Par David Goeury et Hind Ftouhi
A quelques centaines de mètres à l’est du périmètre d’Attebane, à l’écart de toute habitation, plusieurs centaines de ruches sont installées au milieu d’un terrain caillouteux. Elles appartiennent à un apiculteur professionnel qui après avoir débuté une carrière de commerçant s’est passionné pour les abeilles.
Installé à Tiznit et organisé en coopérative familiale afin de pouvoir satisfaire aux exigences de l’Office Nationale de Santé et de Sécurité Alimentaire (ONSSA), il produit du miel et reproduit également des reines, ce qui lui permet de vendre chaque année plusieurs dizaines de ruches.
Voir le territoire depuis les abeilles permet de révéler à la fois les transformations climatiques, environnementales mais aussi socio-économiques d’une région allant des lisières sahariennes, la province d’Assa-Zag, jusqu’aux plaines atlantiques, la province d’Essaouira.
Lorsque le climat est favorable, la pluie abondante, « chacun reste chez soi » et ne se déplace que de quelques kilomètres.
Depuis Attebane, au printemps, il a pour habitude de se rendre vers le nord à proximité du terrain de parcours réglementé d’El Maader. Ce vaste projet pilote du ministère de l’Agriculture est à l’arrêt en raison de conflits fonciers complexes opposant les autorités communales aux autorités historiques autour des terres collectives : « L’accès est fermé. L’herbe y pousse jusqu’à ce qu’elle sèche. J’installe mes ruches à proximité et les abeilles passent au-dessus des grillages pour butiner durant plusieurs mois ». A l’été, il se rend dans les zones dites forestières des villages du piedmont occidental de l’Anti-Atlas pour s’installer au milieu des champs d’euphorbe. Il entretient d’excellentes relations avec une communauté villageoise où il a l’habitude de s’installer contre quelques centaines de dirhams. Entre ces deux moments, selon la pluviométrie, il peut se rendre soit plus au sud vers la vallée du Draa dans la province d’Assa, soit plus au nord dans la province de Taroudant, dans les vergers d’orangers. Puis, à l’automne, il vend une partie des ruches qu’il a dupliquées, avant de mettre les abeilles au repos afin qu’elles « soient fortes » et puissent repartir butiner au mois de janvier.
Ce schéma est loin d’être routinier, car selon les conditions climatiques, les séjours peuvent être plus ou moins raccourcis, voire annulés. L’année 2024 s’est avérée particulièrement compliquée. L’absence de pluie a empêché tout déploiement vers les terrains de parcours d’El Maader, l’apiculteur a donc démultiplié les reconnaissances en voiture pour chercher des points favorables où installer ses ruches. Or, la sécheresse a touché tout autant la région de Marrakech-Safi compromettant toute installation plus au nord dans la province d’Essaouira. Le repli vers les grandes exploitations d’agrumes a été rendu impossible par la généralisation d’un nouvel insecticide, le Décis Protech de Bayer, particulièrement dangereux pour les abeilles. Moins cher que les insecticides utilisés, il est utilisé désormais quasi systématiquement dans la province de Taroudant. Enfin, le recours à la grande transhumance présente aussi un risque de contamination des essaims par les nombreux virus qui affectent l’abeille jaune saharienne. L’usage croissant d’essaims d’abeilles dites noires, venues d’Europe, s’est accompagné d’un nombre grandissant de parasites et virus transmis aux abeilles locales sahariennes. L’apiculteur évite de s’approcher des autres colonies en transhumance, en particulier celles provenant de la région de Béni Mellal, régulièrement infectées. Lorsqu’il voit un autre apiculteur s’installer à proximité, il lui demande de s’éloigner ; en cas de refus, il préfère quitter les lieux afin d’éviter que ses ruches ne tombent malades. Dans un contexte de sécheresse et de forte valorisation du miel d’euphorbe, de nombreux apiculteurs s’installent dans l’Anti-Atlas, notamment au sud de Tiznit, autour de Lakhsass,, n’hésitant pas à parcourir plusieurs centaines de kilomètres.
Le premier semestre 2024 a donc été très maigre. Les abeilles n’ont pu butiner que quelques semaines en dehors de leur camp de base d’Attebane.
Attebane reste alors un point de survie car malgré la présence des eaux usées, les oliviers n’ont pas fleuri et la focalisation sur la luzerne ne permet pas de produire du miel en forte quantité. Beaucoup d’agriculteurs coupent la luzerne avant sa floraison. Pour ajouter aux difficultés, il a dû faire face à une invasion de guêpiers d’Europe, qui hivernent en Afrique de l’Ouest et ont stationné près de trois semaines dans la région de Souss-Massa au mois de mars, terrorisant ses essaims et décimant ses ruches.. Au final, il n’a plus procédé qu’à une seule collecte de miel contre trois habituellement. Or, ce miel n’est pas le produit des fleurs mais d’un apport continu en sucre. Pour sauver ses abeilles et leur éviter de mourir de faim, l’apiculteur en est réduit à apporter près de 175 kg de sucre tous les deux jours soit près de 3 tonnes par mois. Le produit est un miel de sucre de piètre qualité vendu à bas prix. Alors que les abeilles sont des créatures qui sont sensées trouver de quoi se nourrir grâce aux largesses environnementales, elles sont alors réduites à un cheptel nourri à l’aliment industriel. Par conséquent, l’année 2024 sera une année sans rentabilité.
