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Les oiseaux, compagnons et invités des oasis

Par Marc Breviglieri et Mohamed Mouskite

Ce matin, nous traversons les parcelles peu cultivées de l’oasis d’Ouijjane. Dès notre première rencontre avec un habitant âgé, occupé à irriguer ses arbres, la question de l’abandon et du délaissement de l’oasis s’impose. Ce qu’il cherche à nous exprimer pour commencer, c’est que le lieu même ne suscite plus d’attachement : les habitant.es (entendre : les propriétaires de parcelles) partent car plus rien ne semble ici pouvoir les retenir. Son raisonnement est circulaire : l’oasis subi un ensemble de maux provenant de l’extérieur, correspondant à la survenue d’entités étrangères mal intentionnées et inadaptées à la vie oasienne (la cochenille qui détruit les cactus, le sanglier qui ravage, l’ouvrier agricole qui n’est pas un propriétaire attaché à sa terre), et induisant une dégradation écologique qui contribuent pour finir à faire fuir les habitants. Son schéma explicatif mentionne principalement l’invasion de sanglier qui vient piller les ressources, laissant les hommes incapables de contenir sa force destructrice :

« – Le sanglier nous a privé de l’oasis. Tout ce qu’on plante, il vient creuser pour le récupérer. Il ne laisse rien : ni la salade, ni les légumes, ni la luzerne, rien. (…) On l’éloigne, et certains autres les tuent. Mais ils sont nombreux, on n’arrive pas à tous les éliminer. Ceux des « eaux et forêts » les apportent dans un camion et les libèrent ici. Ils les libèrent dans la forêt mais la nuit ils viennent chez nous. Et comme il n’y plus de cactus, ils se dirigent vers l’oasis. C’est sous le cactus que le sanglier a l’habitude de manger. Les gens qui ont les moyens ont construit des clôtures. Mais parfois il creuse sous la clôture pour rentrer. Il a beaucoup de forces. Il est comme un tracteur. »

L’homme parle de l’abandon comme d’une privation des terres auxquelles il est attaché, il parle du vide laissé, d’un monde inhabité, du rien, il évoque le désert, et il utilise le terme de khla (et je pense au beau texte que nous a laissé Viviana Pâques à propos de cette notion si lourde de signification). Puis il se tourne vers moi et m’observe un long moment. Identifiant mon étrangéité au lieu ; méfiant, il s’adresse à Mohamed :

« – Qu’est-ce qu’il vient faire ? Il vient capturer des oiseaux ? Il y a des gens qui viennent pour ça. Ce sont les casaouis, ils viennent ici capturer les oiseaux. Les prix sont très chers et ça monte jusqu’à 250 dh.

– Non non, il est Suisse, c’est un professeur… Il aime le chant des oiseaux… il s’intéresse à eux. Il reste encore beaucoup d’oiseaux dans l’oasis ?

– Voilà regarde. Ceux-là se rassemblent où l’eau stagne, autour des canaux d’irrigation parce qu’il n’y a pas tizksine (il s’agit de petites vasques intentionnellement maçonnées près des points d’eau comme les canaux d’irrigation, les citernes ou les puits, pour que les oiseaux s’y désaltèrent en compagnie des humains). Durant la période des moissons, on trouve des nids sur le sol, dans les champs, entre les épis de blé. Ils creusent le sol.

-Quel type d’oiseau ?

– Alayoud (l’alouette). Elle a une chéchia (ichichi; la chéchia d’hiver)… Et il y a Tingbiwt, notre hôte… (il s’agit du bruant du sahara, fréquemment appelé tibikcht dans la région du Souss, ou tibibpt à Marrakech). Quand elle pépie le matin, elle signale le passage d’un visiteur… elle ne vient pas ici se promener (dans l’oasis), elle reste toujours dans le dwar, elle s’accroche aux murs et nidifie dedans, ou au-dessus des portes. Elle n’accouche que dans les maisons, ou dans la mosquée, pas dans les arbres. C’est la même chose pour les pigeons. Les pigeons nidifient aussi dans les puits. Celui-là c’est kourkayn (le coucou selon les sources de Mohamed). Il est presque comme Tingbiwt, il est plus grand. Les voilà. Ce sont une femelle et un mâle. Il se mettent à bavarder avant les premières lueurs du jour. Et quand on irrigue, ils nous accompagnent, on les entend.

– Tu les nourris dans la palmeraie ?

– Non, mais on leur donne le reste du couscous qu’on met sur le toit. Le reste de pain aussi qu’on émiette. Et ils viennent picorer. La vie est trop chère maintenant. C’est trop cher de leur acheter l’orge ou les céréales. Mais tout est trop cher. Ils ne mangent pas les restes de légumes, ce sont les chiens qui mangent ghayan (les autres restes que les humains n’ont pas consommé). Les chats aussi. Il n’y a ici que des pauvres qui gagnent à peine de quoi vivre. Même pas un dirham par jour. »

Après s’être animé en évoquant, avec la présence de certains oiseaux, les sources cycliques de régénération (l’oiseaux annonçant la venue de la personne qui fait revivre la maisonnée, ou la venue du jour qui perce en réveillant les vivants), l’homme s’assombrit de nouveau. Il revient à cette forme de résignation en constatant l’appauvrissement du lieu, vidé du sens profond qu’il possédait sous l’empire de nombreux liens interspécifiques. Désormais, les espèces nuisibles semblent pouvoir régner, semblent avoir pris le dessus et vidé le lieu des formes écosystémiques qui en fondaient la richesse. 

“Tu t’occupes de l’agriculture ?

– Oui, mais ça ne donne rien. Je rentre de l’irrigation, mais rien. Si tu as besoin d’un pain tu vas chez l’épicier pour 13 dhs. Mais la palmeraie ne donne plus rien. Même les oliviers ne donnent rien cette année. La caroube, son prix a baissé, je ne sais pas pourquoi. Ce sont les étrangers qui achètent les caroubes. Maintenant ils n’en veulent plus. Il avait atteint 80 dhs, puis maintenant 5 à 7 dhs. Tu vois les gens les ont même laissés sur les arbres. Il existe ici quelques arganiers. Il y a aussi des serpents, et des scorpions. Quand vous avancez dans la palmeraie vous devez bien regarder, être attentif. Un jour j’ai été confronté au grand serpent noir. Il a fait sortir sa langue, et j’ai eu peur. Mais il s’est faufilé dans un tronc d’olivier. Et une fois qu’il était dedans, j’ai jeté des pierres. Et en m’enfuyant, je me retournais, j’avais peur qu’il me suive car il est ahram ayga (il agit à l’encontre de la religion et ingénieux). Il peut s’enrouler autour de tes jambes, et vouloir te faire tomber.

– Ce serpent il mange les oiseaux ?

– Oui, et les écureuils aussi. Il monte dans les arbres pour arriver jusqu’à leur nid, et il les mange. Ici, il y a une eau abondante, mais les gens ne veulent pas travailler. Il y a une source ici et une autre là-bas en amont. Les gens ont quitté leurs parcelles. Ils ont émigré. Ils n’ont laissé qu’un seul ouvrier dans leur parcelle.”

 

 

Pâques Viviana. Le tiers caché du monde dans la conception des Gnawa du Maroc.. In: Journal de la Société des Africanistes, 1975, tome 45, fascicule 1-2. pp. 7-17; http://www.persee.fr/doc/jafr_0037-9166_1975_num_45_1_1761

Refonder le commun pour préserver un système agriurbain

Paru dans le numéro 259  de la Revue internationale des études du développement dans le dossier “Résilience des communs à l’heure de l’anthropocène” .

David Goeury« Refonder le commun pour préserver un système agriurbain »Revue internationale des études du développement [En ligne], 259 | 2025, mis en ligne le 19 décembre 2025

URL : http://journals.openedition.org/ried/26063 ; 

DOI : https://doi.org/10.4000/15eem

Résumé:

Les communs hydrauliques agriurbains historiques permettent d’apporter un contrepoint à l’approche dominante actuelle des périmètres irrigués par le nexus eau, énergie, alimentation, focalisée sur la performance monétaire. Le suivi d’un commun agriurbain oasien à Tiznit, au Maroc, d’octobre 2017 à janvier 2024, permet de comprendre comment une réorganisation de la distribution de l’eau selon des principes plus intégratifs génère un microclimat et une économie de subsistance dans un contexte d’adversité politique et climatique. Ce succès est fondé sur des principes élargis de justice liant humains et non-humains. La persistance d’un commun agriurbain doit donc être comprise comme la défense d’un milieu de vie multispécifique d’enracinement terrestre où peut se déployer une agricitoyenneté face aux logiques hors-sol de spéculation foncière.

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Deux jeunes agriculteurs au service de l’irrigation collective

Par David Goeury, Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite et Mansour Diop

La mise en service de la distribution de l’eau épurée par le réseau de bornes devait incomber à un technicien financé dans le cadre d’un partenariat avec la commune de Tiznit avant que le président de la commune ne renonce à soutenir l’association. Par conséquent, la gestion de la station de filtration et la distribution est restée particulièrement hiératique incombant tantôt au gardien de la station, tantôt à des agriculteurs membres de l’association. L’association se saisit alors du dispositif Awrach lancé en 2022. Ce dispositif visait à l’inclusion de la main d’œuvre par la participation à des chantiers pour faire face au taux de chômage élevé après la pandémie COVID19. Il est supervisé par la province. Les personnes recrutées sont alors directement rémunérées par l’Etat tout en étant intégrées à une entreprise ou une association. L’association Ibharen mobilise ainsi deux jeunes agriculteurs pour la mise en service du réseau d’irrigation, son entretien et la distribution de l’eau : Brahim et Mohamed. Les deux travaillent de concert, même si Brahim est chargé de Doutarga et Mohamed d’Attebane.Ces deux jeunes ont des profils similaires. Ils ont arrêté leurs études durant le secondaire qualifiant vers l’âge de17 ans. Ils viennent d’une famille d’agriculteurs disposant de parcelles familiales.

Brahim a toujours aimé l’agriculture et après quelques petits travaux (bricolage) à Tiznit, il a décidé de travailler avec son frère sur la terre familiale. Cette parcelle clôturée a été achetée par leur père désormais décédé. Le terrain dispose d’un puits mais son débit est très faible. L’activité est supervisée et contrôlée par sa mère qui réside sur place. Elle s’occupe de toutes les questions financières et domestiques. Son frère s’occupe du bétail où il a acquis une grande expertise tandis que Brahim est chargé de la culture de la luzerne, de l’irrigation et de la vente des produits agricoles. Ils ont élaboré un modèle cultural associant élevage laitier et culture de la luzerne. Avec la mise en place de réutilisation des eaux usées, Brahim a pu mettre en culture deux nouvelles parcelles. Chaque année, ils agrandissent leur troupeau. Ils espèrent atteindre un troupeau de dix vaches pour dégager un revenu suffisant.

Mohamed est né en 1995, il a arrêté ses études en 2012 à 17 ans. Fils unique de la famille, il a dû accompagner son père qui est tombé gravement malade d’un cancer et devant se faire soigner entre Agadir et Casablanca. Il avait l’habitude d’aider ses parents et a donc pris la relève de son père en 2012. Il cumule travail de la terre et multiples activités comme la mécanique, l’électricité, « selon les besoins, je m’efforce de tout faire ». Curieux, il n’hésite pas à suivre des vidéos sur Internet pour se lancer. Il est ainsi connu pour intervenir en urgence lorsque les vaches subissent une météorisation de la panse. Il travaille sur la parcelle familiale en indivision en cultivant la surface revenant à son père, ses oncles ayant délaissé l’activité agricole. Il cultive alternativement la parcelle en laissant reposer la terre. Il vient de mettre en culture en juin 2022 arrêtée depuis 2020. Mohamed travaillait d’abord les produits classiques de la petite agriculture urbaine de Tiznit à partir de l’eau d’un puits : de l’huile, de la coriandre, du persil, et un peu de menthe. Puis avec la distribution de l’eau depuis la station d’épuration, il a décidé de cultiver principalement de la luzerne pour la vente aux éleveurs. Il a ainsi réduit son temps de travail sur les parcelles pour pouvoir se consacrer à d’autres activités et notamment sa vie de famille, tout particulièrement sa fille de quatre ans. Il profite de la production de luzerne pour engraisser des moutons pour les revendre à l’occasion de l’Aïd el Adha.

A partir de juin 2022, le système se met en place. Les deux jeunes sont dans une dynamique collective. L’augmentation du nombre d’usagers de l’eau permet alors à tout le monde de gagner un peu. La remise en état des parcelles nécessite un travail collectif avec l’usage du tracteur pour les labours, le recrutement d’ouvriers pour façonner les casiers et charger les balles de luzerne, et d’ouvrières pour la récolte. Mohamed explique : « Tu peux soit tout faire toi-même, comme notre ami Hassan, soit payer plusieurs personnes un peu, de façon que chacun gagne un peu. »

En 2023, le dispositif Awrach s’arrête et les deux jeunes continuent de travailler pour l’association avec le soutien de la commune. Ils sont désormais considérés davantage comme des prestataires du service des espaces verts de la commune et donc reçoivent une indemnité en liquide. Parallèlement, ils doivent faire face aux aléas techniques des pannes mais aussi des irrégularités de débit. Ils apprennent à entretenir le matériel et n’hésitent pas à intervenir pour accélérer la réparation des pompes. Durant l’été 2024, lors des restrictions sur la consommation d’eau potable par les autorités avec la fermeture des lavages automobiles et des hammams, ils doivent faire face à une forte réduction du débit alors que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à réclamer de l’eau Les deux pompes ne peuvent fournir de l’eau que pendant 8 à 9 heures par jour (de 9h00 à 18h00), alors que certaines parcelles nécessitent plusieurs dizaines d’heures d’irrigation. Ils doivent donc annoncer que les nouvelles parcelles de luzerne ne pourront pas être mises en culture, car elles nécessitent beaucoup d’eau, et les agriculteurs doivent donc reporter leur investissement à l’hiver. Ils sont aussi souvent accusés d’être responsable des défaillances sur le réseau surtout pour le périmètre de Doutarga où ne nombreux agriculteurs sont en conflit le long de la branche ouest. Des agriculteurs prennent souvent l’initiative d’ouvrir leur borne sans concertation avec l’association amenant à une chute de débit pour la distribution. Mohamed et Brahim parlent de 4 ou 5 personnes qui refusent toute organisation collective et qui créent un climat de tension à Doutarga. En revanche, à Attebane, les personnes travaillent en bonne intelligence. Mohamed et Brahim jouent un rôle important dans la socialisation des jeunes exploitants agricoles et participent régulièrement à des tâches collectives désignées par le terme de Tiwizi. La rareté de la main d’œuvre compétente encourage les jeunes à s’entraider. De même, ils interviennent dans la prévention et la gestion des conflits.

Avec la fin de l’autorisation de réutilisation en juin 2025, l’association arrête l’irrigation par les bornes et les deux jeunes se retrouvent alors dans l’expectative comme tous les autres agriculteurs. Ils attendent qu’une solution soit trouvée.

Quand les eaux épurées débordent : retour de la gestion collective du trop plein

Par David Goeury, Mohamed Mouskite et Hind Ftouhi

La station d’épuration de Tiznit est positionnée au nord de la ville. Son canal de fuite rejoint le lit de l’oued Toukhsine qui se perd dans le périmètre d’écoulement des crues d’Attebane. En 2006, les agriculteurs d’Attebane ont détourné l’eau sur leurs parcelles amenant au développement d’une agriculture avec les eaux usées retraitées au niveau secondaire jusqu’en 2021, date de l’usage régulier du dispositif de filtration tertiaire et de la réutilisation via un réseau de bornes. A l’exception de quelques parcelles positionnées à proximité de la station d’épuration et pouvant disposer des eaux du canal de fuite lors des dysfonctionnements du réseau de filtration tertiaire, le périmètre aval a été progressivement abandonné. Ce phénomène a été d’autant plus fort que la branche occidentale du réseau de redistribution des eaux traitées par les bornes était fortement abîmée et n’a pas pu être utilisée avant fin 2024.

En juin 2025, lorsque l’autorisation d’exploitation des eaux épurées par l’association Ibharen arrive à échéance à la suite de l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse épidémiologique, les eaux traitées s’écoulent à nouveau dans le lit de l’oued Toukhsine. Rapidement, elles arrivent jusqu’au village d’Attebane où elles s’accumulent dans deux petites dépressions avant de continuer à s’écouler le long du hameau.

Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d’Attebane. Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une seconde dépression .Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Les eaux s’accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane
Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits : David Goeury

Les habitants souffrent alors de nombreuses nuisances : odeurs nauséabondes, invasion de moustiques, risques de contamination des puits, afflux de chiens sauvage, risque de maladie des enfants qui peuvent échapper à la surveillance des parents.

Les habitants sollicitent immédiatement le caïd de la commune rurale d’Aglou dont ils dépendent, puis se regroupent au siège de la province pour interpeller le gouverneur. Le problème provient des eaux usées de la commune urbaine de Tiznit qui se déversent désormais dans un village qui dépend de la commune rurale d’Aglou. L’absence d’accord entre l’agence de bassin et l’association vient alors effondrer un consensus sanitaire et oblige alors à remobiliser toutes les parties prenantes institutionnelles. Les débordements mettent en responsabilité l’Office national de l’eau potable qui est responsable de la station d’épuration, le ministère de la Santé, le ministère de l’Agriculture, l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires qui se défaussent en s’en tenant à leurs simples prérogatives. La seule solution serait le paiement des frais d’analyse par la commune urbaine dès que celle-ci aura mis en place son propre système de réutilisation pour les espaces verts, or le chantier est en cours et va prendre plusieurs mois.

Les autorités à défaut de solution structurelle comme la reprise de la filtration tertiaire par l’association Ibharen se réunissent sur le terrain le 19 juin au matin pour proposer d’accélérer l’écoulement des eaux traitées à travers le village en créant une tranchée nette à même d’éviter l’accumulation dans les deux petites dépressions. Cette solution n’est aucunement satisfaisante pour les habitants qui se réunissent dans la soirée pour réactiver le fonctionnement passé. 20 propriétaires de parcelles s’accordent pour réorienter les eaux usées vers les anciennes parcelles agricoles abandonnées quatre années plus tôt. A tour de rôle, du sud vers le nord, ils réactivent la logique de la séguia en détournant l’écoulement des eaux épurées en quelques coups de houe vers les parcelles adjacentes.

Cependant, les familles ne sont plus mobilisées et ne disposent pas d’une main d’œuvre suffisante pour exploiter l’eau. Après quatre années d’abandon, tous les arbres sont morts sauf ceux qui étaient à proximité du canal écoulement, les buttées permettant de former les casiers (ouzounes) ont été arrasées. L’objectif des agriculteurs n’est pas un objectif productif. Il leur faut avant tout protéger en urgence le village d’el darar (un préjudice, un dommage) que provoque l’écoulement non contrôlé des eaux usées retraitées. Ils agissent avant tout dans un cadre éthique et religieux de bon voisinage. Aucune stratégie à long terme ne peut être envisagée du fait de l’incertitude sur l’autorisation de réutilisation. Les propriétaires espèrent juste que l’eau permettra de faire pousser de l’herbe qui pourra être consommée par le bétail.

Or, l’irrigation non contrôlée favorise la croissance de plantes invasives avec l’extension des cannes méditerranéennes et des ricins qui progressent de proche en proche et finalement colonisent les parcelles. Par ailleurs, à la différence de l’irrigation par casier, le détournement de l’écoulement amène à une très faible surveillance de l’irrigation facilitant alors la venue des sangliers qui prolifèrent dans les taillis. Les compagnies de sangliers fouissent la terre ameublie à la recherche de racines dont elles raffolent. Les canaux tracés à la hâte sont alors nivelés par les sangliers ce qui empêche la dispersion des eaux sur les parcelles et vient ajouter du chaos dans une initiative menée en urgence.

Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury
Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury

 

Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d'écoulement
Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d’écoulement. Crédits David Goeury
Inondation volontaire d'une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Inondation volontaire d’une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Détournement des eaux usées épurées vers des parcelles abandonnées
Détournement des eaux usées épurées vers une parcelle . abandonnée pour éviter l’écoulement vers le village. Crédits David Goeury
Butée de terre pour détourner l'eau du canal d'écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury
Butée de terre pour détourner l’eau du canal d’écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury

 

Au fil des jours et des semaines, les autorités multiplient les discours divergents. Si les cadres du ministère de l’Intérieur soutiennent cette stratégie dans l’attente d’une solution avec l’agence de bassin, des menaces sont proférées contre des agriculteurs qui pompes dans le canal avec des moteurs pour sauver leurs parcelles de luzerne qui étaient desservies par les bornes. Les ordres et contre-ordres se succèdent.

Pompage opportuniste dans le canal d'écoulement
Un exploitant agricole pompe dans le canal d’écoulement pour arroser une parcelle de luzerne.

 

Chez les agriculteurs sourde un profond sentiment d’injustice : ils ont le sentiment d’être totalement abandonnés par les politiques publiques subissant les méfaits d’un aménagement incohérent. L’un d’entre eux s’exprime ainsi : « personne ne nous écoute, personne ne se soucie de nous ». « Les petits agriculteurs sont livrés à eux-mêmes alors que les grands bénéficient de subventions. »

La seule solution face aux dysfonctionnements et incohérences administratives est alors l’auto-organisation collective ultime recours pour protéger la communauté villageoise d’un préjudice environnemental et sanitaire incontrôlable. Mais cette auto-organisation est constamment menacée.

Mise à jour du 19 décembre 2026 :  De guerre lasse, les agriculteurs se réunissent pour réélire un nouveau bureau à la tête de l’association Ibharen. Le président historique, aussi élu au conseil communal de Tiznit, est considéré comme responsable de la situation n’étant pas arriver à concilier les administrations.

Les sangliers, invasifs qui menacent les pratiques culturales

Par David Goeury

Le sanglier est l’espèce invasive qui est la plus problématique pour les agriculteurs. Il revient régulièrement dans les conversations du fait des dégâts qu’il peut provoquer sur les cultures. La multiplication des taillis du fait de l’écoulement des eaux épurées et de l’abandon de certaines parcelles est propice à sa prolifération.

L’animal est surtout considéré comme une menace pour le maïs dont il raffole. Or, le maïs doux est une culture particulièrement intéressante pour les agriculteurs qui vendent les épis aux vendeurs ambulants qui les grillent et les proposent dans les rues de la ville de Tiznit. Le reste de la plante est un fourrage de choix pour les vaches et les moutons.

Un jeune entrepreneur agricole raconte :

« Le sanglier détruit tous les champs de maïs. Aussi, Gloire à Dieu Tout Puissant, que fait-il ? Où j’ai vu ce qu’il a fait à un de mes amis à El Bedayaa (extrémité nord-ouest du périmètre agricole de Tiznit), qui avait cultivé du maïs et ne l’avait pas entouré de clôture. Savez-vous ce qu’il lui a fait ?

Gloire à Dieu Tout Puissant, il agit comme un être humain : il prend un épi de maïs, l’ouvre, le goûte pour voir s’il est mûr, prend le deuxième, puis le troisième, et ainsi de suite. De même, il l’ouvre comme un être humain et le jette. Les agriculteurs savent que cet acte est celui du sanglier. Car, une semaine plus tard, il revient pour ravager toutes les récoltes lorsqu’elles sont mûres, parce qu’il sait quand les épis seront murs. Il ne revient pas seul mais avec ces amis. C’est donc une perte énorme !

Par conséquent lorsque mon ami a vu les épis par terre, nous avons essayé de tout récolter rapidement. »

Les attitudes des agriculteurs sont multiples allant de la peur à la curiosité. Beaucoup considèrent que les sangliers ne sont pas réellement un problème si l’on dispose de pratiques culturales adaptées. Un jeune agriculteur à même voulu en adopter un. Il a recueilli un marcassin qu’il a élevé mais devant la croissance rapide de l’animal, son appétit et sa taille imposante, il a préféré le relâcher. « Au début, je le trouvais mignon mais quand je l’ai vu grossir, grossir, je me suis dit qu’est-ce que je vais en faire. Car cela grossit très vite. Alors je l’ai relâché ! ». D’autres craignent des attaques notamment lorsqu’ils doivent irriguer la nuit. Ils les voient qu’ils s’affairent et ne sont pas tranquilles. Enfin, régulièrement certains demandent l’intervention des services de régulation des Eaux et Forêts afin qu’ils procèdent à une battue.

Le sanglier est associé au cochon notamment en arabe où il est désigné par le terme de « alouf » et donc n’est pas considéré comme une viande licite. Cependant, la viande est parfois consommée discrètement dans les familles. Ainsi, en 2023, un sanglier a traversé la ville de Tiznit du nord vers le sud fuyant une battue organisée par les services de régulation. Il a disparu dans les nouveaux quartiers dit d’Aïn Zerka sur la route de Tafraout. Quelques jours plus tard, l’association Abrinaz en charge de l’irrigation a découvert une carcasse de sanglier à l’arrière de son local comprenant la tête et la colonne vertébrale. En observant la fine découpe de la carcasse, le président s’exclame : « Vu le prix de la viande, celui-ci n’a pas été mangé par les chiens ».

Régénérer les champs de cactus opuntia après les ravages de la cochenille à partir de variétés locales : les cactus de Taghzout

Par Hind Ftouhi, David Goeury et Mohamed Mouskite

Les cactus opuntia, plantes mexicaines importé en 1770, se sont largement répandus au Maroc couvrant plus de 50 000 ha en 1998. L’engouement pour ces différents produits (figues) et sous-produits (huile, fourrage, miel) a amené à une extension rapide au début du XXIe siècle pour atteindre 120 000 ha en 2017. Cependant, cette culture s’est effondrée ont brutalement disparu à la suite d’une invasion de cochenille d’abord observée dans la région de Marrakech-Safi puis dans celle de Souss-Massa et de Guelmim-Oued Noun. Un premier foyer d’invasion est observé dans la province de Sidi Ifni en aout 2018 et malgré les tentatives d’éradication, la cochenille sauvage se répand les années suivantes amenant à la destruction de près de 99% des cactus. Des dizaines de milliers d’hectares ont été ravagés laissant un paysage dévasté de cactus desséchés. Devant l’ampleur des dégâts à partir de 2022, les agriculteurs généralisent les politiques de destruction des cactus attaqués en les déracinant et en les brûlants. Le ministère de l’Agriculture multiplie les formations de lutte contre les cochenilles tandis que l’Institut national de recherche agronomique (INRA) du Maroc mène un travail de sélection et de duplication des variétés naturellement résistante à la cochenille. Depuis 2023, des agriculteurs plantent à nouveau des cactus progressivement.

A Taghzout, Hassan a suivi une formation à la direction provinciale du ministère de l’Agriculture sur les gestes de lutte contre la cochenille et notamment les gestes de nettoyage des raquettes de cactus. A la fois mécanicien carrossier dans le garage de son oncle à Guelmim et entrepreneur agricole en agroécologie avec son cousin, il revient chaque semaine au village pour suivre les parcelles familiales qui sont sous la surveillance de sa mère.

Parcourant le village qui est entouré de cactus opuntia, il a prélevé des raquettes de cactus qui n’étaient pas attaqués par la cochenille. Il les a mises en pots séparés pour les protéger, les déplacer, les bouturer. Une fois assuré que ces plants de cactus étaient épargnés par la cochenille, il les a replantés dans sa parcelle et irrigués par goutte à goutte. Les plants les plus avancés ont désormais deux ans et donnent des fruits de belle taille qui arriveront à maturité dans quelques semaines.

Du fait des multiples contraintes, sa pluriactivité professionnelle, la rareté de l’eau et la dégradation de la fertilité des sols, Hassan privilégie désormais la culture de cactus qui occupaient avant les périphéries des parcelles comme haie vive et qu’il plante au centre de sa parcelle comme culture principale.  L’irrigation des cactus se fait par un système de goutte à goutte pour assurer leur croissance rapide mais aussi pour faciliter la tâche à sa mère qui veille sur les cultures pendant son absence.

 

Son objectif est de déployer ces nouveaux plants de cactus sur deux hectares de terres qui appartiennent à sa famille sur les hauteurs qui surplombent le village. Il refuse d’implanter les variétés nouvelles du ministère de l’Agriculture malgré la forte communication faite autour de plants à hauts rendements particulièrement prometteurs pour privilégier le principe de la sélection d’une variété locale de « Taghzout ».

Il s’est interrogé sur l’opportunité de commercialiser des plants de cactus via la société de service agroécologique qu’il a créé avec son cousin, mais le cadre particulièrement réglementé et surtout l’existence d’entreprises certifiées par le ministère exerçant de fait un monopole sur les nouveaux plants l’ont dissuadé. Il n’aurait pu jouer qu’un rôle de revendeur des variétés certifiées tout en étant obligé de fournir un important travail administratif notamment en ce qui concerne la fiscalité différente entre les entreprises agricoles et les entreprises de service à l’agriculture. Il désire se limiter à  un investissement individuel comme exploitant agricole  indépendant sans être lié ni à une association, ni à une coopérative, ni à une société de service.

Replanter des cactus est aussi une activité compatible avec une pluriactivité professionnelle que cela soit au Maroc ou à l’étranger, Hassan a candidaté aux contrats ANAPEC pour travailler comme ouvrier agricole en France. Son dossier n’a pas été retenu en 2025 mais il souhaite retenter sa chance en 2026.Dans le village, désormais plusieurs propriétaires ont décidé de replanter des cactus d’abord en périphérie de leur parcelle comme cela se faisait avant l’invasion de cochenille. C’est le cas de Hmad, un homme de 66 ans, que nous rencontrons à la fontaine collective où il remplit des bidons pour irriguer des plants de cactus.

Nouvelle parcelle récemment plantée de cactus résistants à la cochenille. Crédits : David Goeury

Après avoir travaillé pendant plusieurs années dans le bâtiment, Hmad a cessé son activité professionnelle et s’occupe désormais de sa petite parcelle, où il cultive quelques arbres fruitiers, des grenadiers, des oliviers,.., principalement destinés à la consommation familiale. Cette année, Hmad a décidé de replanter quelques pieds de cactus « dial lbled » (du pays) comme Hassan, en repérant des plants non infectés par la cochenille. Pour l’instant, ces plants semblent bien pousser, mais il devra encore attendre deux ans avant de pouvoir récolter les fruits.

À Taghzout, les cactus plantés permettront de reconstituer les haies vives et, éventuellement, de produire des fruits. Hassan apparaît alors comme un pionnier avec son projet de plantation en plein champ, suivi par d’autres tentatives, plus timides mais contribuant malgré tout à la régénération d’une plante devenue emblématique de l’Ouest marocain, le cactus opuntia.

 

Plantation de cactus résistants à la cochenille en bordure de parcelle en haie vive en remplacement des cactus desséchés par la cochenille visible en arrière plan. Crédits : David Goeury

“Fawda”? Du refus à l’opposition à la réutilisation agricole des eaux retraitées : paroles d’un maraîcher.

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Ahmed est un maraîcher au cœur du périmètre de réutilisation des eaux usées de Doutarga. Il fait partie des exploitants agricoles qui ont toujours refusé les eaux usées. Il travaille avec l’eau de la nappe grâce à deux puits de 30 mètres de profondeur qui lui permettent d’avoir jusqu’à cinq heures d’irrigation par jour pour cultiver des betteraves, de la menthe, de la coriandre, du céleri, des courges qu’il vend aux habitants de Tiznit.

Pour lui, la réutilisation des eaux usées a toujours été une menace. En effet, elle vient discréditer son travail et sa production. Il souligne que l’association Ibharen qui assure la distribution des eaux retraitées a été obligée de porter plainte contre 6 exploitants qui ne respectaient pas les règles strictes de réutilisation en irriguant des productions maraîchères avec les eaux retraitées. Et ces mauvais comportements viennent menacer son activité créant une méfiance des clients.

Il souhaite qu’il y ait une séparation claire et que l’usage des eaux retraitées soit banni du périmètre de Doutarga. Pour lui, les eaux issues de la station d’épuration ne devraient pas être réutilisées mais « s’écouler naturellement ». Il considère que les exploitants qui se sont lancés dans la réutilisation des eaux traitées sont des opportunistes avides d’argent qu’il associe à la jachaa, terme arabe désignant la cupidité envieuse, l’avarice. Pour lui, ces exploitants profitent du prix très faible des eaux retraitées pour se lancer dans des investissements profitables sans réfléchir aux conséquences sanitaires.

Il s’est longtemps senti isolé et non entendu du fait de la forte mobilisation pour la réutilisation des eaux usées, l’association regroupant désormais plus d’une centaine d’exploitants agricoles. Cependant, il a trouvé un soutien auprès d’un projet de lotissement agroécologique qui s’est implanté à une centaine de mètres à l’ouest de sa parcelle.

Un large terrain a été transformé en lots de 2000 m² à 2500 m² de jardins où peuvent être installés de vastes bungalows en bois. Ces parcelles sont commercialisées entre 400 000 à 500 000 Dhs (40 000 à 50 000 Euros) par un promoteur issu d’une des grandes familles historiques de la ville de Tiznit. L’ingénieur en charge du projet échange régulièrement avec les agriculteurs maraîchers pour les convaincre de s’organiser. Les maraîchers et l’investisseur ont les mêmes intérêts à interdire la réutilisation des eaux retraitées. Symboliquement, la borne 48 qui est en bordure du projet de lotissement agroécologique a été démantelée.

Borne 48 démantelée en bordure du lotissement agroécologique. Crédits : David Goeury
Borne 48 du réseau de distribution des eaux usées retraitées. Située en bordure du lotissement agroécologique, elle a été démantelée. Crédits : David Goeury

Désormais, selon Ahmed, les opposants à la réutilisation seraient une quarantaine et seraient prêts à s’organiser en association avec le soutien de l’ingénieur du projet de lotissement agroécologique. Ils ont choisi 6 d’entre eux pour les représenter. Leur objectif est de pouvoir ainsi porter plainte contre la réutilisation des eaux retraitées.

Pour l’exploitant, c’est une véritable chance que la réutilisation soit actuellement stoppée du fait du non renouvellement de l’autorisation suite à l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse des eaux. Pour lui, elle ne doit pas reprendre.

Il conclut l’entretien ainsi :« Si la réutilisation des eaux traitées reprend, beaucoup sont déterminés à tout casser, ce sera la fawda (le chaos) ! »

Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury
Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury

 

Les métabolismes agri-urbains, entre subsistance, circuit court et élevage. Le cas de Tiznit / Agri-urban Metabolisms between subsistence, short food supply chains, and livestock farming. The case of Tiznit

Par David GOEURY

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Produire en ville, produire la ville : la place des activités productives dans l’urbanisation des villes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient / Producing in the city, producing the city: the place of productive activities in the urbanization of cities in the Arab world 

Résumé

Le développement urbain du xxe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières qui fondaient les systèmes agri-urbains historiques. Durant des millénaires, villes et agricultures étaient consubstantielles, autour notamment du cycle du phosphore qui liait plantes, humains et animaux d’élevage. Au xxe siècle, les métabolismes agriurbains multiséculaires ont été profondément transformés par le déploiement de nouvelles logiques urbaines fondées selon le principe de l’évacuation des déchets jugés indésirables.
À la logique du recyclage par la fertilisation des sols s’est substituée celle de la contamination croissante d’espaces périphériques, au risque de générer des effets environnementaux en retour de plus en plus dévastateurs. Aujourd’hui, les aires urbaines sont gangrenées de communs négatifs, soit des espaces collectivement sacrifiés, dont l’impact environnemental est souvent minoré. Les politiques publiques oscillent entre renoncement (absence d’action) et démantèlement (opération de neutralisation), privilégiant souvent le déplacement des effets négatifs vers des terres plus lointaines. Il apparaît cependant une troisième voie, qui est celle de la régénération des terres concernées.
Pour ce faire, il semble nécessaire de penser la relation entre technologie et alliances interspécifiques. En effet, plantes et animaux peuvent être mobilisés pour rétablir un cycle vivant autour d’espaces contaminés.
Ici, sera discuté plus spécifiquement le cas de la réutilisation des eaux usées à vocation agricole. Le rapport d’UNWater en 2013 soulignait déjà : « 20 millions d’hectares de terres arables dans le monde seraient irriguées avec des eaux usées. Particulièrement courante dans les zones urbaines et péri-urbaines du monde en développement, l’utilisation des eaux usées dans l’agriculture présente certains avantages, en fournissant de l’eau et des nutriments pour les cultures, en assurant l’approvisionnement alimentaire des villes et en réduisant la pression sur les ressources en eau douce disponibles. Cependant, les eaux usées sont également une source de pollution et peuvent affecter la santé des utilisateurs, des consommateurs et de l’environnement si des pratiques sûres ne sont pas appliquées. » En effet, à la différence de l’usage des eaux épurées pour les jardins publics ou les golfs, ce type de réutilisation s’inscrit dans un cadre beaucoup plus complexe, liant santé, environnement et sécurité alimentaire. Elle permet alors de réfléchir à un nouveau métabolisme agri-urbain dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Si cette pratique est très fréquente dans de nombreux pays souffrant d’un important stress hydrique, elle est désormais fortement encouragée dans des pays aux climats plus tempérés, et notamment en France depuis l’année 2023.
Intégrer la question des cycles vivants dans la planification urbaine s’avère aussi une opportunité pour proposer un nouveau perma-urbanisme intégrant habitat et agriculture. En effet, il est nécessaire de mettre fin à cette opposition récente entre ville et agriculture, et de dépasser les approches interstitielles de l’agriculture urbaine pour ouvrir de nouvelles perspectives pour la transformation des aires urbaines, qui sont de plus en plus en lourdement impactées par l’accélération du réchauffement climatique.

Abstract

Urban development in the 20th century took place at the expense of the food-producing land on which historical agri-urban systems were based. For thousands of years, cities and agriculture were inextricably linked, particularly through the phosphorus cycle that linked plants, humans and livestock. In the twentieth century, the age-old agri-urban metabolisms were profoundly transformed by the deployment of new urban logics based on the principle of disposing of waste deemed undesirable.
The logic of recycling through soil fertilisation has been replaced by that of increasing contamination of peripheral areas, at the risk of generating increasingly devastating environmental effects in return. Today’s urban areas are plagued by negative commons – collectively sacrificed spaces whose environmental impact is often downplayed. Public policies oscillate between renunciation (lack of action) and dismantling (neutralisation), often favouring the displacement of negative effects to more distant lands. However, there is a third way, which is to regenerate the land concerned.
To achieve this, it seems necessary to consider the relationship between technology and interspecific alliances. Plants and animals can be mobilised to re-establish a living cycle around contaminated areas.
Here, we will look more specifically at the reuse of wastewater for agricultural purposes. The UNWater report in 2013 already pointed out: ‘20 million hectares of arable land in the world are said to be irrigated with wastewater. Particularly common in urban and peri-urban areas of the developing world, the use of wastewater in agriculture has certain advantages, providing water and nutrients for crops, securing food supplies for cities and reducing pressure on available freshwater resources. However, wastewater is also a source of pollution and can affect the health of users, consumers and the environment if safe practices are not applied’. In fact, unlike the use of treated water for public gardens or golf courses, this type of reuse is part of a much more complex framework linking health, the environment and food safety. It provides an opportunity to reflect on a new agri-urban metabolism in a context of accelerated global warming. While this practice is very common in many countries suffering from severe water stress, it is now strongly encouraged in countries with more temperate climates, particularly in France since 2023. 
 Incorporating the issue of living cycles into urban planning is also an opportunity to propose a new perma-urbanism that integrates housing and agriculture. We need to put an end to the recent opposition between the city and agriculture, and move beyond interstitial approaches to urban agriculture to open up new perspectives for the transformation of urban areas, which are increasingly affected by the acceleration of global warming.

Ressorts de la persévérance et du découragement dans la mise en œuvre de la transition agroécologique au sud du Maroc/ Reasons for perseverance and discouragement in the implementation of the agroecological transition in southern Morocco

Par Lucia BORDONE

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Driss a fait tous les métiers. Issu d’une famille d’agriculteurs, il interrompt rapidement ses études pour travailler, d’abord comme tailleur, puis menuisier, pêcheur et enfin barman. En 2018, il débute une formation en agroécologie qui marque le début de son retour à la terre. Étranger au petit village (douar) de Taghzout où il réalise sa formation et obtient bientôt un droit d’usage sur une petite parcelle, il est le seul membre de la coopérative agricole locale à avoir, jusqu’à ce jour, persévéré dans le développement d’une activité productive agroécologique. À partir de cette figure, dont la trajectoire et le tempérament traduisent une forme d’exceptionnalité, notre contribution s’attachera à problématiser deux principaux enjeux.

Le premier est relatif au rôle de facilitateur joué par Driss du fait de savoir-faire – techniques ou non – lui permettant de porter un projet agroécologique en se positionnant à la jointure de plusieurs mondes. Perpétuant certaines techniques agricoles acquises par transmission familiale, il les enrichit d’apports issus d’une formation qui reflète la circulation de bonnes pratiques internationales. Cultivant sur sa parcelle une grande diversité de végétaux – cultures associées et intercalaires ; rotations – il multiplie également les activités connexes, de formation professionnelle, de sensibilisation, mais également d’entraide locale (coups de main ; réparations diverses ; trocs, etc.). Surtout, ses compétences se traduisent par une capacité à articuler, en fonction de ses

interlocuteur.ice.s, des catégories mobilisant différents imaginaires qui renvoient à la qualité alimentaire des produits qu’il cultive. Attirant une clientèle – restreinte – d’expatriés occidentaux français ou belges sensibles au qualificatif « agroécologique », c’est plutôt en référence à l’appellation « beldi » (qui renvoie à une conception spécifiquement marocaine du « produit de terroir ») qu’il valorise sa production auprès des acheteurs marocains. Le « bio » lui demeure par contre inaccessible (cahier des charges trop exigeant ; coût financier de la labellisation trop important). L’analyse approfondie d’un matériau ethnographique récolté à Taghzout entre septembre 2023 et février 2024 nous amènera, dans un premier temps, à nous demander en quoi l’expérience de Driss manifeste une convergence singulière et rare entre des référentiels potentiellement contradictoires (qu’ils proviennent des héritages du monde rural berbère, des schémas pratiques conformes aux principes de l’agroécologie ou des injonctions à l’entreprenariat agricole issues du libéralisme économique).

Dans un deuxième temps, nous nous interrogerons sur les fragilités qui pèsent sur sa démarche et, plus largement, sur les alternatives agricoles intégrant des exigences éco-sociales dans la région qui nous intéresse (Souss-Massa, sud du Maroc). La « plasticité » de Driss, sa capacité à glisser d’une activité et d’un registre à l’autre est aussi et surtout une réponse à de multiples risques : difficultés de commercialisation, pressions climatiques, faiblesses infrastructurelles, tensions politiques locales. La prégnance de ces risques tend à le maintenir dans un équilibre instable entre un mouvement d’ancrage et d’attachement à la terre (Tamazghra) et un état d’alerte exigeant un détachement intentionnel (être prêt à tout quitter ; se rendre capable de recommencer autrement et ailleurs). Partant d’une réflexion sur sa « réussite » précaire, notre enquête nous amènera à mettre au jour les épreuves et désajustements ayant conduit à l’abandon du projet agroécologique collectif dans lequel Driss s’insérait au départ. Nous tenterons alors de penser, dans ce contexte territorial spécifique, les conditions de possibilité d’une agroécologie renouant avec sa vocation de science de la mobilisation collective en faveur de la durabilité.

Élevage animalier en régime de subsistance. Diffusion de vaches productives et transformation des formes d’attachement / Animal husbandry for subsistence. The spread of productive cows and changing forms of attachment

Par Marc BREVIGLIERI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Cette communication partira d’un cas d’étude où, suite à la mise en place d’une coopérative dans une ville moyenne du sud marocain, le rapport de domestication bovine s’est trouvé largement bouleversé. L’injonction à la rationalisation productive s’est accompagnée d’une incitation à tourner l’élevage vers la domestication de nouvelles races de vache permettant une augmentation de la production laitière. Un enjeu d’hospitalité s’est alors présenté face à l’apparition de vaches de race étrangère productive certifiées conformes (Holstein) venant concurrencer les races locales (dites Beldi). Il s’est joué alors, au sein de petits élevages, une profonde épreuve de modification des formes de vie supposant la requalification du lien à l’animal, comme le réaménagement de l’environnement de la production. La communication mettra tout particulièrement l’accent sur le travail de dissociation des races bovines et les opérations de classification effectuées par quelques femmes éleveuses dont la vie s’est trouvé bouleversée par l’opportunité d’adhérer à la coopérative laitière et ses cadres normatifs. Ce détour ontologique et classificatoire permet, dans une deuxième étape, de délimiter certains vecteurs d’attachement à des formes de vie qui expliquent certaines réticences ou certains compromis venant notamment des femmes les plus précaires. Ces vecteurs d’attachement débordent et transcendent la seule relation à l’animal et s’inscrivent dans des dynamiques agro-écologiques locales et des modes de cohabitation complexe avec la cosmologie oasienne dans son entier (lignagère, végétale, animale, spirituelle, …). En résistant aux seuls moteurs économiques d’incitation par l’enrichissement individuel, ces femmes questionnent une idéologie du progrès centrée sur l’adoption de transferts technologiques (l’animal performant de race sélectionnée et les dispositifs techniques et de gouvernance certifiés qui l’accompagnent). Elles invitent à interroger une forme de post-colonialisme relativement récente, articulée à la propagation des certifications et standards de qualité transnationaux promus sous l’angle de l’amélioration de la qualité de vie humaine.

Trajectoires d’ouvrières agricoles au fil de l’eau usée : entre précarité et réinvention

 / Trajectories of female farm workers working with waste water: between precariousness and reinvention

Par Hind FTOUHI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Située dans le sud-ouest du Maroc, la ville de Tiznit est entourée d’espaces oasiens où l’agriculture constitue une activité essentielle, bien que fragile. Cependant, les effets des changements climatiques, notamment la sécheresse et la pénurie d’eau, ont conduit à l’abandon de nombreuses parcelles agricoles. Depuis 2006, la création d’une station d’épuration des eaux usées puis la mise en service d’un système de filtration et d’un réseau de distribution de l’eau épurée en 2020 a favorisé la culture de la luzerne créant une demande en main-d’œuvre, principalement féminine. Cette communication analyse les trajectoires des ouvrières agricoles et leur rôle dans la prise en charge des besoins de leurs familles à travers des entretiens qualitatifs effectués auprès d’une dizaine de femmes. Nos résultats montrent :

i- que ces ouvrières sont majoritairement issues du milieu urbain et ne sont pas propriétaires de terres,

ii- l’existence d’une hiérarchisation au sein des ouvrières agricoles elles-mêmes, avec des cheffes d’équipes (“patronas”) supervisant d’autres travailleuses,

iii- leurs parcours sont souvent marqués par une expérience dans les grandes exploitations agrobusiness de la région de Chtouka, qu’elles abandonnent parfois préférant travailler « près de chez-elles »,

iiii- une organisation dans le temps et dans l’espace à travers la mise en place d’un réseau de connaissances avec les agriculteurs locaux.

Ces femmes nous permettent alors d’apporter un regard sur les conditions de travail des ouvrières dans les nouvelles exploitations agricoles mobilisant des ressources hydriques non conventionnelles.

Les femmes, actrices clés dans le maintien des oasis au Maroc / Women, key players in maintaining Morocco’s oases

Par Lisa BOSSENBROEK 

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Dans les oasis du Maghreb, le rôle des femmes reste souvent invisible, bien que leurs activités contribuent de manière significative à l’économie et à la société. Cela s’explique, en partie, par l’invisibilité de leur travail, souvent peu reconnu ou valorisé, tant dans les politiques publiques que dans les recherches académiques. Pourtant, des études récentes menées au Maroc, en Algérie et en Tunisie mettent en lumière leur contribution essentielle aux dynamiques qui façonnent ces espaces. À partir d’un travail ethnographique réalisé sur plusieurs années, nous analysons le rôle des femmes dans le maintien de l’agriculture oasienne, dans un contexte marqué par des changements de différentes natures tels que la rareté de l’eau, les migrations ou encore l’urbanisation. En étudiant trois contextes spécifiques : les éleveuses de vaches laitières dans les oasis de Tiznit, les agricultrices et les femmes entrepreneures dans les vallées du Drâa et du Todgha, nous montrons que ces femmes jouent un rôle central dans les activités agricoles et d’élevage, indispensables à la viabilité des exploitations. Nos résultats montrent aussi que les femmes oasiennes s’investissent dans des projets individuels et collectifs pour valoriser les produits locaux, générer des revenus pour leurs familles et mettre en avant leurs savoirs. Ces initiatives participent non seulement à rendre visible leur travail, mais aussi à garantir la continuité et l’évolution des espaces oasiens. Par leur dynamisme, ces femmes favorisent l’émergence de nouveaux services liés au secteur agricole, démontrant ainsi leur rôle pivot dans le maintien des espaces oasiens.

Une jeunesse en première ligne face au réchauffement climatique : les jeunes internes ruraux au Maroc / Youth on the front line against global warming: children in a rural boarding school in Morocco

Par Khadija ZAHI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 1 : Des institutions et des organisations à réinventer face aux défis
du réchauffement climatique

Résumé en français

Les jeunes en milieu rural font partie de ces catégories dominées sur lesquelles sont construits de très nombreux discours sans que ces derniers et ces dernières puissent réellement infléchir les questions de recherche. Or, ces jeunes sont pourtant au cœur des grandes transformations économiques, sociales et surtout environnementales. Déconsidérés car représentés comme une catégorie arriérée, les politiques publiques et les programmes de recherche interrogent souvent leurs trajectoires scolaires ou leur intégration professionnelle selon le principe qu’il faut intégrer ces jeunes à la grande transition scolaire, salariale et entrepreneuriale. Celles et ceux qui resteraient en dehors de ce processus sont mise en invisibilité et déconsidérés n’ayant pas d’ailleurs le droit à la parole, voire même leur parole peut être déconsidérée.

Notre enquête auprès des jeunes résidant dans un internat associatif dans la région Souss Massa au Maroc met en évidence une éco-anxiété qui les affecte profondément dans leur quotidien à l’école, au sein de la famille et dans la localité de résidence. Nous défendons le principe que les jeunes et tout particulièrement les élèves des établissements secondaires constituent une catégorie essentielle pour comprendre les effets concrets de l’accélération du réchauffement climatique du fait de l’obligation institutionnelle qui leur est imposée de faire des choix d’orientation scolaire ou professionnelle dans des territoires marqués par le dépeuplement, une forte migration vers les villes et une transformation radicale du paysage végétal. Ces jeunes constituent une catégorie sentinelle car aux avant-postes du changement social du fait des transformations environnementales.

Systèmes oasiens et élevage pastoral, vers de nouvelles alliances territoriales ? (Tunisie) / Oasis systems and pastoral livestock farming: towards new territorial alliances (Tunisia)

Par Irène Carpentier

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 1 : Des institutions et des organisations à réinventer face aux défis
du réchauffement climatique

Résumé en français

Dans un contexte global marqué par les chocs géopolitiques, la crise climatique, et la perturbation des marchés alimentaires, l’autonomie productive locale est devenue un enjeu central. Dans le sud tunisien, l’expansion continue des périmètres irrigués en palmiers dattiers alimentent les marchés d’exportations, tandis que les filières d’élevages pastoral sont particulièrement sous pression. Dans les vastes parcours sahariens qui lient Douz et Médenine, le lien entre arboriculture oasienne et élevage extensif est en redéfinition. Si la conquête des arbres se fait sur les terres de parcours, la transformation des sous-produits des palmiers (dattes communes, noyaux, branches) pour l’alimentation animale construit un nouveau marché et ouvrent de nouvelles perspectives pour les éleveurs. Portée par une dynamique entrepreneuriale fragmentée, et soutenue par les institutions locales, et les organisations de producteurs, le broyage et la transformation des sous-produits de l’arboriculture visent à répondre à une demande croissante des éleveurs, dans un contexte de sécheresse, de dégradation des parcours, et d’explosion du coût des concentrés.

Il s’agira ainsi d’éclairer en quoi ce nouveau marché de l’alimentation animale s’inscrit dans une reconfiguration régionale plus large, interrogeant les formes de valorisation des ressources dans les régions arides de marge, et les liens entre systèmes extensifs et agro-industrie. La demande alimentaire peut-elle contribuer à reconnecter les territoires pastoraux du sud-est avec les zones oasiennes ? S’agit-il d’un renforcement de la dépendance des systèmes extensifs dans un contexte de concurrence exacerbée sur des ressources rares ?

Meriem : un destin féminin agriurbain

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek, David Goeury

Meriem est une femme qui a décidé de vivre sur une parcelle agricole de Doutarga. Femme de caractère, elle se définit comme une agricultrice avant tout et défend son autonomie en insistant sur le fait qu’elle a son fort caractère et qu’elle avance droit « agharas agharas ».

Son histoire est intimement liée aux transformations du travail agricole autour de Tiznit.

« Nous vivions à Tiznit dans le quartier Idalha près du palmier qui se trouve en face du Jamaa El kebir. Mon père était agriculteur et nous possédions une ferme à Massa, une autre à Ouijjane et une autre sur la route de Guelmim qu’ils l’ont maintenant transformé en lots de terrains pour un lotissement. Aujourd’hui, nous n’avons plus rien de tout cela »

Nous travaillons tous dans l’agriculture à l’époque de mon père. C’était en quelque sorte, comme si on disait : « Si tu veux manger, alors tu dois travailler ».

« Nous nous réveillions à 6h du matin contre notre gré, je mettais des bottes et prenais la houe. Je nettoyais l’étable du bétail, puis je faisais sortir les animaux dans une autre étable pour laver celle qu’ils occupaient, afin qu’elle sèche pour le lendemain. De plus, nous participions à la récolte de la menthe pendant sa saison, ainsi qu’à celle des olives. Mon père faisait venir des ouvriers de Houara, car nous avions un grand puits dans la ferme et de nombreux oliviers. D’ailleurs, il nous fallait deux mois pour récolter toutes les olives. Et nous récoltions également le millet (lbachna en Darija), les décortiquions et les étalions sur le toit pour les remplir ensuite dans des sacs. Ainsi, j’ai vécu « Tamara » (le labeur, le travail pénible). Si vous regardez mes mains, elles ne ressemblent en rien à celles d’une femme.

Ni les garçons ni les filles n’ont été scolarisés. Seule ma petite sœur a été envoyé à l’école par mon père, alors que mon oncle a envoyé tous ces fils à l’école. Nous n’avons pas étudié, car nous travaillons constamment dans l’agriculture. Nous allions tous les lundis à Massa, car le mardi était le jour du souk hebdomadaire, et nous récoltions les navets et les carottes, puis nous allions les laver dans le bassin pour qu’ils soient prêts à être chargés dans une Peugeot à 4h du matin et les vendre au souk. Puis nous allions dans notre domaine situé sur la route de Guelmim le mardi pour la récolte, que nous envoyions ensuite au souk le mercredi afin qu’elle soit vendue le jeudi. Nous nous rendions tous les vendredis à Ouijjane, le samedi étant le jour du souk hebdomadaire. Enfin à Tiznit, mon père cultivait des pastèques et des pommes de terre.

Lorsque mon père nous donnait une pièce de 50 centimes, c’était pour nous comme un trésor inestimable, la récompense de nos efforts. Dans chaque domaine il y avait une maison, de la nourriture, de la farine et tout le nécessaire. Nous y travaillions et y dormions, puisque le lendemain ils allaient au souk et moi je restais. Nous avions également des vaches partout où nous allions, car mon père collaborait avec des associations hollandaises qui lui avaient donné des vaches noires et rouges, et ils lui envoyaient aussi des tonnes de son, de betterave sucrière…etc. En même temps, mon père apportait le lait à direction provinciale l’Agriculture, où était organisée la collecte du lait. On nous donnait un chèque que j’allais encaisser à Ait Melloul à l’époque. Mais aujourd’hui, plus personne ne veut pratiquer l’agriculture, même les femmes.

Je me suis mariée à l’âge de 12 ans.  Mon mari habitait avec nous, car mon père nous avait offert un maison à côté d’eux.  J’ai donné naissance à trois filles et deux garçons. Puis, une de mes filles est décédée me laissant avec deux filles et deux garçons. Lorsque je suis allée faire ma carte nationale, on m’a dit qu’il me restait encore une année avant d’atteindre l’âge légal pour en bénéficier. J’avais donc déjà cinq enfants à l’âge de 17 ans. »

Son père est mort en 1991. Elle a hérité d’une demie part disposant ainsi de terrains et surtout d’argent. Devant l’afflux d’argent, son mari souhaitait prendre le contrôle de ses affaires. Mais, elle a refusé et a préféré se séparer de lui en 1992 pour gérer personnellement son héritage. Avec l’argent, elle a continué à pratiquer une activité agricole avisée tout autant par goût que par nécessité.

« Mes frères ont vendu les vaches et tout le reste, puis ils ont abandonné toute activité agricole. C’est pourquoi j’ai commencé à élever du bétail sur la terrasse de ma maison à ce moment-là, même s’il était difficile pour les vaches et les veaux de descendre l’escalier, c’est un défi que l’on surmontait pour vendre notre bétail : une fois qu’on s’habitue à quelque chose, il est difficile d’y renoncer. Pour ma part, je vis sans compter sur l’héritage, sans attendre que mon frère ou ma sœur me donnent quoi que ce soit. Je travaille. Mais les gens croient que nous sommes une famille riche. En réalité, non : si tu ne travailles pas, tu ne manges pas. Vous savez pourquoi ? Mon père nous avait laissé de l’argent, mais où est-il maintenant ? Mes frères ont dépensé leur argent dans les voitures, les pantalons en jean, les vestes en cuir, les sorties à Agadir, à Taghazout…etc. Et en deux ans, ils ont tout perdu, alors qu’ils n’ont pas fait d’études.

Même si nous ne possédons plus grand-chose, j’élève des poules et des lapins sur la terrasse. Si vous allez au souk le mardi, je peux vous accompagner : vous pourrez acheter jusqu’à dix moutons sans payer immédiatement, et les régler plus tard, car les vendeurs me connaissent et me font confiance.

Il en va de même pour le fourrage : je peux l’acheter sans argent et le payer ultérieurement. C’est aussi le cas pour le ciment, le fer, la caillasse ou le sable ; je vais à la droguerie et je prends ce dont j’ai besoin. Même chez le vendeur de volailles, je peux demander trente poulets et il me les remettra sans hésiter, en attendant que je le rembourse.

Savez-vous pourquoi ? Parce que je suis quelqu’un de juste et d’honnête. Par exemple, si je dispose de 1 500 dirhams, je les répartis entre mes créanciers en donnant 200 dirhams à chacun. Et si j’ai suffisamment d’argent, je rembourse d’abord le plus important. Quant à ceux qui m’appellent sans cesse pour me rappeler leurs dettes, je les laisse pour la fin, afin de leur donner une leçon.”

Meriem Elle a financé les études et la formation professionnelle de ses quatre enfants, qui ont tous aujourd’hui une situation stable : l’un est chauffeur pour la COPAG, l’autre militaire, une fille est professeur et l’autre coiffeuse. Puis, elle a décidé de partager son héritage de son vivant à parts égales pour ne conserver que l’usufruit de la parcelle où elle vit désormais.

“J’avais l’habitude d’élever des poules. Quand je rentrais à la maison, il n’y avait rien à regarder à la télévision, et si je sortais, j’allais au jardin avant de revenir. Au début, j’avais entouré la maison avec une bâche et j’y avais installé des poules et des lapins qui avaient l’habitude d’errer dehors. Les gens venaient parfois me dire que les animaux étaient partis loin, et je leur répondais que ce n’était pas grave : ils reviendraient toujours, et c’est ce qui se passait, à l’heure de la prière de l’Asr.

J’ai continué ainsi un certain temps, puis j’ai construit une maison pour m’abriter, un abri pour les animaux, et j’ai commencé à vivre avec eux. L’eau me posait problème, mais j’ai fini par l’acheter et, hamdoulilah, je l’ai raccordée à l’énergie solaire. J’ai mis cette maison au nom de mon fils, car lui aussi aime ce mode de vie et m’aide dans mes activités.

Ce que je mange, je le cultive moi-même :de la coriandre, de la menthe, des oignons, des tomates, de la laitue, de l’absinthe, des poires, des pommes, des prunes, des grenades, des abricots, des bananes, de la caroube, des olives. Nous avons cultivé un peu de tout ce que nous mangeons.

J’élève aussi des moutons et j’avais deux chevaux, dont l’un est décédé. J’élève 12 moutons : 4 pour moi, 4 avec ma fille et 4 avec mon fils. (une race ovine) j’ai aussi une chèvre qui s’appelle Aicha, elle a grandi au biberon. Elle me suit partout où je vais : quand je vais à la boulangerie, elle me suit partout : à la boulangerie, pendant mon sport matinal, et lorsque nous nous promenons ensemble…

Pour nourrir mes animaux, j’allais au souk hebdomadaire le jeudi soir, car les produits y étaient alors moins chers. Par exemple, je demandais à un vendeur le prix des produits restants : il me répondait 30 ou 50 DH. Je faisais alors venir un triporteur pour les charger. Les garçons qui traînaient au souk m’aidaient à les mettre dans des sacs, et je leur donnais 10 ou 15 DH chacun en guise de rémunération pour leurs efforts.

Cette année, avec l’annulation du sacrifice le jour de l’Aïd, elle a dû renoncer à l’élevage et a donc vendu tous ses moutons en début d’année. « J’ai des moutons et j’ai acheté de la luzerne entre 100 et 120 DH, mais j’ai subi une grande perte après l’annulation de l’Aïd. C’est pourquoi je les ai vendus au souk mardi dernier à bas prix pour m’en débarrasser. Je n’ai conservé qu’une petite chèvre et un cheval, car l’autre est mort.»

Meriem commercialise aussi des légumes.

« J’ai planté des carottes jaunes, et le camping à côté de chez moi était rempli d’étrangers. Un jour, j’ai installé une bâche près de la route et j’y ai mis des carottes jaunes, des betteraves, de la laitue, des concombres… Les étrangers se sont précipités pour en acheter, car ils m’ont demandé si c’était bio, et je leur ai dit que oui. Il y a aussi un couple de Français qui vient me voir chaque année.”

Meriem se définit toujours comme agricultrice, même si sa position de femme peut parfois être difficile, mais elle défend farouchement sa liberté d’être :

« Parce que je suis une femme, ils attendent beaucoup de moi, mais comme je vous l’ai dit, je vais au marché aux bestiaux (rahba) des hommes et personne n’ose me toucher, car je mangerai sa main. Si quelqu’un me doit quelque chose, je le lui rends en argent, et pas autrement. Beaucoup me disent aussi : “Il faut que je vienne te rendre visite pour boire du thé.” Je leur réponds : “Je vous considérerai comme mon frère et nous boirons du thé, mais n’aie aucune autre intention, pour que nous soyons clairs dès le départ.” Quand je leur dis ça, ils disparaissent et je ne les revois plus.

Quand il a plu, j’ai pris ma moto pour aller à Foug Lwad en portant mes bottes de fermière. Ma sœur m’a dit : « Oh mon Dieu, tu t’es humiliée ! » Je lui ai répondu : « Pourquoi donc ? » Elle m’a dit : « Regarde ce que tu portes ! » Alors je lui ai répondu : « Que veux-tu que je fasse ? Tu veux que je me coiffe juste pour conduire la moto ? » Ainsi, lorsque je pratique mes tâches agricoles et que j’ai besoin d’aller en ville, j’y vais avec mes vêtements de travail, parce que les gens savent qui je suis et je me fiche de ce qu’ils disent. En été, je porte des vêtements dans lesquels je me sens à l’aise, et au mois d’août, je me coupe les cheveux courts pour me rafraîchir.”

Meriem incarne une femme indépendante et pragmatique, qui défend sa liberté dans toutes ses activités quotidiennes depuis plus de trois décennies. Son engagement dans l’agriculture et son assurance face au regard des autres traduisent sa force et son attachement à son identité singulière.

Atelier : Géohistoires environnementales. Passés, présents et futurs des relations multispécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique. Le jeudi 26 juin au 6e congrès du GIS MOMM à Strasbourg

Jeudi 26 juin 2025, 8h30-13h00, Salle 3R-01

 Présentation

RESPONSABLE ET DISCUTANT : 

David Goeury (HES-SO Genève)

 

INTERVENANTS DE L’ATELIER 1 : 

Mohamed Mouskite (UCA, Faculty of letters and humanities, Morocco and Mediterranean Space: History, Culture and Ressources, Marrakech, Morocco) : Gestion communautaire de l’eau et des plantes, pour une régénération technique et organisationnelle des zones arides
Community management of water and plants for technical and organisational regeneration of arid zones

Irène Carpentier (CIRAD Montpellier) : Systèmes oasiens et élevage pastoral, vers de nouvelles alliances territoriales ? (Tunisie)
Oasis systems and pastoral livestock farming: Towards new territorial alliances (Tunisia)

Élise Tancoigne (CNRS, UMR CITERES, Tours) : Gouverner les microbes laitiers en Jordanie : Observer les relations humains-microbes au prisme du Moyen-Orient
Governing food microbes in Jordan: A Middle Eastern focus on human-microbe relationships

Khadija Zahi (Université Cadi Ayyad de Marrakech) : Une jeunesse en première ligne face au réchauffement climatique : Les jeunes internes ruraux au Maroc
Youth on the front line against global warming: Children in a rural boarding school in Morocco

  

INTERVENANTS DE L’ATELIER 2 : 

Lisa Bossenbroek (University of Kaiserslautern-Landau-RPTU) : Les femmes, actrices clés dans le maintien des oasis au Maroc
Women, key players in maintaining Morocco’s oases

Hind Ftouhi (INAU Rabat) : Trajectoires d’ouvrières agricoles au fil de l’eau usée : Entre précarité et réinvention
Trajectories of female farm workers working with waste water: Between precariousness and reinvention 

Marc Breviglieri (Haute École de Suisse occidentale, HES-SO Genève, UMR Ambiances, architectures, urbanités, CRESSON Grenoble) : Élevage animalier en régime de subsistance. Diffusion de vaches productives et transformation des formes d’attachement
Animal husbandry for subsistence. The spread of productive cows and changing forms of attachment

Lucia Bordone (HES-SO Genève) : Ressorts de la persévérance et du découragement dans la mise en oeuvre de la transition agro-écologique au sud du MarocReasons for perseverance and discouragement in the implementation of the agroecological transition in Southern Morocco

Le détail des ateliers est consultable ici :

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Tiwizi : s’entraider pour tenir ensemble dans un monde agriurbain incertain

Par David Goeury, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek et Hind Ftouhi

Une dizaines d’hommes est réunie autour d’une parcelle récemment façonnée en casiers. 8 hommes jeunes sont alignés, en tandem dans des casiers différents, ils repiquent des brins de menthe. Ces hommes sont des jeunes agriculteurs membres de l’association Ibharen pour la majorité d’entre eux. Parmi les 8 qui travaillent, 5 s’occupent d’une terre familiale tandis que 3 sont décrits comme des voisins ou des amis.

Ils ont organisé une tiwizi pour aider l’un d’entre eux. Or derrière ce mot iconique du monde amazighe se cache une réalité complexe de jeunes entrepreneurs agricoles qui développent une activité agricole en périphérie de la ville de Tiznit.

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« Ruina », une parcelle abandonnée partiellement régénérée en potager pour s’opposer à un projet de parking privé

Par David Goeury, Lisa Bossenbroek et Hind Ftouhi

Au sein du hameau de Doutarga entre les maisons une parcelle est entourée d’une bâche de géotextile.

Doutarga parcelle abandonnée et contaminée de déchets
Doutarga parcelle abandonnée et contaminée de déchets au premier plan. La parcelle régénérée est protégée derrière des bâches de géotextiles. Crédits : David Goeury

 

Le propriétaire est un boulanger à la retraite d’une soixantaine d’années. Il a hérité de cette terre de son père, originaire de Tindouf, qui avait acheté ce terrain avec un puits de 18 mètres de profondeur pour devenir agriculteur et définitivement s’installer à Tiznit. Jeune, le propriétaire a débuté sa vie professionnelle précoce comme agriculteur avant de travailler comme boulanger à Tiznit au marché central, puis de partir en Arabie Saoudite comme chauffeur à Riyad durant quatre années, pour finalement travailler à Tanger à nouveau comme boulanger durant 32 ans.

A Tiznit sa femme s’est occupée de la grande famille de 8 enfants et de la petite exploitation familiale qui a eu jusqu’à 5 vaches « hollandaises ». Mais la sécheresse et l’inflation des prix des aliments ont obligé la famille à les vendre. Désormais retraité, avec une pension de 1500 dhs par mois, la famille se contente de produire quelques légumes et plantes pour le marché ; principalement de la menthe, de la coriandre et du céleri que sont fils ira vendre à Tiznit. Avec l’eau du puits, elle produit de la luzerne et de l’herbe qu’elle fait couper par des femmes rémunérées à la demi-journée pour les vendre séchées au souk pour 50 dhs la balle.

Doutarga parcelle agricole irriguée par puits. Crédits : David Goeury
Doutarga parcelle agricole irriguée par puits. Principalement dédiée à la production de luzerne vendue séchée au souk. Crédits : David Goeury
Doutarga. Etable abandonnée. Crédits : David Goeury
Doutarga. L’étable abandonnée a accueilli jusqu’à 5 vaches laitières de race Holstein. La sécheresse et l’inflation des aliments pour bétail ont poussé la famille à vendre les vaches. Crédits : David Goeury

 

La petite parcelle où nous le rencontrons à la particularité de longer l’impasse qui desserre les maisons voisines. Elle apparaît désormais comme détachée du reste de l’exploitation et enserrée entre la ruelle et des maisons. Le propriétaire l’a délaissée durant plusieurs années si bien qu’un des voisins voulait se l’accaparer pour la transformer en parking. Il y a deux ans, le propriétaire a donc décidé de la remettre en culture mais pour lui, c’est insatisfaisant. Il la qualifie de « ruina », soit d’une parcelle en « désordre ». Il désigne alors du geste toute la partie nord qui est non cultivée.

« Cette parcelle est « ruina ». Je l’ai nettoyée il y a deux ans car le voisin voulait la transformer en parking. J’y ai planté un peu de menthe mais elle pousse mal et les feuilles sont tachées. Tu vois c’est encore le bazar. Je n’ai pas mis d’engrais car je n’ai pas de bétail. Alors, cela pousse comme cela peut. Cela n’a rien à voir avec l’autre parcelle qui est bien. »

Le terme de « ruina » est ici intéressant car ce terme courant de l’arabe dialectal marocain désigne ce qui est en désordre, tout en venant du français « ruine ».

Ici, le propriétaire considère que cette parcelle remise en culture non pas à des fins commerciales mais davantage pour suspendre toute velléité d’accaparement par les voisins reste imparfaite. Elle continue à porter les stigmates de l’abandon et de la faible productivité. La reprise de l’exploitation se caractérise par la mobilisation de cinq ouvrières chargées de désherber, comme nous avons pu l’observer lors de notre visite et en profiter pour couper l’herbe qui sera séchée et vendue sur le souk comme la luzerne de la parcelle principale. L’épouse de l’agriculteur en profite pour ramasser quant à elle des déchets, notamment de plastiques de taille moyennes. D’autres déchets demeurent éparpillés sur la parcelle, stigmates des années d’abandon : quelques piles, des bouchons et de petits emballages.

Doutarga parcelle qualifiée de "ruina" partiellement remise en culture. Crédits : David Goeury
Doutarga parcelle qualifiée de “ruina” partiellement remise en culture. Crédits : David Goeury

 

Cette stratégie de remise en culture d’une terre convoitée par d’autres est très classique surtout dans un contexte confus de front urbain où les maisons se multiplient en dehors d’un quelconque cadre réglementaire. Clôturer et cultiver est aussi un moyen de se prémunir des dépôts de déchets anarchiques qui se multiplient.

Le propriétaire n’exclut pas de la vendre ; « Je ne vais pas vendre maintenant, mais si jamais cela devient un lotissement alors je vendrais peut-être avec un bon prix. »

De l’entreprise agricole familiale à la cueillette des myrtilles dans les grandes fermes de Chtouka : les multiples activités agricoles d’une mère de famille

Par Hind Ftouhi, Lisa Bossenbroek et David Goeury

Un héritage familial agricole

Jemaa est née à Doutarga, il y a plus de soixante ans, où elle a appris très jeune les différentes tâches agricoles au sein de l’exploitation familiale. Irriguer, cultiver, récolter, élever les moutons et les poulets, toutes ces tâches n’ont aucun secret pour elle. Elle s’est mariée avec un homme issu de la montagne, de la tribu des Ayt Brahim, mais elle a refusé de vivre dans un village isolé dépendant de l’agriculture pluviale. Elle a donc convaincu son mari de venir vivre à Doutarga dans une maison mise à disposition par son père. Son mari a travaillé alors avec sa famille dans l’élevage de poulets industriels, tandis qu’elle assurait un élevage de moutons et de poulets fermiers. Ils ont trois enfants, un garçon et deux filles dont la plus jeune est née en 1999.

Maintenir une activité agricole domestique malgré tout

Ils ont toutefois du suspendre l’élevage de poulets industriels en raison des nouvelles normes sanitaires, de l’inflation des aliments et des médicaments. Son mari préfère alors retourner dans son village où il élève des poulets traditionnellement. Il vient rendre visite à sa famille une fois par semaine, le jeudi, le jour du souk.

Jemaa commence alors à travailler dans les grandes fermes de la province de Chtouka-Ayt Baha tout en conservant une petite exploitation agricole. Elle achète un peu de fourrage pour son bétail et vend quelques moutons pour la fête du sacrifice. Cette année, elle a entrepris de réhabiliter une parcelle mise à sa disposition par ses frères, qu’elle peut irriguer grâce aux eaux usées retraitées. On la rencontre sur sa parcelle où elle vient collecter de la mauve qui a poussé suite à un écoulement non contrôlé de la borne dédié eà l’irrigation.

A peine la moitié de sa parcelle a été façonnée en casiers. Le façonnage est inachevé. Car les ouvriers auxquels Jemaa a fait appel ont mal fait leur travail. Lorsqu’elle a demandé au journalier de semer la luzerne, ce dernier a oublié plusieurs casiers et elle a dû terminer le travail seule pour qu’il soit fait correctement.

Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n'a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s'est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury
Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n’a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s’est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury

 

Travailler dans les grandes exploitations de fruits rouges : une aubaine

Actuellement, elle ne s’occupe de sa parcelle qu’une journée par semaine car elle travaille comme ouvrière dans une ferme qui produit des myrtilles six jours par semaine. La demande de main d’œuvre est très forte. Ses voisines lui ont dit que la ferme cherchait du personnel, et elle a donc accepté un contrat non déclaré, pour lequel elle est payée 100 dhs par jour. ». Pour elle, c’est une aubaine, peu d’activités permettent de gagner 100 dhs par jour. Elle se lève donc tous les matins à 5h00 pour arriver très tôt dans une ferme immense. Elle finit de travailler à 15h30 mais n’arrive chez elle que vers 17h00 du fait de la durée du trajet.

Elle est désormais trop âgée pour avoir le droit à un contrat réglementaire déclaré auprès de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) qui s’arrête à 60 ans sauf dérogation ministérielle spéciale. Elle s’est enregistrée au Registre social unifié (RSU) et bénéficie désormais de l’aide sociale (الدعم). Elle touche donc 500 dhs par mois. Par ailleurs, elle bénéficie de l’assurance maladie obligatoire (AMO).

Elle préfère travailler dans les serres, même si c’est loin de chez elle, car la rémunération par quinzaine est garantie. Elle a travaillé dans les champs à Doutarga et à Tiznit pour couper la luzerne ou la menthe, mais ce travail est irrégulier, et certains propriétaires ne paient pas immédiatement, prétextant attendre la vente de la récolte.

Une question de génération : une mère qui travaille pour que sa fille reste à la maison dans l’attente du mariage

Constatant la dureté du travail quotidien de sa mère, le fils de Jemaa, employé dans un restaurant à Marrakech, aimerait qu’elle arrête son activité professionnelle. Mais, elle préfère travailler pour « faire de l’exercice, plutôt que d’accumuler des pêchers à médire toute la journée en commérant avec les voisines ». Elle a toujours travaillé et elle a besoin de bouger. Elle ne sait pas faire autre chose. Et puis, elle a toujours besoin d’un peu d’argent pour faire face aux imprévus.

En revanche, elle ne souhaite pas que sa fille célibataire de 26 ans l’accompagne et travaille avec elle à la ferme même si la demande est forte. Elle veut protéger son honneur.

« Je ne permettrai pas à mes filles de travailler pour des gens et je préfère travailler à leur place. De plus, si ma fille commence à travailler, même si je l’accompagne un jour ou trois, elle partira ensuite seule sans m’attendre. Si je la blâme, elle me dira qu’elle est consciente de la situation et connait les risques. Il vaut donc mieux qu’elle reste à la maison, car si une fille s’habitue à l’argent et aux sorties, elle ne sera plus disciplinée. D’ailleurs, même leur père ne leur permet pas du tout de travailler, et il me demande toujours de l’emmener avec moi partout où je vais et de ne pas la laisser toute seule. C’était la même chose pour sa sœur avant qu’elle ne se marie. Mes filles ne sortaient pas jouer dehors avec les garçons quand elles étaient petites sans que je sois présente pour les surveiller, car leur père me grondait s’il les trouvait seules dehors pendant que j’étais à la maison. Les filles et les garçons d’aujourd’hui sont difficiles. »

Lhacen un agriculteur expert venu de Massa qui apprend à travailler avec les eaux usées épurées

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite,  David Goeury et Mansour Diop

Lahcen est un agriculteur qui se définit comme un expert. Il a quitté son village d’origine à Massa à cause de la sécheresse. Il s’est installé en septembre 2022 à Attebane sur une large parcelle de 3 ha qui a subi un lourd incendie quelques mois plus tôt. Après avoir remis en état la parcelle, il développe une agriculture intensive grâce à l’eau qui abonde.

Il est père de trois fils, tous actifs. Le premier est ouvrier dans une entreprise d’événementiel. Le cadet, titulaire d’une licence en Informatique, travaille dans une usine de thé à Agadir. Le benjamin, diplômé d’une licence en physique, est employé dans une usine de câblage automobile à Berrechid.

Son épouse est restée à Massa tandis que lui loge dans une petite pièce éclairée à la bougie, à côté de la petite étable où se trouvent ses trois vaches. Il se déclare heureux de sa situation et ne rentre voir sa femme qu’une fois tous les 15 jours, sans passer la nuit à Massa, pour ne pas abandonner ses vaches.

Il a appris le métier d’agriculteur dès son plus jeune âge : « à l’âge de 11 ans, je savais déjà m’occuper des vaches ». Puis il a longtemps travaillé comme maçon avant de se relancer dans l’agriculture à Massa en 2011.

Il se lance dans la production de la luzerne, et plus particulièrement de semences « beldi » (du pays), réputées à Massa. Il a acheté ses premières graines en 2011 auprès d’agriculteurs de Massa, avant de devenir lui-même semencier.

« La variété de semences beldi est meilleure, car elle pousse bien droite, contrairement aux variétés étrangères qui ont tendance à pousser de travers, ce qui complique la récolte au tracteur. Elles poussent même en hiver alors que les semences étrangères ne poussent qu’en été quand le temps est chaud. Le prix de ces semences est de 110 DH le kilo. J’en ai acheté 20 kg, que j’ai semés sur toute ma parcelle, puis je les ai laissés pousser afin de récupérer les graines au moment de la récolte. » Je ne récolte pas la luzerne pendant deux mois, car je la laisse jusqu’à ce qu’elle donne des épis, puis je la coupe et l’étale alors qu’elle est encore fraiche et je la laisse sécher sous les rayons de soleil qui aident ses épis à s’ouvrir pour que je puisse récupérer les graines. Ensuite, je ramasse le reste en secouant les épis, et en les réexposant plus tard au soleil jusqu’à ce qu’ils sèchent bien. Puis, je mets le tout dans un sac de farine que je bats vigoureusement. Cette opération permet de fragmenter les inflorescences sèches, ce qui facilite la séparation des graines. Ensuite, je passe le tout dans un tamis, puis je refais le même processus pour le reste en l’écrasant sur le ciment. Je les mets ensuite dans une tissgit (structure plate et légèrement incurvée en osier, utilisée pour le vannage des céréales) et je souffle sur les graines en les faisant légèrement sauter afin d’éliminer les impuretés. Après cela, il faut les mettre dans un sac en toile, pour qu’elles puissent respirer. Il ne faut surtout pas utiliser de sac plastique, car l’humidité peut s’y accumuler et provoquer leur germination. Leur préparation demande beaucoup d’efforts, et la poussière dégagée peut provoquer des allergies. Elles peuvent ensuite être revendues entre 90 et 100 DH le kilo. »

En 2018, Lahcen décide d’associer à cette activité celle de l’élevage. Il achète alors deux vaches auprès de la COPAG, et adhère à la coopérative laitière Oumribet, située à la sortie de Massa sur la route d’Agadir. En 2019, il en acquiert deux autres. Toutefois, il se sépare par la suite de l’une d’elles, qui s’est révélée stérile. Il vend également les veaux, faute de ressources suffisantes pour les nourrir, d’autant plus que le coût du fourrage et du foin n’a cessé d’augmenter avec la crise des matières premières survenue après la pandémie de Covid-19. A Massa, Lahcen rencontre des difficultés croissantes du fait de la sécheresse.

« Avant la sécheresse, les vaches produisaient 14 litres du lait le matin. Cependant, la quantité diminue le soir de 2 litres soit 12 litres seulement. Cela est dû à la courte période du traite (7h du matin à 17h du soir). La quantité de lait produite par les vaches a fortement diminué en raison de la sécheresse : elles ne produisent désormais qu’environ 7 à 8 litres par jour. D’autres facteurs contribuent également à cette baisse, notamment l’âge avancé des animaux et le vêlage, ce qui peut faire chuter la production jusqu’à 4 litres ».

D’ailleurs, lorsqu’une vache met bas, elle produit de grandes quantités de lait durant les 3 premiers mois, atteignant 14 litres. Parallèlement, elle doit être inséminé dans cette période, afin d’assurer la reproduction annuelle de mon troupeau ».

Elle produit régulièrement 14 litres en plus de la quantité que boit son veau pendant les 3 premiers mois de sa mise bas. Ensuite, après le sevrage de son veau, la vache pourra préserver la même quantité de lait produite à condition qu’elle soit fécondée par insémination artificielle durant les 3 premiers mois de son vêlage. Mais la quantité diminue petit à petit pour atteindre 4 à 8 litres lors sa gestation, et elle ne produit pas de lait quand elle est à deux mois de sa mise bas »

Lahcen vend le veau lorsqu’il atteint l’âge de 6 mois, ou au maximum un an, car sa valeur marchande augmente avec l’âge. Par exemple, un veau de 6 mois se vend entre 5 000 et 6 000 DH, tandis qu’un an plus tard, il peut atteindre 10 000 à 12 000 DH. Cependant, son alimentation sur une année entière reste coûteuse, ce qui explique que Lahcen préfère le vendre à 6 mois afin de réduire les dépenses.

En 2022, devant l’ampleur de plus en plus accrue de la sécheresse, Lahcen préfère quitter Massa.

« La sécheresse m’a poussé à envisager un déménagement. J’ai deux sœurs qui vivent à Tiznit, et l’une d’elles, qui habite à Doutarga, a joué un rôle déterminant : c’est elle qui m’a montré ce terrain et m’a encouragé à m’y installer. Je me suis donc installé ici seul, passant la journée à m’occuper des cultures et la nuit à veiller sur le bétail. Si je dois m’absenter, ma sœur vient généralement nourrir les animaux. Malgré tout, je ne passe pas toute la nuit avec ma famille chez moi : j’essaie toujours de rentrer le soir, car ma présence est essentielle la nuit. »

Il s’est installé comme métayer et donne au propriétaire la moitié de sa récolte du fait de la disponibilité de l’eau. Pour s’installer à la suite de l’incendie, il a dû d’abord tailler les arbres calcinés notamment les oliviers, puis arracher les plantes nuisibles. Sur une partie de la parcelle, il a fait appel à un tracteur pour labourer. Une fois la parcelle remise en état, il a commencé à produire du persil, de la coriandre, et des courges slaoui.

« La parcelle est équipée d’un puits de 30 mètres de profondeur. On y puise l’eau à 7 mètres de profondeur. De plus le canal d’écoulement de la STEP n’est qu’à quelques mètres. Je peux toujours accéder à l’eau la nuit entre 23h00 et 7h00. »

En 2023, il déclare d’abord irriguer de façon autonome :

« Je n’achète pas d’eau à l’association même si j’ai une borne ici, car c’est très cher 50 centimes la tonne. Je préfère utiliser le trop-plein en le pompant avec une motopompe le soir, car le niveau d’eau déborde à ce moment-là, toutes les bornes étant désactivées. J’ai acheté une motopompe à gaz à 1250 DH. Une petite bouteille de gaz de 20 DH me suffit pour deux jours d’utilisation, car cette pompe ne consomme pas beaucoup de gaz. »

Cependant en 2024, du fait de la demande croissante d’eau via les bornes, il est obligé de rejoindre l’association Ibharen pour pouvoir s’inscrire dans les tours d’eau :

« J’utilise désormais la pompe et la borne parce qu’il n’y a pas assez d’eau pour l’irrigation. Lorsque plusieurs pompes fonctionnent en même temps, le débit de l’eau diminue, il m’est alors très difficile de pomper (car sa parcelle est en aval de plusieurs exploitations qui pompent l’eau avant lui dont certains n’ont pas de borne). Cependant, le coût de la borne est élevé, alors que la pompe fonctionne avec une bouteille de gaz qui permet d’assurer l’irrigation pendant un jour et demi. Le coût de l’irrigation par borne pour une journée entière est de 150 DH, alors que la pompe ne coûte pas autant. Il n’y a pas réellement de différence sur les cultures même si l’eau des bornes est plus claire car elle est filtrée. »

J’utilise donc les deux sources d’eau : j’irrigue les cultures maraîchères avec de l’eau du puits, et la luzerne et les oliviers avec l’eau de la STEP ».

Après son installation, Lahcen s’est mis à observer attentivement les effets des eaux usées retraitées. Il constate que certaines plantes, comme les oliviers, voient leur rendement affecté. Il préfère donc utiliser l’eau de la nappe plutôt que les eaux usées et organise sa parcelle en conséquence.

« En ce qui concerne les oliviers, s’ils sont trop arrosés, ils ne produiront aucun fruit. Contrairement aux oliviers des terres bour qui sont arrosés que deux fois par an, et qui produisent 90 à 120 kg d’olives, sachant que chaque 100 kg donne 24 litres d’huile, les oliviers irrigués avec les eaux usées ne produisent que 16 litres pour 100 kg. Je parle d’après ma propre expérience, car j’ai quelques arbres là-bas qui n’ont pas été suffisamment irrigués et leur rendement est bien meilleur que ceux de tous les arbres présents ici. Ce n’est pas que les arbres soient vieux, c’est que je ne les arrose pas exprès. Du coup, ils produisent plus d’olives que les autres arbres gorgés d’eau. »

Il est très critique de ses confrères :

« A mon avis, les agriculteurs de cette région ne connaissent rien en agriculture et la pratiquent même d’une manière aléatoire. L’élevage de bétail, par exemple, n’est pas une chose facile, mais nécessite plutôt une expérience préalable car il y a de nombreux détails qu’il ne faut pas négliger pour y réussir, tels que :

–  La gestation et le vêlage des bovins, et comment s’en occuper après la mise bas.

–  Bien programmer les inséminations artificielles.

– Veiller à l’état de santé du troupeau en ayant connaissance des maladies les plus courantes chez les vaches, leurs causes, symptômes et traitements.

–  Surveiller l’abreuvement et leur alimentation en connaissant les herbes qui leur sont utiles comme fourrage et celles qui provoquent une indigestion, comme la luzerne. Cette dernière peut leur causer des troubles digestifs si elle est récoltée et donnée chaude à la vache, car elle peut la tuer ».

« Si vous avez une expérience antérieure, vous pouvez éviter cela en lui donnant de l’huile d’olive ou d’argan, et en faisant marcher la vache pour l’aider à mieux digérer cette luzerne et libérer les gaz coincés à l’intérieur de ses intestins, ou bien en insérant un tube dans sa bouche pour les dégager. Et après ce processus, la vache ne doit pas manger des herbes vertes. Cependant, il est recommandé de lui donner des aliments déshydratés jusqu’à ce qu’elle soit complètement exempte de gaz. C’est pour cela que je vous ai dit que l’éleveur doit être au courant de tout cela afin d’éviter ce genre d’incident ».

Il conclut :

« J’ai acquis toutes ces connaissances grâce à des années d’expérience dans ce domaine. De plus, je m’adressais toujours aux spécialistes de l’agriculture lorsque je voulais obtenir des informations, car ils m’étaient beaucoup plus utiles que ceux qui n’avaient aucune connaissance dans le domaine. »

Lahcen illustre parfaitement l’expertise acquise par l’expérience et l’observation attentive. Sa capacité à adapter ses pratiques agricoles aux conditions difficiles, tout en combinant culture et élevage, témoigne de son pragmatisme et de sa rigueur.

Synthèse des entretiens menés du 2 mars 2023 et 25 décembre 2024 avec la participation de Samya Gouafka et Rachid Ouadelli pour la transcription.