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Les oiseaux, compagnons et invités des oasis

Par Marc Breviglieri et Mohamed Mouskite

Ce matin, nous traversons les parcelles peu cultivées de l’oasis d’Ouijjane. Dès notre première rencontre avec un habitant âgé, occupé à irriguer ses arbres, la question de l’abandon et du délaissement de l’oasis s’impose. Ce qu’il cherche à nous exprimer pour commencer, c’est que le lieu même ne suscite plus d’attachement : les habitant.es (entendre : les propriétaires de parcelles) partent car plus rien ne semble ici pouvoir les retenir. Son raisonnement est circulaire : l’oasis subi un ensemble de maux provenant de l’extérieur, correspondant à la survenue d’entités étrangères mal intentionnées et inadaptées à la vie oasienne (la cochenille qui détruit les cactus, le sanglier qui ravage, l’ouvrier agricole qui n’est pas un propriétaire attaché à sa terre), et induisant une dégradation écologique qui contribuent pour finir à faire fuir les habitants. Son schéma explicatif mentionne principalement l’invasion de sanglier qui vient piller les ressources, laissant les hommes incapables de contenir sa force destructrice :

« – Le sanglier nous a privé de l’oasis. Tout ce qu’on plante, il vient creuser pour le récupérer. Il ne laisse rien : ni la salade, ni les légumes, ni la luzerne, rien. (…) On l’éloigne, et certains autres les tuent. Mais ils sont nombreux, on n’arrive pas à tous les éliminer. Ceux des « eaux et forêts » les apportent dans un camion et les libèrent ici. Ils les libèrent dans la forêt mais la nuit ils viennent chez nous. Et comme il n’y plus de cactus, ils se dirigent vers l’oasis. C’est sous le cactus que le sanglier a l’habitude de manger. Les gens qui ont les moyens ont construit des clôtures. Mais parfois il creuse sous la clôture pour rentrer. Il a beaucoup de forces. Il est comme un tracteur. »

L’homme parle de l’abandon comme d’une privation des terres auxquelles il est attaché, il parle du vide laissé, d’un monde inhabité, du rien, il évoque le désert, et il utilise le terme de khla (et je pense au beau texte que nous a laissé Viviana Pâques à propos de cette notion si lourde de signification). Puis il se tourne vers moi et m’observe un long moment. Identifiant mon étrangéité au lieu ; méfiant, il s’adresse à Mohamed :

« – Qu’est-ce qu’il vient faire ? Il vient capturer des oiseaux ? Il y a des gens qui viennent pour ça. Ce sont les casaouis, ils viennent ici capturer les oiseaux. Les prix sont très chers et ça monte jusqu’à 250 dh.

– Non non, il est Suisse, c’est un professeur… Il aime le chant des oiseaux… il s’intéresse à eux. Il reste encore beaucoup d’oiseaux dans l’oasis ?

– Voilà regarde. Ceux-là se rassemblent où l’eau stagne, autour des canaux d’irrigation parce qu’il n’y a pas tizksine (il s’agit de petites vasques intentionnellement maçonnées près des points d’eau comme les canaux d’irrigation, les citernes ou les puits, pour que les oiseaux s’y désaltèrent en compagnie des humains). Durant la période des moissons, on trouve des nids sur le sol, dans les champs, entre les épis de blé. Ils creusent le sol.

-Quel type d’oiseau ?

– Alayoud (l’alouette). Elle a une chéchia (ichichi; la chéchia d’hiver)… Et il y a Tingbiwt, notre hôte… (il s’agit du bruant du sahara, fréquemment appelé tibikcht dans la région du Souss, ou tibibpt à Marrakech). Quand elle pépie le matin, elle signale le passage d’un visiteur… elle ne vient pas ici se promener (dans l’oasis), elle reste toujours dans le dwar, elle s’accroche aux murs et nidifie dedans, ou au-dessus des portes. Elle n’accouche que dans les maisons, ou dans la mosquée, pas dans les arbres. C’est la même chose pour les pigeons. Les pigeons nidifient aussi dans les puits. Celui-là c’est kourkayn (le coucou selon les sources de Mohamed). Il est presque comme Tingbiwt, il est plus grand. Les voilà. Ce sont une femelle et un mâle. Il se mettent à bavarder avant les premières lueurs du jour. Et quand on irrigue, ils nous accompagnent, on les entend.

– Tu les nourris dans la palmeraie ?

– Non, mais on leur donne le reste du couscous qu’on met sur le toit. Le reste de pain aussi qu’on émiette. Et ils viennent picorer. La vie est trop chère maintenant. C’est trop cher de leur acheter l’orge ou les céréales. Mais tout est trop cher. Ils ne mangent pas les restes de légumes, ce sont les chiens qui mangent ghayan (les autres restes que les humains n’ont pas consommé). Les chats aussi. Il n’y a ici que des pauvres qui gagnent à peine de quoi vivre. Même pas un dirham par jour. »

Après s’être animé en évoquant, avec la présence de certains oiseaux, les sources cycliques de régénération (l’oiseaux annonçant la venue de la personne qui fait revivre la maisonnée, ou la venue du jour qui perce en réveillant les vivants), l’homme s’assombrit de nouveau. Il revient à cette forme de résignation en constatant l’appauvrissement du lieu, vidé du sens profond qu’il possédait sous l’empire de nombreux liens interspécifiques. Désormais, les espèces nuisibles semblent pouvoir régner, semblent avoir pris le dessus et vidé le lieu des formes écosystémiques qui en fondaient la richesse. 

“Tu t’occupes de l’agriculture ?

– Oui, mais ça ne donne rien. Je rentre de l’irrigation, mais rien. Si tu as besoin d’un pain tu vas chez l’épicier pour 13 dhs. Mais la palmeraie ne donne plus rien. Même les oliviers ne donnent rien cette année. La caroube, son prix a baissé, je ne sais pas pourquoi. Ce sont les étrangers qui achètent les caroubes. Maintenant ils n’en veulent plus. Il avait atteint 80 dhs, puis maintenant 5 à 7 dhs. Tu vois les gens les ont même laissés sur les arbres. Il existe ici quelques arganiers. Il y a aussi des serpents, et des scorpions. Quand vous avancez dans la palmeraie vous devez bien regarder, être attentif. Un jour j’ai été confronté au grand serpent noir. Il a fait sortir sa langue, et j’ai eu peur. Mais il s’est faufilé dans un tronc d’olivier. Et une fois qu’il était dedans, j’ai jeté des pierres. Et en m’enfuyant, je me retournais, j’avais peur qu’il me suive car il est ahram ayga (il agit à l’encontre de la religion et ingénieux). Il peut s’enrouler autour de tes jambes, et vouloir te faire tomber.

– Ce serpent il mange les oiseaux ?

– Oui, et les écureuils aussi. Il monte dans les arbres pour arriver jusqu’à leur nid, et il les mange. Ici, il y a une eau abondante, mais les gens ne veulent pas travailler. Il y a une source ici et une autre là-bas en amont. Les gens ont quitté leurs parcelles. Ils ont émigré. Ils n’ont laissé qu’un seul ouvrier dans leur parcelle.”

 

 

Pâques Viviana. Le tiers caché du monde dans la conception des Gnawa du Maroc.. In: Journal de la Société des Africanistes, 1975, tome 45, fascicule 1-2. pp. 7-17; http://www.persee.fr/doc/jafr_0037-9166_1975_num_45_1_1761

De la compagnie des oiseaux dans l’oasis/ The company of birds in the oases

Par Marc BREVIGLIERI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Le rapport à l’animal dans les sociétés musulmanes prémodernes et contemporaines / The relationship between humans and animals in pre-modern and contemporary Muslim societies

Résumé

Les oiseaux sont omniprésents dans les oasis d’Afrique du Nord. Leurs habitants conçoivent leurs chants comme des plaisirs mélodiques et analysent, de manière spirituelle ou profane, leur vol comme porteur de présages. Notre communication relira leur statut dans l’univers sémantique des mythes et légendes oasiennes au prisme d’une enquête ethnographique attentive aux relations entretenues quotidiennement avec les oiseaux.
Nous montrerons que les relations entre humains et volatiles reflètent des formes séculaires de cohabitations interspécifiques. Ces formes de vie commune se découvrent autant par l’observation des aménagements humains capables d’intégrer la présence d’oiseaux qu’au fil d’entretiens réalisés en langue amazigh (tachelhit). Les nuances descriptives et classificatoires que révèlent ces entretiens, parfois propres au dialecte local, témoignent à la fois d’attentions savantes envers les oiseaux et d’une allusion constante au fait que ces derniers disposent d’une capacité à personnifier les forces morales qui traversent les communautés humaines de l’oasis. Qu’il soit un prédateur vorace, un visiteur fortuit ou un compagnon habituel, l’oiseau est représentatif des modalités de cohabitation avec la foule discrète des êtres vivants qui peuplent l’écosystème oasien

Abstract

Birds are ubiquitous in the oases of North Africa. Their inhabitants regard their songs as melodic pleasures and analyze their flight as a harbinger of omens, both spiritual and secular. Our paper will examine their place in the semantic universe of their legends through the prism of an ethnographic survey of the relationships that people have with birds on a daily basis.
We will show that human-bird relationships reflect ancient forms of interspecific cohabitation. These forms of cohabitation are revealed through the observation of human facilities capable of integrating the presence of birds, as well as through interviews conducted in the Amazigh language (Tachelhit). The descriptive and classificatory nuances revealed in these interviews, which are sometimes specific to the local dialect, bear witness both to the skillful attention paid to the birds and to the constant allusion to their capacity to personify the moral forces that run through the human communities of the oasis.
Whether a voracious predator, a casual visitor or a habitual companion, the bird is representative of the way in which humans live with the discreet crowd of living beings that populate the oasis ecosystem.

Butinage et transhumance des abeilles : les dilemmes d’un apiculteur face à la sécheresse

Par David Goeury et Hind Ftouhi

A quelques centaines de mètres à l’est du périmètre d’Attebane, à l’écart de toute habitation, plusieurs centaines de ruches sont installées au milieu d’un terrain caillouteux. Elles appartiennent à un apiculteur professionnel qui après avoir débuté une carrière de commerçant s’est passionné pour les abeilles.

Installé à Tiznit et organisé en coopérative familiale afin de pouvoir satisfaire aux exigences de l’Office Nationale de Santé et de Sécurité Alimentaire (ONSSA), il produit du miel et reproduit également des reines, ce qui lui permet de vendre chaque année plusieurs dizaines de ruches.

Voir le territoire depuis les abeilles permet de révéler à la fois les transformations climatiques, environnementales mais aussi socio-économiques d’une région allant des lisières sahariennes, la province d’Assa-Zag, jusqu’aux plaines atlantiques, la province d’Essaouira.

Lorsque le climat est favorable, la pluie abondante, « chacun reste chez soi » et ne se déplace que de quelques kilomètres.

Depuis Attebane, au printemps, il a pour habitude de se rendre vers le nord à proximité du terrain de parcours réglementé d’El Maader. Ce vaste projet pilote du ministère de l’Agriculture est à l’arrêt en raison de conflits fonciers complexes opposant les autorités communales aux autorités historiques autour des terres collectives : « L’accès est fermé. L’herbe y pousse jusqu’à ce qu’elle sèche. J’installe mes ruches à proximité et les abeilles passent au-dessus des grillages pour butiner durant plusieurs mois ». A l’été, il se rend dans les zones dites forestières des villages du piedmont occidental de l’Anti-Atlas pour s’installer au milieu des champs d’euphorbe. Il entretient d’excellentes relations avec une communauté villageoise où il a l’habitude de s’installer contre quelques centaines de dirhams. Entre ces deux moments, selon la pluviométrie, il peut se rendre soit plus au sud vers la vallée du Draa dans la province d’Assa, soit plus au nord dans la province de Taroudant, dans les vergers d’orangers. Puis, à l’automne, il vend une partie des ruches qu’il a dupliquées, avant de mettre les abeilles au repos afin qu’elles « soient fortes » et puissent repartir butiner au mois de janvier.

Ce schéma est loin d’être routinier, car selon les conditions climatiques, les séjours peuvent être plus ou moins raccourcis, voire annulés. L’année 2024 s’est avérée particulièrement compliquée. L’absence de pluie a empêché tout déploiement vers les terrains de parcours d’El Maader, l’apiculteur a donc démultiplié les reconnaissances en voiture pour chercher des points favorables où installer ses ruches. Or, la sécheresse a touché tout autant la région de Marrakech-Safi compromettant toute installation plus au nord dans la province d’Essaouira. Le repli vers les grandes exploitations d’agrumes a été rendu impossible par la généralisation d’un nouvel insecticide, le Décis Protech de Bayer, particulièrement dangereux pour les abeilles. Moins cher que les insecticides utilisés, il est utilisé désormais quasi systématiquement dans la province de Taroudant. Enfin, le recours à la grande transhumance présente aussi un risque de contamination des essaims par les nombreux virus qui affectent l’abeille jaune saharienne. L’usage croissant d’essaims d’abeilles dites noires, venues d’Europe, s’est accompagné d’un nombre grandissant de parasites et virus transmis aux abeilles locales sahariennes. L’apiculteur évite de s’approcher des autres colonies en transhumance, en particulier celles provenant de la région de Béni Mellal, régulièrement infectées. Lorsqu’il voit un autre apiculteur s’installer à proximité, il lui demande de s’éloigner ; en cas de refus, il préfère quitter les lieux afin d’éviter que ses ruches ne tombent malades. Dans un contexte de sécheresse et de forte valorisation du miel d’euphorbe, de nombreux apiculteurs s’installent dans l’Anti-Atlas, notamment au sud de Tiznit, autour de Lakhsass,, n’hésitant pas à parcourir plusieurs centaines de kilomètres.

Le premier semestre 2024 a donc été très maigre. Les abeilles n’ont pu butiner que quelques semaines en dehors de leur camp de base d’Attebane.

Attebane reste alors un point de survie car malgré la présence des eaux usées, les oliviers n’ont pas fleuri et la focalisation sur la luzerne ne permet pas de produire du miel en forte quantité. Beaucoup d’agriculteurs coupent la luzerne avant sa floraison. Pour ajouter aux difficultés, il a dû faire face à une invasion de guêpiers d’Europe, qui hivernent en Afrique de l’Ouest et ont stationné près de trois semaines dans la région de Souss-Massa au mois de mars, terrorisant ses essaims et décimant ses ruches.. Au final, il n’a plus procédé qu’à une seule collecte de miel contre trois habituellement. Or, ce miel n’est pas le produit des fleurs mais d’un apport continu en sucre. Pour sauver ses abeilles et leur éviter de mourir de faim, l’apiculteur en est réduit à apporter près de 175 kg de sucre tous les deux jours soit près de 3 tonnes par mois. Le produit est un miel de sucre de piètre qualité vendu à bas prix. Alors que les abeilles sont des créatures qui sont sensées trouver de quoi se nourrir grâce aux largesses environnementales, elles sont alors réduites à un cheptel nourri à l’aliment industriel. Par conséquent, l’année 2024 sera une année sans rentabilité.

Guêpier d’Europe. Crédits : David Goeury

Poulets et pigeons : élevages domestiques et intrus sous protection divine

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Fatima élève des poulets. Cette pratique complémentaire des pratiques d’engraissement des bovins et des ovins s’est fortement développée à Tiznit où de plus en plus de ménages sont à la recherche de poulets fermiers (beldis), surtout pendant la Nuit du Destin. Fatima est particulièrement fière d’y participer et souligne que c’est la grande nouveauté des dernières années.

Cependant, Fatima doit faire face à une situation inattendue : l’afflux de pigeons. Ces derniers ont été invités à s’installer dans des ruches en osier fixées sous le toit de l’étable. Cependant, ils sont venus s’installer en masse dans cette étable dédiée à l’engraissement et entrent désormais en compétition avec ses poulets en s’accaparant leur nourriture. Fatima, loin de rentrer en confrontation avec ces pigeons, déploie finalement une nouvelle stratégie d’élevage de ses poulets. Elle nous explique alors comment elle compose avec cet afflux de pigeons avides de grains pour organiser la cohabitation entre les êtres vivants.

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