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Quand les eaux épurées débordent : retour de la gestion collective du trop plein

Par David Goeury, Mohamed Mouskite et Hind Ftouhi

La station d’épuration de Tiznit est positionnée au nord de la ville. Son canal de fuite rejoint le lit de l’oued Toukhsine qui se perd dans le périmètre d’écoulement des crues d’Attebane. En 2006, les agriculteurs d’Attebane ont détourné l’eau sur leurs parcelles amenant au développement d’une agriculture avec les eaux usées retraitées au niveau secondaire jusqu’en 2021, date de l’usage régulier du dispositif de filtration tertiaire et de la réutilisation via un réseau de bornes. A l’exception de quelques parcelles positionnées à proximité de la station d’épuration et pouvant disposer des eaux du canal de fuite lors des dysfonctionnements du réseau de filtration tertiaire, le périmètre aval a été progressivement abandonné. Ce phénomène a été d’autant plus fort que la branche occidentale du réseau de redistribution des eaux traitées par les bornes était fortement abîmée et n’a pas pu être utilisée avant fin 2024.

En juin 2025, lorsque l’autorisation d’exploitation des eaux épurées par l’association Ibharen arrive à échéance à la suite de l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse épidémiologique, les eaux traitées s’écoulent à nouveau dans le lit de l’oued Toukhsine. Rapidement, elles arrivent jusqu’au village d’Attebane où elles s’accumulent dans deux petites dépressions avant de continuer à s’écouler le long du hameau.

Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d’Attebane. Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une seconde dépression .Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Les eaux s’accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane
Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits : David Goeury

Les habitants souffrent alors de nombreuses nuisances : odeurs nauséabondes, invasion de moustiques, risques de contamination des puits, afflux de chiens sauvage, risque de maladie des enfants qui peuvent échapper à la surveillance des parents.

Les habitants sollicitent immédiatement le caïd de la commune rurale d’Aglou dont ils dépendent, puis se regroupent au siège de la province pour interpeller le gouverneur. Le problème provient des eaux usées de la commune urbaine de Tiznit qui se déversent désormais dans un village qui dépend de la commune rurale d’Aglou. L’absence d’accord entre l’agence de bassin et l’association vient alors effondrer un consensus sanitaire et oblige alors à remobiliser toutes les parties prenantes institutionnelles. Les débordements mettent en responsabilité l’Office national de l’eau potable qui est responsable de la station d’épuration, le ministère de la Santé, le ministère de l’Agriculture, l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires qui se défaussent en s’en tenant à leurs simples prérogatives. La seule solution serait le paiement des frais d’analyse par la commune urbaine dès que celle-ci aura mis en place son propre système de réutilisation pour les espaces verts, or le chantier est en cours et va prendre plusieurs mois.

Les autorités à défaut de solution structurelle comme la reprise de la filtration tertiaire par l’association Ibharen se réunissent sur le terrain le 19 juin au matin pour proposer d’accélérer l’écoulement des eaux traitées à travers le village en créant une tranchée nette à même d’éviter l’accumulation dans les deux petites dépressions. Cette solution n’est aucunement satisfaisante pour les habitants qui se réunissent dans la soirée pour réactiver le fonctionnement passé. 20 propriétaires de parcelles s’accordent pour réorienter les eaux usées vers les anciennes parcelles agricoles abandonnées quatre années plus tôt. A tour de rôle, du sud vers le nord, ils réactivent la logique de la séguia en détournant l’écoulement des eaux épurées en quelques coups de houe vers les parcelles adjacentes.

Cependant, les familles ne sont plus mobilisées et ne disposent pas d’une main d’œuvre suffisante pour exploiter l’eau. Après quatre années d’abandon, tous les arbres sont morts sauf ceux qui étaient à proximité du canal écoulement, les buttées permettant de former les casiers (ouzounes) ont été arrasées. L’objectif des agriculteurs n’est pas un objectif productif. Il leur faut avant tout protéger en urgence le village d’el darar (un préjudice, un dommage) que provoque l’écoulement non contrôlé des eaux usées retraitées. Ils agissent avant tout dans un cadre éthique et religieux de bon voisinage. Aucune stratégie à long terme ne peut être envisagée du fait de l’incertitude sur l’autorisation de réutilisation. Les propriétaires espèrent juste que l’eau permettra de faire pousser de l’herbe qui pourra être consommée par le bétail.

Or, l’irrigation non contrôlée favorise la croissance de plantes invasives avec l’extension des cannes méditerranéennes et des ricins qui progressent de proche en proche et finalement colonisent les parcelles. Par ailleurs, à la différence de l’irrigation par casier, le détournement de l’écoulement amène à une très faible surveillance de l’irrigation facilitant alors la venue des sangliers qui prolifèrent dans les taillis. Les compagnies de sangliers fouissent la terre ameublie à la recherche de racines dont elles raffolent. Les canaux tracés à la hâte sont alors nivelés par les sangliers ce qui empêche la dispersion des eaux sur les parcelles et vient ajouter du chaos dans une initiative menée en urgence.

Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury
Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury

 

Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d'écoulement
Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d’écoulement. Crédits David Goeury
Inondation volontaire d'une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Inondation volontaire d’une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Détournement des eaux usées épurées vers des parcelles abandonnées
Détournement des eaux usées épurées vers une parcelle . abandonnée pour éviter l’écoulement vers le village. Crédits David Goeury
Butée de terre pour détourner l'eau du canal d'écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury
Butée de terre pour détourner l’eau du canal d’écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury

 

Au fil des jours et des semaines, les autorités multiplient les discours divergents. Si les cadres du ministère de l’Intérieur soutiennent cette stratégie dans l’attente d’une solution avec l’agence de bassin, des menaces sont proférées contre des agriculteurs qui pompes dans le canal avec des moteurs pour sauver leurs parcelles de luzerne qui étaient desservies par les bornes. Les ordres et contre-ordres se succèdent.

Pompage opportuniste dans le canal d'écoulement
Un exploitant agricole pompe dans le canal d’écoulement pour arroser une parcelle de luzerne.

 

Chez les agriculteurs sourde un profond sentiment d’injustice : ils ont le sentiment d’être totalement abandonnés par les politiques publiques subissant les méfaits d’un aménagement incohérent. L’un d’entre eux s’exprime ainsi : « personne ne nous écoute, personne ne se soucie de nous ». « Les petits agriculteurs sont livrés à eux-mêmes alors que les grands bénéficient de subventions. »

La seule solution face aux dysfonctionnements et incohérences administratives est alors l’auto-organisation collective ultime recours pour protéger la communauté villageoise d’un préjudice environnemental et sanitaire incontrôlable. Mais cette auto-organisation est constamment menacée.

Mise à jour du 19 décembre 2026 :  De guerre lasse, les agriculteurs se réunissent pour réélire un nouveau bureau à la tête de l’association Ibharen. Le président historique, aussi élu au conseil communal de Tiznit, est considéré comme responsable de la situation n’étant pas arriver à concilier les administrations.

Vivre d’une invasive : couper les cannes méditerranéennes

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Mohamed vient de la région de Chiadma, de Taftacht, entre Essaouira et Marrakech. C’est un ouvrier de 53 ans spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne. Il a deux enfants, une jeune fille qui a arrêté ses études à la sortie du primaire malgré son insistance pour qu’elle aille au collège qui est tout proche et un garçon qui lui est en première année collégiale. Il est ouvrier agricole spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne pour le compte d’un entrepreneur installé dans la province d’Essaouira qui collecte et transforme la canne pour le secteur artisanal.

Il vient à Attebane depuis 2016 pour couper la canne qui prolifère le long du canal d’évacuation des eaux usées et des rigoles qui acheminent les eaux vers des parcelles de luzerne et d’herbe. Il vient deux fois par an au gré du rythme de croissance de la canne.

L’entrepreneur paye le droit de couper la canne auprès des propriétaires. Il négocie quelques centaines de dirhams l’are ainsi lorsque nous rencontrons Mohamed, il travaille sur deux parcelles dont l’exploitation a été négocié 6500 dhs (650 euros) pour la première, 4000 dhs (400 euros) pour la seconde.

Mohamed travaille à la tâche soit au nombre de camions qu’il est à même de remplir. Pour chaque camion, il négocie entre 1000 et 1100 dirhams soit 100 à 110 euros. Parfois, il peut demander un peu plus si la canne est difficile d’accès ou difficile à couper.  Il est le plus souvent seul, car la tâche est assez pénible. Il s’impose un rythme soutenu pour ne pas perdre sa journée. Cependant, il reste tout de même soucieux des autres animaux et surtout des oiseaux. Il renonce à couper les bouquets de cannes qui abritent des nids avec des œufs ou des oisillons. Il travaille généralement par session de 6 à 7 jours avant de prendre du repos. Il loge à Tiznit car la prolifération des moustiques particulièrement agressif la nuit empêche les ouvriers de dormir sur le périmètre.

Coupe et collecte de la canne à Attebane le 24/12/2024. Crédits : David Goeury
A droite un ouvrier coupe la canne. La canne est ensuite entreposée par brassées à sécher. A gauche, les ouvriers chargent la canne sur un camion à destination de la région d’Essaouira.

 

Mohamed a acquis une fine connaissance des transformations du périmètre d’Attebane qu’il observe depuis la prolifération des cannes.

Avec la réutilisation des eaux usées, l’emprise des cannes s’est transformée. Si elles se déploient le long du canal de fuite en indiquant clairement les limites de l’écoulement, elles gagnent aussi des parcelles désormais abandonnées car n’ayant pas accès à l’eau des bornes du réseau de réutilisation. Bien qu’étranger, il connaît les difficultés de l’association des usagers de l’eau agricole mais aussi les pratiques agricoles des différents exploitants. Son travail est de fait interstitiel et commence là où le système dysfonctionne.

Mohamed révèle aussi une géographie régionale des écoulements d’eau par la prolifération des cannes qui doivent être suffisamment nombreuses pour justifier son installation. Il cite ainsi un ensemble de localités où il va couper les cannes. Il a développé au fil des années une expertise régionale, entre les provinces de Tiznit, de Taroudant et de Chtouka-Ayt Baha. Il a accumulé des connaissances profondes à propos spécificités de la canne méditerranéenne et de sa prolifération selon les différentes sources d’eau (lit d’oued, écoulement des eaux usées).

Les principales localités sont liées aux écoulements des eaux usées comme à Tiznit qu’elles soient liées à l’assainissement liquide comme à Houara, ou à l’assainissement industriel dans la commune d’Ayt Iazza avec la Coopérative agricole de Taroudant (COPAG) mais aussi au pied des barrages comme la barrage Youssef Ibn Tachfine à l’est de Tiznit dans la commune de Rasmouka à proximité de la station d’eau potable de l’ONEP où les cannes se multiplient dans le lit de l’oued Massa. A cela s’ajoute, des grandes exploitations agricoles où les cannes servent de haie vive comme autour d’une orangeraie à Ouled Aissa dans la province de Taroudant. Il lui est aussi arrivé de travailler dans des lits d’oueds où l’eau continue de couler sous les sédiments superficiels comme à Idaougnidif entre Tafraout et Aït Baha sans qu’elle soit captée par une séguia pour irriguer des parcelles agricoles.

Dans une période de sécheresse, les écoulements des eaux de surface sont de plus en plus dépendantes des infrastructures humaines et finalement la canne méditerranéenne incarne ses plantes férales qui prolifèrent en marge des nouvelles infrastructures d’assainissement liquide notamment car les villes et les grandes entreprises conservent un accès privilégié à l’eau.

Mohamed est l’un des maillons d’une économie historique du Maroc participant ainsi à la sauvegarde des pratiques multiséculaires (clôtures, paniers, plafonds en roseau) autour d’un matériau fortement dépendant du contexte écologique.

Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury
Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury