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Deux jeunes agriculteurs au service de l’irrigation collective

Par David Goeury, Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite et Mansour Diop

La mise en service de la distribution de l’eau épurée par le réseau de bornes devait incomber à un technicien financé dans le cadre d’un partenariat avec la commune de Tiznit avant que le président de la commune ne renonce à soutenir l’association. Par conséquent, la gestion de la station de filtration et la distribution est restée particulièrement hiératique incombant tantôt au gardien de la station, tantôt à des agriculteurs membres de l’association. L’association se saisit alors du dispositif Awrach lancé en 2022. Ce dispositif visait à l’inclusion de la main d’œuvre par la participation à des chantiers pour faire face au taux de chômage élevé après la pandémie COVID19. Il est supervisé par la province. Les personnes recrutées sont alors directement rémunérées par l’Etat tout en étant intégrées à une entreprise ou une association. L’association Ibharen mobilise ainsi deux jeunes agriculteurs pour la mise en service du réseau d’irrigation, son entretien et la distribution de l’eau : Brahim et Mohamed. Les deux travaillent de concert, même si Brahim est chargé de Doutarga et Mohamed d’Attebane.Ces deux jeunes ont des profils similaires. Ils ont arrêté leurs études durant le secondaire qualifiant vers l’âge de17 ans. Ils viennent d’une famille d’agriculteurs disposant de parcelles familiales.

Brahim a toujours aimé l’agriculture et après quelques petits travaux (bricolage) à Tiznit, il a décidé de travailler avec son frère sur la terre familiale. Cette parcelle clôturée a été achetée par leur père désormais décédé. Le terrain dispose d’un puits mais son débit est très faible. L’activité est supervisée et contrôlée par sa mère qui réside sur place. Elle s’occupe de toutes les questions financières et domestiques. Son frère s’occupe du bétail où il a acquis une grande expertise tandis que Brahim est chargé de la culture de la luzerne, de l’irrigation et de la vente des produits agricoles. Ils ont élaboré un modèle cultural associant élevage laitier et culture de la luzerne. Avec la mise en place de réutilisation des eaux usées, Brahim a pu mettre en culture deux nouvelles parcelles. Chaque année, ils agrandissent leur troupeau. Ils espèrent atteindre un troupeau de dix vaches pour dégager un revenu suffisant.

Mohamed est né en 1995, il a arrêté ses études en 2012 à 17 ans. Fils unique de la famille, il a dû accompagner son père qui est tombé gravement malade d’un cancer et devant se faire soigner entre Agadir et Casablanca. Il avait l’habitude d’aider ses parents et a donc pris la relève de son père en 2012. Il cumule travail de la terre et multiples activités comme la mécanique, l’électricité, « selon les besoins, je m’efforce de tout faire ». Curieux, il n’hésite pas à suivre des vidéos sur Internet pour se lancer. Il est ainsi connu pour intervenir en urgence lorsque les vaches subissent une météorisation de la panse. Il travaille sur la parcelle familiale en indivision en cultivant la surface revenant à son père, ses oncles ayant délaissé l’activité agricole. Il cultive alternativement la parcelle en laissant reposer la terre. Il vient de mettre en culture en juin 2022 arrêtée depuis 2020. Mohamed travaillait d’abord les produits classiques de la petite agriculture urbaine de Tiznit à partir de l’eau d’un puits : de l’huile, de la coriandre, du persil, et un peu de menthe. Puis avec la distribution de l’eau depuis la station d’épuration, il a décidé de cultiver principalement de la luzerne pour la vente aux éleveurs. Il a ainsi réduit son temps de travail sur les parcelles pour pouvoir se consacrer à d’autres activités et notamment sa vie de famille, tout particulièrement sa fille de quatre ans. Il profite de la production de luzerne pour engraisser des moutons pour les revendre à l’occasion de l’Aïd el Adha.

A partir de juin 2022, le système se met en place. Les deux jeunes sont dans une dynamique collective. L’augmentation du nombre d’usagers de l’eau permet alors à tout le monde de gagner un peu. La remise en état des parcelles nécessite un travail collectif avec l’usage du tracteur pour les labours, le recrutement d’ouvriers pour façonner les casiers et charger les balles de luzerne, et d’ouvrières pour la récolte. Mohamed explique : « Tu peux soit tout faire toi-même, comme notre ami Hassan, soit payer plusieurs personnes un peu, de façon que chacun gagne un peu. »

En 2023, le dispositif Awrach s’arrête et les deux jeunes continuent de travailler pour l’association avec le soutien de la commune. Ils sont désormais considérés davantage comme des prestataires du service des espaces verts de la commune et donc reçoivent une indemnité en liquide. Parallèlement, ils doivent faire face aux aléas techniques des pannes mais aussi des irrégularités de débit. Ils apprennent à entretenir le matériel et n’hésitent pas à intervenir pour accélérer la réparation des pompes. Durant l’été 2024, lors des restrictions sur la consommation d’eau potable par les autorités avec la fermeture des lavages automobiles et des hammams, ils doivent faire face à une forte réduction du débit alors que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à réclamer de l’eau Les deux pompes ne peuvent fournir de l’eau que pendant 8 à 9 heures par jour (de 9h00 à 18h00), alors que certaines parcelles nécessitent plusieurs dizaines d’heures d’irrigation. Ils doivent donc annoncer que les nouvelles parcelles de luzerne ne pourront pas être mises en culture, car elles nécessitent beaucoup d’eau, et les agriculteurs doivent donc reporter leur investissement à l’hiver. Ils sont aussi souvent accusés d’être responsable des défaillances sur le réseau surtout pour le périmètre de Doutarga où ne nombreux agriculteurs sont en conflit le long de la branche ouest. Des agriculteurs prennent souvent l’initiative d’ouvrir leur borne sans concertation avec l’association amenant à une chute de débit pour la distribution. Mohamed et Brahim parlent de 4 ou 5 personnes qui refusent toute organisation collective et qui créent un climat de tension à Doutarga. En revanche, à Attebane, les personnes travaillent en bonne intelligence. Mohamed et Brahim jouent un rôle important dans la socialisation des jeunes exploitants agricoles et participent régulièrement à des tâches collectives désignées par le terme de Tiwizi. La rareté de la main d’œuvre compétente encourage les jeunes à s’entraider. De même, ils interviennent dans la prévention et la gestion des conflits.

Avec la fin de l’autorisation de réutilisation en juin 2025, l’association arrête l’irrigation par les bornes et les deux jeunes se retrouvent alors dans l’expectative comme tous les autres agriculteurs. Ils attendent qu’une solution soit trouvée.

Transmission d’une mémoire sonore : Le cas de la mascarade d’Imachar (Tiznit)

Par Marc BREVIGLIERI et Laurent VALDES

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 25 juin 2025

Approches pluridisciplinaires sur le sonore dans le monde arabe 

Résumé: 

Les sons des rituels sont centraux dans la constitution des mémoires collectives. Cependant, ces sonorités sont composées de nombreux éléments : la fabrique des instruments, la maîtrise des chants et rythmes, mais aussi la qualité des espaces d’expression rituelle.
Imachar est un rituel festif associé à la parodie sociale et au renversement théâtralisé de l’ordre des choses. La question du son, entre ambiance bruyante et tonalité musicale rythmée, reste étroitement liée à des enjeux de territorialisation dans différents quartiers où peut s’entasser la foule. Le territoire investi forme alors une caisse de résonance pouvant contenir une ambiance sujette au débordement. Cette mascarade au cœur des rituels de fertilité et des rites de passage fut âprement combattue durant la seconde moitié du xxe siècle, avant de renaître dans le mouvement du revival identitaire amazigh articulé aux nouveaux festivals. Une transformation de la trame du sonore d’Imachar s’est ensuivie. La question identitaire n’a pas été le seul facteur expliquant une velléité de transmission, de transformation et d’historicisation d’Imachar. Les réaménagements urbains municipaux ont contribué à réduire les espaces publics d’expression au profit de nouveaux lieux normalisés tenus sous vigilance sécuritaire dans le cadre festivalier. Par ailleurs, les jeunes impliqués sont de moins en moins liés aux pratiques agricoles historiques, privilégiant la performance musicale et l’improvisation théâtrale, modifiant la nature des sonorités d’ambiance.
Notre communication se penchera sur un moment de transmission susceptible de révéler les tensions d’un tel contexte. Ce moment reconfigure spatialement un interstice urbain imprégné d’une trame sonore inhabituelle. Un travail regroupant une artiste sonore, un vidéaste et deux chercheurs SHS s’est conduit pour observer cette expérience polyphonique et gestuelle, noyau sensible de la structure d’ambiance qui nourrit la mémoire sensorielle de la collectivité.

Abstract

The sounds of ritual are crucial to the formation of collective memories. However, these sounds are made up of many elements: the manufacture of instruments, the mastery of songs and rhythms, but also the quality of the spaces for ritual expression.
Imachar is a festive ritual associated with social parody and theatrical reversal of the order of things. The question of sound, between a noisy atmosphere and a rhythmic musical tone, remains closely linked to issues of territorialization in different neighborhoods where crowds may gather. The territory in question forms a sounding board for an atmosphere prone to overflow. This masquerade, at the heart of fertility rituals and rites of passage, was bitterly fought against in the second half of the 20th century, before being revived in the Amazigh identity revival movement linked to the new festivals. This led to a transformation of Imachar’s soundtrack. The question of identity was not the only factor behind Imachar’s desire for transmission, transformation, and historicization. Municipal urban redevelopment has helped to reduce public spaces of expression in favor of new, standardized venues kept under security vigilance within the festival framework. At the same time, the young people involved are less and less linked to historical agricultural practices, favoring musical performance and theatrical improvisation, modifying the nature of ambient sounds.
Our paper will focus on a moment of transmission likely to reveal the tensions of such a context. This moment spatially reconfigures an urban interstice impregnated with an unusual soundtrack. A sound artist, a video artist, and two SHS researchers worked together to observe this polyphonic and gestural experience, the sensitive core of the ambient structure that sustains the community’s sensory memory.

Ressorts de la persévérance et du découragement dans la mise en œuvre de la transition agroécologique au sud du Maroc/ Reasons for perseverance and discouragement in the implementation of the agroecological transition in southern Morocco

Par Lucia BORDONE

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Driss a fait tous les métiers. Issu d’une famille d’agriculteurs, il interrompt rapidement ses études pour travailler, d’abord comme tailleur, puis menuisier, pêcheur et enfin barman. En 2018, il débute une formation en agroécologie qui marque le début de son retour à la terre. Étranger au petit village (douar) de Taghzout où il réalise sa formation et obtient bientôt un droit d’usage sur une petite parcelle, il est le seul membre de la coopérative agricole locale à avoir, jusqu’à ce jour, persévéré dans le développement d’une activité productive agroécologique. À partir de cette figure, dont la trajectoire et le tempérament traduisent une forme d’exceptionnalité, notre contribution s’attachera à problématiser deux principaux enjeux.

Le premier est relatif au rôle de facilitateur joué par Driss du fait de savoir-faire – techniques ou non – lui permettant de porter un projet agroécologique en se positionnant à la jointure de plusieurs mondes. Perpétuant certaines techniques agricoles acquises par transmission familiale, il les enrichit d’apports issus d’une formation qui reflète la circulation de bonnes pratiques internationales. Cultivant sur sa parcelle une grande diversité de végétaux – cultures associées et intercalaires ; rotations – il multiplie également les activités connexes, de formation professionnelle, de sensibilisation, mais également d’entraide locale (coups de main ; réparations diverses ; trocs, etc.). Surtout, ses compétences se traduisent par une capacité à articuler, en fonction de ses

interlocuteur.ice.s, des catégories mobilisant différents imaginaires qui renvoient à la qualité alimentaire des produits qu’il cultive. Attirant une clientèle – restreinte – d’expatriés occidentaux français ou belges sensibles au qualificatif « agroécologique », c’est plutôt en référence à l’appellation « beldi » (qui renvoie à une conception spécifiquement marocaine du « produit de terroir ») qu’il valorise sa production auprès des acheteurs marocains. Le « bio » lui demeure par contre inaccessible (cahier des charges trop exigeant ; coût financier de la labellisation trop important). L’analyse approfondie d’un matériau ethnographique récolté à Taghzout entre septembre 2023 et février 2024 nous amènera, dans un premier temps, à nous demander en quoi l’expérience de Driss manifeste une convergence singulière et rare entre des référentiels potentiellement contradictoires (qu’ils proviennent des héritages du monde rural berbère, des schémas pratiques conformes aux principes de l’agroécologie ou des injonctions à l’entreprenariat agricole issues du libéralisme économique).

Dans un deuxième temps, nous nous interrogerons sur les fragilités qui pèsent sur sa démarche et, plus largement, sur les alternatives agricoles intégrant des exigences éco-sociales dans la région qui nous intéresse (Souss-Massa, sud du Maroc). La « plasticité » de Driss, sa capacité à glisser d’une activité et d’un registre à l’autre est aussi et surtout une réponse à de multiples risques : difficultés de commercialisation, pressions climatiques, faiblesses infrastructurelles, tensions politiques locales. La prégnance de ces risques tend à le maintenir dans un équilibre instable entre un mouvement d’ancrage et d’attachement à la terre (Tamazghra) et un état d’alerte exigeant un détachement intentionnel (être prêt à tout quitter ; se rendre capable de recommencer autrement et ailleurs). Partant d’une réflexion sur sa « réussite » précaire, notre enquête nous amènera à mettre au jour les épreuves et désajustements ayant conduit à l’abandon du projet agroécologique collectif dans lequel Driss s’insérait au départ. Nous tenterons alors de penser, dans ce contexte territorial spécifique, les conditions de possibilité d’une agroécologie renouant avec sa vocation de science de la mobilisation collective en faveur de la durabilité.

Une jeunesse en première ligne face au réchauffement climatique : les jeunes internes ruraux au Maroc / Youth on the front line against global warming: children in a rural boarding school in Morocco

Par Khadija ZAHI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 1 : Des institutions et des organisations à réinventer face aux défis
du réchauffement climatique

Résumé en français

Les jeunes en milieu rural font partie de ces catégories dominées sur lesquelles sont construits de très nombreux discours sans que ces derniers et ces dernières puissent réellement infléchir les questions de recherche. Or, ces jeunes sont pourtant au cœur des grandes transformations économiques, sociales et surtout environnementales. Déconsidérés car représentés comme une catégorie arriérée, les politiques publiques et les programmes de recherche interrogent souvent leurs trajectoires scolaires ou leur intégration professionnelle selon le principe qu’il faut intégrer ces jeunes à la grande transition scolaire, salariale et entrepreneuriale. Celles et ceux qui resteraient en dehors de ce processus sont mise en invisibilité et déconsidérés n’ayant pas d’ailleurs le droit à la parole, voire même leur parole peut être déconsidérée.

Notre enquête auprès des jeunes résidant dans un internat associatif dans la région Souss Massa au Maroc met en évidence une éco-anxiété qui les affecte profondément dans leur quotidien à l’école, au sein de la famille et dans la localité de résidence. Nous défendons le principe que les jeunes et tout particulièrement les élèves des établissements secondaires constituent une catégorie essentielle pour comprendre les effets concrets de l’accélération du réchauffement climatique du fait de l’obligation institutionnelle qui leur est imposée de faire des choix d’orientation scolaire ou professionnelle dans des territoires marqués par le dépeuplement, une forte migration vers les villes et une transformation radicale du paysage végétal. Ces jeunes constituent une catégorie sentinelle car aux avant-postes du changement social du fait des transformations environnementales.

Atelier : Géohistoires environnementales. Passés, présents et futurs des relations multispécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique. Le jeudi 26 juin au 6e congrès du GIS MOMM à Strasbourg

Jeudi 26 juin 2025, 8h30-13h00, Salle 3R-01

 Présentation

RESPONSABLE ET DISCUTANT : 

David Goeury (HES-SO Genève)

 

INTERVENANTS DE L’ATELIER 1 : 

Mohamed Mouskite (UCA, Faculty of letters and humanities, Morocco and Mediterranean Space: History, Culture and Ressources, Marrakech, Morocco) : Gestion communautaire de l’eau et des plantes, pour une régénération technique et organisationnelle des zones arides
Community management of water and plants for technical and organisational regeneration of arid zones

Irène Carpentier (CIRAD Montpellier) : Systèmes oasiens et élevage pastoral, vers de nouvelles alliances territoriales ? (Tunisie)
Oasis systems and pastoral livestock farming: Towards new territorial alliances (Tunisia)

Élise Tancoigne (CNRS, UMR CITERES, Tours) : Gouverner les microbes laitiers en Jordanie : Observer les relations humains-microbes au prisme du Moyen-Orient
Governing food microbes in Jordan: A Middle Eastern focus on human-microbe relationships

Khadija Zahi (Université Cadi Ayyad de Marrakech) : Une jeunesse en première ligne face au réchauffement climatique : Les jeunes internes ruraux au Maroc
Youth on the front line against global warming: Children in a rural boarding school in Morocco

  

INTERVENANTS DE L’ATELIER 2 : 

Lisa Bossenbroek (University of Kaiserslautern-Landau-RPTU) : Les femmes, actrices clés dans le maintien des oasis au Maroc
Women, key players in maintaining Morocco’s oases

Hind Ftouhi (INAU Rabat) : Trajectoires d’ouvrières agricoles au fil de l’eau usée : Entre précarité et réinvention
Trajectories of female farm workers working with waste water: Between precariousness and reinvention 

Marc Breviglieri (Haute École de Suisse occidentale, HES-SO Genève, UMR Ambiances, architectures, urbanités, CRESSON Grenoble) : Élevage animalier en régime de subsistance. Diffusion de vaches productives et transformation des formes d’attachement
Animal husbandry for subsistence. The spread of productive cows and changing forms of attachment

Lucia Bordone (HES-SO Genève) : Ressorts de la persévérance et du découragement dans la mise en oeuvre de la transition agro-écologique au sud du MarocReasons for perseverance and discouragement in the implementation of the agroecological transition in Southern Morocco

Le détail des ateliers est consultable ici :

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Tiwizi : s’entraider pour tenir ensemble dans un monde agriurbain incertain

Par David Goeury, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek et Hind Ftouhi

Une dizaines d’hommes est réunie autour d’une parcelle récemment façonnée en casiers. 8 hommes jeunes sont alignés, en tandem dans des casiers différents, ils repiquent des brins de menthe. Ces hommes sont des jeunes agriculteurs membres de l’association Ibharen pour la majorité d’entre eux. Parmi les 8 qui travaillent, 5 s’occupent d’une terre familiale tandis que 3 sont décrits comme des voisins ou des amis.

Ils ont organisé une tiwizi pour aider l’un d’entre eux. Or derrière ce mot iconique du monde amazighe se cache une réalité complexe de jeunes entrepreneurs agricoles qui développent une activité agricole en périphérie de la ville de Tiznit.

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Elever des animaux en périphérie de la ville : parole d’un jeune entrepreneur agricole

 

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, David Goeury

 

Mohamed est un jeune éleveur qui vient de s’installer à Attebane pour élever des poulets et des moutons. Il loue un poulailler pour 650 dhs par mois. Il se voit comme un pionnier, au sein d’une future génération de jeunes entrepreneurs agricoles issus de la ville de Tiznit qui viennent s’installer à la périphérie pour développer un projet économiquement rentable. Pour lui, la présence de l’eau est une véritable opportunité pour démarrer le projet. Si pour l’instant, se sont principalement des jeunes dont la famille réside dans le village d’Attebane ou le hameau de Doutargua qui relancent des projets agricoles, il pense que plusieurs jeunes qui habitent le centre-ville souhaitent suivre son chemin.

Sa famille est originaire de la région d’Ayt Baamrane, son père est né à Tiznit et sa famille vit depuis plusieurs décennies dans l’ancienne médina dans le quartier Ablouh. Il a poursuivi toute sa scolarité à Tiznit jusqu’au baccalauréat, qu’il n’a cependant pas obtenu, n’ayant plus l’esprit aux études. Mohamed, à l’instar de nombreux jeunes, s’inscrit dans une trajectoire professionnelle caractérisée par la pluriactivité et l’articulation de plusieurs activités génératrices de revenu. Il a ainsi exercé différents petits métiers, collecte du métal, ouvrier agricole dans les grandes exploitations de Chtouka, employé par la municipalité et a même bénéficié de contrats légaux pour être inscrit à la CNSS. Aujourd’hui, il est enregistré comme exploitant agricole afin de pouvoir accéder aux aliments subventionnés.

Avant, sa famille avait quelques animaux dans l’ancienne médina, mais la municipalité a interdit l’élevage et les voisins se plaignaient des bruits et des odeurs. Il a donc décidé, avec le soutien de son père  fonctionnaire provincial retraité, de se lancer dans un élevage plus vaste à Attebane. Afin d’assurer une partie de l’alimentation de son troupeau, Mohamed cultive de la luzerne et du sorgho sur une petite parcelle familiale située à Targa N’oussenghar..

A Attebane, il a investi dans 120 poules pondeuses croisées et une soixantaine des poulets à engraisser. Il profite de la proximité de Tiznit pour commercialiser les œufs et les poulets. Pour les œufs, il privilégie la vente aux boutiquiers spécialisés du fait de la quantité quotidienne produite. En revanche, les poulets sont vendus directement à des particuliers, des voisins ou des amis, par réseau d’interconnaissance surtout pour la fête de la nuit du destin. La demande est telle qu’il n’arrive pas à répondre à toutes les sollicitations.

Par ailleurs, il s’est lancé dans l’engraissement de moutons pour la fête du sacrifice. Il achète les agneaux quelques semaines après la fête lorsque leur prix est très faible puis les engraisse durant 11 mois. Cependant, l’isolement de son exploitation en fait une proie facile pour les voleurs. Le 21 juillet 2024, l’ensemble de ses 14 agneaux sont volés durant la nuit. Il a été obligé de déposer plainte et notamment de suspecter un voisin. Le vol de bétail constitue une menace réelle pour les éleveurs, dont beaucoup hésitent à porter plainte par crainte de répercussions avec le voisinage. Il connaît de nombreux cas et le phénomène va crescendo du fait de l’envolée des prix des moutons et des chèvres. Cette mésaventure ne l’a pas découragé et il a décidé de relancer cette activité avec 21 agneaux.

Pour nourrir ses animaux, il vient collecter les adventices qui se déploient dans le lit de l’oued. Ici, il prend des feuilles de canne méditerranéenne, là des fenouils sauvages (wamsa). Ces plantes permettent de compléter le fourrage et les aliments pour les animaux qui coûtent de plus en plus cher. Pour l’usage du wamsa, il oblige les agneaux récalcitrants à le consommer en imposant la plante comme unique fourrage durant plusieurs jours. Une fois habitués, ce fourrage permet aux animaux d’être moins gras. Il échange avec les autres éleveurs mais aussi avec les bergers sur les comportements des moutons et des chèvres vis-à-vis des plantes, afin de savoir lesquelles sont comestibles ou non. Il se méfie particulièrement du ricin dont les graines sont mortelles.

Les adventices en bordure du lit d'écoulement de l'oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Les adventices en bordure du lit d’écoulement de l’oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d'écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d’écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury

 

L’expérience de Mohamed illustre les initiatives portées par une génération de jeunes désireux d’investir dans l’agriculture et l’élevage en milieu périurbain, en combinant pluriactivité et stratégies d’adaptation aux opportunités du marché mais aussi aux conditions écologiques spécifiques de leur environnement.

 

Élever des vaches sans terre : un jeune entrepreneur agricole

Par Hind Ftouhi et David Goeury

Hoceine est un jeune éleveur d’Attebane de 35 ans. Hoceine aime les vaches depuis tout petit. Dans son étable, les vaches viennent à lui, demandent à être caressées. Il vit  avec sa famille, son père, sa mère et son frère qui est toujours au lycée. Il a décidé d’arrêter de multiplier les petits métiers et de revenir au village pour élever des vaches et cela sans disposer réellement de terres agricoles.

Sa famille est installée à Attebane depuis plusieurs générations mais ne possède que des petites parcelles. Après avoir arrêté les études en sixième année primaire et renoncé à poursuivre des études secondaires, il essaie « tous les métiers possibles ». Il travaille dans les poulaillers industriels, dans les grandes fermes, au souk. Il habite durant plus d’un an et demi à Marrakech puis à Agadir avant de revenir à Tiznit. Mais pour lui, tout cela ne menait à rien. Il avait l’impression que son travail était vain. A la fin du mois, une fois le loyer et la nourriture payée, il ne lui restait que 400 ou 500 dhs, soit une somme ridicule. De plus, il fallait qu’il compose avec le facteur humain, « des gars avec qui il est difficile de travailler ». Il est donc revenu à Tiznit pour épargner et lancer son projet d’élevage.

La famille de Hoceine s’était déjà lancée dans l’élevage, et c’est d’ailleurs lui qui avait été inscrit comme membre de la coopérative laitière en 2010, au moment où son père et sa mère souhaitaient développer l’élevage laitier.. Il décrit cette inscription comme fortuite, parce que son père n’avait pas sa carte d’identité nationale sous la main, mais de fait Hoceine aime l’élevage. Ses parents finalement se découragent au bout de quelques années du fait du manque d’eau et de fourrage.

En 2020, juste avant la pandémie de « Corona », il avait économisé suffisamment pour acheter une vache à un éleveur du Tazeroualt, puis il décida de se consacrer uniquement à l’élevage.Les débuts sont difficiles car il ne dégage pas suffisamment de bénéfices. Mais grâce à la vente de son premier veau, il peut acheter une deuxième vache, puis une troisième, et ainsi de suite, jusqu’à atteindre le rythme d’une vache par an.

Pour réussir cette croissance rapide dans un contexte   marqué par l’inflation des prix des aliments, des tensions sur les prix du lait et de la viande bovine , Hoceine s’est résigné  à développer une stratégie fondée sur la location de parcelles agricoles. Alors que six familles dans le village ont renoncé à élever des vaches, trouvant l’activité trop coûteuse. Houcine persévère car il aime les vaches et ne souhaite pas repartir travailler à droite et à gauche. Il a investi dans une vache croisée moins exigeante qu’une vache Holstein. Cette vache a été inséminée par une semence d’Holstein. Ainsi, petit à petit, génération après génération, il améliore son troupeau. Il dispose désormais de cinq vaches. Les génisses nées chez lui ne sont pas encore confirmées comme des laitières. Une des vaches peine à être pleine.

Surtout, il travaille dur et mobilise les autres membres de sa famille, son père, sa mère et son jeune frère encore au lycée. Son projet est aussi un projet familial. Il ne prend pas de vacances ; même le jour de l’Aïd Kébir, il faut nourrir et traire deux fois les vaches. Pour l’alimentation de ses animaux, il a compensé son manque de terres par sa bonne réputation. Hoceine est reconnu comme un homme sérieux et fiable, si bien que des voisins lui confient leurs parcelles, situées à proximité des bornes de distribution des eaux usées traitées. Il paie l’eau à l’association des irrigants Ibharen, les semences et verse un loyer d’environ 1 000 dhs à chaque coupe de luzerne, soit toutes les six à huit semaines, plutôt que mensuellement. Cet accord tient aussi au fait que de nombreuses parcelles sont plantées d’oliviers dont l’intégralité des fruits est récoltée par les propriétaires. Les deux parties en retirent ainsi un intérêt mutuel : Hoceine irrigue les oliviers en même temps que sa luzerne, qui lui revient, tandis que les olives restent la propriété des propriétaires. Hoceine recrute une équipe d’ouvrière par l’intermédiaire d’une « patrona » Pour assurer la coupe de la luzerne. Enfin pour les aliments complémentaires, il achète, tantôt auprès de la coopérative, tantôt au souk selon les prix.

Hoceine incarne la figure du jeune entrepreneur agricole même s’il ne bénéficie d’aucune aide de l’Etat. Sa réussite est le fruit de sa pugnacité, du soutien de sa famille, de la bienveillance de ces voisins mais aussi de son intégration aux structures agricoles que sont la coopérative laitière et l’association des usagers des eaux usées épurées. Au sein de la communauté des jeunes agriculteurs, il est estimé, voire admiré. Il a enfin trouvé sa place loin de la course effrénée aux emplois de mauvaise qualité de ville en ville. Hoceine rêve d’avoir 20 vaches ; encore faudrait-il agrandir l’étable et sécuriser l’approvisionnement en eau.

 

Etable entre les murs de la maison en pisé à Attebane. Crédits : David Goeury

Les trois sœurs à Taghzout : parcelle agrocécologique entre savoirs localisés et circulations des pratiques internationales

Par David Goeury, Mohamed Mouskite et Lucia Bordone

Driss cultive une parcelle à Taghzout. Il a suivi une formation agroécologique organisée par l’association Tamount en partenariat avec l’association Migration et Développement, financée par l’Agence Française de Développement. « Deux ans de formation. Chaque mois, 2 jours. On pratique sur place (sur le lieu de formation, dans la ferme – jardin agroécologique). Mais on pratique aussi dans nos champs à nous. C’est-à-dire le formateur vient pour regarder. »

Il fait visiter régulièrement sa parcelle aux visiteurs et à ses clients, notamment celles et ceux qui viennent directement chez lui pour acheter des produits biologiques. La parcelle s’organise en longueur avec une pente allant d’ouest en est vers le lit de l’oued. Elle est équipée d’un puits et de panneaux solaires.  Le haut de la parcelle comprend une petite pépinière sous bâches plastiques pour les plants les plus fragiles susceptibles d’être picorés par les oiseaux comme les salades, d’une petite pergola pour accueillir les visiteurs et d’un bloc technique en ciment abritant le dispositif de pompage mais servant aussi de lieu de stockage pour les outils et le petit matériel. Deux allées le long des clôtures nord et sud permettent d’accéder aux cultures qui sont organisées en une série de planches de culture très denses irriguées par un dispositif de goutte à goutte. Des arbres ont été plantés le long du chemin d’accès.

La discussion dans la parcelle autour des différentes plantes et des pratiques culturales permet de saisir comment le jeune agriculteur s’est approprié les connaissances transmises lors des formations en agroécologie et surtout comment il les a intégrées aux connaissances acquises dans le cadre des pratiques familiales.

Ici, nous livrons deux courts extraits emblématiques de cette situation : le premier à propos des “trois soeurs” ou Milpa, le second à propos des orties. 

Cet entretien est le produit d’une conversation collective où Driss varie les langues, utilisant tantôt le français, l’arabe et le tachelhit en fonction de la langue de la personne qui pose la question mais aussi du sujet. Ici, sont regroupées une partie de ses réponses.

Au-delà des trois sœurs, une agriculture symbiotique

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