Archives par mot-clé : Entrepreneuriat

Deux jeunes agriculteurs au service de l’irrigation collective

Par David Goeury, Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite et Mansour Diop

La mise en service de la distribution de l’eau épurée par le réseau de bornes devait incomber à un technicien financé dans le cadre d’un partenariat avec la commune de Tiznit avant que le président de la commune ne renonce à soutenir l’association. Par conséquent, la gestion de la station de filtration et la distribution est restée particulièrement hiératique incombant tantôt au gardien de la station, tantôt à des agriculteurs membres de l’association. L’association se saisit alors du dispositif Awrach lancé en 2022. Ce dispositif visait à l’inclusion de la main d’œuvre par la participation à des chantiers pour faire face au taux de chômage élevé après la pandémie COVID19. Il est supervisé par la province. Les personnes recrutées sont alors directement rémunérées par l’Etat tout en étant intégrées à une entreprise ou une association. L’association Ibharen mobilise ainsi deux jeunes agriculteurs pour la mise en service du réseau d’irrigation, son entretien et la distribution de l’eau : Brahim et Mohamed. Les deux travaillent de concert, même si Brahim est chargé de Doutarga et Mohamed d’Attebane.Ces deux jeunes ont des profils similaires. Ils ont arrêté leurs études durant le secondaire qualifiant vers l’âge de17 ans. Ils viennent d’une famille d’agriculteurs disposant de parcelles familiales.

Brahim a toujours aimé l’agriculture et après quelques petits travaux (bricolage) à Tiznit, il a décidé de travailler avec son frère sur la terre familiale. Cette parcelle clôturée a été achetée par leur père désormais décédé. Le terrain dispose d’un puits mais son débit est très faible. L’activité est supervisée et contrôlée par sa mère qui réside sur place. Elle s’occupe de toutes les questions financières et domestiques. Son frère s’occupe du bétail où il a acquis une grande expertise tandis que Brahim est chargé de la culture de la luzerne, de l’irrigation et de la vente des produits agricoles. Ils ont élaboré un modèle cultural associant élevage laitier et culture de la luzerne. Avec la mise en place de réutilisation des eaux usées, Brahim a pu mettre en culture deux nouvelles parcelles. Chaque année, ils agrandissent leur troupeau. Ils espèrent atteindre un troupeau de dix vaches pour dégager un revenu suffisant.

Mohamed est né en 1995, il a arrêté ses études en 2012 à 17 ans. Fils unique de la famille, il a dû accompagner son père qui est tombé gravement malade d’un cancer et devant se faire soigner entre Agadir et Casablanca. Il avait l’habitude d’aider ses parents et a donc pris la relève de son père en 2012. Il cumule travail de la terre et multiples activités comme la mécanique, l’électricité, « selon les besoins, je m’efforce de tout faire ». Curieux, il n’hésite pas à suivre des vidéos sur Internet pour se lancer. Il est ainsi connu pour intervenir en urgence lorsque les vaches subissent une météorisation de la panse. Il travaille sur la parcelle familiale en indivision en cultivant la surface revenant à son père, ses oncles ayant délaissé l’activité agricole. Il cultive alternativement la parcelle en laissant reposer la terre. Il vient de mettre en culture en juin 2022 arrêtée depuis 2020. Mohamed travaillait d’abord les produits classiques de la petite agriculture urbaine de Tiznit à partir de l’eau d’un puits : de l’huile, de la coriandre, du persil, et un peu de menthe. Puis avec la distribution de l’eau depuis la station d’épuration, il a décidé de cultiver principalement de la luzerne pour la vente aux éleveurs. Il a ainsi réduit son temps de travail sur les parcelles pour pouvoir se consacrer à d’autres activités et notamment sa vie de famille, tout particulièrement sa fille de quatre ans. Il profite de la production de luzerne pour engraisser des moutons pour les revendre à l’occasion de l’Aïd el Adha.

A partir de juin 2022, le système se met en place. Les deux jeunes sont dans une dynamique collective. L’augmentation du nombre d’usagers de l’eau permet alors à tout le monde de gagner un peu. La remise en état des parcelles nécessite un travail collectif avec l’usage du tracteur pour les labours, le recrutement d’ouvriers pour façonner les casiers et charger les balles de luzerne, et d’ouvrières pour la récolte. Mohamed explique : « Tu peux soit tout faire toi-même, comme notre ami Hassan, soit payer plusieurs personnes un peu, de façon que chacun gagne un peu. »

En 2023, le dispositif Awrach s’arrête et les deux jeunes continuent de travailler pour l’association avec le soutien de la commune. Ils sont désormais considérés davantage comme des prestataires du service des espaces verts de la commune et donc reçoivent une indemnité en liquide. Parallèlement, ils doivent faire face aux aléas techniques des pannes mais aussi des irrégularités de débit. Ils apprennent à entretenir le matériel et n’hésitent pas à intervenir pour accélérer la réparation des pompes. Durant l’été 2024, lors des restrictions sur la consommation d’eau potable par les autorités avec la fermeture des lavages automobiles et des hammams, ils doivent faire face à une forte réduction du débit alors que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à réclamer de l’eau Les deux pompes ne peuvent fournir de l’eau que pendant 8 à 9 heures par jour (de 9h00 à 18h00), alors que certaines parcelles nécessitent plusieurs dizaines d’heures d’irrigation. Ils doivent donc annoncer que les nouvelles parcelles de luzerne ne pourront pas être mises en culture, car elles nécessitent beaucoup d’eau, et les agriculteurs doivent donc reporter leur investissement à l’hiver. Ils sont aussi souvent accusés d’être responsable des défaillances sur le réseau surtout pour le périmètre de Doutarga où ne nombreux agriculteurs sont en conflit le long de la branche ouest. Des agriculteurs prennent souvent l’initiative d’ouvrir leur borne sans concertation avec l’association amenant à une chute de débit pour la distribution. Mohamed et Brahim parlent de 4 ou 5 personnes qui refusent toute organisation collective et qui créent un climat de tension à Doutarga. En revanche, à Attebane, les personnes travaillent en bonne intelligence. Mohamed et Brahim jouent un rôle important dans la socialisation des jeunes exploitants agricoles et participent régulièrement à des tâches collectives désignées par le terme de Tiwizi. La rareté de la main d’œuvre compétente encourage les jeunes à s’entraider. De même, ils interviennent dans la prévention et la gestion des conflits.

Avec la fin de l’autorisation de réutilisation en juin 2025, l’association arrête l’irrigation par les bornes et les deux jeunes se retrouvent alors dans l’expectative comme tous les autres agriculteurs. Ils attendent qu’une solution soit trouvée.

Régénérer les champs de cactus opuntia après les ravages de la cochenille à partir de variétés locales : les cactus de Taghzout

Par Hind Ftouhi, David Goeury et Mohamed Mouskite

Les cactus opuntia, plantes mexicaines importé en 1770, se sont largement répandus au Maroc couvrant plus de 50 000 ha en 1998. L’engouement pour ces différents produits (figues) et sous-produits (huile, fourrage, miel) a amené à une extension rapide au début du XXIe siècle pour atteindre 120 000 ha en 2017. Cependant, cette culture s’est effondrée ont brutalement disparu à la suite d’une invasion de cochenille d’abord observée dans la région de Marrakech-Safi puis dans celle de Souss-Massa et de Guelmim-Oued Noun. Un premier foyer d’invasion est observé dans la province de Sidi Ifni en aout 2018 et malgré les tentatives d’éradication, la cochenille sauvage se répand les années suivantes amenant à la destruction de près de 99% des cactus. Des dizaines de milliers d’hectares ont été ravagés laissant un paysage dévasté de cactus desséchés. Devant l’ampleur des dégâts à partir de 2022, les agriculteurs généralisent les politiques de destruction des cactus attaqués en les déracinant et en les brûlants. Le ministère de l’Agriculture multiplie les formations de lutte contre les cochenilles tandis que l’Institut national de recherche agronomique (INRA) du Maroc mène un travail de sélection et de duplication des variétés naturellement résistante à la cochenille. Depuis 2023, des agriculteurs plantent à nouveau des cactus progressivement.

A Taghzout, Hassan a suivi une formation à la direction provinciale du ministère de l’Agriculture sur les gestes de lutte contre la cochenille et notamment les gestes de nettoyage des raquettes de cactus. A la fois mécanicien carrossier dans le garage de son oncle à Guelmim et entrepreneur agricole en agroécologie avec son cousin, il revient chaque semaine au village pour suivre les parcelles familiales qui sont sous la surveillance de sa mère.

Parcourant le village qui est entouré de cactus opuntia, il a prélevé des raquettes de cactus qui n’étaient pas attaqués par la cochenille. Il les a mises en pots séparés pour les protéger, les déplacer, les bouturer. Une fois assuré que ces plants de cactus étaient épargnés par la cochenille, il les a replantés dans sa parcelle et irrigués par goutte à goutte. Les plants les plus avancés ont désormais deux ans et donnent des fruits de belle taille qui arriveront à maturité dans quelques semaines.

Du fait des multiples contraintes, sa pluriactivité professionnelle, la rareté de l’eau et la dégradation de la fertilité des sols, Hassan privilégie désormais la culture de cactus qui occupaient avant les périphéries des parcelles comme haie vive et qu’il plante au centre de sa parcelle comme culture principale.  L’irrigation des cactus se fait par un système de goutte à goutte pour assurer leur croissance rapide mais aussi pour faciliter la tâche à sa mère qui veille sur les cultures pendant son absence.

 

Son objectif est de déployer ces nouveaux plants de cactus sur deux hectares de terres qui appartiennent à sa famille sur les hauteurs qui surplombent le village. Il refuse d’implanter les variétés nouvelles du ministère de l’Agriculture malgré la forte communication faite autour de plants à hauts rendements particulièrement prometteurs pour privilégier le principe de la sélection d’une variété locale de « Taghzout ».

Il s’est interrogé sur l’opportunité de commercialiser des plants de cactus via la société de service agroécologique qu’il a créé avec son cousin, mais le cadre particulièrement réglementé et surtout l’existence d’entreprises certifiées par le ministère exerçant de fait un monopole sur les nouveaux plants l’ont dissuadé. Il n’aurait pu jouer qu’un rôle de revendeur des variétés certifiées tout en étant obligé de fournir un important travail administratif notamment en ce qui concerne la fiscalité différente entre les entreprises agricoles et les entreprises de service à l’agriculture. Il désire se limiter à  un investissement individuel comme exploitant agricole  indépendant sans être lié ni à une association, ni à une coopérative, ni à une société de service.

Replanter des cactus est aussi une activité compatible avec une pluriactivité professionnelle que cela soit au Maroc ou à l’étranger, Hassan a candidaté aux contrats ANAPEC pour travailler comme ouvrier agricole en France. Son dossier n’a pas été retenu en 2025 mais il souhaite retenter sa chance en 2026.Dans le village, désormais plusieurs propriétaires ont décidé de replanter des cactus d’abord en périphérie de leur parcelle comme cela se faisait avant l’invasion de cochenille. C’est le cas de Hmad, un homme de 66 ans, que nous rencontrons à la fontaine collective où il remplit des bidons pour irriguer des plants de cactus.

Nouvelle parcelle récemment plantée de cactus résistants à la cochenille. Crédits : David Goeury

Après avoir travaillé pendant plusieurs années dans le bâtiment, Hmad a cessé son activité professionnelle et s’occupe désormais de sa petite parcelle, où il cultive quelques arbres fruitiers, des grenadiers, des oliviers,.., principalement destinés à la consommation familiale. Cette année, Hmad a décidé de replanter quelques pieds de cactus « dial lbled » (du pays) comme Hassan, en repérant des plants non infectés par la cochenille. Pour l’instant, ces plants semblent bien pousser, mais il devra encore attendre deux ans avant de pouvoir récolter les fruits.

À Taghzout, les cactus plantés permettront de reconstituer les haies vives et, éventuellement, de produire des fruits. Hassan apparaît alors comme un pionnier avec son projet de plantation en plein champ, suivi par d’autres tentatives, plus timides mais contribuant malgré tout à la régénération d’une plante devenue emblématique de l’Ouest marocain, le cactus opuntia.

 

Plantation de cactus résistants à la cochenille en bordure de parcelle en haie vive en remplacement des cactus desséchés par la cochenille visible en arrière plan. Crédits : David Goeury

Ressorts de la persévérance et du découragement dans la mise en œuvre de la transition agroécologique au sud du Maroc/ Reasons for perseverance and discouragement in the implementation of the agroecological transition in southern Morocco

Par Lucia BORDONE

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Driss a fait tous les métiers. Issu d’une famille d’agriculteurs, il interrompt rapidement ses études pour travailler, d’abord comme tailleur, puis menuisier, pêcheur et enfin barman. En 2018, il débute une formation en agroécologie qui marque le début de son retour à la terre. Étranger au petit village (douar) de Taghzout où il réalise sa formation et obtient bientôt un droit d’usage sur une petite parcelle, il est le seul membre de la coopérative agricole locale à avoir, jusqu’à ce jour, persévéré dans le développement d’une activité productive agroécologique. À partir de cette figure, dont la trajectoire et le tempérament traduisent une forme d’exceptionnalité, notre contribution s’attachera à problématiser deux principaux enjeux.

Le premier est relatif au rôle de facilitateur joué par Driss du fait de savoir-faire – techniques ou non – lui permettant de porter un projet agroécologique en se positionnant à la jointure de plusieurs mondes. Perpétuant certaines techniques agricoles acquises par transmission familiale, il les enrichit d’apports issus d’une formation qui reflète la circulation de bonnes pratiques internationales. Cultivant sur sa parcelle une grande diversité de végétaux – cultures associées et intercalaires ; rotations – il multiplie également les activités connexes, de formation professionnelle, de sensibilisation, mais également d’entraide locale (coups de main ; réparations diverses ; trocs, etc.). Surtout, ses compétences se traduisent par une capacité à articuler, en fonction de ses

interlocuteur.ice.s, des catégories mobilisant différents imaginaires qui renvoient à la qualité alimentaire des produits qu’il cultive. Attirant une clientèle – restreinte – d’expatriés occidentaux français ou belges sensibles au qualificatif « agroécologique », c’est plutôt en référence à l’appellation « beldi » (qui renvoie à une conception spécifiquement marocaine du « produit de terroir ») qu’il valorise sa production auprès des acheteurs marocains. Le « bio » lui demeure par contre inaccessible (cahier des charges trop exigeant ; coût financier de la labellisation trop important). L’analyse approfondie d’un matériau ethnographique récolté à Taghzout entre septembre 2023 et février 2024 nous amènera, dans un premier temps, à nous demander en quoi l’expérience de Driss manifeste une convergence singulière et rare entre des référentiels potentiellement contradictoires (qu’ils proviennent des héritages du monde rural berbère, des schémas pratiques conformes aux principes de l’agroécologie ou des injonctions à l’entreprenariat agricole issues du libéralisme économique).

Dans un deuxième temps, nous nous interrogerons sur les fragilités qui pèsent sur sa démarche et, plus largement, sur les alternatives agricoles intégrant des exigences éco-sociales dans la région qui nous intéresse (Souss-Massa, sud du Maroc). La « plasticité » de Driss, sa capacité à glisser d’une activité et d’un registre à l’autre est aussi et surtout une réponse à de multiples risques : difficultés de commercialisation, pressions climatiques, faiblesses infrastructurelles, tensions politiques locales. La prégnance de ces risques tend à le maintenir dans un équilibre instable entre un mouvement d’ancrage et d’attachement à la terre (Tamazghra) et un état d’alerte exigeant un détachement intentionnel (être prêt à tout quitter ; se rendre capable de recommencer autrement et ailleurs). Partant d’une réflexion sur sa « réussite » précaire, notre enquête nous amènera à mettre au jour les épreuves et désajustements ayant conduit à l’abandon du projet agroécologique collectif dans lequel Driss s’insérait au départ. Nous tenterons alors de penser, dans ce contexte territorial spécifique, les conditions de possibilité d’une agroécologie renouant avec sa vocation de science de la mobilisation collective en faveur de la durabilité.

Les femmes, actrices clés dans le maintien des oasis au Maroc / Women, key players in maintaining Morocco’s oases

Par Lisa BOSSENBROEK 

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Dans les oasis du Maghreb, le rôle des femmes reste souvent invisible, bien que leurs activités contribuent de manière significative à l’économie et à la société. Cela s’explique, en partie, par l’invisibilité de leur travail, souvent peu reconnu ou valorisé, tant dans les politiques publiques que dans les recherches académiques. Pourtant, des études récentes menées au Maroc, en Algérie et en Tunisie mettent en lumière leur contribution essentielle aux dynamiques qui façonnent ces espaces. À partir d’un travail ethnographique réalisé sur plusieurs années, nous analysons le rôle des femmes dans le maintien de l’agriculture oasienne, dans un contexte marqué par des changements de différentes natures tels que la rareté de l’eau, les migrations ou encore l’urbanisation. En étudiant trois contextes spécifiques : les éleveuses de vaches laitières dans les oasis de Tiznit, les agricultrices et les femmes entrepreneures dans les vallées du Drâa et du Todgha, nous montrons que ces femmes jouent un rôle central dans les activités agricoles et d’élevage, indispensables à la viabilité des exploitations. Nos résultats montrent aussi que les femmes oasiennes s’investissent dans des projets individuels et collectifs pour valoriser les produits locaux, générer des revenus pour leurs familles et mettre en avant leurs savoirs. Ces initiatives participent non seulement à rendre visible leur travail, mais aussi à garantir la continuité et l’évolution des espaces oasiens. Par leur dynamisme, ces femmes favorisent l’émergence de nouveaux services liés au secteur agricole, démontrant ainsi leur rôle pivot dans le maintien des espaces oasiens.

Meriem : un destin féminin agriurbain

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek, David Goeury

Meriem est une femme qui a décidé de vivre sur une parcelle agricole de Doutarga. Femme de caractère, elle se définit comme une agricultrice avant tout et défend son autonomie en insistant sur le fait qu’elle a son fort caractère et qu’elle avance droit « agharas agharas ».

Son histoire est intimement liée aux transformations du travail agricole autour de Tiznit.

« Nous vivions à Tiznit dans le quartier Idalha près du palmier qui se trouve en face du Jamaa El kebir. Mon père était agriculteur et nous possédions une ferme à Massa, une autre à Ouijjane et une autre sur la route de Guelmim qu’ils l’ont maintenant transformé en lots de terrains pour un lotissement. Aujourd’hui, nous n’avons plus rien de tout cela »

Nous travaillons tous dans l’agriculture à l’époque de mon père. C’était en quelque sorte, comme si on disait : « Si tu veux manger, alors tu dois travailler ».

« Nous nous réveillions à 6h du matin contre notre gré, je mettais des bottes et prenais la houe. Je nettoyais l’étable du bétail, puis je faisais sortir les animaux dans une autre étable pour laver celle qu’ils occupaient, afin qu’elle sèche pour le lendemain. De plus, nous participions à la récolte de la menthe pendant sa saison, ainsi qu’à celle des olives. Mon père faisait venir des ouvriers de Houara, car nous avions un grand puits dans la ferme et de nombreux oliviers. D’ailleurs, il nous fallait deux mois pour récolter toutes les olives. Et nous récoltions également le millet (lbachna en Darija), les décortiquions et les étalions sur le toit pour les remplir ensuite dans des sacs. Ainsi, j’ai vécu « Tamara » (le labeur, le travail pénible). Si vous regardez mes mains, elles ne ressemblent en rien à celles d’une femme.

Ni les garçons ni les filles n’ont été scolarisés. Seule ma petite sœur a été envoyé à l’école par mon père, alors que mon oncle a envoyé tous ces fils à l’école. Nous n’avons pas étudié, car nous travaillons constamment dans l’agriculture. Nous allions tous les lundis à Massa, car le mardi était le jour du souk hebdomadaire, et nous récoltions les navets et les carottes, puis nous allions les laver dans le bassin pour qu’ils soient prêts à être chargés dans une Peugeot à 4h du matin et les vendre au souk. Puis nous allions dans notre domaine situé sur la route de Guelmim le mardi pour la récolte, que nous envoyions ensuite au souk le mercredi afin qu’elle soit vendue le jeudi. Nous nous rendions tous les vendredis à Ouijjane, le samedi étant le jour du souk hebdomadaire. Enfin à Tiznit, mon père cultivait des pastèques et des pommes de terre.

Lorsque mon père nous donnait une pièce de 50 centimes, c’était pour nous comme un trésor inestimable, la récompense de nos efforts. Dans chaque domaine il y avait une maison, de la nourriture, de la farine et tout le nécessaire. Nous y travaillions et y dormions, puisque le lendemain ils allaient au souk et moi je restais. Nous avions également des vaches partout où nous allions, car mon père collaborait avec des associations hollandaises qui lui avaient donné des vaches noires et rouges, et ils lui envoyaient aussi des tonnes de son, de betterave sucrière…etc. En même temps, mon père apportait le lait à direction provinciale l’Agriculture, où était organisée la collecte du lait. On nous donnait un chèque que j’allais encaisser à Ait Melloul à l’époque. Mais aujourd’hui, plus personne ne veut pratiquer l’agriculture, même les femmes.

Je me suis mariée à l’âge de 12 ans.  Mon mari habitait avec nous, car mon père nous avait offert un maison à côté d’eux.  J’ai donné naissance à trois filles et deux garçons. Puis, une de mes filles est décédée me laissant avec deux filles et deux garçons. Lorsque je suis allée faire ma carte nationale, on m’a dit qu’il me restait encore une année avant d’atteindre l’âge légal pour en bénéficier. J’avais donc déjà cinq enfants à l’âge de 17 ans. »

Son père est mort en 1991. Elle a hérité d’une demie part disposant ainsi de terrains et surtout d’argent. Devant l’afflux d’argent, son mari souhaitait prendre le contrôle de ses affaires. Mais, elle a refusé et a préféré se séparer de lui en 1992 pour gérer personnellement son héritage. Avec l’argent, elle a continué à pratiquer une activité agricole avisée tout autant par goût que par nécessité.

« Mes frères ont vendu les vaches et tout le reste, puis ils ont abandonné toute activité agricole. C’est pourquoi j’ai commencé à élever du bétail sur la terrasse de ma maison à ce moment-là, même s’il était difficile pour les vaches et les veaux de descendre l’escalier, c’est un défi que l’on surmontait pour vendre notre bétail : une fois qu’on s’habitue à quelque chose, il est difficile d’y renoncer. Pour ma part, je vis sans compter sur l’héritage, sans attendre que mon frère ou ma sœur me donnent quoi que ce soit. Je travaille. Mais les gens croient que nous sommes une famille riche. En réalité, non : si tu ne travailles pas, tu ne manges pas. Vous savez pourquoi ? Mon père nous avait laissé de l’argent, mais où est-il maintenant ? Mes frères ont dépensé leur argent dans les voitures, les pantalons en jean, les vestes en cuir, les sorties à Agadir, à Taghazout…etc. Et en deux ans, ils ont tout perdu, alors qu’ils n’ont pas fait d’études.

Même si nous ne possédons plus grand-chose, j’élève des poules et des lapins sur la terrasse. Si vous allez au souk le mardi, je peux vous accompagner : vous pourrez acheter jusqu’à dix moutons sans payer immédiatement, et les régler plus tard, car les vendeurs me connaissent et me font confiance.

Il en va de même pour le fourrage : je peux l’acheter sans argent et le payer ultérieurement. C’est aussi le cas pour le ciment, le fer, la caillasse ou le sable ; je vais à la droguerie et je prends ce dont j’ai besoin. Même chez le vendeur de volailles, je peux demander trente poulets et il me les remettra sans hésiter, en attendant que je le rembourse.

Savez-vous pourquoi ? Parce que je suis quelqu’un de juste et d’honnête. Par exemple, si je dispose de 1 500 dirhams, je les répartis entre mes créanciers en donnant 200 dirhams à chacun. Et si j’ai suffisamment d’argent, je rembourse d’abord le plus important. Quant à ceux qui m’appellent sans cesse pour me rappeler leurs dettes, je les laisse pour la fin, afin de leur donner une leçon.”

Meriem Elle a financé les études et la formation professionnelle de ses quatre enfants, qui ont tous aujourd’hui une situation stable : l’un est chauffeur pour la COPAG, l’autre militaire, une fille est professeur et l’autre coiffeuse. Puis, elle a décidé de partager son héritage de son vivant à parts égales pour ne conserver que l’usufruit de la parcelle où elle vit désormais.

“J’avais l’habitude d’élever des poules. Quand je rentrais à la maison, il n’y avait rien à regarder à la télévision, et si je sortais, j’allais au jardin avant de revenir. Au début, j’avais entouré la maison avec une bâche et j’y avais installé des poules et des lapins qui avaient l’habitude d’errer dehors. Les gens venaient parfois me dire que les animaux étaient partis loin, et je leur répondais que ce n’était pas grave : ils reviendraient toujours, et c’est ce qui se passait, à l’heure de la prière de l’Asr.

J’ai continué ainsi un certain temps, puis j’ai construit une maison pour m’abriter, un abri pour les animaux, et j’ai commencé à vivre avec eux. L’eau me posait problème, mais j’ai fini par l’acheter et, hamdoulilah, je l’ai raccordée à l’énergie solaire. J’ai mis cette maison au nom de mon fils, car lui aussi aime ce mode de vie et m’aide dans mes activités.

Ce que je mange, je le cultive moi-même :de la coriandre, de la menthe, des oignons, des tomates, de la laitue, de l’absinthe, des poires, des pommes, des prunes, des grenades, des abricots, des bananes, de la caroube, des olives. Nous avons cultivé un peu de tout ce que nous mangeons.

J’élève aussi des moutons et j’avais deux chevaux, dont l’un est décédé. J’élève 12 moutons : 4 pour moi, 4 avec ma fille et 4 avec mon fils. (une race ovine) j’ai aussi une chèvre qui s’appelle Aicha, elle a grandi au biberon. Elle me suit partout où je vais : quand je vais à la boulangerie, elle me suit partout : à la boulangerie, pendant mon sport matinal, et lorsque nous nous promenons ensemble…

Pour nourrir mes animaux, j’allais au souk hebdomadaire le jeudi soir, car les produits y étaient alors moins chers. Par exemple, je demandais à un vendeur le prix des produits restants : il me répondait 30 ou 50 DH. Je faisais alors venir un triporteur pour les charger. Les garçons qui traînaient au souk m’aidaient à les mettre dans des sacs, et je leur donnais 10 ou 15 DH chacun en guise de rémunération pour leurs efforts.

Cette année, avec l’annulation du sacrifice le jour de l’Aïd, elle a dû renoncer à l’élevage et a donc vendu tous ses moutons en début d’année. « J’ai des moutons et j’ai acheté de la luzerne entre 100 et 120 DH, mais j’ai subi une grande perte après l’annulation de l’Aïd. C’est pourquoi je les ai vendus au souk mardi dernier à bas prix pour m’en débarrasser. Je n’ai conservé qu’une petite chèvre et un cheval, car l’autre est mort.»

Meriem commercialise aussi des légumes.

« J’ai planté des carottes jaunes, et le camping à côté de chez moi était rempli d’étrangers. Un jour, j’ai installé une bâche près de la route et j’y ai mis des carottes jaunes, des betteraves, de la laitue, des concombres… Les étrangers se sont précipités pour en acheter, car ils m’ont demandé si c’était bio, et je leur ai dit que oui. Il y a aussi un couple de Français qui vient me voir chaque année.”

Meriem se définit toujours comme agricultrice, même si sa position de femme peut parfois être difficile, mais elle défend farouchement sa liberté d’être :

« Parce que je suis une femme, ils attendent beaucoup de moi, mais comme je vous l’ai dit, je vais au marché aux bestiaux (rahba) des hommes et personne n’ose me toucher, car je mangerai sa main. Si quelqu’un me doit quelque chose, je le lui rends en argent, et pas autrement. Beaucoup me disent aussi : “Il faut que je vienne te rendre visite pour boire du thé.” Je leur réponds : “Je vous considérerai comme mon frère et nous boirons du thé, mais n’aie aucune autre intention, pour que nous soyons clairs dès le départ.” Quand je leur dis ça, ils disparaissent et je ne les revois plus.

Quand il a plu, j’ai pris ma moto pour aller à Foug Lwad en portant mes bottes de fermière. Ma sœur m’a dit : « Oh mon Dieu, tu t’es humiliée ! » Je lui ai répondu : « Pourquoi donc ? » Elle m’a dit : « Regarde ce que tu portes ! » Alors je lui ai répondu : « Que veux-tu que je fasse ? Tu veux que je me coiffe juste pour conduire la moto ? » Ainsi, lorsque je pratique mes tâches agricoles et que j’ai besoin d’aller en ville, j’y vais avec mes vêtements de travail, parce que les gens savent qui je suis et je me fiche de ce qu’ils disent. En été, je porte des vêtements dans lesquels je me sens à l’aise, et au mois d’août, je me coupe les cheveux courts pour me rafraîchir.”

Meriem incarne une femme indépendante et pragmatique, qui défend sa liberté dans toutes ses activités quotidiennes depuis plus de trois décennies. Son engagement dans l’agriculture et son assurance face au regard des autres traduisent sa force et son attachement à son identité singulière.

Atelier : Géohistoires environnementales. Passés, présents et futurs des relations multispécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique. Le jeudi 26 juin au 6e congrès du GIS MOMM à Strasbourg

Jeudi 26 juin 2025, 8h30-13h00, Salle 3R-01

 Présentation

RESPONSABLE ET DISCUTANT : 

David Goeury (HES-SO Genève)

 

INTERVENANTS DE L’ATELIER 1 : 

Mohamed Mouskite (UCA, Faculty of letters and humanities, Morocco and Mediterranean Space: History, Culture and Ressources, Marrakech, Morocco) : Gestion communautaire de l’eau et des plantes, pour une régénération technique et organisationnelle des zones arides
Community management of water and plants for technical and organisational regeneration of arid zones

Irène Carpentier (CIRAD Montpellier) : Systèmes oasiens et élevage pastoral, vers de nouvelles alliances territoriales ? (Tunisie)
Oasis systems and pastoral livestock farming: Towards new territorial alliances (Tunisia)

Élise Tancoigne (CNRS, UMR CITERES, Tours) : Gouverner les microbes laitiers en Jordanie : Observer les relations humains-microbes au prisme du Moyen-Orient
Governing food microbes in Jordan: A Middle Eastern focus on human-microbe relationships

Khadija Zahi (Université Cadi Ayyad de Marrakech) : Une jeunesse en première ligne face au réchauffement climatique : Les jeunes internes ruraux au Maroc
Youth on the front line against global warming: Children in a rural boarding school in Morocco

  

INTERVENANTS DE L’ATELIER 2 : 

Lisa Bossenbroek (University of Kaiserslautern-Landau-RPTU) : Les femmes, actrices clés dans le maintien des oasis au Maroc
Women, key players in maintaining Morocco’s oases

Hind Ftouhi (INAU Rabat) : Trajectoires d’ouvrières agricoles au fil de l’eau usée : Entre précarité et réinvention
Trajectories of female farm workers working with waste water: Between precariousness and reinvention 

Marc Breviglieri (Haute École de Suisse occidentale, HES-SO Genève, UMR Ambiances, architectures, urbanités, CRESSON Grenoble) : Élevage animalier en régime de subsistance. Diffusion de vaches productives et transformation des formes d’attachement
Animal husbandry for subsistence. The spread of productive cows and changing forms of attachment

Lucia Bordone (HES-SO Genève) : Ressorts de la persévérance et du découragement dans la mise en oeuvre de la transition agro-écologique au sud du MarocReasons for perseverance and discouragement in the implementation of the agroecological transition in Southern Morocco

Le détail des ateliers est consultable ici :

582708_Geohistoires_environnementales

De l’entreprise agricole familiale à la cueillette des myrtilles dans les grandes fermes de Chtouka : les multiples activités agricoles d’une mère de famille

Par Hind Ftouhi, Lisa Bossenbroek et David Goeury

Un héritage familial agricole

Jemaa est née à Doutarga, il y a plus de soixante ans, où elle a appris très jeune les différentes tâches agricoles au sein de l’exploitation familiale. Irriguer, cultiver, récolter, élever les moutons et les poulets, toutes ces tâches n’ont aucun secret pour elle. Elle s’est mariée avec un homme issu de la montagne, de la tribu des Ayt Brahim, mais elle a refusé de vivre dans un village isolé dépendant de l’agriculture pluviale. Elle a donc convaincu son mari de venir vivre à Doutarga dans une maison mise à disposition par son père. Son mari a travaillé alors avec sa famille dans l’élevage de poulets industriels, tandis qu’elle assurait un élevage de moutons et de poulets fermiers. Ils ont trois enfants, un garçon et deux filles dont la plus jeune est née en 1999.

Maintenir une activité agricole domestique malgré tout

Ils ont toutefois du suspendre l’élevage de poulets industriels en raison des nouvelles normes sanitaires, de l’inflation des aliments et des médicaments. Son mari préfère alors retourner dans son village où il élève des poulets traditionnellement. Il vient rendre visite à sa famille une fois par semaine, le jeudi, le jour du souk.

Jemaa commence alors à travailler dans les grandes fermes de la province de Chtouka-Ayt Baha tout en conservant une petite exploitation agricole. Elle achète un peu de fourrage pour son bétail et vend quelques moutons pour la fête du sacrifice. Cette année, elle a entrepris de réhabiliter une parcelle mise à sa disposition par ses frères, qu’elle peut irriguer grâce aux eaux usées retraitées. On la rencontre sur sa parcelle où elle vient collecter de la mauve qui a poussé suite à un écoulement non contrôlé de la borne dédié eà l’irrigation.

A peine la moitié de sa parcelle a été façonnée en casiers. Le façonnage est inachevé. Car les ouvriers auxquels Jemaa a fait appel ont mal fait leur travail. Lorsqu’elle a demandé au journalier de semer la luzerne, ce dernier a oublié plusieurs casiers et elle a dû terminer le travail seule pour qu’il soit fait correctement.

Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n'a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s'est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury
Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n’a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s’est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury

 

Travailler dans les grandes exploitations de fruits rouges : une aubaine

Actuellement, elle ne s’occupe de sa parcelle qu’une journée par semaine car elle travaille comme ouvrière dans une ferme qui produit des myrtilles six jours par semaine. La demande de main d’œuvre est très forte. Ses voisines lui ont dit que la ferme cherchait du personnel, et elle a donc accepté un contrat non déclaré, pour lequel elle est payée 100 dhs par jour. ». Pour elle, c’est une aubaine, peu d’activités permettent de gagner 100 dhs par jour. Elle se lève donc tous les matins à 5h00 pour arriver très tôt dans une ferme immense. Elle finit de travailler à 15h30 mais n’arrive chez elle que vers 17h00 du fait de la durée du trajet.

Elle est désormais trop âgée pour avoir le droit à un contrat réglementaire déclaré auprès de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) qui s’arrête à 60 ans sauf dérogation ministérielle spéciale. Elle s’est enregistrée au Registre social unifié (RSU) et bénéficie désormais de l’aide sociale (الدعم). Elle touche donc 500 dhs par mois. Par ailleurs, elle bénéficie de l’assurance maladie obligatoire (AMO).

Elle préfère travailler dans les serres, même si c’est loin de chez elle, car la rémunération par quinzaine est garantie. Elle a travaillé dans les champs à Doutarga et à Tiznit pour couper la luzerne ou la menthe, mais ce travail est irrégulier, et certains propriétaires ne paient pas immédiatement, prétextant attendre la vente de la récolte.

Une question de génération : une mère qui travaille pour que sa fille reste à la maison dans l’attente du mariage

Constatant la dureté du travail quotidien de sa mère, le fils de Jemaa, employé dans un restaurant à Marrakech, aimerait qu’elle arrête son activité professionnelle. Mais, elle préfère travailler pour « faire de l’exercice, plutôt que d’accumuler des pêchers à médire toute la journée en commérant avec les voisines ». Elle a toujours travaillé et elle a besoin de bouger. Elle ne sait pas faire autre chose. Et puis, elle a toujours besoin d’un peu d’argent pour faire face aux imprévus.

En revanche, elle ne souhaite pas que sa fille célibataire de 26 ans l’accompagne et travaille avec elle à la ferme même si la demande est forte. Elle veut protéger son honneur.

« Je ne permettrai pas à mes filles de travailler pour des gens et je préfère travailler à leur place. De plus, si ma fille commence à travailler, même si je l’accompagne un jour ou trois, elle partira ensuite seule sans m’attendre. Si je la blâme, elle me dira qu’elle est consciente de la situation et connait les risques. Il vaut donc mieux qu’elle reste à la maison, car si une fille s’habitue à l’argent et aux sorties, elle ne sera plus disciplinée. D’ailleurs, même leur père ne leur permet pas du tout de travailler, et il me demande toujours de l’emmener avec moi partout où je vais et de ne pas la laisser toute seule. C’était la même chose pour sa sœur avant qu’elle ne se marie. Mes filles ne sortaient pas jouer dehors avec les garçons quand elles étaient petites sans que je sois présente pour les surveiller, car leur père me grondait s’il les trouvait seules dehors pendant que j’étais à la maison. Les filles et les garçons d’aujourd’hui sont difficiles. »

Vivre d’une invasive : couper les cannes méditerranéennes

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Mohamed vient de la région de Chiadma, de Taftacht, entre Essaouira et Marrakech. C’est un ouvrier de 53 ans spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne. Il a deux enfants, une jeune fille qui a arrêté ses études à la sortie du primaire malgré son insistance pour qu’elle aille au collège qui est tout proche et un garçon qui lui est en première année collégiale. Il est ouvrier agricole spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne pour le compte d’un entrepreneur installé dans la province d’Essaouira qui collecte et transforme la canne pour le secteur artisanal.

Il vient à Attebane depuis 2016 pour couper la canne qui prolifère le long du canal d’évacuation des eaux usées et des rigoles qui acheminent les eaux vers des parcelles de luzerne et d’herbe. Il vient deux fois par an au gré du rythme de croissance de la canne.

L’entrepreneur paye le droit de couper la canne auprès des propriétaires. Il négocie quelques centaines de dirhams l’are ainsi lorsque nous rencontrons Mohamed, il travaille sur deux parcelles dont l’exploitation a été négocié 6500 dhs (650 euros) pour la première, 4000 dhs (400 euros) pour la seconde.

Mohamed travaille à la tâche soit au nombre de camions qu’il est à même de remplir. Pour chaque camion, il négocie entre 1000 et 1100 dirhams soit 100 à 110 euros. Parfois, il peut demander un peu plus si la canne est difficile d’accès ou difficile à couper.  Il est le plus souvent seul, car la tâche est assez pénible. Il s’impose un rythme soutenu pour ne pas perdre sa journée. Cependant, il reste tout de même soucieux des autres animaux et surtout des oiseaux. Il renonce à couper les bouquets de cannes qui abritent des nids avec des œufs ou des oisillons. Il travaille généralement par session de 6 à 7 jours avant de prendre du repos. Il loge à Tiznit car la prolifération des moustiques particulièrement agressif la nuit empêche les ouvriers de dormir sur le périmètre.

Coupe et collecte de la canne à Attebane le 24/12/2024. Crédits : David Goeury
A droite un ouvrier coupe la canne. La canne est ensuite entreposée par brassées à sécher. A gauche, les ouvriers chargent la canne sur un camion à destination de la région d’Essaouira.

 

Mohamed a acquis une fine connaissance des transformations du périmètre d’Attebane qu’il observe depuis la prolifération des cannes.

Avec la réutilisation des eaux usées, l’emprise des cannes s’est transformée. Si elles se déploient le long du canal de fuite en indiquant clairement les limites de l’écoulement, elles gagnent aussi des parcelles désormais abandonnées car n’ayant pas accès à l’eau des bornes du réseau de réutilisation. Bien qu’étranger, il connaît les difficultés de l’association des usagers de l’eau agricole mais aussi les pratiques agricoles des différents exploitants. Son travail est de fait interstitiel et commence là où le système dysfonctionne.

Mohamed révèle aussi une géographie régionale des écoulements d’eau par la prolifération des cannes qui doivent être suffisamment nombreuses pour justifier son installation. Il cite ainsi un ensemble de localités où il va couper les cannes. Il a développé au fil des années une expertise régionale, entre les provinces de Tiznit, de Taroudant et de Chtouka-Ayt Baha. Il a accumulé des connaissances profondes à propos spécificités de la canne méditerranéenne et de sa prolifération selon les différentes sources d’eau (lit d’oued, écoulement des eaux usées).

Les principales localités sont liées aux écoulements des eaux usées comme à Tiznit qu’elles soient liées à l’assainissement liquide comme à Houara, ou à l’assainissement industriel dans la commune d’Ayt Iazza avec la Coopérative agricole de Taroudant (COPAG) mais aussi au pied des barrages comme la barrage Youssef Ibn Tachfine à l’est de Tiznit dans la commune de Rasmouka à proximité de la station d’eau potable de l’ONEP où les cannes se multiplient dans le lit de l’oued Massa. A cela s’ajoute, des grandes exploitations agricoles où les cannes servent de haie vive comme autour d’une orangeraie à Ouled Aissa dans la province de Taroudant. Il lui est aussi arrivé de travailler dans des lits d’oueds où l’eau continue de couler sous les sédiments superficiels comme à Idaougnidif entre Tafraout et Aït Baha sans qu’elle soit captée par une séguia pour irriguer des parcelles agricoles.

Dans une période de sécheresse, les écoulements des eaux de surface sont de plus en plus dépendantes des infrastructures humaines et finalement la canne méditerranéenne incarne ses plantes férales qui prolifèrent en marge des nouvelles infrastructures d’assainissement liquide notamment car les villes et les grandes entreprises conservent un accès privilégié à l’eau.

Mohamed est l’un des maillons d’une économie historique du Maroc participant ainsi à la sauvegarde des pratiques multiséculaires (clôtures, paniers, plafonds en roseau) autour d’un matériau fortement dépendant du contexte écologique.

Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury
Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury

 

 

 

 

Lhacen un agriculteur expert venu de Massa qui apprend à travailler avec les eaux usées épurées

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite,  David Goeury et Mansour Diop

Lahcen est un agriculteur qui se définit comme un expert. Il a quitté son village d’origine à Massa à cause de la sécheresse. Il s’est installé en septembre 2022 à Attebane sur une large parcelle de 3 ha qui a subi un lourd incendie quelques mois plus tôt. Après avoir remis en état la parcelle, il développe une agriculture intensive grâce à l’eau qui abonde.

Il est père de trois fils, tous actifs. Le premier est ouvrier dans une entreprise d’événementiel. Le cadet, titulaire d’une licence en Informatique, travaille dans une usine de thé à Agadir. Le benjamin, diplômé d’une licence en physique, est employé dans une usine de câblage automobile à Berrechid.

Son épouse est restée à Massa tandis que lui loge dans une petite pièce éclairée à la bougie, à côté de la petite étable où se trouvent ses trois vaches. Il se déclare heureux de sa situation et ne rentre voir sa femme qu’une fois tous les 15 jours, sans passer la nuit à Massa, pour ne pas abandonner ses vaches.

Il a appris le métier d’agriculteur dès son plus jeune âge : « à l’âge de 11 ans, je savais déjà m’occuper des vaches ». Puis il a longtemps travaillé comme maçon avant de se relancer dans l’agriculture à Massa en 2011.

Il se lance dans la production de la luzerne, et plus particulièrement de semences « beldi » (du pays), réputées à Massa. Il a acheté ses premières graines en 2011 auprès d’agriculteurs de Massa, avant de devenir lui-même semencier.

« La variété de semences beldi est meilleure, car elle pousse bien droite, contrairement aux variétés étrangères qui ont tendance à pousser de travers, ce qui complique la récolte au tracteur. Elles poussent même en hiver alors que les semences étrangères ne poussent qu’en été quand le temps est chaud. Le prix de ces semences est de 110 DH le kilo. J’en ai acheté 20 kg, que j’ai semés sur toute ma parcelle, puis je les ai laissés pousser afin de récupérer les graines au moment de la récolte. » Je ne récolte pas la luzerne pendant deux mois, car je la laisse jusqu’à ce qu’elle donne des épis, puis je la coupe et l’étale alors qu’elle est encore fraiche et je la laisse sécher sous les rayons de soleil qui aident ses épis à s’ouvrir pour que je puisse récupérer les graines. Ensuite, je ramasse le reste en secouant les épis, et en les réexposant plus tard au soleil jusqu’à ce qu’ils sèchent bien. Puis, je mets le tout dans un sac de farine que je bats vigoureusement. Cette opération permet de fragmenter les inflorescences sèches, ce qui facilite la séparation des graines. Ensuite, je passe le tout dans un tamis, puis je refais le même processus pour le reste en l’écrasant sur le ciment. Je les mets ensuite dans une tissgit (structure plate et légèrement incurvée en osier, utilisée pour le vannage des céréales) et je souffle sur les graines en les faisant légèrement sauter afin d’éliminer les impuretés. Après cela, il faut les mettre dans un sac en toile, pour qu’elles puissent respirer. Il ne faut surtout pas utiliser de sac plastique, car l’humidité peut s’y accumuler et provoquer leur germination. Leur préparation demande beaucoup d’efforts, et la poussière dégagée peut provoquer des allergies. Elles peuvent ensuite être revendues entre 90 et 100 DH le kilo. »

En 2018, Lahcen décide d’associer à cette activité celle de l’élevage. Il achète alors deux vaches auprès de la COPAG, et adhère à la coopérative laitière Oumribet, située à la sortie de Massa sur la route d’Agadir. En 2019, il en acquiert deux autres. Toutefois, il se sépare par la suite de l’une d’elles, qui s’est révélée stérile. Il vend également les veaux, faute de ressources suffisantes pour les nourrir, d’autant plus que le coût du fourrage et du foin n’a cessé d’augmenter avec la crise des matières premières survenue après la pandémie de Covid-19. A Massa, Lahcen rencontre des difficultés croissantes du fait de la sécheresse.

« Avant la sécheresse, les vaches produisaient 14 litres du lait le matin. Cependant, la quantité diminue le soir de 2 litres soit 12 litres seulement. Cela est dû à la courte période du traite (7h du matin à 17h du soir). La quantité de lait produite par les vaches a fortement diminué en raison de la sécheresse : elles ne produisent désormais qu’environ 7 à 8 litres par jour. D’autres facteurs contribuent également à cette baisse, notamment l’âge avancé des animaux et le vêlage, ce qui peut faire chuter la production jusqu’à 4 litres ».

D’ailleurs, lorsqu’une vache met bas, elle produit de grandes quantités de lait durant les 3 premiers mois, atteignant 14 litres. Parallèlement, elle doit être inséminé dans cette période, afin d’assurer la reproduction annuelle de mon troupeau ».

Elle produit régulièrement 14 litres en plus de la quantité que boit son veau pendant les 3 premiers mois de sa mise bas. Ensuite, après le sevrage de son veau, la vache pourra préserver la même quantité de lait produite à condition qu’elle soit fécondée par insémination artificielle durant les 3 premiers mois de son vêlage. Mais la quantité diminue petit à petit pour atteindre 4 à 8 litres lors sa gestation, et elle ne produit pas de lait quand elle est à deux mois de sa mise bas »

Lahcen vend le veau lorsqu’il atteint l’âge de 6 mois, ou au maximum un an, car sa valeur marchande augmente avec l’âge. Par exemple, un veau de 6 mois se vend entre 5 000 et 6 000 DH, tandis qu’un an plus tard, il peut atteindre 10 000 à 12 000 DH. Cependant, son alimentation sur une année entière reste coûteuse, ce qui explique que Lahcen préfère le vendre à 6 mois afin de réduire les dépenses.

En 2022, devant l’ampleur de plus en plus accrue de la sécheresse, Lahcen préfère quitter Massa.

« La sécheresse m’a poussé à envisager un déménagement. J’ai deux sœurs qui vivent à Tiznit, et l’une d’elles, qui habite à Doutarga, a joué un rôle déterminant : c’est elle qui m’a montré ce terrain et m’a encouragé à m’y installer. Je me suis donc installé ici seul, passant la journée à m’occuper des cultures et la nuit à veiller sur le bétail. Si je dois m’absenter, ma sœur vient généralement nourrir les animaux. Malgré tout, je ne passe pas toute la nuit avec ma famille chez moi : j’essaie toujours de rentrer le soir, car ma présence est essentielle la nuit. »

Il s’est installé comme métayer et donne au propriétaire la moitié de sa récolte du fait de la disponibilité de l’eau. Pour s’installer à la suite de l’incendie, il a dû d’abord tailler les arbres calcinés notamment les oliviers, puis arracher les plantes nuisibles. Sur une partie de la parcelle, il a fait appel à un tracteur pour labourer. Une fois la parcelle remise en état, il a commencé à produire du persil, de la coriandre, et des courges slaoui.

« La parcelle est équipée d’un puits de 30 mètres de profondeur. On y puise l’eau à 7 mètres de profondeur. De plus le canal d’écoulement de la STEP n’est qu’à quelques mètres. Je peux toujours accéder à l’eau la nuit entre 23h00 et 7h00. »

En 2023, il déclare d’abord irriguer de façon autonome :

« Je n’achète pas d’eau à l’association même si j’ai une borne ici, car c’est très cher 50 centimes la tonne. Je préfère utiliser le trop-plein en le pompant avec une motopompe le soir, car le niveau d’eau déborde à ce moment-là, toutes les bornes étant désactivées. J’ai acheté une motopompe à gaz à 1250 DH. Une petite bouteille de gaz de 20 DH me suffit pour deux jours d’utilisation, car cette pompe ne consomme pas beaucoup de gaz. »

Cependant en 2024, du fait de la demande croissante d’eau via les bornes, il est obligé de rejoindre l’association Ibharen pour pouvoir s’inscrire dans les tours d’eau :

« J’utilise désormais la pompe et la borne parce qu’il n’y a pas assez d’eau pour l’irrigation. Lorsque plusieurs pompes fonctionnent en même temps, le débit de l’eau diminue, il m’est alors très difficile de pomper (car sa parcelle est en aval de plusieurs exploitations qui pompent l’eau avant lui dont certains n’ont pas de borne). Cependant, le coût de la borne est élevé, alors que la pompe fonctionne avec une bouteille de gaz qui permet d’assurer l’irrigation pendant un jour et demi. Le coût de l’irrigation par borne pour une journée entière est de 150 DH, alors que la pompe ne coûte pas autant. Il n’y a pas réellement de différence sur les cultures même si l’eau des bornes est plus claire car elle est filtrée. »

J’utilise donc les deux sources d’eau : j’irrigue les cultures maraîchères avec de l’eau du puits, et la luzerne et les oliviers avec l’eau de la STEP ».

Après son installation, Lahcen s’est mis à observer attentivement les effets des eaux usées retraitées. Il constate que certaines plantes, comme les oliviers, voient leur rendement affecté. Il préfère donc utiliser l’eau de la nappe plutôt que les eaux usées et organise sa parcelle en conséquence.

« En ce qui concerne les oliviers, s’ils sont trop arrosés, ils ne produiront aucun fruit. Contrairement aux oliviers des terres bour qui sont arrosés que deux fois par an, et qui produisent 90 à 120 kg d’olives, sachant que chaque 100 kg donne 24 litres d’huile, les oliviers irrigués avec les eaux usées ne produisent que 16 litres pour 100 kg. Je parle d’après ma propre expérience, car j’ai quelques arbres là-bas qui n’ont pas été suffisamment irrigués et leur rendement est bien meilleur que ceux de tous les arbres présents ici. Ce n’est pas que les arbres soient vieux, c’est que je ne les arrose pas exprès. Du coup, ils produisent plus d’olives que les autres arbres gorgés d’eau. »

Il est très critique de ses confrères :

« A mon avis, les agriculteurs de cette région ne connaissent rien en agriculture et la pratiquent même d’une manière aléatoire. L’élevage de bétail, par exemple, n’est pas une chose facile, mais nécessite plutôt une expérience préalable car il y a de nombreux détails qu’il ne faut pas négliger pour y réussir, tels que :

–  La gestation et le vêlage des bovins, et comment s’en occuper après la mise bas.

–  Bien programmer les inséminations artificielles.

– Veiller à l’état de santé du troupeau en ayant connaissance des maladies les plus courantes chez les vaches, leurs causes, symptômes et traitements.

–  Surveiller l’abreuvement et leur alimentation en connaissant les herbes qui leur sont utiles comme fourrage et celles qui provoquent une indigestion, comme la luzerne. Cette dernière peut leur causer des troubles digestifs si elle est récoltée et donnée chaude à la vache, car elle peut la tuer ».

« Si vous avez une expérience antérieure, vous pouvez éviter cela en lui donnant de l’huile d’olive ou d’argan, et en faisant marcher la vache pour l’aider à mieux digérer cette luzerne et libérer les gaz coincés à l’intérieur de ses intestins, ou bien en insérant un tube dans sa bouche pour les dégager. Et après ce processus, la vache ne doit pas manger des herbes vertes. Cependant, il est recommandé de lui donner des aliments déshydratés jusqu’à ce qu’elle soit complètement exempte de gaz. C’est pour cela que je vous ai dit que l’éleveur doit être au courant de tout cela afin d’éviter ce genre d’incident ».

Il conclut :

« J’ai acquis toutes ces connaissances grâce à des années d’expérience dans ce domaine. De plus, je m’adressais toujours aux spécialistes de l’agriculture lorsque je voulais obtenir des informations, car ils m’étaient beaucoup plus utiles que ceux qui n’avaient aucune connaissance dans le domaine. »

Lahcen illustre parfaitement l’expertise acquise par l’expérience et l’observation attentive. Sa capacité à adapter ses pratiques agricoles aux conditions difficiles, tout en combinant culture et élevage, témoigne de son pragmatisme et de sa rigueur.

Synthèse des entretiens menés du 2 mars 2023 et 25 décembre 2024 avec la participation de Samya Gouafka et Rachid Ouadelli pour la transcription.

Elever des animaux en périphérie de la ville : parole d’un jeune entrepreneur agricole

 

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, David Goeury

 

Mohamed est un jeune éleveur qui vient de s’installer à Attebane pour élever des poulets et des moutons. Il loue un poulailler pour 650 dhs par mois. Il se voit comme un pionnier, au sein d’une future génération de jeunes entrepreneurs agricoles issus de la ville de Tiznit qui viennent s’installer à la périphérie pour développer un projet économiquement rentable. Pour lui, la présence de l’eau est une véritable opportunité pour démarrer le projet. Si pour l’instant, se sont principalement des jeunes dont la famille réside dans le village d’Attebane ou le hameau de Doutargua qui relancent des projets agricoles, il pense que plusieurs jeunes qui habitent le centre-ville souhaitent suivre son chemin.

Sa famille est originaire de la région d’Ayt Baamrane, son père est né à Tiznit et sa famille vit depuis plusieurs décennies dans l’ancienne médina dans le quartier Ablouh. Il a poursuivi toute sa scolarité à Tiznit jusqu’au baccalauréat, qu’il n’a cependant pas obtenu, n’ayant plus l’esprit aux études. Mohamed, à l’instar de nombreux jeunes, s’inscrit dans une trajectoire professionnelle caractérisée par la pluriactivité et l’articulation de plusieurs activités génératrices de revenu. Il a ainsi exercé différents petits métiers, collecte du métal, ouvrier agricole dans les grandes exploitations de Chtouka, employé par la municipalité et a même bénéficié de contrats légaux pour être inscrit à la CNSS. Aujourd’hui, il est enregistré comme exploitant agricole afin de pouvoir accéder aux aliments subventionnés.

Avant, sa famille avait quelques animaux dans l’ancienne médina, mais la municipalité a interdit l’élevage et les voisins se plaignaient des bruits et des odeurs. Il a donc décidé, avec le soutien de son père  fonctionnaire provincial retraité, de se lancer dans un élevage plus vaste à Attebane. Afin d’assurer une partie de l’alimentation de son troupeau, Mohamed cultive de la luzerne et du sorgho sur une petite parcelle familiale située à Targa N’oussenghar..

A Attebane, il a investi dans 120 poules pondeuses croisées et une soixantaine des poulets à engraisser. Il profite de la proximité de Tiznit pour commercialiser les œufs et les poulets. Pour les œufs, il privilégie la vente aux boutiquiers spécialisés du fait de la quantité quotidienne produite. En revanche, les poulets sont vendus directement à des particuliers, des voisins ou des amis, par réseau d’interconnaissance surtout pour la fête de la nuit du destin. La demande est telle qu’il n’arrive pas à répondre à toutes les sollicitations.

Par ailleurs, il s’est lancé dans l’engraissement de moutons pour la fête du sacrifice. Il achète les agneaux quelques semaines après la fête lorsque leur prix est très faible puis les engraisse durant 11 mois. Cependant, l’isolement de son exploitation en fait une proie facile pour les voleurs. Le 21 juillet 2024, l’ensemble de ses 14 agneaux sont volés durant la nuit. Il a été obligé de déposer plainte et notamment de suspecter un voisin. Le vol de bétail constitue une menace réelle pour les éleveurs, dont beaucoup hésitent à porter plainte par crainte de répercussions avec le voisinage. Il connaît de nombreux cas et le phénomène va crescendo du fait de l’envolée des prix des moutons et des chèvres. Cette mésaventure ne l’a pas découragé et il a décidé de relancer cette activité avec 21 agneaux.

Pour nourrir ses animaux, il vient collecter les adventices qui se déploient dans le lit de l’oued. Ici, il prend des feuilles de canne méditerranéenne, là des fenouils sauvages (wamsa). Ces plantes permettent de compléter le fourrage et les aliments pour les animaux qui coûtent de plus en plus cher. Pour l’usage du wamsa, il oblige les agneaux récalcitrants à le consommer en imposant la plante comme unique fourrage durant plusieurs jours. Une fois habitués, ce fourrage permet aux animaux d’être moins gras. Il échange avec les autres éleveurs mais aussi avec les bergers sur les comportements des moutons et des chèvres vis-à-vis des plantes, afin de savoir lesquelles sont comestibles ou non. Il se méfie particulièrement du ricin dont les graines sont mortelles.

Les adventices en bordure du lit d'écoulement de l'oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Les adventices en bordure du lit d’écoulement de l’oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d'écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d’écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury

 

L’expérience de Mohamed illustre les initiatives portées par une génération de jeunes désireux d’investir dans l’agriculture et l’élevage en milieu périurbain, en combinant pluriactivité et stratégies d’adaptation aux opportunités du marché mais aussi aux conditions écologiques spécifiques de leur environnement.

 

Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains

Paru dans Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75

Citation : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains”, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Résumé :

Durant des millénaires villes et agricultures étaient consubstantielles autour notamment du cycle du phosphore qui liait plantes, humains et animaux d’élevage. Le développement urbain du XXe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières. A la logique du recyclage par la fertilisation des sols s’est substituée celle de la contamination croissante d’espaces périphériques aux effets environnementaux de plus en plus dévastateurs. Face à la multiplication de ces communs négatifs, il est nécessaire de penser la relation entre technologies et alliances interspécifiques. A travers l’exemple de la réutilisation agricole des eaux usées épurées dans une cité oasienne marocaine, il est possible de discuter comment plantes et animaux peuvent être mobilisés pour rétablir des activités nourricières autour d’espaces contaminés. Cette étude de cas permet alors de réfléchir à un nouveau métabolisme agriurbain liant santé, environnement et sécurité alimentaire dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Il s’avère alors une opportunité pour proposer un nouveau permaurbanisme intégrant habitat et agriculture selon la logique des flux de matières et des cycles vivants.

Sont accessibles ici toutes le texte, les figures en version couleur et les références bibliographiques.

Continuer la lecture de Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains

Élever des vaches sans terre : un jeune entrepreneur agricole

Par Hind Ftouhi et David Goeury

Hoceine est un jeune éleveur d’Attebane de 35 ans. Hoceine aime les vaches depuis tout petit. Dans son étable, les vaches viennent à lui, demandent à être caressées. Il vit  avec sa famille, son père, sa mère et son frère qui est toujours au lycée. Il a décidé d’arrêter de multiplier les petits métiers et de revenir au village pour élever des vaches et cela sans disposer réellement de terres agricoles.

Sa famille est installée à Attebane depuis plusieurs générations mais ne possède que des petites parcelles. Après avoir arrêté les études en sixième année primaire et renoncé à poursuivre des études secondaires, il essaie « tous les métiers possibles ». Il travaille dans les poulaillers industriels, dans les grandes fermes, au souk. Il habite durant plus d’un an et demi à Marrakech puis à Agadir avant de revenir à Tiznit. Mais pour lui, tout cela ne menait à rien. Il avait l’impression que son travail était vain. A la fin du mois, une fois le loyer et la nourriture payée, il ne lui restait que 400 ou 500 dhs, soit une somme ridicule. De plus, il fallait qu’il compose avec le facteur humain, « des gars avec qui il est difficile de travailler ». Il est donc revenu à Tiznit pour épargner et lancer son projet d’élevage.

La famille de Hoceine s’était déjà lancée dans l’élevage, et c’est d’ailleurs lui qui avait été inscrit comme membre de la coopérative laitière en 2010, au moment où son père et sa mère souhaitaient développer l’élevage laitier.. Il décrit cette inscription comme fortuite, parce que son père n’avait pas sa carte d’identité nationale sous la main, mais de fait Hoceine aime l’élevage. Ses parents finalement se découragent au bout de quelques années du fait du manque d’eau et de fourrage.

En 2020, juste avant la pandémie de « Corona », il avait économisé suffisamment pour acheter une vache à un éleveur du Tazeroualt, puis il décida de se consacrer uniquement à l’élevage.Les débuts sont difficiles car il ne dégage pas suffisamment de bénéfices. Mais grâce à la vente de son premier veau, il peut acheter une deuxième vache, puis une troisième, et ainsi de suite, jusqu’à atteindre le rythme d’une vache par an.

Pour réussir cette croissance rapide dans un contexte   marqué par l’inflation des prix des aliments, des tensions sur les prix du lait et de la viande bovine , Hoceine s’est résigné  à développer une stratégie fondée sur la location de parcelles agricoles. Alors que six familles dans le village ont renoncé à élever des vaches, trouvant l’activité trop coûteuse. Houcine persévère car il aime les vaches et ne souhaite pas repartir travailler à droite et à gauche. Il a investi dans une vache croisée moins exigeante qu’une vache Holstein. Cette vache a été inséminée par une semence d’Holstein. Ainsi, petit à petit, génération après génération, il améliore son troupeau. Il dispose désormais de cinq vaches. Les génisses nées chez lui ne sont pas encore confirmées comme des laitières. Une des vaches peine à être pleine.

Surtout, il travaille dur et mobilise les autres membres de sa famille, son père, sa mère et son jeune frère encore au lycée. Son projet est aussi un projet familial. Il ne prend pas de vacances ; même le jour de l’Aïd Kébir, il faut nourrir et traire deux fois les vaches. Pour l’alimentation de ses animaux, il a compensé son manque de terres par sa bonne réputation. Hoceine est reconnu comme un homme sérieux et fiable, si bien que des voisins lui confient leurs parcelles, situées à proximité des bornes de distribution des eaux usées traitées. Il paie l’eau à l’association des irrigants Ibharen, les semences et verse un loyer d’environ 1 000 dhs à chaque coupe de luzerne, soit toutes les six à huit semaines, plutôt que mensuellement. Cet accord tient aussi au fait que de nombreuses parcelles sont plantées d’oliviers dont l’intégralité des fruits est récoltée par les propriétaires. Les deux parties en retirent ainsi un intérêt mutuel : Hoceine irrigue les oliviers en même temps que sa luzerne, qui lui revient, tandis que les olives restent la propriété des propriétaires. Hoceine recrute une équipe d’ouvrière par l’intermédiaire d’une « patrona » Pour assurer la coupe de la luzerne. Enfin pour les aliments complémentaires, il achète, tantôt auprès de la coopérative, tantôt au souk selon les prix.

Hoceine incarne la figure du jeune entrepreneur agricole même s’il ne bénéficie d’aucune aide de l’Etat. Sa réussite est le fruit de sa pugnacité, du soutien de sa famille, de la bienveillance de ces voisins mais aussi de son intégration aux structures agricoles que sont la coopérative laitière et l’association des usagers des eaux usées épurées. Au sein de la communauté des jeunes agriculteurs, il est estimé, voire admiré. Il a enfin trouvé sa place loin de la course effrénée aux emplois de mauvaise qualité de ville en ville. Hoceine rêve d’avoir 20 vaches ; encore faudrait-il agrandir l’étable et sécuriser l’approvisionnement en eau.

 

Etable entre les murs de la maison en pisé à Attebane. Crédits : David Goeury

Abdallah un petit producteur d’absinthe face à l’adversité

Par Mansour Diop et David Goeury

Abdallah est un agriculteur qui a une vaste parcelle mais peu de ressources. Il s’est spécialisé autour de quelques produits qu’il vend au marché selon les saisons, la pluviométrie et ses moyens.

Les seuls produits que nous cultivons sont l’absinthe, l’artichaud, la courge longue (asslaoui) et un peu de persil parce que nous souffrons d’une pénurie d’eau. Je les vends au souk du jeudi.

L’absinthe ne pousse que pendant une période limitée d’octobre àmMars mais elle est très recherchée.

On l’utilise dans le thé seulement. Il faut la consommer avec modération parce qu’elle remonte la tension artérielle. Il y a un dicton qui dit : « L’absinthe du matin est une charogne et le soir c’est un remède  ».

Il faut d’abord savoir que l’absinthe se prépare toujours avec de l’eau car son goût est trop fort pour être dégusté pur et que son arôme ne se révèle qu’une fois dilué. Alors, il faut mettre quelques brins d’absinthe dans un verre et verser de l’eau chaude dessus, puis les laisser infuser pendant quelques minutes, ensuite ajouter ces brins dans la théière ».

De plus, un médecin a cité les bienfaits de l’absinthe hier lors d’une émission télévisée, notamment son effet insecticide instantané sur les moustiques, où il a recommandé de prendre des branches d’absinthe sèches et de fumiger la pièce où elles se trouvent. Dans l’autre côté, il a également mentionné ses bienfaits pour le cuir chevelu pour les femmes, en prenant un bouquet d’absinthe avec des graines de tournesol, et les faisant bouillir dans de l’eau, puis filtrer l’infusion, ensuite l’utiliser avant de prendre le bain en rinçant les cheveux avec. Parce qu’elle est considérée comme une recette antipelliculaire efficace. »

 Saviez-vous que la culture de l’absinthe empêche les serpents de parcourir ma parcelle à cause de son goût fort et son odeur puissante qui les étourdit. De ce fait, les moineaux et certaines espèces d’oiseaux pondent leurs œufs dans des arbres près des cultures d’absinthe afin que les serpents ne les atteignent pas. »

La vente de l’absinthe reste cependant peu rentable :

 « Je la vends à 1 DH / pièce. Au maximum, je peux vendre 30 pièces d’absinthe par jours, ce qui équivaut à 30 DH, sans compter les frais supplémentaires telles que le carburant pour ma moto et le paquet de cigarette que je vais fumer…etc. C’est donc n’est pas rentable idem pour le persil parce que la productivité de ces plantes est moins importante.  Et si la productivité est abondante, je devrai faire venir un ouvrier agricole pour la récolter et lui payer 100 DH / jour.

Mon problème est que je suis seul. Il n’y a personne pour m’aider et je n’ai pas non plus les moyens financiers nécessaires.

Personnellement, je voudrais installer une clôture autour de l’ensemble de ces parcelles, afin d’empêcher les nomades d’y accéder, car je les chasse quotidiennement. Mais, il me faut les moyens financiers pour cela.

Son puits donne très peu d’eau. Avec la sècheresse, « il faut attendre 6 jours afin d’avoir une heure d’irrigation car l’eau est rare ». Pour le gazoil, « je dépense ce que j’ai en poche, parfois 50 DH et parfois 80 DH…etc ».

Enfin, il n’a pas réellement de perspectives d’augmentation de sa production du fait de la présence des sangliers :

« De plus, je ne peux pas investir dans de nouvelles cultures car le sanglier détruit tout. Nous avons déposé une plainte auprès de la Direction des Eaux et Forêts pour qu’ils viennent chasser le sanglier, et ils nous ont envoyé des chasseurs pour effectuer la tâche, mais la Direction a exigé qu’ils paient 100 DH pour chaque tête de sanglier tuée. Alors, ils ont refusé d’exécuter cela et sont partis.

Soit les chasseurs paient ce montant, soit ils peuvent donner le sanglier chassé aux étrangers (touristes) s’ils sont ici, comme ils ont fait l’autre fois. Mais ils doivent d’abord obtenir l’autorisation auprès de la Direction des Eaux et Forêts pour que cela reste dans le cadre de la défense des Droits de l’Animal ».

Abdallah se sent délaissé :

« L’Etat ne poursuit que ses propres intérêts car elle ne pense pas au bien-être de ses citoyens. Prenons par exemple la couverture médicale, pour laquelle ils demandent à l’agriculteur de leur verser 160 DH par mois pour en bénéficier. N’est-ce pas absurde ! Où l’agriculteur trouvera-t-il ce montant mensuellement avec toutes les charges qu’il a sur son dos ? Si cette parcelle me rapporte 160 DH par mois, alors il vaut mieux que j’en profite moi-même. Hein !  Ils se moquent des gens avec des termes tels que : la couverture médicale et l’assurance sociale. »

Culture d'absinthe. Crédits : David Goeury

Une éleveuse dans une famille d’agriculteurs à Attebane

Par Mansour Diop et David Goeury

Une femme âgée coupe chaque matin des herbes sur des parcelles inondées par le trop plein des eaux usées. Née dans une famille d’agriculteurs, elle est mariée à un agriculteur qui avait des enfants d’un premier mariage. Depuis plus de soixante ans, elle pratique l’agriculture dans le périmètre irrigué.

« J’habite à Attebane depuis toujours. Je n’ai pas d’enfants, ce sont les enfants de mon mari. L’un d’eux travaille à Rabat. Quant aux filles, elles sont toutes mariées.

Ces bovins appartiennent à mon frère qui les fait toujours paître dans l’exploitation agricole de mon mari, et quant à lui il s’occupe actuellement de la parcelle d’un ami à côté de nous.

Avant, on cultivait de l’orge, sur des terres Bour et on avait ses cultures maraîchères comme les carottes. Nous avons utilisé le magroud (remontée de l’eau via une outre par traction animale) durant de longues années, puis par la suite nous avons équipé le puits avec une motopompe.

Mais maintenant, à cause de l’eau de la STEP, nous ne cultivons que de la luzerne pour nourrir le bétail. L’eau de la STEP traverse nos parcelles via des canaux, car nos parcelles sont toutes proches du canal d’écoulement. Les eaux de la STEP sont bonnes pour les cultures fourragères comme la luzerne.

Je n’ai qu’une vache. Je la nourris en lui donnant un peu de luzerne séchée avec un peu de luzerne verte. Ma vache produit 16 litres de lait tous les matins. Nous sommes membre de la coopérative laitière de Bounamane. La collecte de lait a lieu deux fois par jour, le matin et le soir mais je ne leur donne pas de lait l’après-midi vu que je n’ai qu’une seule vache, alors que la coopérative exige qu’on leur donne une grande quantité de lait.

Ils nous versent une somme d’argent tous les 15 jours mais ce n’est pas suffisant pour vivre. De plus, ils refusent de nous donner notre matricule pour que nous puissions bénéficier des subventions qu’ils accordent aux éleveurs (fourrage, indemnités…etc), car ils prétendent que la quantité de lait que nous leur donnons est très faible et qu’il faut la doubler pour en bénéficier ».

Nous engraissons un mouton chaque année. Nous l’achetons avant la période de l’Aïd plusieurs mois à l’avance. Pour cette année, nous l’avons déjà acheté alors que l’Aïd est dans 4 mois.

J’ai aussi un élevage de volailles.  Il m’est nécessaire d’avoir des poules, car elles mangent mes restes et mon pain sec, et même mes voisins me donnent leurs déchets d’épluchures de légumes. De plus, ces poules pondent des œufs. »

Comme de nombreuses femmes âgées, elle maintient une agriculture de subsistance autour d’un petit élevage dont elle à la charge sans pour autant être considérée comme une vraie agricultrice malgré 60 années d’activité agricole.

Entrepreneuriat féminin agricole à Tiznit : une affaire de veuves

Par Claire Madenspacher1

Au Maroc, l’accès à un emploi rémunéré reste inaccessible pour de nombreuses femmes et le taux d’activité de ces dernières  baisse depuis plus d’une décennie. L’entrepreneuriat féminin est présenté comme une alternative et augmente légèrement. Pourtant, est-il pour autant possible de parler de dynamiques féminines autonomes? Ici, nous souhaitons revenir sur le cas de deux femmes éleveuses membre d’une coopérative laitière sise à Tiznit et intégrée au réseau COPAG.  Il ne s’agit pas de la création d’une entreprise mais de la reprise d’une entreprise familiale.

Continuer la lecture de Entrepreneuriat féminin agricole à Tiznit : une affaire de veuves