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Refonder le commun pour préserver un système agriurbain

Paru dans le numéro 259  de la Revue internationale des études du développement dans le dossier “Résilience des communs à l’heure de l’anthropocène” .

David Goeury« Refonder le commun pour préserver un système agriurbain »Revue internationale des études du développement [En ligne], 259 | 2025, mis en ligne le 19 décembre 2025

URL : http://journals.openedition.org/ried/26063 ; 

DOI : https://doi.org/10.4000/15eem

Résumé:

Les communs hydrauliques agriurbains historiques permettent d’apporter un contrepoint à l’approche dominante actuelle des périmètres irrigués par le nexus eau, énergie, alimentation, focalisée sur la performance monétaire. Le suivi d’un commun agriurbain oasien à Tiznit, au Maroc, d’octobre 2017 à janvier 2024, permet de comprendre comment une réorganisation de la distribution de l’eau selon des principes plus intégratifs génère un microclimat et une économie de subsistance dans un contexte d’adversité politique et climatique. Ce succès est fondé sur des principes élargis de justice liant humains et non-humains. La persistance d’un commun agriurbain doit donc être comprise comme la défense d’un milieu de vie multispécifique d’enracinement terrestre où peut se déployer une agricitoyenneté face aux logiques hors-sol de spéculation foncière.

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Amazighes – Cycles, parures, motifs 

Edité par Salima Naji et Alexis Sornin.
Textes de Salima Naji, Ahmed Skounti, Alexis Sornin, Marie-Charlotte Calafat, David Goeury, Myriem Naji, Mohamed Mouskite, Marc Breviglieri, Meriem Berrada.

Citation : NAJI Salima et SORNIN Alexis (dir.), 2025, Amazighes – Cycles, parures, motifs, Marseille/Marrakech, Mucem/ Fondation Jardin Majorelle, 160 p. Consulté à l’adresse https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=12520&menu=0

Résumé:

À la fois introduction et prolongement de l’exposition « Amazighes – Cycles, parures, motifs » au Mucem, à Marseille, cet ouvrage propose une immersion accessible et sensible dans la richesse de la culture amazighe / berbère. Du Néolithique à nos jours, il en explore les multiples facettes : parures, rituels, artisanat féminin, écriture tifinagh… À travers objets, récits et créations contemporaines, il met en lumière un patrimoine vivant, en perpétuelle transformation, et soulève avec clarté les enjeux actuels de transmission et de mémoire. Une invitation à découvrir, comprendre et s’émouvoir.

https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=12520&menu=0

Table des matières de l’ouvrage

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Élevage animalier en régime de subsistance. Diffusion de vaches productives et transformation des formes d’attachement / Animal husbandry for subsistence. The spread of productive cows and changing forms of attachment

Par Marc BREVIGLIERI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Cette communication partira d’un cas d’étude où, suite à la mise en place d’une coopérative dans une ville moyenne du sud marocain, le rapport de domestication bovine s’est trouvé largement bouleversé. L’injonction à la rationalisation productive s’est accompagnée d’une incitation à tourner l’élevage vers la domestication de nouvelles races de vache permettant une augmentation de la production laitière. Un enjeu d’hospitalité s’est alors présenté face à l’apparition de vaches de race étrangère productive certifiées conformes (Holstein) venant concurrencer les races locales (dites Beldi). Il s’est joué alors, au sein de petits élevages, une profonde épreuve de modification des formes de vie supposant la requalification du lien à l’animal, comme le réaménagement de l’environnement de la production. La communication mettra tout particulièrement l’accent sur le travail de dissociation des races bovines et les opérations de classification effectuées par quelques femmes éleveuses dont la vie s’est trouvé bouleversée par l’opportunité d’adhérer à la coopérative laitière et ses cadres normatifs. Ce détour ontologique et classificatoire permet, dans une deuxième étape, de délimiter certains vecteurs d’attachement à des formes de vie qui expliquent certaines réticences ou certains compromis venant notamment des femmes les plus précaires. Ces vecteurs d’attachement débordent et transcendent la seule relation à l’animal et s’inscrivent dans des dynamiques agro-écologiques locales et des modes de cohabitation complexe avec la cosmologie oasienne dans son entier (lignagère, végétale, animale, spirituelle, …). En résistant aux seuls moteurs économiques d’incitation par l’enrichissement individuel, ces femmes questionnent une idéologie du progrès centrée sur l’adoption de transferts technologiques (l’animal performant de race sélectionnée et les dispositifs techniques et de gouvernance certifiés qui l’accompagnent). Elles invitent à interroger une forme de post-colonialisme relativement récente, articulée à la propagation des certifications et standards de qualité transnationaux promus sous l’angle de l’amélioration de la qualité de vie humaine.

Trajectoires d’ouvrières agricoles au fil de l’eau usée : entre précarité et réinvention

 / Trajectories of female farm workers working with waste water: between precariousness and reinvention

Par Hind FTOUHI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Située dans le sud-ouest du Maroc, la ville de Tiznit est entourée d’espaces oasiens où l’agriculture constitue une activité essentielle, bien que fragile. Cependant, les effets des changements climatiques, notamment la sécheresse et la pénurie d’eau, ont conduit à l’abandon de nombreuses parcelles agricoles. Depuis 2006, la création d’une station d’épuration des eaux usées puis la mise en service d’un système de filtration et d’un réseau de distribution de l’eau épurée en 2020 a favorisé la culture de la luzerne créant une demande en main-d’œuvre, principalement féminine. Cette communication analyse les trajectoires des ouvrières agricoles et leur rôle dans la prise en charge des besoins de leurs familles à travers des entretiens qualitatifs effectués auprès d’une dizaine de femmes. Nos résultats montrent :

i- que ces ouvrières sont majoritairement issues du milieu urbain et ne sont pas propriétaires de terres,

ii- l’existence d’une hiérarchisation au sein des ouvrières agricoles elles-mêmes, avec des cheffes d’équipes (“patronas”) supervisant d’autres travailleuses,

iii- leurs parcours sont souvent marqués par une expérience dans les grandes exploitations agrobusiness de la région de Chtouka, qu’elles abandonnent parfois préférant travailler « près de chez-elles »,

iiii- une organisation dans le temps et dans l’espace à travers la mise en place d’un réseau de connaissances avec les agriculteurs locaux.

Ces femmes nous permettent alors d’apporter un regard sur les conditions de travail des ouvrières dans les nouvelles exploitations agricoles mobilisant des ressources hydriques non conventionnelles.

Les femmes, actrices clés dans le maintien des oasis au Maroc / Women, key players in maintaining Morocco’s oases

Par Lisa BOSSENBROEK 

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Dans les oasis du Maghreb, le rôle des femmes reste souvent invisible, bien que leurs activités contribuent de manière significative à l’économie et à la société. Cela s’explique, en partie, par l’invisibilité de leur travail, souvent peu reconnu ou valorisé, tant dans les politiques publiques que dans les recherches académiques. Pourtant, des études récentes menées au Maroc, en Algérie et en Tunisie mettent en lumière leur contribution essentielle aux dynamiques qui façonnent ces espaces. À partir d’un travail ethnographique réalisé sur plusieurs années, nous analysons le rôle des femmes dans le maintien de l’agriculture oasienne, dans un contexte marqué par des changements de différentes natures tels que la rareté de l’eau, les migrations ou encore l’urbanisation. En étudiant trois contextes spécifiques : les éleveuses de vaches laitières dans les oasis de Tiznit, les agricultrices et les femmes entrepreneures dans les vallées du Drâa et du Todgha, nous montrons que ces femmes jouent un rôle central dans les activités agricoles et d’élevage, indispensables à la viabilité des exploitations. Nos résultats montrent aussi que les femmes oasiennes s’investissent dans des projets individuels et collectifs pour valoriser les produits locaux, générer des revenus pour leurs familles et mettre en avant leurs savoirs. Ces initiatives participent non seulement à rendre visible leur travail, mais aussi à garantir la continuité et l’évolution des espaces oasiens. Par leur dynamisme, ces femmes favorisent l’émergence de nouveaux services liés au secteur agricole, démontrant ainsi leur rôle pivot dans le maintien des espaces oasiens.

Meriem : un destin féminin agriurbain

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek, David Goeury

Meriem est une femme qui a décidé de vivre sur une parcelle agricole de Doutarga. Femme de caractère, elle se définit comme une agricultrice avant tout et défend son autonomie en insistant sur le fait qu’elle a son fort caractère et qu’elle avance droit « agharas agharas ».

Son histoire est intimement liée aux transformations du travail agricole autour de Tiznit.

« Nous vivions à Tiznit dans le quartier Idalha près du palmier qui se trouve en face du Jamaa El kebir. Mon père était agriculteur et nous possédions une ferme à Massa, une autre à Ouijjane et une autre sur la route de Guelmim qu’ils l’ont maintenant transformé en lots de terrains pour un lotissement. Aujourd’hui, nous n’avons plus rien de tout cela »

Nous travaillons tous dans l’agriculture à l’époque de mon père. C’était en quelque sorte, comme si on disait : « Si tu veux manger, alors tu dois travailler ».

« Nous nous réveillions à 6h du matin contre notre gré, je mettais des bottes et prenais la houe. Je nettoyais l’étable du bétail, puis je faisais sortir les animaux dans une autre étable pour laver celle qu’ils occupaient, afin qu’elle sèche pour le lendemain. De plus, nous participions à la récolte de la menthe pendant sa saison, ainsi qu’à celle des olives. Mon père faisait venir des ouvriers de Houara, car nous avions un grand puits dans la ferme et de nombreux oliviers. D’ailleurs, il nous fallait deux mois pour récolter toutes les olives. Et nous récoltions également le millet (lbachna en Darija), les décortiquions et les étalions sur le toit pour les remplir ensuite dans des sacs. Ainsi, j’ai vécu « Tamara » (le labeur, le travail pénible). Si vous regardez mes mains, elles ne ressemblent en rien à celles d’une femme.

Ni les garçons ni les filles n’ont été scolarisés. Seule ma petite sœur a été envoyé à l’école par mon père, alors que mon oncle a envoyé tous ces fils à l’école. Nous n’avons pas étudié, car nous travaillons constamment dans l’agriculture. Nous allions tous les lundis à Massa, car le mardi était le jour du souk hebdomadaire, et nous récoltions les navets et les carottes, puis nous allions les laver dans le bassin pour qu’ils soient prêts à être chargés dans une Peugeot à 4h du matin et les vendre au souk. Puis nous allions dans notre domaine situé sur la route de Guelmim le mardi pour la récolte, que nous envoyions ensuite au souk le mercredi afin qu’elle soit vendue le jeudi. Nous nous rendions tous les vendredis à Ouijjane, le samedi étant le jour du souk hebdomadaire. Enfin à Tiznit, mon père cultivait des pastèques et des pommes de terre.

Lorsque mon père nous donnait une pièce de 50 centimes, c’était pour nous comme un trésor inestimable, la récompense de nos efforts. Dans chaque domaine il y avait une maison, de la nourriture, de la farine et tout le nécessaire. Nous y travaillions et y dormions, puisque le lendemain ils allaient au souk et moi je restais. Nous avions également des vaches partout où nous allions, car mon père collaborait avec des associations hollandaises qui lui avaient donné des vaches noires et rouges, et ils lui envoyaient aussi des tonnes de son, de betterave sucrière…etc. En même temps, mon père apportait le lait à direction provinciale l’Agriculture, où était organisée la collecte du lait. On nous donnait un chèque que j’allais encaisser à Ait Melloul à l’époque. Mais aujourd’hui, plus personne ne veut pratiquer l’agriculture, même les femmes.

Je me suis mariée à l’âge de 12 ans.  Mon mari habitait avec nous, car mon père nous avait offert un maison à côté d’eux.  J’ai donné naissance à trois filles et deux garçons. Puis, une de mes filles est décédée me laissant avec deux filles et deux garçons. Lorsque je suis allée faire ma carte nationale, on m’a dit qu’il me restait encore une année avant d’atteindre l’âge légal pour en bénéficier. J’avais donc déjà cinq enfants à l’âge de 17 ans. »

Son père est mort en 1991. Elle a hérité d’une demie part disposant ainsi de terrains et surtout d’argent. Devant l’afflux d’argent, son mari souhaitait prendre le contrôle de ses affaires. Mais, elle a refusé et a préféré se séparer de lui en 1992 pour gérer personnellement son héritage. Avec l’argent, elle a continué à pratiquer une activité agricole avisée tout autant par goût que par nécessité.

« Mes frères ont vendu les vaches et tout le reste, puis ils ont abandonné toute activité agricole. C’est pourquoi j’ai commencé à élever du bétail sur la terrasse de ma maison à ce moment-là, même s’il était difficile pour les vaches et les veaux de descendre l’escalier, c’est un défi que l’on surmontait pour vendre notre bétail : une fois qu’on s’habitue à quelque chose, il est difficile d’y renoncer. Pour ma part, je vis sans compter sur l’héritage, sans attendre que mon frère ou ma sœur me donnent quoi que ce soit. Je travaille. Mais les gens croient que nous sommes une famille riche. En réalité, non : si tu ne travailles pas, tu ne manges pas. Vous savez pourquoi ? Mon père nous avait laissé de l’argent, mais où est-il maintenant ? Mes frères ont dépensé leur argent dans les voitures, les pantalons en jean, les vestes en cuir, les sorties à Agadir, à Taghazout…etc. Et en deux ans, ils ont tout perdu, alors qu’ils n’ont pas fait d’études.

Même si nous ne possédons plus grand-chose, j’élève des poules et des lapins sur la terrasse. Si vous allez au souk le mardi, je peux vous accompagner : vous pourrez acheter jusqu’à dix moutons sans payer immédiatement, et les régler plus tard, car les vendeurs me connaissent et me font confiance.

Il en va de même pour le fourrage : je peux l’acheter sans argent et le payer ultérieurement. C’est aussi le cas pour le ciment, le fer, la caillasse ou le sable ; je vais à la droguerie et je prends ce dont j’ai besoin. Même chez le vendeur de volailles, je peux demander trente poulets et il me les remettra sans hésiter, en attendant que je le rembourse.

Savez-vous pourquoi ? Parce que je suis quelqu’un de juste et d’honnête. Par exemple, si je dispose de 1 500 dirhams, je les répartis entre mes créanciers en donnant 200 dirhams à chacun. Et si j’ai suffisamment d’argent, je rembourse d’abord le plus important. Quant à ceux qui m’appellent sans cesse pour me rappeler leurs dettes, je les laisse pour la fin, afin de leur donner une leçon.”

Meriem Elle a financé les études et la formation professionnelle de ses quatre enfants, qui ont tous aujourd’hui une situation stable : l’un est chauffeur pour la COPAG, l’autre militaire, une fille est professeur et l’autre coiffeuse. Puis, elle a décidé de partager son héritage de son vivant à parts égales pour ne conserver que l’usufruit de la parcelle où elle vit désormais.

“J’avais l’habitude d’élever des poules. Quand je rentrais à la maison, il n’y avait rien à regarder à la télévision, et si je sortais, j’allais au jardin avant de revenir. Au début, j’avais entouré la maison avec une bâche et j’y avais installé des poules et des lapins qui avaient l’habitude d’errer dehors. Les gens venaient parfois me dire que les animaux étaient partis loin, et je leur répondais que ce n’était pas grave : ils reviendraient toujours, et c’est ce qui se passait, à l’heure de la prière de l’Asr.

J’ai continué ainsi un certain temps, puis j’ai construit une maison pour m’abriter, un abri pour les animaux, et j’ai commencé à vivre avec eux. L’eau me posait problème, mais j’ai fini par l’acheter et, hamdoulilah, je l’ai raccordée à l’énergie solaire. J’ai mis cette maison au nom de mon fils, car lui aussi aime ce mode de vie et m’aide dans mes activités.

Ce que je mange, je le cultive moi-même :de la coriandre, de la menthe, des oignons, des tomates, de la laitue, de l’absinthe, des poires, des pommes, des prunes, des grenades, des abricots, des bananes, de la caroube, des olives. Nous avons cultivé un peu de tout ce que nous mangeons.

J’élève aussi des moutons et j’avais deux chevaux, dont l’un est décédé. J’élève 12 moutons : 4 pour moi, 4 avec ma fille et 4 avec mon fils. (une race ovine) j’ai aussi une chèvre qui s’appelle Aicha, elle a grandi au biberon. Elle me suit partout où je vais : quand je vais à la boulangerie, elle me suit partout : à la boulangerie, pendant mon sport matinal, et lorsque nous nous promenons ensemble…

Pour nourrir mes animaux, j’allais au souk hebdomadaire le jeudi soir, car les produits y étaient alors moins chers. Par exemple, je demandais à un vendeur le prix des produits restants : il me répondait 30 ou 50 DH. Je faisais alors venir un triporteur pour les charger. Les garçons qui traînaient au souk m’aidaient à les mettre dans des sacs, et je leur donnais 10 ou 15 DH chacun en guise de rémunération pour leurs efforts.

Cette année, avec l’annulation du sacrifice le jour de l’Aïd, elle a dû renoncer à l’élevage et a donc vendu tous ses moutons en début d’année. « J’ai des moutons et j’ai acheté de la luzerne entre 100 et 120 DH, mais j’ai subi une grande perte après l’annulation de l’Aïd. C’est pourquoi je les ai vendus au souk mardi dernier à bas prix pour m’en débarrasser. Je n’ai conservé qu’une petite chèvre et un cheval, car l’autre est mort.»

Meriem commercialise aussi des légumes.

« J’ai planté des carottes jaunes, et le camping à côté de chez moi était rempli d’étrangers. Un jour, j’ai installé une bâche près de la route et j’y ai mis des carottes jaunes, des betteraves, de la laitue, des concombres… Les étrangers se sont précipités pour en acheter, car ils m’ont demandé si c’était bio, et je leur ai dit que oui. Il y a aussi un couple de Français qui vient me voir chaque année.”

Meriem se définit toujours comme agricultrice, même si sa position de femme peut parfois être difficile, mais elle défend farouchement sa liberté d’être :

« Parce que je suis une femme, ils attendent beaucoup de moi, mais comme je vous l’ai dit, je vais au marché aux bestiaux (rahba) des hommes et personne n’ose me toucher, car je mangerai sa main. Si quelqu’un me doit quelque chose, je le lui rends en argent, et pas autrement. Beaucoup me disent aussi : “Il faut que je vienne te rendre visite pour boire du thé.” Je leur réponds : “Je vous considérerai comme mon frère et nous boirons du thé, mais n’aie aucune autre intention, pour que nous soyons clairs dès le départ.” Quand je leur dis ça, ils disparaissent et je ne les revois plus.

Quand il a plu, j’ai pris ma moto pour aller à Foug Lwad en portant mes bottes de fermière. Ma sœur m’a dit : « Oh mon Dieu, tu t’es humiliée ! » Je lui ai répondu : « Pourquoi donc ? » Elle m’a dit : « Regarde ce que tu portes ! » Alors je lui ai répondu : « Que veux-tu que je fasse ? Tu veux que je me coiffe juste pour conduire la moto ? » Ainsi, lorsque je pratique mes tâches agricoles et que j’ai besoin d’aller en ville, j’y vais avec mes vêtements de travail, parce que les gens savent qui je suis et je me fiche de ce qu’ils disent. En été, je porte des vêtements dans lesquels je me sens à l’aise, et au mois d’août, je me coupe les cheveux courts pour me rafraîchir.”

Meriem incarne une femme indépendante et pragmatique, qui défend sa liberté dans toutes ses activités quotidiennes depuis plus de trois décennies. Son engagement dans l’agriculture et son assurance face au regard des autres traduisent sa force et son attachement à son identité singulière.

Atelier : Géohistoires environnementales. Passés, présents et futurs des relations multispécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique. Le jeudi 26 juin au 6e congrès du GIS MOMM à Strasbourg

Jeudi 26 juin 2025, 8h30-13h00, Salle 3R-01

 Présentation

RESPONSABLE ET DISCUTANT : 

David Goeury (HES-SO Genève)

 

INTERVENANTS DE L’ATELIER 1 : 

Mohamed Mouskite (UCA, Faculty of letters and humanities, Morocco and Mediterranean Space: History, Culture and Ressources, Marrakech, Morocco) : Gestion communautaire de l’eau et des plantes, pour une régénération technique et organisationnelle des zones arides
Community management of water and plants for technical and organisational regeneration of arid zones

Irène Carpentier (CIRAD Montpellier) : Systèmes oasiens et élevage pastoral, vers de nouvelles alliances territoriales ? (Tunisie)
Oasis systems and pastoral livestock farming: Towards new territorial alliances (Tunisia)

Élise Tancoigne (CNRS, UMR CITERES, Tours) : Gouverner les microbes laitiers en Jordanie : Observer les relations humains-microbes au prisme du Moyen-Orient
Governing food microbes in Jordan: A Middle Eastern focus on human-microbe relationships

Khadija Zahi (Université Cadi Ayyad de Marrakech) : Une jeunesse en première ligne face au réchauffement climatique : Les jeunes internes ruraux au Maroc
Youth on the front line against global warming: Children in a rural boarding school in Morocco

  

INTERVENANTS DE L’ATELIER 2 : 

Lisa Bossenbroek (University of Kaiserslautern-Landau-RPTU) : Les femmes, actrices clés dans le maintien des oasis au Maroc
Women, key players in maintaining Morocco’s oases

Hind Ftouhi (INAU Rabat) : Trajectoires d’ouvrières agricoles au fil de l’eau usée : Entre précarité et réinvention
Trajectories of female farm workers working with waste water: Between precariousness and reinvention 

Marc Breviglieri (Haute École de Suisse occidentale, HES-SO Genève, UMR Ambiances, architectures, urbanités, CRESSON Grenoble) : Élevage animalier en régime de subsistance. Diffusion de vaches productives et transformation des formes d’attachement
Animal husbandry for subsistence. The spread of productive cows and changing forms of attachment

Lucia Bordone (HES-SO Genève) : Ressorts de la persévérance et du découragement dans la mise en oeuvre de la transition agro-écologique au sud du MarocReasons for perseverance and discouragement in the implementation of the agroecological transition in Southern Morocco

Le détail des ateliers est consultable ici :

582708_Geohistoires_environnementales

De l’entreprise agricole familiale à la cueillette des myrtilles dans les grandes fermes de Chtouka : les multiples activités agricoles d’une mère de famille

Par Hind Ftouhi, Lisa Bossenbroek et David Goeury

Un héritage familial agricole

Jemaa est née à Doutarga, il y a plus de soixante ans, où elle a appris très jeune les différentes tâches agricoles au sein de l’exploitation familiale. Irriguer, cultiver, récolter, élever les moutons et les poulets, toutes ces tâches n’ont aucun secret pour elle. Elle s’est mariée avec un homme issu de la montagne, de la tribu des Ayt Brahim, mais elle a refusé de vivre dans un village isolé dépendant de l’agriculture pluviale. Elle a donc convaincu son mari de venir vivre à Doutarga dans une maison mise à disposition par son père. Son mari a travaillé alors avec sa famille dans l’élevage de poulets industriels, tandis qu’elle assurait un élevage de moutons et de poulets fermiers. Ils ont trois enfants, un garçon et deux filles dont la plus jeune est née en 1999.

Maintenir une activité agricole domestique malgré tout

Ils ont toutefois du suspendre l’élevage de poulets industriels en raison des nouvelles normes sanitaires, de l’inflation des aliments et des médicaments. Son mari préfère alors retourner dans son village où il élève des poulets traditionnellement. Il vient rendre visite à sa famille une fois par semaine, le jeudi, le jour du souk.

Jemaa commence alors à travailler dans les grandes fermes de la province de Chtouka-Ayt Baha tout en conservant une petite exploitation agricole. Elle achète un peu de fourrage pour son bétail et vend quelques moutons pour la fête du sacrifice. Cette année, elle a entrepris de réhabiliter une parcelle mise à sa disposition par ses frères, qu’elle peut irriguer grâce aux eaux usées retraitées. On la rencontre sur sa parcelle où elle vient collecter de la mauve qui a poussé suite à un écoulement non contrôlé de la borne dédié eà l’irrigation.

A peine la moitié de sa parcelle a été façonnée en casiers. Le façonnage est inachevé. Car les ouvriers auxquels Jemaa a fait appel ont mal fait leur travail. Lorsqu’elle a demandé au journalier de semer la luzerne, ce dernier a oublié plusieurs casiers et elle a dû terminer le travail seule pour qu’il soit fait correctement.

Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n'a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s'est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury
Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n’a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s’est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury

 

Travailler dans les grandes exploitations de fruits rouges : une aubaine

Actuellement, elle ne s’occupe de sa parcelle qu’une journée par semaine car elle travaille comme ouvrière dans une ferme qui produit des myrtilles six jours par semaine. La demande de main d’œuvre est très forte. Ses voisines lui ont dit que la ferme cherchait du personnel, et elle a donc accepté un contrat non déclaré, pour lequel elle est payée 100 dhs par jour. ». Pour elle, c’est une aubaine, peu d’activités permettent de gagner 100 dhs par jour. Elle se lève donc tous les matins à 5h00 pour arriver très tôt dans une ferme immense. Elle finit de travailler à 15h30 mais n’arrive chez elle que vers 17h00 du fait de la durée du trajet.

Elle est désormais trop âgée pour avoir le droit à un contrat réglementaire déclaré auprès de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) qui s’arrête à 60 ans sauf dérogation ministérielle spéciale. Elle s’est enregistrée au Registre social unifié (RSU) et bénéficie désormais de l’aide sociale (الدعم). Elle touche donc 500 dhs par mois. Par ailleurs, elle bénéficie de l’assurance maladie obligatoire (AMO).

Elle préfère travailler dans les serres, même si c’est loin de chez elle, car la rémunération par quinzaine est garantie. Elle a travaillé dans les champs à Doutarga et à Tiznit pour couper la luzerne ou la menthe, mais ce travail est irrégulier, et certains propriétaires ne paient pas immédiatement, prétextant attendre la vente de la récolte.

Une question de génération : une mère qui travaille pour que sa fille reste à la maison dans l’attente du mariage

Constatant la dureté du travail quotidien de sa mère, le fils de Jemaa, employé dans un restaurant à Marrakech, aimerait qu’elle arrête son activité professionnelle. Mais, elle préfère travailler pour « faire de l’exercice, plutôt que d’accumuler des pêchers à médire toute la journée en commérant avec les voisines ». Elle a toujours travaillé et elle a besoin de bouger. Elle ne sait pas faire autre chose. Et puis, elle a toujours besoin d’un peu d’argent pour faire face aux imprévus.

En revanche, elle ne souhaite pas que sa fille célibataire de 26 ans l’accompagne et travaille avec elle à la ferme même si la demande est forte. Elle veut protéger son honneur.

« Je ne permettrai pas à mes filles de travailler pour des gens et je préfère travailler à leur place. De plus, si ma fille commence à travailler, même si je l’accompagne un jour ou trois, elle partira ensuite seule sans m’attendre. Si je la blâme, elle me dira qu’elle est consciente de la situation et connait les risques. Il vaut donc mieux qu’elle reste à la maison, car si une fille s’habitue à l’argent et aux sorties, elle ne sera plus disciplinée. D’ailleurs, même leur père ne leur permet pas du tout de travailler, et il me demande toujours de l’emmener avec moi partout où je vais et de ne pas la laisser toute seule. C’était la même chose pour sa sœur avant qu’elle ne se marie. Mes filles ne sortaient pas jouer dehors avec les garçons quand elles étaient petites sans que je sois présente pour les surveiller, car leur père me grondait s’il les trouvait seules dehors pendant que j’étais à la maison. Les filles et les garçons d’aujourd’hui sont difficiles. »

Couper la luzerne : récits de deux « patronas » Yamna et Mina

Par Hind Ftouhi et David Goeury

Sur les parcelles s’activent des équipes de femmes qui coupent la luzerne. Ces femmes ne sont pas des propriétaires de parcelles, elles s’embauchent à la demi-journée. Elles vivent dans des petits logements qui ne leurs permettent pas d’avoir des animaux ou des jardins. La question est de comprendre comment cette activité très spécifique s’insère dans les trajectoires de ces femmes urbaines. La ville de Tiznit est au cœur d’une économie agricole où le salariat se développe très rapidement du fait de la demande croissante de main d’œuvre des fermes de Chtouka et notamment de Belfaa. Les bus se multiplient pour emmener de plus en plus de femmes tôt le matin vers ces grandes unités qui exportent des produits fragiles (tomates cerises, fruits rouges) vers l’Europe et l’Amérique du Nord. Ces femmes sont désormais déclarées à la CNSS et disposent d’un salaire mensuel qui respecte la législation marocaine (près de 3000 dhs par mois). Alors qui sont ces femmes qui restent à Tiznit pour couper la luzerne pour une rémunération équivalente à 60 dhs la demi-journée sans cotisations sociales et sans garantie d’un travail régulier.

Ces femmes ont une connaissance très précise des opportunités d’emploi et plusieurs d’entre elles ont travaillé dans les grandes exploitations agricoles de Chtouka. Elles opèrent des choix fondés sur une connaissance précise des deux systèmes. La précarité apparaît alors comme un choix rationnel permettant d’articuler une activité professionnelle à de multiples contraintes familiales et personnelles.

Ici, nous allons revenir sur la trajectoire de deux femmes qui jouent un rôle essentiel car elles sont celles qui organisent les équipes de coupeuses de luzerne. Elles sont désignées par les agriculteurs comme « patrona » ou « cheffa » qui sont la féminisation en arabe dialectal des termes français de patron et de chef.

Coupeuses de luzerne sur une parcelle récemment remise en culture grâce à la réutilisation des eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
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Maïs grillé et sangliers : cultiver pour un petit plaisir culinaire malgré tout.

Par David Goeury et Hind Ftouhi

Sans cesse revient le débat entre clore sa parcelle et cultiver les variétés de son choix ou s’assurer que les plantes cultivées n’attireront pas les appétits des hardes de sangliers qui prolifèrent. A Taghzout, les sangliers descendent régulièrement des montagnes alentours depuis que les figuiers de barbarie ont disparu.

Aïcha est célibataire. Elle a la quarantaine. Elle a quitté l’école en deuxième année primaire pour s’occuper des tâches ménagères et du bétail familial. Elle vit seul avec son père qui est un maçon à la retraite. Sa mère est morte tandis que ses frères ont quitté le village. Depuis quatre années, elle cultive la parcelle de son oncle maternel qui habite désormais Agadir. Son oncle est un instituteur à la retraite. Lors de ses passages au village, il prend une partie de la production notamment des oliviers.

Aïcha multiplie les petites planches de culture : de la coriandre, des betteraves, des carottes, du melon et des oliviers. Dans un coin de parcelle, des feuilles de maïs sont dispersées sur le sol, traces d’une attaque de sangliers. Les animaux particulièrement nombreux n’hésitent pas à sauter par-dessus les haies vives. Ils envahissent régulièrement les parcelles qui ne sont pas grillagées ou emmurées. Les sangliers raffolent du maïs. Ils dévorent les plants sans toucher aux autres cultures comme les carottes ou les betteraves.

Malgré cela, Aïcha continue à planter du maïs. Elle fait tremper les grains dans un petit seau pour qu’ils germent et poussent plus rapidement. Elle a appris cette technique en écoutant ses voisines qui ont bénéficié des formations agricoles organisées dans le cadre du projet agroécologique.

La culture du maïs est un de ses plaisirs. Ses yeux brillent et elle rit lorsqu’elle explique qu’elle cultive le maïs avant tout pour elle, pour pouvoir manger les épis grillés. En cas de récolte abondante, elle donne le surplus à ses voisins.

La parcelle de son oncle est un lieu où elle s’épanouie et fait des choses pour elle. Avant que nous la quittions, elle tient à nous montrer le petit abri installé à l’extrémité de la parcelle au bord de l’oued. C’est là qu’elle s’installe, qu’elle prépare un thé ou qu’elle prend une petite collation.

« Ils nous ont jeté une grosse pierre ». De quelques obstacles au maintien de l’agriculture vivrière

Par Lucia Bordone, traduction assurée par Samya Gouafka

Le moment d’échange décrit dans cette note a lieu en avril 2024 avec deux femmes, toutes deux prénommées Fatima. Il est marqué par un contraste saisissant entre la tranquillité de leurs voix, de leurs postures, du chemin ombragé et désert entouré de jardins où nous les rencontrons, et l’ampleur ainsi que la radicalité des difficultés existentielles qu’elles décrivent au détour de leur récit.

A notre approche et après les salutations d’usage, les femmes initient la discussion en parlant d’elles-mêmes à la troisième personne, se décrivant par des phrases courtes, répétitives, évocatrices :

« Les vieilles femmes sont assises ici. Elles sont assises pour faire paître leurs bêtes. Les femmes sont devenues vieilles et on leur a donné des brebis. Elles ne s’occupent plus que de ça. »

Fatima (I) :

« Nous sommes sorties en ce jour de Ramadan. Car les jeunes veulent dormir et nous, nous n’avons pas envie de dormir. On ne peut pas dormir, même s’ils nous attachaient ».

Après la prière de l’aube, elles se sont reposées un peu avant de sortir. A présent, elles nous ont croisées sur ce chemin et cette rencontre inhabituelle a éveillé leur curiosité. Elles nous interrogent alors sur ce que nous cherchons. Nous expliquons nous intéresser aux personnes qui cultivent les parcelles alentours, à leurs activités : soins des bêtes et des végétaux.

Fatima (II) :

« Nous avons tous cela. (…) Mais actuellement, ce qu’on a, le barrage va l’emporter. Tu n’es pas au courant ? »

Samia :

« Non ».

Fatima (I) :

« Ils nous ont jeté une grosse pierre (takerkourt) ici ».

Fatima (II) :

« Ils vont saisir nos fermes et nos arbres et construire un barrage à la place. Ils vont même saisir le cimetière pour faire le barrage, là en bas… ».

Nous nous enquérons d’éventuelles démarches qu’elles auraient entreprises pour se défendre, d’autant qu’elles nous disent bénéficier de titres de propriété officiels sur les parcelles.

Fatima (I) :

« Au début nous n’avons rien fait. Ils sont venus faire leur ingénierie ici. Nous les avons laissé faire. Parce que nous ne pensions à rien. Puis un autre est venu pour prendre des photos. (Elle montre une parcelle entourée de roseaux) Celle-là ils ne vont pas la saisir. Mais de cette maison jusqu’à la rivière, ils vont tout saisir ».

Les dédommagements proposés (une certaine somme par arbre arraché) ne sont en rien adaptés ou proportionnels à la valeur des biens menacés.

Fatima (II) :

« Ils vont enlever tous ces oliviers, malgré que nous avons l’habitude de presser leurs fruits et d’en consommer l’huile ».

Dans leurs jardins poussent, nous disent-elles, des pastèques et des grenadiers, des figuiers et des citronniers jaunes et verts (limes), des carottes et des betteraves, des pommes de terre et des petits pois, des fèves et de la coriandre.

Ces produits de la terre, tout comme le bétail, jouent un rôle important à la fois en termes d’autoconsommation (humaine et animale), d’obtention d’un surplus monétaire ponctuel (vente au souk) et d’échanges intrafamiliaux ou de voisinage.

Abordant les pratiques culturales, les deux Fatima reviennent sur l’échec de la coopérative, dont elles nous donnent leur version propre, ajoutant quelques fils au nœud que, patiemment, nous tentons de défaire au fil de l’enquête.

Les gens se sont fatigués ; ils ne sont pas parvenus à se mettre d’accord ; chacun a tiré de son côté. Les filles se sont mariées ; les maris se sont opposés. Elles-mêmes se sont senties limitées par leurs formations scolaires sommaires (« on ne connaît pas l’arabe littéraire »). Les semences patiemment produites ont été gâchées, l’argent gaspillé et « les regrets se sont ajoutés aux regrets ».

Durant un instant, la conversation dévie sur les animaux qui divaguent autour de nous et viennent de temps à autre renifler nos habits ou faire mine de brouter nos cheveux. Quelques remarques ironiques et sans méchanceté fusent à l’égard de l’enquêtrice occidentale (« elles est maigre, on dirait que c’est plutôt elle qui jeune ; elle parle doucement, on doit lui faire peur à hurler comme ça »). S’ajoute alors au récit une troisième calamité, déjà évoquée par plusieurs personnes avant elles : « ilf », le sanglier.

Elles racontent : ceux qui ont les moyens ont mis du grillage. Certains se sont endettés. Les sangliers viennent quand la nuit tombe, ils ne craignent personne. Ils attaquent, empiètent sur les espaces cultivés, envahissent tout. Ils détruisent les cultures en les déracinant.

Le sanglier est décrit comme un mal qui les « torture ». Dangereux, il menace leur intégrité physique (il a attaqué un homme près de là qui est passé proche de la mort et a dû se faire hospitaliser avec de multiples blessures). Espèce endémique, son augmentation est constante. Selon Fatima (I), la femelle du sanglier met bat tous les quarante jours. Et plus tard, « quand elle accouche, ses petits femelles accouchent aussi ». Or, le service des eaux et forêt les protègeraient et aurait interdit aux habitantes et habitants d’y toucher.

La conversation dure encore longtemps. Elle tourne autour de la famille (le destin des filles qui trouvent ou non à se marier) mais aussi des chèvres. Leurs chèvres « de forêt », de race beldi, dont elles sont fières et dont la consommation régulière des noix d’argan parfume la chair, en faisant un met de fête. En partant, elles nous montrent « le puit ». Je les photographie de dos, penchées sur l’arrivée d’eau. Un homme, qui arrive juste à ce moment-là derrière moi, m’aperçoit et les sermonne alors durement.

A partir de l’entretien mené le 4 avril 2024 avec Samya Gouafka

Faire de l’exercice : rencontre avec deux éleveuses âgées à Attebane 

Par Hind Ftouhi et David Goeury

En milieu de matinée, depuis les parcelles remontent des femmes à dos d’ânes chargés d’herbes fraîchement coupées. Assises au sommet des chouaris, ces femmes âgées retournent vers leurs demeures suivant le même sentier qui longe le maigre lit de l’oued Toukhsine qui se perd progressivement dans le périmètre. L’eau de crue saisonnière est remplacée depuis de longues années par l’eau d’écoulement issu de la station d’épuration qui nourrit une végétation proliférante d’herbes, de ricins et de cannes. La densité végétale et le sol gras d’humidité contraste fortement avec les terres desséchées par l’absence dramatique de pluies.

La première femme est originaire d’Aglou. Elle est veuve et mère de quatre fils et de quatre filles. Tous ces fils travaillent : deux sont Mokhaznis à Tiznit, un autre dans l’administration pénitentiaire, et le dernier est soudeur. En revanche, ces filles ne travaillent pas : deux filles sont mariées et femmes au foyer, tandis que deux autres sont toujours célibataires et vivent avec elle.

L’année dernière, elle a décidé d’acheter une jeune génisse beldi à une famille d’Attebane qui avait décidé d’arrêter l’élevage et de vendre l’intégralité de son troupeau : « Les familles sont fatiguées et de nombreuses familles ont vendu leur bétail car il n’y a pas assez d’aliments. Il manque de pluie. »

Elle voulait une vache pour s’occuper et surtout faire de l’exercice (riadha). Avoir une vache, signifie devoir bouger tous les jours un peu. Elle déclare : « je ne peux m’occuper que d’une seule vache car je n’ai pas les moyens pour une autre vache pour sa nourriture et tout le reste. La beldi peut être nourrie avec seulement de l’herbe que tu coupes à la différence de la roumi qui nécessite beaucoup de moyens. Je ne veux donner à la vache que l’herbe que je trouve ici alors que la vache roumi a besoin de fourrage, de de la betterave et des compléments alimentaires. Je n’ai pas les moyens pour cela. »

Sa vache est encore petite pour être inséminée.  Dès que sa vache aura du lait, elle s’inscrira à la coopérative.

Elle vient d’acheter un âne depuis deux jours à 500 dhs. Elle avait un âne avant mais il avait des difficultés à marcher. « Les gens abandonnent leurs ânes quand ils n’ont plus d’argent. »

 « Dès fois, les gens se débarrassent de leurs ânes pour 50 dhs ou 5 dhs. » surenchérit sa voisine

Elle a des parcelles mais elles sont en indivision. Elle y cultive un peu de luzerne. Parfois, elle ramène un peu de cette luzerne.  « Mais un sanglier a tout labouré comme un tracteur. » Alors aujourd’hui, elle a coupé de l’herbe sur une autre parcelle qui appartient à une femme de sa connaissance.

La seconde est veuve et vit avec les enfants de son mari qu’il a eu de sa première épouse. Elle déclare en riant «  C’est moi qui l’as tué, dès que je suis venu habiter chez lui, il est mort ! ». Son mari avait trois enfants, deux fils et une fille. Un fils habite à Tiznit et vient les voir régulièrement. L’autre qui est à Casablanca vient à chaque fête de l’aïd. La fille non mariée vit avec elle à Attebane. Elle déclare toujours avec ironie : « je ne possède rien, que dieu et son prophète ». Elle engraisse six moutons pour la fête de l’aïd el Adha. Elle a ni agneaux, ni brebis. Ces moutons sont pour elle, sa belle-fille et ses beaux-fils. Elle vient de couper de l’herbe le long du lit de l’oued sur des terres qui n’appartiennent à personne. Les parcelles familiales sont sèches. Elles pointent du doigt, les parcelles non irriguées et caillouteuse qui entoure le hameau. Et puis, elle rajoute : «  Je ne peux pas m’en occuper seule !»

Ces deux femmes sont emblématiques des nombreuses femmes âgées qui gravitent autour du périmètre d’Attebane et de la zone d’écoulement de l’eau de la STEP. Elles ne sont pas des éleveuses professionnelles, elles ne sont pas issues du village mais elles peuvent venir collecter les adventices qui prolifèrent dans les parcelles inondées par l’eau de la STEP. Elles investissent dans un âne, animal indispensable à leur déplacement et au transport de l’herbe fraîchement coupée. Elles peuvent alors développer un petit élevage familial avant tout pour s’occuper et fournir des biens alimentaires de qualité à leur famille. La vache beldi fournit du Lben, du beurre et du oudi (beurre rance), les moutons seront sacrifiés lors des retrouvailles familiales le jour de la fête du sacrifice. Pour le lait, certaines n’exclut pas de rejoindre la coopérative par facilité pour écouler les excédents de lait.

Chemin qui longe le chenal d’écoulement des eaux de la station d’épuration. Les bords sont les lieux privilégiés de collecte des femmes rencontrées. Crédits : David Goeury

Formes de la subsistance : l’élevage comme compagnonnage. Le cas d’une éleveuse laitière

Par Lucia Bordone

Ce billet restitue notre rencontre avec Rkia. C’est en tant qu’elle est éleveuse (une vache) et membre de la coopérative laitière COPAG que nous l’identifions et nous dirigeons vers elle dans le cadre de notre enquête. Son parcours et son expérience apportent un éclairage supplémentaire aux réflexions entamées par l’équipe dès 2016 au sujet des femmes entrepreneurs dans le domaine de l’élevage. C’est cette fois à partir de la problématique du transfert de technologie que cet entretien est abordé. De ce point de vue, le récit de Rkia donne à voir une greffe partielle, à la fois sur le plan technique (introduction d’une espèce animale hybride) et sur un plan anthropologique englobant (rapport à l’animal ; arts de faire ; conception de l’activité économique). Marquant un premier contact avec l’éleveuse, l’entretien, de type exploratoire, ouvre vers une analyse portant sur au moins trois enjeux du transfert technologique : les conditions d’adoption ou de résistance au modèle économique entrepreneurial ; la reconfiguration des vecteurs d’attachement à l’animal ; la transformation, pour les nouvelles générations, du rapport aux activités agricoles.

Se tenir compagnie

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Cultiver et cuisiner : passion personnelle, bonheurs familiaux. La parcelle agroécologique d’Aïcha

Par David Goeury, Irène Carpentier, Lucia Bordone et Khadija Zahi

Aicha nous guette sur le seuil de sa parcelle. Elle sait que nous allons remonter et passer à proximité d’elle. Elle nous attend. Elle a vu notre déception de ne pas rencontrer son voisin Driss retenu par des démarches administratives à Tiznit. Notre petit groupe remonte lentement le chemin et la salue poliment. Immédiatement, la conversation s’enclenche, elle nous invite à visiter son jardin dont elle est si fière.

Elle réside entre le village et la ville de Tiznit où vivent ses enfants et ses petits enfants. Son fils l’amène plusieurs fois par semaine dans la maison familiale pour qu’elle s’adonne à sa passion, le jardin. Pendant longtemps, elle n’a pas eu de jardin, elle avait appris quelques rudiments auprès de son père durant son enfance, mais une fois mariée et installée dans une vie urbaine, elle a délaissé cette activité. En 2017, elle avait alors seulement un petit jardin proche de la maison familiale dans le village où sont plantés des arbres fruitiers (citronniers, grenadiers, pommiers et oliviers) et quelques légumes qui sont désormais cultivés dans la nouvelle parcelle. Cependant, elle s’en occupait très peu. Elle a donc saisi l’opportunité de la formation en agroécologie organisée par l’association pour se lancer dans le jardinage, même si elle ne pouvait pas être membre de la coopérative féminine du fait de sa résidence à Tiznit.

Parcelle et enquête. Crédits :David Goeury

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Poulets et pigeons : élevages domestiques et intrus sous protection divine

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Fatima élève des poulets. Cette pratique complémentaire des pratiques d’engraissement des bovins et des ovins s’est fortement développée à Tiznit où de plus en plus de ménages sont à la recherche de poulets fermiers (beldis), surtout pendant la Nuit du Destin. Fatima est particulièrement fière d’y participer et souligne que c’est la grande nouveauté des dernières années.

Cependant, Fatima doit faire face à une situation inattendue : l’afflux de pigeons. Ces derniers ont été invités à s’installer dans des ruches en osier fixées sous le toit de l’étable. Cependant, ils sont venus s’installer en masse dans cette étable dédiée à l’engraissement et entrent désormais en compétition avec ses poulets en s’accaparant leur nourriture. Fatima, loin de rentrer en confrontation avec ces pigeons, déploie finalement une nouvelle stratégie d’élevage de ses poulets. Elle nous explique alors comment elle compose avec cet afflux de pigeons avides de grains pour organiser la cohabitation entre les êtres vivants.

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Développer un élevage laitier en famille à Doutarga  : un travail exigeant et collectif

Par Mohamed Mouskite, David Goeury, Khadija Zahi, Amandine Vaccaielli et Lucia Bordone

Fatima est une éleveuse que nous connaissons depuis plus de 7 années déjà. En 2016, elle était avec sa voisine Fadma l’une des deux seules femmes enregistrées en son nom personnel au sein de la coopérative laitière qui collectait le lait depuis un petit dépôt installé au sud de la ville de Tiznit dans un espace mis à disposition par la direction provinciale de l’agriculture à destination de la COPAG. Lorsque nous revenons à Doutarga pour enquêter les femmes inscrites comme membre de la coopérative de Bounamane qui a pris le relais désormais, c’est immédiatement vers elle que les autorités nous réorientent. Elle est sur sa parcelle mais n’hésite pas une seconde à interrompre la cueillette de la luzerne qu’elle laisse à sa fille pour nous rejoindre avec un enthousiasme non feint. Elle se souvient de nous et surtout elle veut nous montrer les nouveautés. Elle nous informe que  Fadma a délaissé l’élevage bovin, après l’émigration de son fils. Devant son étable, nous retrouvons une de ses filles entrain de décharger la récolte quotidienne de luzerne. Elle esquive la conversation, en disant simplement qu’elle aide sa mère pour lui laissé toute la place. Lorsque nous entrons dans l’étable dédiée à l’engraissement, elle s’exclame : « photographiez les poulets. C’est nouveau cela ». Commence alors un très long entretien durant lequel Fatima va présenter les transformations de son exploitation.

Alors que le Maroc connaît une sécheresse particulièrement sévère depuis 6 années et un recul de la production laitière qui a obligé le ministère à multiplier les aides à la reconstitution des cheptels en 2023, Fatima a fortement développé son cheptel disposant désormais de plusieurs vaches laitières de race holstein et en engraissant de nombreux veaux. Son cheptel a été multiplié par plus de trois. A cela, elle a ajouté une activité d’élevage de poulets. Cette dynamique entrepreneuriale l’amène à privilégier un nouveau registre de langage, celui du travail bien fait.

Ici, nous détaillerons avant tout son activité d’éleveuse de vaches laitières pour interroger son rapport au travail, l’organisation familiale que cela suppose, la relation à la performance productive des animaux et enfin le défi d’intégrer une structure de coopérative laitière.

Récolte de luzerne journalière. Crédits : David Goeury

Travail consciencieux et pénibilité : l’éthique au travail

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Derrière l’échec de l’entreprise collective, assurer une nourriture de qualité à sa famille. Le cas d’une petite agricultrice

Par David Goeury et Amandine Vaccaielli

Fatima est emblématique de ces femmes cultivatrices. Dans un contexte de profonde transformation des activités villageoises, elle est très intéressée par les initiatives collectives notamment pour faire quelque chose, apprendre et éventuellement disposer de ressources monétaires mêmes minimes. Cependant, pour développer son activité, elle doit être intégrée à une dynamique collective, soit une coopérative, soit une petite entreprise familiale. En effet, la fin de la coopérative et le refus de ses fils de s’impliquer dans les activités agricoles ont mis fin à la commercialisation de ses produits. Malgré ces deux coups du sort, elle maintient son activité productive qui lui permet de fournir à sa famille une alimentation de qualité à moindre coût.

La localité de Taghzout a bénéficié d’une initiative associant formation à l’agroécologie et création d’une coopérative de femmes semencières portée par les associations Tamounte et Migration et Développement, avec le  financement par l’Agence Française pour le Développement(AFD). La coopérative est aujourd’hui dissoute. Une série d’entretien menée avec des femmes de Taghzout qui continuent à cultiver leurs parcelles permet de comprendre les effets complexes d’un tel projet.

Fatima est mariée à un maçon et mère de quatre enfants, trois garçons et une fille. Le plus petit a 9 ans est en 4e année primaire. Ses autres enfants sont plus âgés et ont arrêté leurs études après le lycée pour ses deux autres garçons tandis que sa fille a obtenu une licence. Sa fille et son garçon aîné travaillent dans la pâtisserie de leur oncle à Sidi Bibi. Fatima cultive une parcelle de la famille de son mari qui est irriguée grâce à un puits collectif.

Elle décrit son activité comme un passe-temps : « Nous n’avons rien à faire et donc on s’occupe de cela. » Cependant, elle précise « Grâce à cela, on se nourrit tout l’hiver. En revanche l’été, tout devient sec et on achète les légumes au souk. »

Elle a trois chèvres, une brebis et des poulets. Elle ajoute :« A l’époque quand il y avait de la pluie, on avait plus de bétail et une vache mais par le manque de pluie et de luzerne, on a vendu la vache. »

Écouter Fatima permet de saisir trois enjeux de l’activité agricole féminine : entreprendre avec ses voisines, entreprendre avec sa famille, nourrir les siens.

Parcelle de Fatima à Taghzout. Crédits : David Goeury

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Une éleveuse dans une famille d’agriculteurs à Attebane

Par Mansour Diop et David Goeury

Une femme âgée coupe chaque matin des herbes sur des parcelles inondées par le trop plein des eaux usées. Née dans une famille d’agriculteurs, elle est mariée à un agriculteur qui avait des enfants d’un premier mariage. Depuis plus de soixante ans, elle pratique l’agriculture dans le périmètre irrigué.

« J’habite à Attebane depuis toujours. Je n’ai pas d’enfants, ce sont les enfants de mon mari. L’un d’eux travaille à Rabat. Quant aux filles, elles sont toutes mariées.

Ces bovins appartiennent à mon frère qui les fait toujours paître dans l’exploitation agricole de mon mari, et quant à lui il s’occupe actuellement de la parcelle d’un ami à côté de nous.

Avant, on cultivait de l’orge, sur des terres Bour et on avait ses cultures maraîchères comme les carottes. Nous avons utilisé le magroud (remontée de l’eau via une outre par traction animale) durant de longues années, puis par la suite nous avons équipé le puits avec une motopompe.

Mais maintenant, à cause de l’eau de la STEP, nous ne cultivons que de la luzerne pour nourrir le bétail. L’eau de la STEP traverse nos parcelles via des canaux, car nos parcelles sont toutes proches du canal d’écoulement. Les eaux de la STEP sont bonnes pour les cultures fourragères comme la luzerne.

Je n’ai qu’une vache. Je la nourris en lui donnant un peu de luzerne séchée avec un peu de luzerne verte. Ma vache produit 16 litres de lait tous les matins. Nous sommes membre de la coopérative laitière de Bounamane. La collecte de lait a lieu deux fois par jour, le matin et le soir mais je ne leur donne pas de lait l’après-midi vu que je n’ai qu’une seule vache, alors que la coopérative exige qu’on leur donne une grande quantité de lait.

Ils nous versent une somme d’argent tous les 15 jours mais ce n’est pas suffisant pour vivre. De plus, ils refusent de nous donner notre matricule pour que nous puissions bénéficier des subventions qu’ils accordent aux éleveurs (fourrage, indemnités…etc), car ils prétendent que la quantité de lait que nous leur donnons est très faible et qu’il faut la doubler pour en bénéficier ».

Nous engraissons un mouton chaque année. Nous l’achetons avant la période de l’Aïd plusieurs mois à l’avance. Pour cette année, nous l’avons déjà acheté alors que l’Aïd est dans 4 mois.

J’ai aussi un élevage de volailles.  Il m’est nécessaire d’avoir des poules, car elles mangent mes restes et mon pain sec, et même mes voisins me donnent leurs déchets d’épluchures de légumes. De plus, ces poules pondent des œufs. »

Comme de nombreuses femmes âgées, elle maintient une agriculture de subsistance autour d’un petit élevage dont elle à la charge sans pour autant être considérée comme une vraie agricultrice malgré 60 années d’activité agricole.

Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Prologue : Quand l’oasis brûle !

Par Marc Breviglieri, Irène Carpentier, David Goeury et Mohamed Mouskite

Un serpent surgit dans l’oasis et effraie une femme. Surprise elle hurle, puis le tue promptement et décide de brûler le corps de l’animal. Les voisines alertées par les cris voient la femme embraser les palmes pour faire disparaître la dépouille. La journée est particulièrement chaude, le vent est imprévisible. Soudainement, il tourbillonne et propulse les flammes dans les palmes sèches des palmiers depuis trop longtemps non élagués, l’oasis s’enflamme. Elle brûle plusieurs heures. Les pompiers et les militaires sont alertés et viennent au secours des villageois qui doivent défendre les demeures qui longent l’oasis. Une fois le feu éteint, se pose la question de la responsabilité, le geste était involontaire. Les habitants renoncent à porter plainte contre une voisine.
L’incendie est un puissant révélateur des transformations oasiennes. Associé au changement climatique et aux records de chaleur, il est aussi le produit d’un abandon de certaines pratiques culturales.

Tadakoust. Palmiers incendiés. Crédits: David Goeury

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Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Acte 1 : Des subsistances alimentaires à l’assurance : du bon usage de l’eau par les femmes

Par Marc Breviglieri, Irène Carpentier, David Goeury et Mohamed Mouskite

L’oasis de Tadakoust se déploie depuis une séguia qui longe le village sur plus de 1200 mètres. Elle s’étire jusqu’au bord de l’oued sur une largeur de 180 mètres. Elle s’organise alors en parcelles longiligne qui s’étirent du nord (la séguia) vers le sud jusqu’au lit de l’oued. Les pratiques culturales relèvent d’une économie de la subsistance peu monétarisée, en dehors des palmiers et des caroubiers. Légumes et fruits sont cultivés pour la consommation quotidienne, ils sont séchés pour être conservés ou pour être donnés aux nombreux membres de la communauté villageoise, vivant désormais dans les grandes villes marocaines (Agadir, Casablanca, Rabat) mais aussi en France. L’oasis est présentée comme un lieu de subsistance permettant une relative autonomie alimentaire des familles qui y résident.

Désormais, dans de nombreuses petites oasis du Jbel bani ce sont généralement des agriculteurs qui s’occupent des parcelles des autres propriétaires et non des ouvriers agricoles. La grande question est celle de la place des femmes dans la production agricole et dans les réorientations des pratiques culturales actuelles.

A Tadakoust, plusieurs femmes irriguent elles-mêmes leurs parcelles et montent dans les palmiers, tâches réputées masculines dans de nombreuses oasis. Les femmes investissent de plus en plus l’oasis. Cette implication quotidienne est aussi associée à une féminisation des noms et des pratiques. Si des généalogies masculines d’agriculteurs persistent, elles sont de plus en plus minoritaires. Dans de nombreux cas, le chef d’exploitation au quotidien est une femme. Certains hommes revenus pour exploiter les terres familiales déclarent être revenus suite au décès de leur père mais aussi de leur mère. Les femmes décident au quotidien des cultures au sol. Si certaines sont seules du fait de l’absence des maris ou des fils, c’est aussi le cas de celles  dont les époux ou les fils sont présents. L’activité agricole est de plus en plus affirmée comme une activité féminine. L’implication des femmes dans les activités agricoles au sein de la palmeraie sur la terre commence souvent à la suite du départ du mari ou suite au retrait d’une belle-mère trop fatiguée pour exploiter les terres familiales.

Cependant, cette situation est à nuancer, la responsabilité des tours d’eau reste sous l’autorité d’un homme qui cumule le contrôle des tours d’irrigation et le bon fonctionnement de la distribution de l’eau potable. Les hommes gardent donc le contrôle sur la propriété de la terre qu’ils héritent et sur la propriété des tours d’eau. Les femmes finalement n’auraient que des droits d’usage.

Il s’agira ici de réfléchir aux modalités de cette dynamique d’appropriation progressive des ressources de la palmeraie par les femmes.

Sur la parcelle, tante avec son neveu. Crédits: David Goeury

Des femmes collectivement mobilisées pour la survie de l’oasis suite à la désertion des hommes

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