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Refonder le commun pour préserver un système agriurbain

Paru dans le numéro 259  de la Revue internationale des études du développement dans le dossier “Résilience des communs à l’heure de l’anthropocène” .

David Goeury, « Refonder le commun pour préserver un système agriurbain », Revue internationale des études du développement [En ligne], 259 | 2025, mis en ligne le 19 décembre 2025. 

URL : http://journals.openedition.org/ried/26063 ; 

DOI : https://doi.org/10.4000/15eem

Résumé:

Les communs hydrauliques agriurbains historiques permettent d’apporter un contrepoint à l’approche dominante actuelle des périmètres irrigués par le nexus eau, énergie, alimentation, focalisée sur la performance monétaire. Le suivi d’un commun agriurbain oasien à Tiznit, au Maroc, d’octobre 2017 à janvier 2024, permet de comprendre comment une réorganisation de la distribution de l’eau selon des principes plus intégratifs génère un microclimat et une économie de subsistance dans un contexte d’adversité politique et climatique. Ce succès est fondé sur des principes élargis de justice liant humains et non-humains. La persistance d’un commun agriurbain doit donc être comprise comme la défense d’un milieu de vie multispécifique d’enracinement terrestre où peut se déployer une agricitoyenneté face aux logiques hors-sol de spéculation foncière.

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Deux jeunes agriculteurs au service de l’irrigation collective

Par David Goeury, Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite et Mansour Diop

La mise en service de la distribution de l’eau épurée par le réseau de bornes devait incomber à un technicien financé dans le cadre d’un partenariat avec la commune de Tiznit avant que le président de la commune ne renonce à soutenir l’association. Par conséquent, la gestion de la station de filtration et la distribution est restée particulièrement hiératique incombant tantôt au gardien de la station, tantôt à des agriculteurs membres de l’association. L’association se saisit alors du dispositif Awrach lancé en 2022. Ce dispositif visait à l’inclusion de la main d’œuvre par la participation à des chantiers pour faire face au taux de chômage élevé après la pandémie COVID19. Il est supervisé par la province. Les personnes recrutées sont alors directement rémunérées par l’Etat tout en étant intégrées à une entreprise ou une association. L’association Ibharen mobilise ainsi deux jeunes agriculteurs pour la mise en service du réseau d’irrigation, son entretien et la distribution de l’eau : Brahim et Mohamed. Les deux travaillent de concert, même si Brahim est chargé de Doutarga et Mohamed d’Attebane.Ces deux jeunes ont des profils similaires. Ils ont arrêté leurs études durant le secondaire qualifiant vers l’âge de17 ans. Ils viennent d’une famille d’agriculteurs disposant de parcelles familiales.

Brahim a toujours aimé l’agriculture et après quelques petits travaux (bricolage) à Tiznit, il a décidé de travailler avec son frère sur la terre familiale. Cette parcelle clôturée a été achetée par leur père désormais décédé. Le terrain dispose d’un puits mais son débit est très faible. L’activité est supervisée et contrôlée par sa mère qui réside sur place. Elle s’occupe de toutes les questions financières et domestiques. Son frère s’occupe du bétail où il a acquis une grande expertise tandis que Brahim est chargé de la culture de la luzerne, de l’irrigation et de la vente des produits agricoles. Ils ont élaboré un modèle cultural associant élevage laitier et culture de la luzerne. Avec la mise en place de réutilisation des eaux usées, Brahim a pu mettre en culture deux nouvelles parcelles. Chaque année, ils agrandissent leur troupeau. Ils espèrent atteindre un troupeau de dix vaches pour dégager un revenu suffisant.

Mohamed est né en 1995, il a arrêté ses études en 2012 à 17 ans. Fils unique de la famille, il a dû accompagner son père qui est tombé gravement malade d’un cancer et devant se faire soigner entre Agadir et Casablanca. Il avait l’habitude d’aider ses parents et a donc pris la relève de son père en 2012. Il cumule travail de la terre et multiples activités comme la mécanique, l’électricité, « selon les besoins, je m’efforce de tout faire ». Curieux, il n’hésite pas à suivre des vidéos sur Internet pour se lancer. Il est ainsi connu pour intervenir en urgence lorsque les vaches subissent une météorisation de la panse. Il travaille sur la parcelle familiale en indivision en cultivant la surface revenant à son père, ses oncles ayant délaissé l’activité agricole. Il cultive alternativement la parcelle en laissant reposer la terre. Il vient de mettre en culture en juin 2022 arrêtée depuis 2020. Mohamed travaillait d’abord les produits classiques de la petite agriculture urbaine de Tiznit à partir de l’eau d’un puits : de l’huile, de la coriandre, du persil, et un peu de menthe. Puis avec la distribution de l’eau depuis la station d’épuration, il a décidé de cultiver principalement de la luzerne pour la vente aux éleveurs. Il a ainsi réduit son temps de travail sur les parcelles pour pouvoir se consacrer à d’autres activités et notamment sa vie de famille, tout particulièrement sa fille de quatre ans. Il profite de la production de luzerne pour engraisser des moutons pour les revendre à l’occasion de l’Aïd el Adha.

A partir de juin 2022, le système se met en place. Les deux jeunes sont dans une dynamique collective. L’augmentation du nombre d’usagers de l’eau permet alors à tout le monde de gagner un peu. La remise en état des parcelles nécessite un travail collectif avec l’usage du tracteur pour les labours, le recrutement d’ouvriers pour façonner les casiers et charger les balles de luzerne, et d’ouvrières pour la récolte. Mohamed explique : « Tu peux soit tout faire toi-même, comme notre ami Hassan, soit payer plusieurs personnes un peu, de façon que chacun gagne un peu. »

En 2023, le dispositif Awrach s’arrête et les deux jeunes continuent de travailler pour l’association avec le soutien de la commune. Ils sont désormais considérés davantage comme des prestataires du service des espaces verts de la commune et donc reçoivent une indemnité en liquide. Parallèlement, ils doivent faire face aux aléas techniques des pannes mais aussi des irrégularités de débit. Ils apprennent à entretenir le matériel et n’hésitent pas à intervenir pour accélérer la réparation des pompes. Durant l’été 2024, lors des restrictions sur la consommation d’eau potable par les autorités avec la fermeture des lavages automobiles et des hammams, ils doivent faire face à une forte réduction du débit alors que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à réclamer de l’eau Les deux pompes ne peuvent fournir de l’eau que pendant 8 à 9 heures par jour (de 9h00 à 18h00), alors que certaines parcelles nécessitent plusieurs dizaines d’heures d’irrigation. Ils doivent donc annoncer que les nouvelles parcelles de luzerne ne pourront pas être mises en culture, car elles nécessitent beaucoup d’eau, et les agriculteurs doivent donc reporter leur investissement à l’hiver. Ils sont aussi souvent accusés d’être responsable des défaillances sur le réseau surtout pour le périmètre de Doutarga où ne nombreux agriculteurs sont en conflit le long de la branche ouest. Des agriculteurs prennent souvent l’initiative d’ouvrir leur borne sans concertation avec l’association amenant à une chute de débit pour la distribution. Mohamed et Brahim parlent de 4 ou 5 personnes qui refusent toute organisation collective et qui créent un climat de tension à Doutarga. En revanche, à Attebane, les personnes travaillent en bonne intelligence. Mohamed et Brahim jouent un rôle important dans la socialisation des jeunes exploitants agricoles et participent régulièrement à des tâches collectives désignées par le terme de Tiwizi. La rareté de la main d’œuvre compétente encourage les jeunes à s’entraider. De même, ils interviennent dans la prévention et la gestion des conflits.

Avec la fin de l’autorisation de réutilisation en juin 2025, l’association arrête l’irrigation par les bornes et les deux jeunes se retrouvent alors dans l’expectative comme tous les autres agriculteurs. Ils attendent qu’une solution soit trouvée.

Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Acte 2 : Entreprises féminines collectives, associations et coopératives au défi de la certification

Par Marc Breviglieri, Irène Carpentier, David Goeury et Mohamed Mouskite

En fin de matinée, de nombreuses femmes remontent de l’oasis pour venir s’installer dans une maison de pisé à l’entrée du vieux village qui surplombe la palmeraie. La bâtisse abrite une coopérative féminine de datte dans l’attente d’un local. En dehors de la saison des dattes, les femmes s’y livrent à de multiples pratiques artisanales (tissage et vannerie). L’antique demeure résonne des joyeuses discussions tandis qu’à tour de rôle certaines femmes préparent les plats qui seront consommés ensemble. Elle est devenue le lieu de rencontre privilégié de ces femmes mais aussi un espace de production de biens destinés à la commercialisation. Au centre du village, une autre coopérative mobilise les femmes à tour de rôle un jour sur trois. Cette fois-ci, ces dernières dédient une journée entière à la fabrication du pain ou de la semoule de couscous. Les femmes s’organisent alors pour effectuer très tôt les tâches agricoles : collecter des plantes dans l’oasis et nourrir leur bétail. Ensuite, elles rejoignent soit la coopérative de fabrication de pain ou de semoule, soit l’espace de production artisanal. Cet emploi du temps est cependant dépendant des tours d’eau qui restent prioritaires.

A Tadakoust, les femmes entreprennent donc ensemble. Il apparaît cependant deux horizons différents à ces activités. D’une part, de nombreuses activités s’inscrivent encore dans une logique de production collective dédiée au maintien des conditions de subsistance des femmes et de leurs proches. D’autre part, s’affirme parallèlement une dynamique de commercialisation via de nouvelles logiques de labellisation et de certification des produits locaux. Celle-ci a pour but affiché de repositionner la place des femmes dans la communauté villageoise à partir de projets répondant à des standards de qualité et susceptibles de favoriser des formes de leadership entrepreneurial. Dans ce contexte, l’entreprendre collectif passe par l’émergence de figures féminines capables d’articuler le collectif féminin villageois et les nouvelles modalités de projet établies par la puissance publique selon orientations internationales prônant le développement. Il constitue aussi une étape vers une affirmation politique au sein des instances électives que sont la commune mais aussi la province (point détaillé dans l’acte 3) 

Ces figures féminines renouvellent le rapport à l’espace oasien. Caractérisées par une poly-activité quotidienne, ces dernières associent travail coopératif et travail agricole. Ce faisant, elles cherchent à favoriser la pérennité du système oasien de Tadakoust sur lequel pèse des menaces d’ordres variés. Souvent considérée comme un critère important de durabilité et d’équilibre, la pluralité des usages de l’espace rural doit pourtant nous interroger plus en détails sur les enjeux sociaux et sur les ambivalences normatives de ces pratiques où sont mises en tension des modalités contrastées d’envisager la production agricole et sa valorisation. La dynamique collective est désormais institutionnalisée dans le cadre de politiques publiques de développement local orientées vers la normalisation et la certification d’activités traditionnelles. Au cœur de ce processus se trouvent des figures féminines jouant un rôle de leadership réceptif au contexte de libéralisation des dynamiques associatives et de soutien aux coopératives pourtant tributaires d’exigences administratives croissantes.

Des associations masculines de village aux coopératives féminines : de la solidarité à la production collective

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