le métier d’agriculteur dès son plus jeune âge : « à l’âge de 11 ans, je savais déjà m’occuper des vaches ». Puis il a longtemps travaillé comme maçon avant de se relancer dans l’agriculture à Massa en 2011.

Il se lance dans la production de la luzerne, et plus particulièrement de semences « beldi » (du pays), réputées à Massa. Il a acheté ses premières graines en 2011 auprès d’agriculteurs de Massa, avant de devenir lui-même semencier.

« La variété de semences beldi est meilleure, car elle pousse bien droite, contrairement aux variétés étrangères qui ont tendance à pousser de travers, ce qui complique la récolte au tracteur. Elles poussent même en hiver alors que les semences étrangères ne poussent qu’en été quand le temps est chaud. Le prix de ces semences est de 110 DH le kilo. J’en ai acheté 20 kg, que j’ai semés sur toute ma parcelle, puis je les ai laissés pousser afin de récupérer les graines au moment de la récolte. » Je ne récolte pas la luzerne pendant deux mois, car je la laisse jusqu’à ce qu’elle donne des épis, puis je la coupe et l’étale alors qu’elle est encore fraiche et je la laisse sécher sous les rayons de soleil qui aident ses épis à s’ouvrir pour que je puisse récupérer les graines. Ensuite, je ramasse le reste en secouant les épis, et en les réexposant plus tard au soleil jusqu’à ce qu’ils sèchent bien. Puis, je mets le tout dans un sac de farine que je bats vigoureusement. Cette opération permet de fragmenter les inflorescences sèches, ce qui facilite la séparation des graines. Ensuite, je passe le tout dans un tamis, puis je refais le même processus pour le reste en l’écrasant sur le ciment. Je les mets ensuite dans une tissgit (structure plate et légèrement incurvée en osier, utilisée pour le vannage des céréales) et je souffle sur les graines en les faisant légèrement sauter afin d’éliminer les impuretés. Après cela, il faut les mettre dans un sac en toile, pour qu’elles puissent respirer. Il ne faut surtout pas utiliser de sac plastique, car l’humidité peut s’y accumuler et provoquer leur germination. Leur préparation demande beaucoup d’efforts, et la poussière dégagée peut provoquer des allergies. Elles peuvent ensuite être revendues entre 90 et 100 DH le kilo. »

En 2018, Lahcen décide d’associer à cette activité celle de l’élevage. Il achète alors deux vaches auprès de la COPAG, et adhère à la coopérative laitière Oumribet, située à la sortie de Massa sur la route d’Agadir. En 2019, il en acquiert deux autres. Toutefois, il se sépare par la suite de l’une d’elles, qui s’est révélée stérile. Il vend également les veaux, faute de ressources suffisantes pour les nourrir, d’autant plus que le coût du fourrage et du foin n’a cessé d’augmenter avec la crise des matières premières survenue après la pandémie de Covid-19. A Massa, Lahcen rencontre des difficultés croissantes du fait de la sécheresse.

« Avant la sécheresse, les vaches produisaient 14 litres du lait le matin. Cependant, la quantité diminue le soir de 2 litres soit 12 litres seulement. Cela est dû à la courte période du traite (7h du matin à 17h du soir). La quantité de lait produite par les vaches a fortement diminué en raison de la sécheresse : elles ne produisent désormais qu’environ 7 à 8 litres par jour. D’autres facteurs contribuent également à cette baisse, notamment l’âge avancé des animaux et le vêlage, ce qui peut faire chuter la production jusqu’à 4 litres ».

D’ailleurs, lorsqu’une vache met bas, elle produit de grandes quantités de lait durant les 3 premiers mois, atteignant 14 litres. Parallèlement, elle doit être inséminé dans cette période, afin d’assurer la reproduction annuelle de mon troupeau ».

Elle produit régulièrement 14 litres en plus de la quantité que boit son veau pendant les 3 premiers mois de sa mise bas. Ensuite, après le sevrage de son veau, la vache pourra préserver la même quantité de lait produite à condition qu’elle soit fécondée par insémination artificielle durant les 3 premiers mois de son vêlage. Mais la quantité diminue petit à petit pour atteindre 4 à 8 litres lors sa gestation, et elle ne produit pas de lait quand elle est à deux mois de sa mise bas »

Lahcen vend le veau lorsqu’il atteint l’âge de 6 mois, ou au maximum un an, car sa valeur marchande augmente avec l’âge. Par exemple, un veau de 6 mois se vend entre 5 000 et 6 000 DH, tandis qu’un an plus tard, il peut atteindre 10 000 à 12 000 DH. Cependant, son alimentation sur une année entière reste coûteuse, ce qui explique que Lahcen préfère le vendre à 6 mois afin de réduire les dépenses.

En 2022, devant l’ampleur de plus en plus accrue de la sécheresse, Lahcen préfère quitter Massa.

« La sécheresse m’a poussé à envisager un déménagement. J’ai deux sœurs qui vivent à Tiznit, et l’une d’elles, qui habite à Doutarga, a joué un rôle déterminant : c’est elle qui m’a montré ce terrain et m’a encouragé à m’y installer. Je me suis donc installé ici seul, passant la journée à m’occuper des cultures et la nuit à veiller sur le bétail. Si je dois m’absenter, ma sœur vient généralement nourrir les animaux. Malgré tout, je ne passe pas toute la nuit avec ma famille chez moi : j’essaie toujours de rentrer le soir, car ma présence est essentielle la nuit. »

Il s’est installé comme métayer et donne au propriétaire la moitié de sa récolte du fait de la disponibilité de l’eau. Pour s’installer à la suite de l’incendie, il a dû d’abord tailler les arbres calcinés notamment les oliviers, puis arracher les plantes nuisibles. Sur une partie de la parcelle, il a fait appel à un tracteur pour labourer. Une fois la parcelle remise en état, il a commencé à produire du persil, de la coriandre, et des courges slaoui.

« La parcelle est équipée d’un puits de 30 mètres de profondeur. On y puise l’eau à 7 mètres de profondeur. De plus le canal d’écoulement de la STEP n’est qu’à quelques mètres. Je peux toujours accéder à l’eau la nuit entre 23h00 et 7h00. »

En 2023, il déclare d’abord irriguer de façon autonome :

« Je n’achète pas d’eau à l’association même si j’ai une borne ici, car c’est très cher 50 centimes la tonne. Je préfère utiliser le trop-plein en le pompant avec une motopompe le soir, car le niveau d’eau déborde à ce moment-là, toutes les bornes étant désactivées. J’ai acheté une motopompe à gaz à 1250 DH. Une petite bouteille de gaz de 20 DH me suffit pour deux jours d’utilisation, car cette pompe ne consomme pas beaucoup de gaz. »

Cependant en 2024, du fait de la demande croissante d’eau via les bornes, il est obligé de rejoindre l’association Ibharen pour pouvoir s’inscrire dans les tours d’eau :

« J’utilise désormais la pompe et la borne parce qu’il n’y a pas assez d’eau pour l’irrigation. Lorsque plusieurs pompes fonctionnent en même temps, le débit de l’eau diminue, il m’est alors très difficile de pomper (car sa parcelle est en aval de plusieurs exploitations qui pompent l’eau avant lui dont certains n’ont pas de borne). Cependant, le coût de la borne est élevé, alors que la pompe fonctionne avec une bouteille de gaz qui permet d’assurer l’irrigation pendant un jour et demi. Le coût de l’irrigation par borne pour une journée entière est de 150 DH, alors que la pompe ne coûte pas autant. Il n’y a pas réellement de différence sur les cultures même si l’eau des bornes est plus claire car elle est filtrée. »

J’utilise donc les deux sources d’eau : j’irrigue les cultures maraîchères avec de l’eau du puits, et la luzerne et les oliviers avec l’eau de la STEP ».

Après son installation, Lahcen s’est mis à observer attentivement les effets des eaux usées retraitées. Il constate que certaines plantes, comme les oliviers, voient leur rendement affecté. Il préfère donc utiliser l’eau de la nappe plutôt que les eaux usées et organise sa parcelle en conséquence.

« En ce qui concerne les oliviers, s’ils sont trop arrosés, ils ne produiront aucun fruit. Contrairement aux oliviers des terres bour qui sont arrosés que deux fois par an, et qui produisent 90 à 120 kg d’olives, sachant que chaque 100 kg donne 24 litres d’huile, les oliviers irrigués avec les eaux usées ne produisent que 16 litres pour 100 kg. Je parle d’après ma propre expérience, car j’ai quelques arbres là-bas qui n’ont pas été suffisamment irrigués et leur rendement est bien meilleur que ceux de tous les arbres présents ici. Ce n’est pas que les arbres soient vieux, c’est que je ne les arrose pas exprès. Du coup, ils produisent plus d’olives que les autres arbres gorgés d’eau. »

Il est très critique de ses confrères :

« A mon avis, les agriculteurs de cette région ne connaissent rien en agriculture et la pratiquent même d’une manière aléatoire. L’élevage de bétail, par exemple, n’est pas une chose facile, mais nécessite plutôt une expérience préalable car il y a de nombreux détails qu’il ne faut pas négliger pour y réussir, tels que :

–  La gestation et le vêlage des bovins, et comment s’en occuper après la mise bas.

–  Bien programmer les inséminations artificielles.

– Veiller à l’état de santé du troupeau en ayant connaissance des maladies les plus courantes chez les vaches, leurs causes, symptômes et traitements.

–  Surveiller l’abreuvement et leur alimentation en connaissant les herbes qui leur sont utiles comme fourrage et celles qui provoquent une indigestion, comme la luzerne. Cette dernière peut leur causer des troubles digestifs si elle est récoltée et donnée chaude à la vache, car elle peut la tuer ».

« Si vous avez une expérience antérieure, vous pouvez éviter cela en lui donnant de l’huile d’olive ou d’argan, et en faisant marcher la vache pour l’aider à mieux digérer cette luzerne et libérer les gaz coincés à l’intérieur de ses intestins, ou bien en insérant un tube dans sa bouche pour les dégager. Et après ce processus, la vache ne doit pas manger des herbes vertes. Cependant, il est recommandé de lui donner des aliments déshydratés jusqu’à ce qu’elle soit complètement exempte de gaz. C’est pour cela que je vous ai dit que l’éleveur doit être au courant de tout cela afin d’éviter ce genre d’incident ».

Il conclut :

« J’ai acquis toutes ces connaissances grâce à des années d’expérience dans ce domaine. De plus, je m’adressais toujours aux spécialistes de l’agriculture lorsque je voulais obtenir des informations, car ils m’étaient beaucoup plus utiles que ceux qui n’avaient aucune connaissance dans le domaine. »

Lahcen illustre parfaitement l’expertise acquise par l’expérience et l’observation attentive. Sa capacité à adapter ses pratiques agricoles aux conditions difficiles, tout en combinant culture et élevage, témoigne de son pragmatisme et de sa rigueur.

Synthèse des entretiens menés du 2 mars 2023 et 25 décembre 2024 avec la participation de Samya Gouafka et Rachid Ouadelli pour la transcription.

Tiznit de 1971 à 2023 à travers les images Landsat

Figure 1 : Tiznit de 1971 à 2023 à travers les images Landsat (source : https://apps.sentinel-hub.com/eo-browser/). Crédits : David Goeury

Figure tirée de : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains“, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Comparaison du couvert végétal au nord de l’agglomération de Tiznit entre octobre 2017 et octobre 2023 de avec les images Sentinel-2

Figure 4 : Comparaison du couvert végétal entre octobre 2017 et octobre 2023 avec les images Sentinel-2 (source : https://apps.sentinel-hub.com/eo-browser/)

Figure tirée de : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains“, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains

Paru dans Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75

Citation : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains”, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Résumé :

Durant des millénaires villes et agricultures étaient consubstantielles autour notamment du cycle du phosphore qui liait plantes, humains et animaux d’élevage. Le développement urbain du XXe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières. A la logique du recyclage par la fertilisation des sols s’est substituée celle de la contamination croissante d’espaces périphériques aux effets environnementaux de plus en plus dévastateurs. Face à la multiplication de ces communs négatifs, il est nécessaire de penser la relation entre technologies et alliances interspécifiques. A travers l’exemple de la réutilisation agricole des eaux usées épurées dans une cité oasienne marocaine, il est possible de discuter comment plantes et animaux peuvent être mobilisés pour rétablir des activités nourricières autour d’espaces contaminés. Cette étude de cas permet alors de réfléchir à un nouveau métabolisme agriurbain liant santé, environnement et sécurité alimentaire dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Il s’avère alors une opportunité pour proposer un nouveau permaurbanisme intégrant habitat et agriculture selon la logique des flux de matières et des cycles vivants.

Sont accessibles ici toutes le texte, les figures en version couleur et les références bibliographiques.

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Ce qui est semé, ce qui est planté, ce qui pousse. La place des adventices dans une exploitation agricole en culture irriguée de Doutarga.

Par David Goeury et Amandine Vaccaielli

Au milieu de la vaste exploitation familiale à l’extrémité nord du périmètre irrigué, nous nous arrêtons quelques minutes à l’angle de 4 planches de cultures. La partie sud est irriguée par l’eau filtrée de la station d’épuration depuis une borne qui se trouve en bordure de parcelle. La partie au nord est irriguée grâce à un puits sur la nappe qui se trouve à proximité de la demeure familiale et qui est aussi utilisée pour l’approvisionnement de la famille en eau potable.

L’agriculteur s’arrête. Il pointe les parcelles sud à proximité de la borne

« Ici, nous avons semé de la luzerne. Là tu vois c’est rabie (littéralement ce terme désigne le printemps en arabe mais ici il désigne l’herbe qui pousse seule soit en l’occurrence un mélange d’adventices dominé par de la mauve et de la chenopodium murale). Cela pousse tout seul. Cela demande tout de même du travail. Il faut préparer la parcelle et l’irriguer. C’est pour le bétail. C’est aussi bon que la luzerne. Cela pousse aussi vite que la luzerne et tu la coupes. »

Puis, il se tourne et désigne les parcelles nord.

« Là tu vois, nous avons de la coriandre et ce que tu vois là avec ces grandes feuilles, c’est la mauve (khoubiza). C’est très demandé à Tiznit. Tu la vends au souk même plus cher que la coriandre qui ne rapporte pas grand-chose. Les gens mangent cela haché et en salade. C’est très apprécié. Cela pousse d’octobre à avril comme cela. On ne le sème pas. Cela vient tout seul. Tu vois ici les petites graines sur la plante, ce sont elles qui vont pousser.»

Mauve et coriandre. Crédits : David Goeury.
Graines de mauves présentées par l’agriculteur. Crédits : David Goeury
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Développer un élevage laitier en famille à Doutarga  : un travail exigeant et collectif

Par Mohamed Mouskite, David Goeury, Khadija Zahi, Amandine Vaccaielli et Lucia Bordone

Fatima est une éleveuse que nous connaissons depuis plus de 7 années déjà. En 2016, elle était avec sa voisine Fadma l’une des deux seules femmes enregistrées en son nom personnel au sein de la coopérative laitière qui collectait le lait depuis un petit dépôt installé au sud de la ville de Tiznit dans un espace mis à disposition par la direction provinciale de l’agriculture à destination de la COPAG. Lorsque nous revenons à Doutarga pour enquêter les femmes inscrites comme membre de la coopérative de Bounamane qui a pris le relais désormais, c’est immédiatement vers elle que les autorités nous réorientent. Elle est sur sa parcelle mais n’hésite pas une seconde à interrompre la cueillette de la luzerne qu’elle laisse à sa fille pour nous rejoindre avec un enthousiasme non feint. Elle se souvient de nous et surtout elle veut nous montrer les nouveautés. Elle nous informe que  Fadma a délaissé l’élevage bovin, après l’émigration de son fils. Devant son étable, nous retrouvons une de ses filles entrain de décharger la récolte quotidienne de luzerne. Elle esquive la conversation, en disant simplement qu’elle aide sa mère pour lui laissé toute la place. Lorsque nous entrons dans l’étable dédiée à l’engraissement, elle s’exclame : « photographiez les poulets. C’est nouveau cela ». Commence alors un très long entretien durant lequel Fatima va présenter les transformations de son exploitation.

Alors que le Maroc connaît une sécheresse particulièrement sévère depuis 6 années et un recul de la production laitière qui a obligé le ministère à multiplier les aides à la reconstitution des cheptels en 2023, Fatima a fortement développé son cheptel disposant désormais de plusieurs vaches laitières de race holstein et en engraissant de nombreux veaux. Son cheptel a été multiplié par plus de trois. A cela, elle a ajouté une activité d’élevage de poulets. Cette dynamique entrepreneuriale l’amène à privilégier un nouveau registre de langage, celui du travail bien fait.

Ici, nous détaillerons avant tout son activité d’éleveuse de vaches laitières pour interroger son rapport au travail, l’organisation familiale que cela suppose, la relation à la performance productive des animaux et enfin le défi d’intégrer une structure de coopérative laitière.

Récolte de luzerne journalière. Crédits : David Goeury

Travail consciencieux et pénibilité : l’éthique au travail

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Oasis agri-urban metabolism as a source of paleo-innovation forcoping with global warming. 11/12/2023 COP 28

 

  • 11 December
  • 11:00 am – 12:00 pm
  • ECD Hall, ECD Pavilion
Dr David Goeury, Sorbonne University
Oasis societies have established multi-millennia microclimates in contexts of extreme aridity and heat, through the implementation of urban planning that combines dense housing and intensive agriculture. They allied themselves with singular plants and developed complex technologies mobilizing local resources. Oasis agri-urban systems are based on interlocking circular economies linking construction and agriculture, while also acting as relays for the great land-based trade routes. These oasis societies have been progressively disqualified in favor of an industrial-urban metabolism based on fossil fuels and the mobilization of materials from all over the world. Yet these industrial-urban metabolisms are incapable of establishing livable microclimates. On the contrary, they generate high levels of local air, water and soil pollution. They also generate enormous quantities of greenhouse gases. Today’s urgent need to adapt large cities means that hypothetical technological solutions appear incapable of reducing global warming. On the other hand, oasis metabolism is proving to be a source of palaeoinnovation – the possibility of drawing inspiration from past innovations to define a liveable future. We’ll be looking at two ways of establishing new, sustainable agri-urban metabolisms: the reuse of treated wastewater and eco-construction. We’ll show how it’s possible to move away from industrial logics linking extractivism and waste demultiplication and set up looping logics instead.
 

Un retour des communs est-il possible ? Analyse d’une initiative pionnière de réutilisation des eaux urbaines épurées pour l’irrigation à vocation agricole dans une cité oasienne (Tiznit, Maroc)

Ce chapitre d’ouvrage a été publié dans la collection Grafigéo n°37

Référence:

David Goeury, 2021, “Un retour des communs est-il possible ? Analyse d’une initiative pionnière de réutilisation des eaux urbaines épurées pour l’irrigation à vocation agricole dans une cité oasienne (Tiznit, Maroc)”, in Martine BERGER, Jean-Louis CHALÉARD, Alia GANA (dir.), Crise des modèles ? Agricultures, recompositions territoriales et nouvelles relations villes-campagnes, Paris : Grafigéo, p.129-151.

Résumé:

Ici, nous analyserons le cas de Tiznit, dans la région de Souss-Massa, au Maroc, qui fut parmi les premières municipalités marocaines à développer la réutilisation des eaux urbaines épurées pour l’irrigation à vocation agricole dans un cadre réglementaire. Ce cas est particulièrement intéressant, car la municipalité a souhaité le faire selon un protocole participatif en soutenant un collectif hétéroclite d’agriculteurs désireux de s’inscrire dans la continuité des communs fonciers historiques, quitte à aller à l’encontre des modèles imposés par les pouvoirs publics et les experts qui défendent un modèle avant tout économique de l’agriculture . En effet, elle a privilégié une logique alternative d’économie du patrimoine, soit la conservation d’un héritage qui dans le cas de l’oasis mobilise le registre très particulier du faire ensemble . Cependant, l’implémentation d’une nouvelle technologie est- elle à même d’alimenter une dynamique civique et participative ? En effet, le collectif doit surmonter à la fois des enjeux institutionnels et des enjeux techniques. La procédure légale défendue par les administrations et les organisations internationales comme une réelle opportunité pour un développement durable peut s’avérer particulièrement décourageante et finalement favoriser les logiques informelles au mépris des normes nationales ou internationales.

Pour consulter l’ensemble du chapitre, cliquer sur le lien ci-dessous

Chapitre David Goeury Retour communs réutilisation eaux usées Tiznit 2021

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