Archives par mot-clé : Invasives

Les sangliers, invasifs qui menacent les pratiques culturales

Par David Goeury

Le sanglier est l’espèce invasive qui est la plus problématique pour les agriculteurs. Il revient régulièrement dans les conversations du fait des dégâts qu’il peut provoquer sur les cultures. La multiplication des taillis du fait de l’écoulement des eaux épurées et de l’abandon de certaines parcelles est propice à sa prolifération.

L’animal est surtout considéré comme une menace pour le maïs dont il raffole. Or, le maïs doux est une culture particulièrement intéressante pour les agriculteurs qui vendent les épis aux vendeurs ambulants qui les grillent et les proposent dans les rues de la ville de Tiznit. Le reste de la plante est un fourrage de choix pour les vaches et les moutons.

Un jeune entrepreneur agricole raconte :

« Le sanglier détruit tous les champs de maïs. Aussi, Gloire à Dieu Tout Puissant, que fait-il ? Où j’ai vu ce qu’il a fait à un de mes amis à El Bedayaa (extrémité nord-ouest du périmètre agricole de Tiznit), qui avait cultivé du maïs et ne l’avait pas entouré de clôture. Savez-vous ce qu’il lui a fait ?

Gloire à Dieu Tout Puissant, il agit comme un être humain : il prend un épi de maïs, l’ouvre, le goûte pour voir s’il est mûr, prend le deuxième, puis le troisième, et ainsi de suite. De même, il l’ouvre comme un être humain et le jette. Les agriculteurs savent que cet acte est celui du sanglier. Car, une semaine plus tard, il revient pour ravager toutes les récoltes lorsqu’elles sont mûres, parce qu’il sait quand les épis seront murs. Il ne revient pas seul mais avec ces amis. C’est donc une perte énorme !

Par conséquent lorsque mon ami a vu les épis par terre, nous avons essayé de tout récolter rapidement. »

Les attitudes des agriculteurs sont multiples allant de la peur à la curiosité. Beaucoup considèrent que les sangliers ne sont pas réellement un problème si l’on dispose de pratiques culturales adaptées. Un jeune agriculteur à même voulu en adopter un. Il a recueilli un marcassin qu’il a élevé mais devant la croissance rapide de l’animal, son appétit et sa taille imposante, il a préféré le relâcher. « Au début, je le trouvais mignon mais quand je l’ai vu grossir, grossir, je me suis dit qu’est-ce que je vais en faire. Car cela grossit très vite. Alors je l’ai relâché ! ». D’autres craignent des attaques notamment lorsqu’ils doivent irriguer la nuit. Ils les voient qu’ils s’affairent et ne sont pas tranquilles. Enfin, régulièrement certains demandent l’intervention des services de régulation des Eaux et Forêts afin qu’ils procèdent à une battue.

Le sanglier est associé au cochon notamment en arabe où il est désigné par le terme de « alouf » et donc n’est pas considéré comme une viande licite. Cependant, la viande est parfois consommée discrètement dans les familles. Ainsi, en 2023, un sanglier a traversé la ville de Tiznit du nord vers le sud fuyant une battue organisée par les services de régulation. Il a disparu dans les nouveaux quartiers dit d’Aïn Zerka sur la route de Tafraout. Quelques jours plus tard, l’association Abrinaz en charge de l’irrigation a découvert une carcasse de sanglier à l’arrière de son local comprenant la tête et la colonne vertébrale. En observant la fine découpe de la carcasse, le président s’exclame : « Vu le prix de la viande, celui-ci n’a pas été mangé par les chiens ».

Vivre d’une invasive : couper les cannes méditerranéennes

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Mohamed vient de la région de Chiadma, de Taftacht, entre Essaouira et Marrakech. C’est un ouvrier de 53 ans spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne. Il a deux enfants, une jeune fille qui a arrêté ses études à la sortie du primaire malgré son insistance pour qu’elle aille au collège qui est tout proche et un garçon qui lui est en première année collégiale. Il est ouvrier agricole spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne pour le compte d’un entrepreneur installé dans la province d’Essaouira qui collecte et transforme la canne pour le secteur artisanal.

Il vient à Attebane depuis 2016 pour couper la canne qui prolifère le long du canal d’évacuation des eaux usées et des rigoles qui acheminent les eaux vers des parcelles de luzerne et d’herbe. Il vient deux fois par an au gré du rythme de croissance de la canne.

L’entrepreneur paye le droit de couper la canne auprès des propriétaires. Il négocie quelques centaines de dirhams l’are ainsi lorsque nous rencontrons Mohamed, il travaille sur deux parcelles dont l’exploitation a été négocié 6500 dhs (650 euros) pour la première, 4000 dhs (400 euros) pour la seconde.

Mohamed travaille à la tâche soit au nombre de camions qu’il est à même de remplir. Pour chaque camion, il négocie entre 1000 et 1100 dirhams soit 100 à 110 euros. Parfois, il peut demander un peu plus si la canne est difficile d’accès ou difficile à couper.  Il est le plus souvent seul, car la tâche est assez pénible. Il s’impose un rythme soutenu pour ne pas perdre sa journée. Cependant, il reste tout de même soucieux des autres animaux et surtout des oiseaux. Il renonce à couper les bouquets de cannes qui abritent des nids avec des œufs ou des oisillons. Il travaille généralement par session de 6 à 7 jours avant de prendre du repos. Il loge à Tiznit car la prolifération des moustiques particulièrement agressif la nuit empêche les ouvriers de dormir sur le périmètre.

Coupe et collecte de la canne à Attebane le 24/12/2024. Crédits : David Goeury
A droite un ouvrier coupe la canne. La canne est ensuite entreposée par brassées à sécher. A gauche, les ouvriers chargent la canne sur un camion à destination de la région d’Essaouira.

 

Mohamed a acquis une fine connaissance des transformations du périmètre d’Attebane qu’il observe depuis la prolifération des cannes.

Avec la réutilisation des eaux usées, l’emprise des cannes s’est transformée. Si elles se déploient le long du canal de fuite en indiquant clairement les limites de l’écoulement, elles gagnent aussi des parcelles désormais abandonnées car n’ayant pas accès à l’eau des bornes du réseau de réutilisation. Bien qu’étranger, il connaît les difficultés de l’association des usagers de l’eau agricole mais aussi les pratiques agricoles des différents exploitants. Son travail est de fait interstitiel et commence là où le système dysfonctionne.

Mohamed révèle aussi une géographie régionale des écoulements d’eau par la prolifération des cannes qui doivent être suffisamment nombreuses pour justifier son installation. Il cite ainsi un ensemble de localités où il va couper les cannes. Il a développé au fil des années une expertise régionale, entre les provinces de Tiznit, de Taroudant et de Chtouka-Ayt Baha. Il a accumulé des connaissances profondes à propos spécificités de la canne méditerranéenne et de sa prolifération selon les différentes sources d’eau (lit d’oued, écoulement des eaux usées).

Les principales localités sont liées aux écoulements des eaux usées comme à Tiznit qu’elles soient liées à l’assainissement liquide comme à Houara, ou à l’assainissement industriel dans la commune d’Ayt Iazza avec la Coopérative agricole de Taroudant (COPAG) mais aussi au pied des barrages comme la barrage Youssef Ibn Tachfine à l’est de Tiznit dans la commune de Rasmouka à proximité de la station d’eau potable de l’ONEP où les cannes se multiplient dans le lit de l’oued Massa. A cela s’ajoute, des grandes exploitations agricoles où les cannes servent de haie vive comme autour d’une orangeraie à Ouled Aissa dans la province de Taroudant. Il lui est aussi arrivé de travailler dans des lits d’oueds où l’eau continue de couler sous les sédiments superficiels comme à Idaougnidif entre Tafraout et Aït Baha sans qu’elle soit captée par une séguia pour irriguer des parcelles agricoles.

Dans une période de sécheresse, les écoulements des eaux de surface sont de plus en plus dépendantes des infrastructures humaines et finalement la canne méditerranéenne incarne ses plantes férales qui prolifèrent en marge des nouvelles infrastructures d’assainissement liquide notamment car les villes et les grandes entreprises conservent un accès privilégié à l’eau.

Mohamed est l’un des maillons d’une économie historique du Maroc participant ainsi à la sauvegarde des pratiques multiséculaires (clôtures, paniers, plafonds en roseau) autour d’un matériau fortement dépendant du contexte écologique.

Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury
Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury