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Les métabolismes agri-urbains, entre subsistance, circuit court et élevage. Le cas de Tiznit / Agri-urban Metabolisms between subsistence, short food supply chains, and livestock farming. The case of Tiznit

Par David GOEURY

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Produire en ville, produire la ville : la place des activités productives dans l’urbanisation des villes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient / Producing in the city, producing the city: the place of productive activities in the urbanization of cities in the Arab world 

Résumé

Le développement urbain du xxe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières qui fondaient les systèmes agri-urbains historiques. Durant des millénaires, villes et agricultures étaient consubstantielles, autour notamment du cycle du phosphore qui liait plantes, humains et animaux d’élevage. Au xxe siècle, les métabolismes agriurbains multiséculaires ont été profondément transformés par le déploiement de nouvelles logiques urbaines fondées selon le principe de l’évacuation des déchets jugés indésirables.
À la logique du recyclage par la fertilisation des sols s’est substituée celle de la contamination croissante d’espaces périphériques, au risque de générer des effets environnementaux en retour de plus en plus dévastateurs. Aujourd’hui, les aires urbaines sont gangrenées de communs négatifs, soit des espaces collectivement sacrifiés, dont l’impact environnemental est souvent minoré. Les politiques publiques oscillent entre renoncement (absence d’action) et démantèlement (opération de neutralisation), privilégiant souvent le déplacement des effets négatifs vers des terres plus lointaines. Il apparaît cependant une troisième voie, qui est celle de la régénération des terres concernées.
Pour ce faire, il semble nécessaire de penser la relation entre technologie et alliances interspécifiques. En effet, plantes et animaux peuvent être mobilisés pour rétablir un cycle vivant autour d’espaces contaminés.
Ici, sera discuté plus spécifiquement le cas de la réutilisation des eaux usées à vocation agricole. Le rapport d’UNWater en 2013 soulignait déjà : « 20 millions d’hectares de terres arables dans le monde seraient irriguées avec des eaux usées. Particulièrement courante dans les zones urbaines et péri-urbaines du monde en développement, l’utilisation des eaux usées dans l’agriculture présente certains avantages, en fournissant de l’eau et des nutriments pour les cultures, en assurant l’approvisionnement alimentaire des villes et en réduisant la pression sur les ressources en eau douce disponibles. Cependant, les eaux usées sont également une source de pollution et peuvent affecter la santé des utilisateurs, des consommateurs et de l’environnement si des pratiques sûres ne sont pas appliquées. » En effet, à la différence de l’usage des eaux épurées pour les jardins publics ou les golfs, ce type de réutilisation s’inscrit dans un cadre beaucoup plus complexe, liant santé, environnement et sécurité alimentaire. Elle permet alors de réfléchir à un nouveau métabolisme agri-urbain dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Si cette pratique est très fréquente dans de nombreux pays souffrant d’un important stress hydrique, elle est désormais fortement encouragée dans des pays aux climats plus tempérés, et notamment en France depuis l’année 2023.
Intégrer la question des cycles vivants dans la planification urbaine s’avère aussi une opportunité pour proposer un nouveau perma-urbanisme intégrant habitat et agriculture. En effet, il est nécessaire de mettre fin à cette opposition récente entre ville et agriculture, et de dépasser les approches interstitielles de l’agriculture urbaine pour ouvrir de nouvelles perspectives pour la transformation des aires urbaines, qui sont de plus en plus en lourdement impactées par l’accélération du réchauffement climatique.

Abstract

Urban development in the 20th century took place at the expense of the food-producing land on which historical agri-urban systems were based. For thousands of years, cities and agriculture were inextricably linked, particularly through the phosphorus cycle that linked plants, humans and livestock. In the twentieth century, the age-old agri-urban metabolisms were profoundly transformed by the deployment of new urban logics based on the principle of disposing of waste deemed undesirable.
The logic of recycling through soil fertilisation has been replaced by that of increasing contamination of peripheral areas, at the risk of generating increasingly devastating environmental effects in return. Today’s urban areas are plagued by negative commons – collectively sacrificed spaces whose environmental impact is often downplayed. Public policies oscillate between renunciation (lack of action) and dismantling (neutralisation), often favouring the displacement of negative effects to more distant lands. However, there is a third way, which is to regenerate the land concerned.
To achieve this, it seems necessary to consider the relationship between technology and interspecific alliances. Plants and animals can be mobilised to re-establish a living cycle around contaminated areas.
Here, we will look more specifically at the reuse of wastewater for agricultural purposes. The UNWater report in 2013 already pointed out: ‘20 million hectares of arable land in the world are said to be irrigated with wastewater. Particularly common in urban and peri-urban areas of the developing world, the use of wastewater in agriculture has certain advantages, providing water and nutrients for crops, securing food supplies for cities and reducing pressure on available freshwater resources. However, wastewater is also a source of pollution and can affect the health of users, consumers and the environment if safe practices are not applied’. In fact, unlike the use of treated water for public gardens or golf courses, this type of reuse is part of a much more complex framework linking health, the environment and food safety. It provides an opportunity to reflect on a new agri-urban metabolism in a context of accelerated global warming. While this practice is very common in many countries suffering from severe water stress, it is now strongly encouraged in countries with more temperate climates, particularly in France since 2023. 
 Incorporating the issue of living cycles into urban planning is also an opportunity to propose a new perma-urbanism that integrates housing and agriculture. We need to put an end to the recent opposition between the city and agriculture, and move beyond interstitial approaches to urban agriculture to open up new perspectives for the transformation of urban areas, which are increasingly affected by the acceleration of global warming.

Lhacen un agriculteur expert venu de Massa qui apprend à travailler avec les eaux usées épurées

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite,  David Goeury et Mansour Diop

Lahcen est un agriculteur qui se définit comme un expert. Il a quitté son village d’origine à Massa à cause de la sécheresse. Il s’est installé en septembre 2022 à Attebane sur une large parcelle de 3 ha qui a subi un lourd incendie quelques mois plus tôt. Après avoir remis en état la parcelle, il développe une agriculture intensive grâce à l’eau qui abonde.

Il est père de trois fils, tous actifs. Le premier est ouvrier dans une entreprise d’événementiel. Le cadet, titulaire d’une licence en Informatique, travaille dans une usine de thé à Agadir. Le benjamin, diplômé d’une licence en physique, est employé dans une usine de câblage automobile à Berrechid.

Son épouse est restée à Massa tandis que lui loge dans une petite pièce éclairée à la bougie, à côté de la petite étable où se trouvent ses trois vaches. Il se déclare heureux de sa situation et ne rentre voir sa femme qu’une fois tous les 15 jours, sans passer la nuit à Massa, pour ne pas abandonner ses vaches.

Il a appris le métier d’agriculteur dès son plus jeune âge : « à l’âge de 11 ans, je savais déjà m’occuper des vaches ». Puis il a longtemps travaillé comme maçon avant de se relancer dans l’agriculture à Massa en 2011.

Il se lance dans la production de la luzerne, et plus particulièrement de semences « beldi » (du pays), réputées à Massa. Il a acheté ses premières graines en 2011 auprès d’agriculteurs de Massa, avant de devenir lui-même semencier.

« La variété de semences beldi est meilleure, car elle pousse bien droite, contrairement aux variétés étrangères qui ont tendance à pousser de travers, ce qui complique la récolte au tracteur. Elles poussent même en hiver alors que les semences étrangères ne poussent qu’en été quand le temps est chaud. Le prix de ces semences est de 110 DH le kilo. J’en ai acheté 20 kg, que j’ai semés sur toute ma parcelle, puis je les ai laissés pousser afin de récupérer les graines au moment de la récolte. » Je ne récolte pas la luzerne pendant deux mois, car je la laisse jusqu’à ce qu’elle donne des épis, puis je la coupe et l’étale alors qu’elle est encore fraiche et je la laisse sécher sous les rayons de soleil qui aident ses épis à s’ouvrir pour que je puisse récupérer les graines. Ensuite, je ramasse le reste en secouant les épis, et en les réexposant plus tard au soleil jusqu’à ce qu’ils sèchent bien. Puis, je mets le tout dans un sac de farine que je bats vigoureusement. Cette opération permet de fragmenter les inflorescences sèches, ce qui facilite la séparation des graines. Ensuite, je passe le tout dans un tamis, puis je refais le même processus pour le reste en l’écrasant sur le ciment. Je les mets ensuite dans une tissgit (structure plate et légèrement incurvée en osier, utilisée pour le vannage des céréales) et je souffle sur les graines en les faisant légèrement sauter afin d’éliminer les impuretés. Après cela, il faut les mettre dans un sac en toile, pour qu’elles puissent respirer. Il ne faut surtout pas utiliser de sac plastique, car l’humidité peut s’y accumuler et provoquer leur germination. Leur préparation demande beaucoup d’efforts, et la poussière dégagée peut provoquer des allergies. Elles peuvent ensuite être revendues entre 90 et 100 DH le kilo. »

En 2018, Lahcen décide d’associer à cette activité celle de l’élevage. Il achète alors deux vaches auprès de la COPAG, et adhère à la coopérative laitière Oumribet, située à la sortie de Massa sur la route d’Agadir. En 2019, il en acquiert deux autres. Toutefois, il se sépare par la suite de l’une d’elles, qui s’est révélée stérile. Il vend également les veaux, faute de ressources suffisantes pour les nourrir, d’autant plus que le coût du fourrage et du foin n’a cessé d’augmenter avec la crise des matières premières survenue après la pandémie de Covid-19. A Massa, Lahcen rencontre des difficultés croissantes du fait de la sécheresse.

« Avant la sécheresse, les vaches produisaient 14 litres du lait le matin. Cependant, la quantité diminue le soir de 2 litres soit 12 litres seulement. Cela est dû à la courte période du traite (7h du matin à 17h du soir). La quantité de lait produite par les vaches a fortement diminué en raison de la sécheresse : elles ne produisent désormais qu’environ 7 à 8 litres par jour. D’autres facteurs contribuent également à cette baisse, notamment l’âge avancé des animaux et le vêlage, ce qui peut faire chuter la production jusqu’à 4 litres ».

D’ailleurs, lorsqu’une vache met bas, elle produit de grandes quantités de lait durant les 3 premiers mois, atteignant 14 litres. Parallèlement, elle doit être inséminé dans cette période, afin d’assurer la reproduction annuelle de mon troupeau ».

Elle produit régulièrement 14 litres en plus de la quantité que boit son veau pendant les 3 premiers mois de sa mise bas. Ensuite, après le sevrage de son veau, la vache pourra préserver la même quantité de lait produite à condition qu’elle soit fécondée par insémination artificielle durant les 3 premiers mois de son vêlage. Mais la quantité diminue petit à petit pour atteindre 4 à 8 litres lors sa gestation, et elle ne produit pas de lait quand elle est à deux mois de sa mise bas »

Lahcen vend le veau lorsqu’il atteint l’âge de 6 mois, ou au maximum un an, car sa valeur marchande augmente avec l’âge. Par exemple, un veau de 6 mois se vend entre 5 000 et 6 000 DH, tandis qu’un an plus tard, il peut atteindre 10 000 à 12 000 DH. Cependant, son alimentation sur une année entière reste coûteuse, ce qui explique que Lahcen préfère le vendre à 6 mois afin de réduire les dépenses.

En 2022, devant l’ampleur de plus en plus accrue de la sécheresse, Lahcen préfère quitter Massa.

« La sécheresse m’a poussé à envisager un déménagement. J’ai deux sœurs qui vivent à Tiznit, et l’une d’elles, qui habite à Doutarga, a joué un rôle déterminant : c’est elle qui m’a montré ce terrain et m’a encouragé à m’y installer. Je me suis donc installé ici seul, passant la journée à m’occuper des cultures et la nuit à veiller sur le bétail. Si je dois m’absenter, ma sœur vient généralement nourrir les animaux. Malgré tout, je ne passe pas toute la nuit avec ma famille chez moi : j’essaie toujours de rentrer le soir, car ma présence est essentielle la nuit. »

Il s’est installé comme métayer et donne au propriétaire la moitié de sa récolte du fait de la disponibilité de l’eau. Pour s’installer à la suite de l’incendie, il a dû d’abord tailler les arbres calcinés notamment les oliviers, puis arracher les plantes nuisibles. Sur une partie de la parcelle, il a fait appel à un tracteur pour labourer. Une fois la parcelle remise en état, il a commencé à produire du persil, de la coriandre, et des courges slaoui.

« La parcelle est équipée d’un puits de 30 mètres de profondeur. On y puise l’eau à 7 mètres de profondeur. De plus le canal d’écoulement de la STEP n’est qu’à quelques mètres. Je peux toujours accéder à l’eau la nuit entre 23h00 et 7h00. »

En 2023, il déclare d’abord irriguer de façon autonome :

« Je n’achète pas d’eau à l’association même si j’ai une borne ici, car c’est très cher 50 centimes la tonne. Je préfère utiliser le trop-plein en le pompant avec une motopompe le soir, car le niveau d’eau déborde à ce moment-là, toutes les bornes étant désactivées. J’ai acheté une motopompe à gaz à 1250 DH. Une petite bouteille de gaz de 20 DH me suffit pour deux jours d’utilisation, car cette pompe ne consomme pas beaucoup de gaz. »

Cependant en 2024, du fait de la demande croissante d’eau via les bornes, il est obligé de rejoindre l’association Ibharen pour pouvoir s’inscrire dans les tours d’eau :

« J’utilise désormais la pompe et la borne parce qu’il n’y a pas assez d’eau pour l’irrigation. Lorsque plusieurs pompes fonctionnent en même temps, le débit de l’eau diminue, il m’est alors très difficile de pomper (car sa parcelle est en aval de plusieurs exploitations qui pompent l’eau avant lui dont certains n’ont pas de borne). Cependant, le coût de la borne est élevé, alors que la pompe fonctionne avec une bouteille de gaz qui permet d’assurer l’irrigation pendant un jour et demi. Le coût de l’irrigation par borne pour une journée entière est de 150 DH, alors que la pompe ne coûte pas autant. Il n’y a pas réellement de différence sur les cultures même si l’eau des bornes est plus claire car elle est filtrée. »

J’utilise donc les deux sources d’eau : j’irrigue les cultures maraîchères avec de l’eau du puits, et la luzerne et les oliviers avec l’eau de la STEP ».

Après son installation, Lahcen s’est mis à observer attentivement les effets des eaux usées retraitées. Il constate que certaines plantes, comme les oliviers, voient leur rendement affecté. Il préfère donc utiliser l’eau de la nappe plutôt que les eaux usées et organise sa parcelle en conséquence.

« En ce qui concerne les oliviers, s’ils sont trop arrosés, ils ne produiront aucun fruit. Contrairement aux oliviers des terres bour qui sont arrosés que deux fois par an, et qui produisent 90 à 120 kg d’olives, sachant que chaque 100 kg donne 24 litres d’huile, les oliviers irrigués avec les eaux usées ne produisent que 16 litres pour 100 kg. Je parle d’après ma propre expérience, car j’ai quelques arbres là-bas qui n’ont pas été suffisamment irrigués et leur rendement est bien meilleur que ceux de tous les arbres présents ici. Ce n’est pas que les arbres soient vieux, c’est que je ne les arrose pas exprès. Du coup, ils produisent plus d’olives que les autres arbres gorgés d’eau. »

Il est très critique de ses confrères :

« A mon avis, les agriculteurs de cette région ne connaissent rien en agriculture et la pratiquent même d’une manière aléatoire. L’élevage de bétail, par exemple, n’est pas une chose facile, mais nécessite plutôt une expérience préalable car il y a de nombreux détails qu’il ne faut pas négliger pour y réussir, tels que :

–  La gestation et le vêlage des bovins, et comment s’en occuper après la mise bas.

–  Bien programmer les inséminations artificielles.

– Veiller à l’état de santé du troupeau en ayant connaissance des maladies les plus courantes chez les vaches, leurs causes, symptômes et traitements.

–  Surveiller l’abreuvement et leur alimentation en connaissant les herbes qui leur sont utiles comme fourrage et celles qui provoquent une indigestion, comme la luzerne. Cette dernière peut leur causer des troubles digestifs si elle est récoltée et donnée chaude à la vache, car elle peut la tuer ».

« Si vous avez une expérience antérieure, vous pouvez éviter cela en lui donnant de l’huile d’olive ou d’argan, et en faisant marcher la vache pour l’aider à mieux digérer cette luzerne et libérer les gaz coincés à l’intérieur de ses intestins, ou bien en insérant un tube dans sa bouche pour les dégager. Et après ce processus, la vache ne doit pas manger des herbes vertes. Cependant, il est recommandé de lui donner des aliments déshydratés jusqu’à ce qu’elle soit complètement exempte de gaz. C’est pour cela que je vous ai dit que l’éleveur doit être au courant de tout cela afin d’éviter ce genre d’incident ».

Il conclut :

« J’ai acquis toutes ces connaissances grâce à des années d’expérience dans ce domaine. De plus, je m’adressais toujours aux spécialistes de l’agriculture lorsque je voulais obtenir des informations, car ils m’étaient beaucoup plus utiles que ceux qui n’avaient aucune connaissance dans le domaine. »

Lahcen illustre parfaitement l’expertise acquise par l’expérience et l’observation attentive. Sa capacité à adapter ses pratiques agricoles aux conditions difficiles, tout en combinant culture et élevage, témoigne de son pragmatisme et de sa rigueur.

Synthèse des entretiens menés du 2 mars 2023 et 25 décembre 2024 avec la participation de Samya Gouafka et Rachid Ouadelli pour la transcription.

Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains

Paru dans Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75

Citation : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains”, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Résumé :

Durant des millénaires villes et agricultures étaient consubstantielles autour notamment du cycle du phosphore qui liait plantes, humains et animaux d’élevage. Le développement urbain du XXe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières. A la logique du recyclage par la fertilisation des sols s’est substituée celle de la contamination croissante d’espaces périphériques aux effets environnementaux de plus en plus dévastateurs. Face à la multiplication de ces communs négatifs, il est nécessaire de penser la relation entre technologies et alliances interspécifiques. A travers l’exemple de la réutilisation agricole des eaux usées épurées dans une cité oasienne marocaine, il est possible de discuter comment plantes et animaux peuvent être mobilisés pour rétablir des activités nourricières autour d’espaces contaminés. Cette étude de cas permet alors de réfléchir à un nouveau métabolisme agriurbain liant santé, environnement et sécurité alimentaire dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Il s’avère alors une opportunité pour proposer un nouveau permaurbanisme intégrant habitat et agriculture selon la logique des flux de matières et des cycles vivants.

Sont accessibles ici toutes le texte, les figures en version couleur et les références bibliographiques.

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Remettre en culture une parcelle de luzerne pour un petit élevage familial

Par Hind Ftouhi, Mansour Diop et David Goeury

Ahmed et Habiba travaillent en couple sur une parcelle. Ahmed à 60 ans, sa femme Habiba 46 ans. Ils résident dans l’ancienne médina de Tiznit et ont deux filles une au primaire et l’autre au collège.

Ahmed vient de relancer une activité agricole depuis quelques mois grâce aux eaux épurées de la STEP sur une parcelle familiale abandonnée depuis plusieurs années relativement éloignée de la médina.

Comme de nombreux hommes, Ahmed a exercé des nombreux métiers

“pour maintenir un rythme de vie normal et une situation économique stable et pour assurer mon gagne-pain. J’ai même travaillé avec les agents de la direction des eaux et forêts.”

Ensuite, Ahmed a longtemps travaillé dans la boucherie, mais l’inflation et l’évolution des modes de vie l’ont conduit à changer d’activité.:

« Le secteur de la production et de la distribution de la viande connaît actuellement une crise, due à la forte concurrence de la viande de volaille et des sardines, ainsi que l’évolution des modes de consommation. En revanche, je vous parlais d’autrefois, les gens préféraient de consommer la viande rouge fraîche quand il y avait eu une pénurie dans la viande des volailles ».

 

Il a donc décidé d’investir dans la parcelle familiale :

“Ces parcelles sont un héritage que je partage avec de nombreux membres de ma famille. Mon oncle était immigré en France et ses enfants, ainsi que ses neveux qui résident à Rabat, ne pratiquent aucune activité agricole, contrairement à moi qui l’avais commencé récemment.  L’activité agricole sur ces terres, autrefois à son apogée, a été suspendue par la suite.. Mais, nous l’avons repris aujourd’hui en cultivant de la luzerne.”     

L’agriculture devient sa principale activité :

“Je n’ai rien d’autre. Je viens sur ces parcelles pour occuper activement mon temps libre et le rentabiliser. J’ai 5 brebis et leurs petits : des agneaux et des agnelles.  Je les vendrai si je suis dans une situation financière difficile, sinon je les garderai pour les vendre à l’occasion de l’Aïd Al Adha.”

Pour l’instant l’activité n’est pas rentable :

“J’ai commencé à préparer cette parcelle il y a seulement 5 ou 6 mois.  J’ai encore des dépenses en travaux agricoles. Par ailleurs, je n’utilise pas l’eau du puits comme le font d’autres agriculteurs qui cultivent de la coriandre, des légumes ou de la menthe.Je paie 50 centimes (1/2 Dhs) pour une tonne d’eau de STEP. Cela nous permet d’irriguer notre culture de luzerne, que nous récoltons pour nourrir notre bétail.”

Pour l’instant, il récolte la mauve qui a poussé spontanément sur la parcelle.

“Cette variété de mauve est destinée à alimenter uniquement le bétail, puisqu’elle est inconsommable par les êtres humains.” 

Ahmed, se différencie des vrais agriculteurs :

« Pour nous, le travail agricole est notre passe-temps favori : il nous permet de rester productifs tout en constituant une activité physique pour maintenir un mode de vie sain. Cependant, Le véritable fellah (agriculteur) est celui qui creuse un puits pour irriguer ses cultures et exploiter pleinement son terrain, comme le fait par exemple mon voisin, Monsieur Abderrahmane Chrahim, qui a fait pousser plusieurs cultures telles que la coriandre, les betteraves, les laitues, et d’autres variétés de légumes.

L’irrigation par l’eau de la STEP réduit les possibles méthodes d’exploitation de notre parcelle, puisque nous la destinons uniquement à la production d’aliments pour le bétail. Par ailleurs, je suis prêt à louer la récolte de cette luzerne à toute personne qui voudra en bénéficier. Je l’ai semé il y a seulement 4 mois, donc je ne peux pas encore la louer.”

Ahmed illustre un usage pragmatique et limité de son terrain : l’irrigation par l’eau de la STEP lui permet de produire exclusivement de la luzerne pour son bétail, tout en considérant l’agriculture comme une activité de loisir. À la différence des « vrais fellahs », il ne cherche pas à diversifier ses cultures ni à exploiter pleinement son potentiel agricole. Il incarne aussi le profil des hommes qui se tournent vers la petite agriculture comme activité de subsistance alors qu’ils se retirent d’autres activités économiques. La pratique agricole apparaît alors comme compatible avec une activité de subsistance au-delà de soixante ans. Elle permet de conserver des revenus tout en pouvant travailler à un autre rythme. Elle apparaît aussi comme une transition vers une activité familiale où l’homme peut aussi compter sur l’aide de son épouse qui est souvent plus jeune.

Une éleveuse dans une famille d’agriculteurs à Attebane

Par Mansour Diop et David Goeury

Une femme âgée coupe chaque matin des herbes sur des parcelles inondées par le trop plein des eaux usées. Née dans une famille d’agriculteurs, elle est mariée à un agriculteur qui avait des enfants d’un premier mariage. Depuis plus de soixante ans, elle pratique l’agriculture dans le périmètre irrigué.

« J’habite à Attebane depuis toujours. Je n’ai pas d’enfants, ce sont les enfants de mon mari. L’un d’eux travaille à Rabat. Quant aux filles, elles sont toutes mariées.

Ces bovins appartiennent à mon frère qui les fait toujours paître dans l’exploitation agricole de mon mari, et quant à lui il s’occupe actuellement de la parcelle d’un ami à côté de nous.

Avant, on cultivait de l’orge, sur des terres Bour et on avait ses cultures maraîchères comme les carottes. Nous avons utilisé le magroud (remontée de l’eau via une outre par traction animale) durant de longues années, puis par la suite nous avons équipé le puits avec une motopompe.

Mais maintenant, à cause de l’eau de la STEP, nous ne cultivons que de la luzerne pour nourrir le bétail. L’eau de la STEP traverse nos parcelles via des canaux, car nos parcelles sont toutes proches du canal d’écoulement. Les eaux de la STEP sont bonnes pour les cultures fourragères comme la luzerne.

Je n’ai qu’une vache. Je la nourris en lui donnant un peu de luzerne séchée avec un peu de luzerne verte. Ma vache produit 16 litres de lait tous les matins. Nous sommes membre de la coopérative laitière de Bounamane. La collecte de lait a lieu deux fois par jour, le matin et le soir mais je ne leur donne pas de lait l’après-midi vu que je n’ai qu’une seule vache, alors que la coopérative exige qu’on leur donne une grande quantité de lait.

Ils nous versent une somme d’argent tous les 15 jours mais ce n’est pas suffisant pour vivre. De plus, ils refusent de nous donner notre matricule pour que nous puissions bénéficier des subventions qu’ils accordent aux éleveurs (fourrage, indemnités…etc), car ils prétendent que la quantité de lait que nous leur donnons est très faible et qu’il faut la doubler pour en bénéficier ».

Nous engraissons un mouton chaque année. Nous l’achetons avant la période de l’Aïd plusieurs mois à l’avance. Pour cette année, nous l’avons déjà acheté alors que l’Aïd est dans 4 mois.

J’ai aussi un élevage de volailles.  Il m’est nécessaire d’avoir des poules, car elles mangent mes restes et mon pain sec, et même mes voisins me donnent leurs déchets d’épluchures de légumes. De plus, ces poules pondent des œufs. »

Comme de nombreuses femmes âgées, elle maintient une agriculture de subsistance autour d’un petit élevage dont elle à la charge sans pour autant être considérée comme une vraie agricultrice malgré 60 années d’activité agricole.