Archives de catégorie : Métabolisme agriurbain

Refonder le commun pour préserver un système agriurbain

Paru dans le numéro 259  de la Revue internationale des études du développement dans le dossier “Résilience des communs à l’heure de l’anthropocène” .

David Goeury, « Refonder le commun pour préserver un système agriurbain », Revue internationale des études du développement [En ligne], 259 | 2025, mis en ligne le 19 décembre 2025. 

URL : http://journals.openedition.org/ried/26063 ; 

DOI : https://doi.org/10.4000/15eem

Résumé:

Les communs hydrauliques agriurbains historiques permettent d’apporter un contrepoint à l’approche dominante actuelle des périmètres irrigués par le nexus eau, énergie, alimentation, focalisée sur la performance monétaire. Le suivi d’un commun agriurbain oasien à Tiznit, au Maroc, d’octobre 2017 à janvier 2024, permet de comprendre comment une réorganisation de la distribution de l’eau selon des principes plus intégratifs génère un microclimat et une économie de subsistance dans un contexte d’adversité politique et climatique. Ce succès est fondé sur des principes élargis de justice liant humains et non-humains. La persistance d’un commun agriurbain doit donc être comprise comme la défense d’un milieu de vie multispécifique d’enracinement terrestre où peut se déployer une agricitoyenneté face aux logiques hors-sol de spéculation foncière.

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Quand les eaux épurées débordent : retour de la gestion collective du trop plein

Par David Goeury, Mohamed Mouskite et Hind Ftouhi

La station d’épuration de Tiznit est positionnée au nord de la ville. Son canal de fuite rejoint le lit de l’oued Toukhsine qui se perd dans le périmètre d’écoulement des crues d’Attebane. En 2006, les agriculteurs d’Attebane ont détourné l’eau sur leurs parcelles amenant au développement d’une agriculture avec les eaux usées retraitées au niveau secondaire jusqu’en 2021, date de l’usage régulier du dispositif de filtration tertiaire et de la réutilisation via un réseau de bornes. A l’exception de quelques parcelles positionnées à proximité de la station d’épuration et pouvant disposer des eaux du canal de fuite lors des dysfonctionnements du réseau de filtration tertiaire, le périmètre aval a été progressivement abandonné. Ce phénomène a été d’autant plus fort que la branche occidentale du réseau de redistribution des eaux traitées par les bornes était fortement abîmée et n’a pas pu être utilisée avant fin 2024.

En juin 2025, lorsque l’autorisation d’exploitation des eaux épurées par l’association Ibharen arrive à échéance à la suite de l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse épidémiologique, les eaux traitées s’écoulent à nouveau dans le lit de l’oued Toukhsine. Rapidement, elles arrivent jusqu’au village d’Attebane où elles s’accumulent dans deux petites dépressions avant de continuer à s’écouler le long du hameau.

Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d’Attebane. Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une seconde dépression .Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Les eaux s’accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane
Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits : David Goeury

Les habitants souffrent alors de nombreuses nuisances : odeurs nauséabondes, invasion de moustiques, risques de contamination des puits, afflux de chiens sauvage, risque de maladie des enfants qui peuvent échapper à la surveillance des parents.

Les habitants sollicitent immédiatement le caïd de la commune rurale d’Aglou dont ils dépendent, puis se regroupent au siège de la province pour interpeller le gouverneur. Le problème provient des eaux usées de la commune urbaine de Tiznit qui se déversent désormais dans un village qui dépend de la commune rurale d’Aglou. L’absence d’accord entre l’agence de bassin et l’association vient alors effondrer un consensus sanitaire et oblige alors à remobiliser toutes les parties prenantes institutionnelles. Les débordements mettent en responsabilité l’Office national de l’eau potable qui est responsable de la station d’épuration, le ministère de la Santé, le ministère de l’Agriculture, l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires qui se défaussent en s’en tenant à leurs simples prérogatives. La seule solution serait le paiement des frais d’analyse par la commune urbaine dès que celle-ci aura mis en place son propre système de réutilisation pour les espaces verts, or le chantier est en cours et va prendre plusieurs mois.

Les autorités à défaut de solution structurelle comme la reprise de la filtration tertiaire par l’association Ibharen se réunissent sur le terrain le 19 juin au matin pour proposer d’accélérer l’écoulement des eaux traitées à travers le village en créant une tranchée nette à même d’éviter l’accumulation dans les deux petites dépressions. Cette solution n’est aucunement satisfaisante pour les habitants qui se réunissent dans la soirée pour réactiver le fonctionnement passé. 20 propriétaires de parcelles s’accordent pour réorienter les eaux usées vers les anciennes parcelles agricoles abandonnées quatre années plus tôt. A tour de rôle, du sud vers le nord, ils réactivent la logique de la séguia en détournant l’écoulement des eaux épurées en quelques coups de houe vers les parcelles adjacentes.

Cependant, les familles ne sont plus mobilisées et ne disposent pas d’une main d’œuvre suffisante pour exploiter l’eau. Après quatre années d’abandon, tous les arbres sont morts sauf ceux qui étaient à proximité du canal écoulement, les buttées permettant de former les casiers (ouzounes) ont été arrasées. L’objectif des agriculteurs n’est pas un objectif productif. Il leur faut avant tout protéger en urgence le village d’el darar (un préjudice, un dommage) que provoque l’écoulement non contrôlé des eaux usées retraitées. Ils agissent avant tout dans un cadre éthique et religieux de bon voisinage. Aucune stratégie à long terme ne peut être envisagée du fait de l’incertitude sur l’autorisation de réutilisation. Les propriétaires espèrent juste que l’eau permettra de faire pousser de l’herbe qui pourra être consommée par le bétail.

Or, l’irrigation non contrôlée favorise la croissance de plantes invasives avec l’extension des cannes méditerranéennes et des ricins qui progressent de proche en proche et finalement colonisent les parcelles. Par ailleurs, à la différence de l’irrigation par casier, le détournement de l’écoulement amène à une très faible surveillance de l’irrigation facilitant alors la venue des sangliers qui prolifèrent dans les taillis. Les compagnies de sangliers fouissent la terre ameublie à la recherche de racines dont elles raffolent. Les canaux tracés à la hâte sont alors nivelés par les sangliers ce qui empêche la dispersion des eaux sur les parcelles et vient ajouter du chaos dans une initiative menée en urgence.

Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury
Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury

 

Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d'écoulement
Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d’écoulement. Crédits David Goeury
Inondation volontaire d'une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Inondation volontaire d’une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Détournement des eaux usées épurées vers des parcelles abandonnées
Détournement des eaux usées épurées vers une parcelle . abandonnée pour éviter l’écoulement vers le village. Crédits David Goeury
Butée de terre pour détourner l'eau du canal d'écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury
Butée de terre pour détourner l’eau du canal d’écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury

 

Au fil des jours et des semaines, les autorités multiplient les discours divergents. Si les cadres du ministère de l’Intérieur soutiennent cette stratégie dans l’attente d’une solution avec l’agence de bassin, des menaces sont proférées contre des agriculteurs qui pompes dans le canal avec des moteurs pour sauver leurs parcelles de luzerne qui étaient desservies par les bornes. Les ordres et contre-ordres se succèdent.

Pompage opportuniste dans le canal d'écoulement
Un exploitant agricole pompe dans le canal d’écoulement pour arroser une parcelle de luzerne.

 

Chez les agriculteurs sourde un profond sentiment d’injustice : ils ont le sentiment d’être totalement abandonnés par les politiques publiques subissant les méfaits d’un aménagement incohérent. L’un d’entre eux s’exprime ainsi : « personne ne nous écoute, personne ne se soucie de nous ». « Les petits agriculteurs sont livrés à eux-mêmes alors que les grands bénéficient de subventions. »

La seule solution face aux dysfonctionnements et incohérences administratives est alors l’auto-organisation collective ultime recours pour protéger la communauté villageoise d’un préjudice environnemental et sanitaire incontrôlable. Mais cette auto-organisation est constamment menacée.

Mise à jour du 19 décembre 2026 :  De guerre lasse, les agriculteurs se réunissent pour réélire un nouveau bureau à la tête de l’association Ibharen. Le président historique, aussi élu au conseil communal de Tiznit, est considéré comme responsable de la situation n’étant pas arriver à concilier les administrations.

“Fawda”? Du refus à l’opposition à la réutilisation agricole des eaux retraitées : paroles d’un maraîcher.

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Ahmed est un maraîcher au cœur du périmètre de réutilisation des eaux usées de Doutarga. Il fait partie des exploitants agricoles qui ont toujours refusé les eaux usées. Il travaille avec l’eau de la nappe grâce à deux puits de 30 mètres de profondeur qui lui permettent d’avoir jusqu’à cinq heures d’irrigation par jour pour cultiver des betteraves, de la menthe, de la coriandre, du céleri, des courges qu’il vend aux habitants de Tiznit.

Pour lui, la réutilisation des eaux usées a toujours été une menace. En effet, elle vient discréditer son travail et sa production. Il souligne que l’association Ibharen qui assure la distribution des eaux retraitées a été obligée de porter plainte contre 6 exploitants qui ne respectaient pas les règles strictes de réutilisation en irriguant des productions maraîchères avec les eaux retraitées. Et ces mauvais comportements viennent menacer son activité créant une méfiance des clients.

Il souhaite qu’il y ait une séparation claire et que l’usage des eaux retraitées soit banni du périmètre de Doutarga. Pour lui, les eaux issues de la station d’épuration ne devraient pas être réutilisées mais « s’écouler naturellement ». Il considère que les exploitants qui se sont lancés dans la réutilisation des eaux traitées sont des opportunistes avides d’argent qu’il associe à la jachaa, terme arabe désignant la cupidité envieuse, l’avarice. Pour lui, ces exploitants profitent du prix très faible des eaux retraitées pour se lancer dans des investissements profitables sans réfléchir aux conséquences sanitaires.

Il s’est longtemps senti isolé et non entendu du fait de la forte mobilisation pour la réutilisation des eaux usées, l’association regroupant désormais plus d’une centaine d’exploitants agricoles. Cependant, il a trouvé un soutien auprès d’un projet de lotissement agroécologique qui s’est implanté à une centaine de mètres à l’ouest de sa parcelle.

Un large terrain a été transformé en lots de 2000 m² à 2500 m² de jardins où peuvent être installés de vastes bungalows en bois. Ces parcelles sont commercialisées entre 400 000 à 500 000 Dhs (40 000 à 50 000 Euros) par un promoteur issu d’une des grandes familles historiques de la ville de Tiznit. L’ingénieur en charge du projet échange régulièrement avec les agriculteurs maraîchers pour les convaincre de s’organiser. Les maraîchers et l’investisseur ont les mêmes intérêts à interdire la réutilisation des eaux retraitées. Symboliquement, la borne 48 qui est en bordure du projet de lotissement agroécologique a été démantelée.

Borne 48 démantelée en bordure du lotissement agroécologique. Crédits : David Goeury
Borne 48 du réseau de distribution des eaux usées retraitées. Située en bordure du lotissement agroécologique, elle a été démantelée. Crédits : David Goeury

Désormais, selon Ahmed, les opposants à la réutilisation seraient une quarantaine et seraient prêts à s’organiser en association avec le soutien de l’ingénieur du projet de lotissement agroécologique. Ils ont choisi 6 d’entre eux pour les représenter. Leur objectif est de pouvoir ainsi porter plainte contre la réutilisation des eaux retraitées.

Pour l’exploitant, c’est une véritable chance que la réutilisation soit actuellement stoppée du fait du non renouvellement de l’autorisation suite à l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse des eaux. Pour lui, elle ne doit pas reprendre.

Il conclut l’entretien ainsi :« Si la réutilisation des eaux traitées reprend, beaucoup sont déterminés à tout casser, ce sera la fawda (le chaos) ! »

Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury
Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury

 

« Ruina », une parcelle abandonnée partiellement régénérée en potager pour s’opposer à un projet de parking privé

Par David Goeury, Lisa Bossenbroek et Hind Ftouhi

Au sein du hameau de Doutarga entre les maisons une parcelle est entourée d’une bâche de géotextile.

Doutarga parcelle abandonnée et contaminée de déchets
Doutarga parcelle abandonnée et contaminée de déchets au premier plan. La parcelle régénérée est protégée derrière des bâches de géotextiles. Crédits : David Goeury

 

Le propriétaire est un boulanger à la retraite d’une soixantaine d’années. Il a hérité de cette terre de son père, originaire de Tindouf, qui avait acheté ce terrain avec un puits de 18 mètres de profondeur pour devenir agriculteur et définitivement s’installer à Tiznit. Jeune, le propriétaire a débuté sa vie professionnelle précoce comme agriculteur avant de travailler comme boulanger à Tiznit au marché central, puis de partir en Arabie Saoudite comme chauffeur à Riyad durant quatre années, pour finalement travailler à Tanger à nouveau comme boulanger durant 32 ans.

A Tiznit sa femme s’est occupée de la grande famille de 8 enfants et de la petite exploitation familiale qui a eu jusqu’à 5 vaches « hollandaises ». Mais la sécheresse et l’inflation des prix des aliments ont obligé la famille à les vendre. Désormais retraité, avec une pension de 1500 dhs par mois, la famille se contente de produire quelques légumes et plantes pour le marché ; principalement de la menthe, de la coriandre et du céleri que sont fils ira vendre à Tiznit. Avec l’eau du puits, elle produit de la luzerne et de l’herbe qu’elle fait couper par des femmes rémunérées à la demi-journée pour les vendre séchées au souk pour 50 dhs la balle.

Doutarga parcelle agricole irriguée par puits. Crédits : David Goeury
Doutarga parcelle agricole irriguée par puits. Principalement dédiée à la production de luzerne vendue séchée au souk. Crédits : David Goeury
Doutarga. Etable abandonnée. Crédits : David Goeury
Doutarga. L’étable abandonnée a accueilli jusqu’à 5 vaches laitières de race Holstein. La sécheresse et l’inflation des aliments pour bétail ont poussé la famille à vendre les vaches. Crédits : David Goeury

 

La petite parcelle où nous le rencontrons à la particularité de longer l’impasse qui desserre les maisons voisines. Elle apparaît désormais comme détachée du reste de l’exploitation et enserrée entre la ruelle et des maisons. Le propriétaire l’a délaissée durant plusieurs années si bien qu’un des voisins voulait se l’accaparer pour la transformer en parking. Il y a deux ans, le propriétaire a donc décidé de la remettre en culture mais pour lui, c’est insatisfaisant. Il la qualifie de « ruina », soit d’une parcelle en « désordre ». Il désigne alors du geste toute la partie nord qui est non cultivée.

« Cette parcelle est « ruina ». Je l’ai nettoyée il y a deux ans car le voisin voulait la transformer en parking. J’y ai planté un peu de menthe mais elle pousse mal et les feuilles sont tachées. Tu vois c’est encore le bazar. Je n’ai pas mis d’engrais car je n’ai pas de bétail. Alors, cela pousse comme cela peut. Cela n’a rien à voir avec l’autre parcelle qui est bien. »

Le terme de « ruina » est ici intéressant car ce terme courant de l’arabe dialectal marocain désigne ce qui est en désordre, tout en venant du français « ruine ».

Ici, le propriétaire considère que cette parcelle remise en culture non pas à des fins commerciales mais davantage pour suspendre toute velléité d’accaparement par les voisins reste imparfaite. Elle continue à porter les stigmates de l’abandon et de la faible productivité. La reprise de l’exploitation se caractérise par la mobilisation de cinq ouvrières chargées de désherber, comme nous avons pu l’observer lors de notre visite et en profiter pour couper l’herbe qui sera séchée et vendue sur le souk comme la luzerne de la parcelle principale. L’épouse de l’agriculteur en profite pour ramasser quant à elle des déchets, notamment de plastiques de taille moyennes. D’autres déchets demeurent éparpillés sur la parcelle, stigmates des années d’abandon : quelques piles, des bouchons et de petits emballages.

Doutarga parcelle qualifiée de "ruina" partiellement remise en culture. Crédits : David Goeury
Doutarga parcelle qualifiée de “ruina” partiellement remise en culture. Crédits : David Goeury

 

Cette stratégie de remise en culture d’une terre convoitée par d’autres est très classique surtout dans un contexte confus de front urbain où les maisons se multiplient en dehors d’un quelconque cadre réglementaire. Clôturer et cultiver est aussi un moyen de se prémunir des dépôts de déchets anarchiques qui se multiplient.

Le propriétaire n’exclut pas de la vendre ; « Je ne vais pas vendre maintenant, mais si jamais cela devient un lotissement alors je vendrais peut-être avec un bon prix. »

Vivre d’une invasive : couper les cannes méditerranéennes

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Mohamed vient de la région de Chiadma, de Taftacht, entre Essaouira et Marrakech. C’est un ouvrier de 53 ans spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne. Il a deux enfants, une jeune fille qui a arrêté ses études à la sortie du primaire malgré son insistance pour qu’elle aille au collège qui est tout proche et un garçon qui lui est en première année collégiale. Il est ouvrier agricole spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne pour le compte d’un entrepreneur installé dans la province d’Essaouira qui collecte et transforme la canne pour le secteur artisanal.

Il vient à Attebane depuis 2016 pour couper la canne qui prolifère le long du canal d’évacuation des eaux usées et des rigoles qui acheminent les eaux vers des parcelles de luzerne et d’herbe. Il vient deux fois par an au gré du rythme de croissance de la canne.

L’entrepreneur paye le droit de couper la canne auprès des propriétaires. Il négocie quelques centaines de dirhams l’are ainsi lorsque nous rencontrons Mohamed, il travaille sur deux parcelles dont l’exploitation a été négocié 6500 dhs (650 euros) pour la première, 4000 dhs (400 euros) pour la seconde.

Mohamed travaille à la tâche soit au nombre de camions qu’il est à même de remplir. Pour chaque camion, il négocie entre 1000 et 1100 dirhams soit 100 à 110 euros. Parfois, il peut demander un peu plus si la canne est difficile d’accès ou difficile à couper.  Il est le plus souvent seul, car la tâche est assez pénible. Il s’impose un rythme soutenu pour ne pas perdre sa journée. Cependant, il reste tout de même soucieux des autres animaux et surtout des oiseaux. Il renonce à couper les bouquets de cannes qui abritent des nids avec des œufs ou des oisillons. Il travaille généralement par session de 6 à 7 jours avant de prendre du repos. Il loge à Tiznit car la prolifération des moustiques particulièrement agressif la nuit empêche les ouvriers de dormir sur le périmètre.

Coupe et collecte de la canne à Attebane le 24/12/2024. Crédits : David Goeury
A droite un ouvrier coupe la canne. La canne est ensuite entreposée par brassées à sécher. A gauche, les ouvriers chargent la canne sur un camion à destination de la région d’Essaouira.

 

Mohamed a acquis une fine connaissance des transformations du périmètre d’Attebane qu’il observe depuis la prolifération des cannes.

Avec la réutilisation des eaux usées, l’emprise des cannes s’est transformée. Si elles se déploient le long du canal de fuite en indiquant clairement les limites de l’écoulement, elles gagnent aussi des parcelles désormais abandonnées car n’ayant pas accès à l’eau des bornes du réseau de réutilisation. Bien qu’étranger, il connaît les difficultés de l’association des usagers de l’eau agricole mais aussi les pratiques agricoles des différents exploitants. Son travail est de fait interstitiel et commence là où le système dysfonctionne.

Mohamed révèle aussi une géographie régionale des écoulements d’eau par la prolifération des cannes qui doivent être suffisamment nombreuses pour justifier son installation. Il cite ainsi un ensemble de localités où il va couper les cannes. Il a développé au fil des années une expertise régionale, entre les provinces de Tiznit, de Taroudant et de Chtouka-Ayt Baha. Il a accumulé des connaissances profondes à propos spécificités de la canne méditerranéenne et de sa prolifération selon les différentes sources d’eau (lit d’oued, écoulement des eaux usées).

Les principales localités sont liées aux écoulements des eaux usées comme à Tiznit qu’elles soient liées à l’assainissement liquide comme à Houara, ou à l’assainissement industriel dans la commune d’Ayt Iazza avec la Coopérative agricole de Taroudant (COPAG) mais aussi au pied des barrages comme la barrage Youssef Ibn Tachfine à l’est de Tiznit dans la commune de Rasmouka à proximité de la station d’eau potable de l’ONEP où les cannes se multiplient dans le lit de l’oued Massa. A cela s’ajoute, des grandes exploitations agricoles où les cannes servent de haie vive comme autour d’une orangeraie à Ouled Aissa dans la province de Taroudant. Il lui est aussi arrivé de travailler dans des lits d’oueds où l’eau continue de couler sous les sédiments superficiels comme à Idaougnidif entre Tafraout et Aït Baha sans qu’elle soit captée par une séguia pour irriguer des parcelles agricoles.

Dans une période de sécheresse, les écoulements des eaux de surface sont de plus en plus dépendantes des infrastructures humaines et finalement la canne méditerranéenne incarne ses plantes férales qui prolifèrent en marge des nouvelles infrastructures d’assainissement liquide notamment car les villes et les grandes entreprises conservent un accès privilégié à l’eau.

Mohamed est l’un des maillons d’une économie historique du Maroc participant ainsi à la sauvegarde des pratiques multiséculaires (clôtures, paniers, plafonds en roseau) autour d’un matériau fortement dépendant du contexte écologique.

Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury
Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury

 

 

 

 

Lhacen un agriculteur expert venu de Massa qui apprend à travailler avec les eaux usées épurées

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite,  David Goeury et Mansour Diop

Lahcen est un agriculteur qui se définit comme un expert. Il a quitté son village d’origine à Massa à cause de la sécheresse. Il s’est installé en septembre 2022 à Attebane sur une large parcelle de 3 ha qui a subi un lourd incendie quelques mois plus tôt. Après avoir remis en état la parcelle, il développe une agriculture intensive grâce à l’eau qui abonde.

Il est père de trois fils, tous actifs. Le premier est ouvrier dans une entreprise d’événementiel. Le cadet, titulaire d’une licence en Informatique, travaille dans une usine de thé à Agadir. Le benjamin, diplômé d’une licence en physique, est employé dans une usine de câblage automobile à Berrechid.

Son épouse est restée à Massa tandis que lui loge dans une petite pièce éclairée à la bougie, à côté de la petite étable où se trouvent ses trois vaches. Il se déclare heureux de sa situation et ne rentre voir sa femme qu’une fois tous les 15 jours, sans passer la nuit à Massa, pour ne pas abandonner ses vaches.

Il a appris le métier d’agriculteur dès son plus jeune âge : « à l’âge de 11 ans, je savais déjà m’occuper des vaches ». Puis il a longtemps travaillé comme maçon avant de se relancer dans l’agriculture à Massa en 2011.

Il se lance dans la production de la luzerne, et plus particulièrement de semences « beldi » (du pays), réputées à Massa. Il a acheté ses premières graines en 2011 auprès d’agriculteurs de Massa, avant de devenir lui-même semencier.

« La variété de semences beldi est meilleure, car elle pousse bien droite, contrairement aux variétés étrangères qui ont tendance à pousser de travers, ce qui complique la récolte au tracteur. Elles poussent même en hiver alors que les semences étrangères ne poussent qu’en été quand le temps est chaud. Le prix de ces semences est de 110 DH le kilo. J’en ai acheté 20 kg, que j’ai semés sur toute ma parcelle, puis je les ai laissés pousser afin de récupérer les graines au moment de la récolte. » Je ne récolte pas la luzerne pendant deux mois, car je la laisse jusqu’à ce qu’elle donne des épis, puis je la coupe et l’étale alors qu’elle est encore fraiche et je la laisse sécher sous les rayons de soleil qui aident ses épis à s’ouvrir pour que je puisse récupérer les graines. Ensuite, je ramasse le reste en secouant les épis, et en les réexposant plus tard au soleil jusqu’à ce qu’ils sèchent bien. Puis, je mets le tout dans un sac de farine que je bats vigoureusement. Cette opération permet de fragmenter les inflorescences sèches, ce qui facilite la séparation des graines. Ensuite, je passe le tout dans un tamis, puis je refais le même processus pour le reste en l’écrasant sur le ciment. Je les mets ensuite dans une tissgit (structure plate et légèrement incurvée en osier, utilisée pour le vannage des céréales) et je souffle sur les graines en les faisant légèrement sauter afin d’éliminer les impuretés. Après cela, il faut les mettre dans un sac en toile, pour qu’elles puissent respirer. Il ne faut surtout pas utiliser de sac plastique, car l’humidité peut s’y accumuler et provoquer leur germination. Leur préparation demande beaucoup d’efforts, et la poussière dégagée peut provoquer des allergies. Elles peuvent ensuite être revendues entre 90 et 100 DH le kilo. »

En 2018, Lahcen décide d’associer à cette activité celle de l’élevage. Il achète alors deux vaches auprès de la COPAG, et adhère à la coopérative laitière Oumribet, située à la sortie de Massa sur la route d’Agadir. En 2019, il en acquiert deux autres. Toutefois, il se sépare par la suite de l’une d’elles, qui s’est révélée stérile. Il vend également les veaux, faute de ressources suffisantes pour les nourrir, d’autant plus que le coût du fourrage et du foin n’a cessé d’augmenter avec la crise des matières premières survenue après la pandémie de Covid-19. A Massa, Lahcen rencontre des difficultés croissantes du fait de la sécheresse.

« Avant la sécheresse, les vaches produisaient 14 litres du lait le matin. Cependant, la quantité diminue le soir de 2 litres soit 12 litres seulement. Cela est dû à la courte période du traite (7h du matin à 17h du soir). La quantité de lait produite par les vaches a fortement diminué en raison de la sécheresse : elles ne produisent désormais qu’environ 7 à 8 litres par jour. D’autres facteurs contribuent également à cette baisse, notamment l’âge avancé des animaux et le vêlage, ce qui peut faire chuter la production jusqu’à 4 litres ».

D’ailleurs, lorsqu’une vache met bas, elle produit de grandes quantités de lait durant les 3 premiers mois, atteignant 14 litres. Parallèlement, elle doit être inséminé dans cette période, afin d’assurer la reproduction annuelle de mon troupeau ».

Elle produit régulièrement 14 litres en plus de la quantité que boit son veau pendant les 3 premiers mois de sa mise bas. Ensuite, après le sevrage de son veau, la vache pourra préserver la même quantité de lait produite à condition qu’elle soit fécondée par insémination artificielle durant les 3 premiers mois de son vêlage. Mais la quantité diminue petit à petit pour atteindre 4 à 8 litres lors sa gestation, et elle ne produit pas de lait quand elle est à deux mois de sa mise bas »

Lahcen vend le veau lorsqu’il atteint l’âge de 6 mois, ou au maximum un an, car sa valeur marchande augmente avec l’âge. Par exemple, un veau de 6 mois se vend entre 5 000 et 6 000 DH, tandis qu’un an plus tard, il peut atteindre 10 000 à 12 000 DH. Cependant, son alimentation sur une année entière reste coûteuse, ce qui explique que Lahcen préfère le vendre à 6 mois afin de réduire les dépenses.

En 2022, devant l’ampleur de plus en plus accrue de la sécheresse, Lahcen préfère quitter Massa.

« La sécheresse m’a poussé à envisager un déménagement. J’ai deux sœurs qui vivent à Tiznit, et l’une d’elles, qui habite à Doutarga, a joué un rôle déterminant : c’est elle qui m’a montré ce terrain et m’a encouragé à m’y installer. Je me suis donc installé ici seul, passant la journée à m’occuper des cultures et la nuit à veiller sur le bétail. Si je dois m’absenter, ma sœur vient généralement nourrir les animaux. Malgré tout, je ne passe pas toute la nuit avec ma famille chez moi : j’essaie toujours de rentrer le soir, car ma présence est essentielle la nuit. »

Il s’est installé comme métayer et donne au propriétaire la moitié de sa récolte du fait de la disponibilité de l’eau. Pour s’installer à la suite de l’incendie, il a dû d’abord tailler les arbres calcinés notamment les oliviers, puis arracher les plantes nuisibles. Sur une partie de la parcelle, il a fait appel à un tracteur pour labourer. Une fois la parcelle remise en état, il a commencé à produire du persil, de la coriandre, et des courges slaoui.

« La parcelle est équipée d’un puits de 30 mètres de profondeur. On y puise l’eau à 7 mètres de profondeur. De plus le canal d’écoulement de la STEP n’est qu’à quelques mètres. Je peux toujours accéder à l’eau la nuit entre 23h00 et 7h00. »

En 2023, il déclare d’abord irriguer de façon autonome :

« Je n’achète pas d’eau à l’association même si j’ai une borne ici, car c’est très cher 50 centimes la tonne. Je préfère utiliser le trop-plein en le pompant avec une motopompe le soir, car le niveau d’eau déborde à ce moment-là, toutes les bornes étant désactivées. J’ai acheté une motopompe à gaz à 1250 DH. Une petite bouteille de gaz de 20 DH me suffit pour deux jours d’utilisation, car cette pompe ne consomme pas beaucoup de gaz. »

Cependant en 2024, du fait de la demande croissante d’eau via les bornes, il est obligé de rejoindre l’association Ibharen pour pouvoir s’inscrire dans les tours d’eau :

« J’utilise désormais la pompe et la borne parce qu’il n’y a pas assez d’eau pour l’irrigation. Lorsque plusieurs pompes fonctionnent en même temps, le débit de l’eau diminue, il m’est alors très difficile de pomper (car sa parcelle est en aval de plusieurs exploitations qui pompent l’eau avant lui dont certains n’ont pas de borne). Cependant, le coût de la borne est élevé, alors que la pompe fonctionne avec une bouteille de gaz qui permet d’assurer l’irrigation pendant un jour et demi. Le coût de l’irrigation par borne pour une journée entière est de 150 DH, alors que la pompe ne coûte pas autant. Il n’y a pas réellement de différence sur les cultures même si l’eau des bornes est plus claire car elle est filtrée. »

J’utilise donc les deux sources d’eau : j’irrigue les cultures maraîchères avec de l’eau du puits, et la luzerne et les oliviers avec l’eau de la STEP ».

Après son installation, Lahcen s’est mis à observer attentivement les effets des eaux usées retraitées. Il constate que certaines plantes, comme les oliviers, voient leur rendement affecté. Il préfère donc utiliser l’eau de la nappe plutôt que les eaux usées et organise sa parcelle en conséquence.

« En ce qui concerne les oliviers, s’ils sont trop arrosés, ils ne produiront aucun fruit. Contrairement aux oliviers des terres bour qui sont arrosés que deux fois par an, et qui produisent 90 à 120 kg d’olives, sachant que chaque 100 kg donne 24 litres d’huile, les oliviers irrigués avec les eaux usées ne produisent que 16 litres pour 100 kg. Je parle d’après ma propre expérience, car j’ai quelques arbres là-bas qui n’ont pas été suffisamment irrigués et leur rendement est bien meilleur que ceux de tous les arbres présents ici. Ce n’est pas que les arbres soient vieux, c’est que je ne les arrose pas exprès. Du coup, ils produisent plus d’olives que les autres arbres gorgés d’eau. »

Il est très critique de ses confrères :

« A mon avis, les agriculteurs de cette région ne connaissent rien en agriculture et la pratiquent même d’une manière aléatoire. L’élevage de bétail, par exemple, n’est pas une chose facile, mais nécessite plutôt une expérience préalable car il y a de nombreux détails qu’il ne faut pas négliger pour y réussir, tels que :

–  La gestation et le vêlage des bovins, et comment s’en occuper après la mise bas.

–  Bien programmer les inséminations artificielles.

– Veiller à l’état de santé du troupeau en ayant connaissance des maladies les plus courantes chez les vaches, leurs causes, symptômes et traitements.

–  Surveiller l’abreuvement et leur alimentation en connaissant les herbes qui leur sont utiles comme fourrage et celles qui provoquent une indigestion, comme la luzerne. Cette dernière peut leur causer des troubles digestifs si elle est récoltée et donnée chaude à la vache, car elle peut la tuer ».

« Si vous avez une expérience antérieure, vous pouvez éviter cela en lui donnant de l’huile d’olive ou d’argan, et en faisant marcher la vache pour l’aider à mieux digérer cette luzerne et libérer les gaz coincés à l’intérieur de ses intestins, ou bien en insérant un tube dans sa bouche pour les dégager. Et après ce processus, la vache ne doit pas manger des herbes vertes. Cependant, il est recommandé de lui donner des aliments déshydratés jusqu’à ce qu’elle soit complètement exempte de gaz. C’est pour cela que je vous ai dit que l’éleveur doit être au courant de tout cela afin d’éviter ce genre d’incident ».

Il conclut :

« J’ai acquis toutes ces connaissances grâce à des années d’expérience dans ce domaine. De plus, je m’adressais toujours aux spécialistes de l’agriculture lorsque je voulais obtenir des informations, car ils m’étaient beaucoup plus utiles que ceux qui n’avaient aucune connaissance dans le domaine. »

Lahcen illustre parfaitement l’expertise acquise par l’expérience et l’observation attentive. Sa capacité à adapter ses pratiques agricoles aux conditions difficiles, tout en combinant culture et élevage, témoigne de son pragmatisme et de sa rigueur.

Synthèse des entretiens menés du 2 mars 2023 et 25 décembre 2024 avec la participation de Samya Gouafka et Rachid Ouadelli pour la transcription.

Elever des animaux en périphérie de la ville : parole d’un jeune entrepreneur agricole

 

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, David Goeury

 

Mohamed est un jeune éleveur qui vient de s’installer à Attebane pour élever des poulets et des moutons. Il loue un poulailler pour 650 dhs par mois. Il se voit comme un pionnier, au sein d’une future génération de jeunes entrepreneurs agricoles issus de la ville de Tiznit qui viennent s’installer à la périphérie pour développer un projet économiquement rentable. Pour lui, la présence de l’eau est une véritable opportunité pour démarrer le projet. Si pour l’instant, se sont principalement des jeunes dont la famille réside dans le village d’Attebane ou le hameau de Doutargua qui relancent des projets agricoles, il pense que plusieurs jeunes qui habitent le centre-ville souhaitent suivre son chemin.

Sa famille est originaire de la région d’Ayt Baamrane, son père est né à Tiznit et sa famille vit depuis plusieurs décennies dans l’ancienne médina dans le quartier Ablouh. Il a poursuivi toute sa scolarité à Tiznit jusqu’au baccalauréat, qu’il n’a cependant pas obtenu, n’ayant plus l’esprit aux études. Mohamed, à l’instar de nombreux jeunes, s’inscrit dans une trajectoire professionnelle caractérisée par la pluriactivité et l’articulation de plusieurs activités génératrices de revenu. Il a ainsi exercé différents petits métiers, collecte du métal, ouvrier agricole dans les grandes exploitations de Chtouka, employé par la municipalité et a même bénéficié de contrats légaux pour être inscrit à la CNSS. Aujourd’hui, il est enregistré comme exploitant agricole afin de pouvoir accéder aux aliments subventionnés.

Avant, sa famille avait quelques animaux dans l’ancienne médina, mais la municipalité a interdit l’élevage et les voisins se plaignaient des bruits et des odeurs. Il a donc décidé, avec le soutien de son père  fonctionnaire provincial retraité, de se lancer dans un élevage plus vaste à Attebane. Afin d’assurer une partie de l’alimentation de son troupeau, Mohamed cultive de la luzerne et du sorgho sur une petite parcelle familiale située à Targa N’oussenghar..

A Attebane, il a investi dans 120 poules pondeuses croisées et une soixantaine des poulets à engraisser. Il profite de la proximité de Tiznit pour commercialiser les œufs et les poulets. Pour les œufs, il privilégie la vente aux boutiquiers spécialisés du fait de la quantité quotidienne produite. En revanche, les poulets sont vendus directement à des particuliers, des voisins ou des amis, par réseau d’interconnaissance surtout pour la fête de la nuit du destin. La demande est telle qu’il n’arrive pas à répondre à toutes les sollicitations.

Par ailleurs, il s’est lancé dans l’engraissement de moutons pour la fête du sacrifice. Il achète les agneaux quelques semaines après la fête lorsque leur prix est très faible puis les engraisse durant 11 mois. Cependant, l’isolement de son exploitation en fait une proie facile pour les voleurs. Le 21 juillet 2024, l’ensemble de ses 14 agneaux sont volés durant la nuit. Il a été obligé de déposer plainte et notamment de suspecter un voisin. Le vol de bétail constitue une menace réelle pour les éleveurs, dont beaucoup hésitent à porter plainte par crainte de répercussions avec le voisinage. Il connaît de nombreux cas et le phénomène va crescendo du fait de l’envolée des prix des moutons et des chèvres. Cette mésaventure ne l’a pas découragé et il a décidé de relancer cette activité avec 21 agneaux.

Pour nourrir ses animaux, il vient collecter les adventices qui se déploient dans le lit de l’oued. Ici, il prend des feuilles de canne méditerranéenne, là des fenouils sauvages (wamsa). Ces plantes permettent de compléter le fourrage et les aliments pour les animaux qui coûtent de plus en plus cher. Pour l’usage du wamsa, il oblige les agneaux récalcitrants à le consommer en imposant la plante comme unique fourrage durant plusieurs jours. Une fois habitués, ce fourrage permet aux animaux d’être moins gras. Il échange avec les autres éleveurs mais aussi avec les bergers sur les comportements des moutons et des chèvres vis-à-vis des plantes, afin de savoir lesquelles sont comestibles ou non. Il se méfie particulièrement du ricin dont les graines sont mortelles.

Les adventices en bordure du lit d'écoulement de l'oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Les adventices en bordure du lit d’écoulement de l’oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d'écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d’écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury

 

L’expérience de Mohamed illustre les initiatives portées par une génération de jeunes désireux d’investir dans l’agriculture et l’élevage en milieu périurbain, en combinant pluriactivité et stratégies d’adaptation aux opportunités du marché mais aussi aux conditions écologiques spécifiques de leur environnement.

 

Tiznit de 1971 à 2023 à travers les images Landsat

Figure 1 : Tiznit de 1971 à 2023 à travers les images Landsat (source : https://apps.sentinel-hub.com/eo-browser/). Crédits : David Goeury

Figure tirée de : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains“, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Comparaison du couvert végétal au nord de l’agglomération de Tiznit entre octobre 2017 et octobre 2023 de avec les images Sentinel-2

Figure 4 : Comparaison du couvert végétal entre octobre 2017 et octobre 2023 avec les images Sentinel-2 (source : https://apps.sentinel-hub.com/eo-browser/)

Figure tirée de : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains“, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains

Paru dans Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75

Citation : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains”, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Résumé :

Durant des millénaires villes et agricultures étaient consubstantielles autour notamment du cycle du phosphore qui liait plantes, humains et animaux d’élevage. Le développement urbain du XXe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières. A la logique du recyclage par la fertilisation des sols s’est substituée celle de la contamination croissante d’espaces périphériques aux effets environnementaux de plus en plus dévastateurs. Face à la multiplication de ces communs négatifs, il est nécessaire de penser la relation entre technologies et alliances interspécifiques. A travers l’exemple de la réutilisation agricole des eaux usées épurées dans une cité oasienne marocaine, il est possible de discuter comment plantes et animaux peuvent être mobilisés pour rétablir des activités nourricières autour d’espaces contaminés. Cette étude de cas permet alors de réfléchir à un nouveau métabolisme agriurbain liant santé, environnement et sécurité alimentaire dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Il s’avère alors une opportunité pour proposer un nouveau permaurbanisme intégrant habitat et agriculture selon la logique des flux de matières et des cycles vivants.

Sont accessibles ici toutes le texte, les figures en version couleur et les références bibliographiques.

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Couper la luzerne : récits de deux « patronas » Yamna et Mina

Par Hind Ftouhi et David Goeury

Sur les parcelles s’activent des équipes de femmes qui coupent la luzerne. Ces femmes ne sont pas des propriétaires de parcelles, elles s’embauchent à la demi-journée. Elles vivent dans des petits logements qui ne leurs permettent pas d’avoir des animaux ou des jardins. La question est de comprendre comment cette activité très spécifique s’insère dans les trajectoires de ces femmes urbaines. La ville de Tiznit est au cœur d’une économie agricole où le salariat se développe très rapidement du fait de la demande croissante de main d’œuvre des fermes de Chtouka et notamment de Belfaa. Les bus se multiplient pour emmener de plus en plus de femmes tôt le matin vers ces grandes unités qui exportent des produits fragiles (tomates cerises, fruits rouges) vers l’Europe et l’Amérique du Nord. Ces femmes sont désormais déclarées à la CNSS et disposent d’un salaire mensuel qui respecte la législation marocaine (près de 3000 dhs par mois). Alors qui sont ces femmes qui restent à Tiznit pour couper la luzerne pour une rémunération équivalente à 60 dhs la demi-journée sans cotisations sociales et sans garantie d’un travail régulier.

Ces femmes ont une connaissance très précise des opportunités d’emploi et plusieurs d’entre elles ont travaillé dans les grandes exploitations agricoles de Chtouka. Elles opèrent des choix fondés sur une connaissance précise des deux systèmes. La précarité apparaît alors comme un choix rationnel permettant d’articuler une activité professionnelle à de multiples contraintes familiales et personnelles.

Ici, nous allons revenir sur la trajectoire de deux femmes qui jouent un rôle essentiel car elles sont celles qui organisent les équipes de coupeuses de luzerne. Elles sont désignées par les agriculteurs comme « patrona » ou « cheffa » qui sont la féminisation en arabe dialectal des termes français de patron et de chef.

Coupeuses de luzerne sur une parcelle récemment remise en culture grâce à la réutilisation des eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
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Élever des vaches sans terre : un jeune entrepreneur agricole

Par Hind Ftouhi et David Goeury

Hoceine est un jeune éleveur d’Attebane de 35 ans. Hoceine aime les vaches depuis tout petit. Dans son étable, les vaches viennent à lui, demandent à être caressées. Il vit  avec sa famille, son père, sa mère et son frère qui est toujours au lycée. Il a décidé d’arrêter de multiplier les petits métiers et de revenir au village pour élever des vaches et cela sans disposer réellement de terres agricoles.

Sa famille est installée à Attebane depuis plusieurs générations mais ne possède que des petites parcelles. Après avoir arrêté les études en sixième année primaire et renoncé à poursuivre des études secondaires, il essaie « tous les métiers possibles ». Il travaille dans les poulaillers industriels, dans les grandes fermes, au souk. Il habite durant plus d’un an et demi à Marrakech puis à Agadir avant de revenir à Tiznit. Mais pour lui, tout cela ne menait à rien. Il avait l’impression que son travail était vain. A la fin du mois, une fois le loyer et la nourriture payée, il ne lui restait que 400 ou 500 dhs, soit une somme ridicule. De plus, il fallait qu’il compose avec le facteur humain, « des gars avec qui il est difficile de travailler ». Il est donc revenu à Tiznit pour épargner et lancer son projet d’élevage.

La famille de Hoceine s’était déjà lancée dans l’élevage, et c’est d’ailleurs lui qui avait été inscrit comme membre de la coopérative laitière en 2010, au moment où son père et sa mère souhaitaient développer l’élevage laitier.. Il décrit cette inscription comme fortuite, parce que son père n’avait pas sa carte d’identité nationale sous la main, mais de fait Hoceine aime l’élevage. Ses parents finalement se découragent au bout de quelques années du fait du manque d’eau et de fourrage.

En 2020, juste avant la pandémie de « Corona », il avait économisé suffisamment pour acheter une vache à un éleveur du Tazeroualt, puis il décida de se consacrer uniquement à l’élevage.Les débuts sont difficiles car il ne dégage pas suffisamment de bénéfices. Mais grâce à la vente de son premier veau, il peut acheter une deuxième vache, puis une troisième, et ainsi de suite, jusqu’à atteindre le rythme d’une vache par an.

Pour réussir cette croissance rapide dans un contexte   marqué par l’inflation des prix des aliments, des tensions sur les prix du lait et de la viande bovine , Hoceine s’est résigné  à développer une stratégie fondée sur la location de parcelles agricoles. Alors que six familles dans le village ont renoncé à élever des vaches, trouvant l’activité trop coûteuse. Houcine persévère car il aime les vaches et ne souhaite pas repartir travailler à droite et à gauche. Il a investi dans une vache croisée moins exigeante qu’une vache Holstein. Cette vache a été inséminée par une semence d’Holstein. Ainsi, petit à petit, génération après génération, il améliore son troupeau. Il dispose désormais de cinq vaches. Les génisses nées chez lui ne sont pas encore confirmées comme des laitières. Une des vaches peine à être pleine.

Surtout, il travaille dur et mobilise les autres membres de sa famille, son père, sa mère et son jeune frère encore au lycée. Son projet est aussi un projet familial. Il ne prend pas de vacances ; même le jour de l’Aïd Kébir, il faut nourrir et traire deux fois les vaches. Pour l’alimentation de ses animaux, il a compensé son manque de terres par sa bonne réputation. Hoceine est reconnu comme un homme sérieux et fiable, si bien que des voisins lui confient leurs parcelles, situées à proximité des bornes de distribution des eaux usées traitées. Il paie l’eau à l’association des irrigants Ibharen, les semences et verse un loyer d’environ 1 000 dhs à chaque coupe de luzerne, soit toutes les six à huit semaines, plutôt que mensuellement. Cet accord tient aussi au fait que de nombreuses parcelles sont plantées d’oliviers dont l’intégralité des fruits est récoltée par les propriétaires. Les deux parties en retirent ainsi un intérêt mutuel : Hoceine irrigue les oliviers en même temps que sa luzerne, qui lui revient, tandis que les olives restent la propriété des propriétaires. Hoceine recrute une équipe d’ouvrière par l’intermédiaire d’une « patrona » Pour assurer la coupe de la luzerne. Enfin pour les aliments complémentaires, il achète, tantôt auprès de la coopérative, tantôt au souk selon les prix.

Hoceine incarne la figure du jeune entrepreneur agricole même s’il ne bénéficie d’aucune aide de l’Etat. Sa réussite est le fruit de sa pugnacité, du soutien de sa famille, de la bienveillance de ces voisins mais aussi de son intégration aux structures agricoles que sont la coopérative laitière et l’association des usagers des eaux usées épurées. Au sein de la communauté des jeunes agriculteurs, il est estimé, voire admiré. Il a enfin trouvé sa place loin de la course effrénée aux emplois de mauvaise qualité de ville en ville. Hoceine rêve d’avoir 20 vaches ; encore faudrait-il agrandir l’étable et sécuriser l’approvisionnement en eau.

 

Etable entre les murs de la maison en pisé à Attebane. Crédits : David Goeury

Ce qui est semé, ce qui est planté, ce qui pousse. La place des adventices dans une exploitation agricole en culture irriguée de Doutarga.

Par David Goeury et Amandine Vaccaielli

Au milieu de la vaste exploitation familiale à l’extrémité nord du périmètre irrigué, nous nous arrêtons quelques minutes à l’angle de 4 planches de cultures. La partie sud est irriguée par l’eau filtrée de la station d’épuration depuis une borne qui se trouve en bordure de parcelle. La partie au nord est irriguée grâce à un puits sur la nappe qui se trouve à proximité de la demeure familiale et qui est aussi utilisée pour l’approvisionnement de la famille en eau potable.

L’agriculteur s’arrête. Il pointe les parcelles sud à proximité de la borne

« Ici, nous avons semé de la luzerne. Là tu vois c’est rabie (littéralement ce terme désigne le printemps en arabe mais ici il désigne l’herbe qui pousse seule soit en l’occurrence un mélange d’adventices dominé par de la mauve et de la chenopodium murale). Cela pousse tout seul. Cela demande tout de même du travail. Il faut préparer la parcelle et l’irriguer. C’est pour le bétail. C’est aussi bon que la luzerne. Cela pousse aussi vite que la luzerne et tu la coupes. »

Puis, il se tourne et désigne les parcelles nord.

« Là tu vois, nous avons de la coriandre et ce que tu vois là avec ces grandes feuilles, c’est la mauve (khoubiza). C’est très demandé à Tiznit. Tu la vends au souk même plus cher que la coriandre qui ne rapporte pas grand-chose. Les gens mangent cela haché et en salade. C’est très apprécié. Cela pousse d’octobre à avril comme cela. On ne le sème pas. Cela vient tout seul. Tu vois ici les petites graines sur la plante, ce sont elles qui vont pousser.»

Mauve et coriandre. Crédits : David Goeury.
Graines de mauves présentées par l’agriculteur. Crédits : David Goeury
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Oasis agri-urban metabolism as a source of paleo-innovation forcoping with global warming. 11/12/2023 COP 28

 

  • 11 December
  • 11:00 am – 12:00 pm
  • ECD Hall, ECD Pavilion
Dr David Goeury, Sorbonne University
Oasis societies have established multi-millennia microclimates in contexts of extreme aridity and heat, through the implementation of urban planning that combines dense housing and intensive agriculture. They allied themselves with singular plants and developed complex technologies mobilizing local resources. Oasis agri-urban systems are based on interlocking circular economies linking construction and agriculture, while also acting as relays for the great land-based trade routes. These oasis societies have been progressively disqualified in favor of an industrial-urban metabolism based on fossil fuels and the mobilization of materials from all over the world. Yet these industrial-urban metabolisms are incapable of establishing livable microclimates. On the contrary, they generate high levels of local air, water and soil pollution. They also generate enormous quantities of greenhouse gases. Today’s urgent need to adapt large cities means that hypothetical technological solutions appear incapable of reducing global warming. On the other hand, oasis metabolism is proving to be a source of palaeoinnovation – the possibility of drawing inspiration from past innovations to define a liveable future. We’ll be looking at two ways of establishing new, sustainable agri-urban metabolisms: the reuse of treated wastewater and eco-construction. We’ll show how it’s possible to move away from industrial logics linking extractivism and waste demultiplication and set up looping logics instead.
 

Irrigation. A Tiznit, les eaux urbaines épurées une aubaine pour régénérer les parcelles agricoles

Par Chady Chaabi, le 15 mai 2023

https://medias24.com/2023/05/15/irrigation-a-tiznit-les-eaux-usees-epurees-une-aubaine-pour-regenerer-les-parcelles-agricoles/

Située dans la Région de Souss-Massa, à moins de deux heures d’Agadir, la Station d’épuration des eaux usées (STEP) de Tiznit permet l’exploitation et l’irrigation de plusieurs dizaines de parcelles, longtemps abandonnées à cause de la pénurie d’eau qui sévit dans la région.

Grâce à elle, du sorgho et de la luzerne, deux plantes fourragères, sont cultivées dans le périmètre agricole de Tiznit dans le cadre d’une expérience pilote qui fait l’objet d’un suivi scientifique dans le cadre du projet de recherche* sur la régénération des régions oasiennes. Etalé sur trois ans (2022-2025), ce projet, financé par le Fonds national Suisse, est porté par la Haute école de travail social de Genève, composante de la Haute école de Suisse occidentale.

“Notre projet vise à comprendre les processus de réutilisation des eaux usées à des fins paysagères et agricoles dans des villes moyennes, soulevant des questions spécifiques différentes des grandes métropoles de pays émergents qui ont été largement documentées”, explique David Goeury, l’un des participants au projet. L’enseignant chercheur au laboratoire Médiations de Sorbonne Université assure que cette initiative “peut jouer un rôle déterminant pour la régénération d’un espace agricole délaissé depuis cinq décennies”.

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Sécheresse : les oasis au Maroc, les leçons d’un savoir-faire ancestral

Reportage de La Croix 

Géniales constructions humaines, les oasis créent un microclimat en milieu aride grâce à un lien inséparable entre ville et agriculture dont pourraient s’inspirer nos villes. Celle de Tiznit, dans le sud marocain, sera à l’honneur lors des rencontres « Paysages, climats et sociétés, de l’Antiquité à nos jours » du 12 au 14 mai à l’Institut du monde arabe (1).

Mohamed passe une tête dans l’embrasure de la porte. « C’est bientôt mon tour d’eau ? » interroge le quinquagénaire, impatient de voir son lopin de terre irrigué dans l’oasis de Tiznit, à une centaine de kilomètres au sud d’Agadir dans le Sud marocain. « Attends encore un peu ! », lui répond Omar, l’œil rieur sous la visière de sa casquette.

Le fringant quarantenaire, président de l’association des usagers de l’eau Abrinaz, est d’humeur joviale : « Si l’oasis va bien, je vais bien ! Il y a six ans encore elle était en perdition, les arbres mouraient peu à peu, aujourd’hui elle renaît, les Tiznitiens reviennent cultiver leur terre ». Moulay Ali Ladnany, le monsieur environnement de la municipalité, s’en félicite autant : « C’est un exploit de faire revenir des agriculteurs. Il y a des jeunes et quelques entrepreneurs qui s’installent, des retraités de la diaspora qui reviennent et pratiquent une agriculture de subsistance ou d’agrément. C’est en vieillissant l’appel de la terre ! »

Les terres largement abandonnées et asséchées de Tiznit reverdissent à la faveur d’un combat de vingt ans pour restaurer le périmètre agricole de la targa, le canal d’irrigation qui, par extension, signifie la palmeraie elle-même. De frêles oliviers, fraîchement plantés au milieu de parterres d’orge, de blé ou de luzerne, tremblotent dans le vent, témoins de ces parcelles reconquises au milieu de beaux vestiges d’agroforesterie. Des palmiers ancestraux surplombent encore de vigoureux oliviers qui eux-mêmes abritent des cultures de céréales.

 

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L’étude des oasis nous apporte des solutions pour faire face au réchauffement climatique

L’INA est partenaire de la 9e édition des Journées de l’Histoire de l’Institut du monde arabe (IMA) baptisée «Paysages, climats et sociétés du monde arabe, de l’Antiquité à nos jours». À cette occasion, nous avons rencontré le géographe David Goeury, spécialiste des cités oasiennes. Il nous rappelle les leçons géo-historiques pour affronter le réchauffement climatique et nous invite à repenser l’action collective. Entretien.

 

INA – Vos travaux portent sur les cités oasiennes. Comment définit-on une oasis ?

David Goeury – Le terme oasis vient du copte qui signifie « habitat ». C’est un système agri-urbain fondé sur l’interdépendance d’une entité urbaine et d’une entité agricole pour permettre l’établissement d’un habitat d’humains et de non humains sur la très longue durée. C’est une construction purement humaine faite à partir d’alliances, c’est-à-dire par la mobilisation de végétaux spécifiques qui permettent d’établir une forme de vie dans la longue durée. On parle davantage de cité oasienne. Elles ne font sens que parce qu’elles sont intégrées à des dynamiques économiques, et même, pour les plus grandes d’entre-elles, au grand commerce planétaire sous l’«Ancien monde», pour reprendre l’expression de Christian Grataloup (géo-historien), qui allait du Maroc jusqu’en Chine. Les cités oasiennes ont toujours été des lieux de réinvestissement des profits de ce grand commerce caravanier notamment pour financer les infrastructures d’irrigation, permettant des pratiques agricoles intensives.

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Ibrahim, un agriculteur à Attebane, face à la station d’épuration

Par Hind Ftouhi, Mansour Diop et David Goeury

Ibrahim est un père de famille né en 1975 qui exploite une parcelle adjacente à la station d’épuration des eaux usées. Son destin d’exploitant agricole est percuté par celui de la station d’épuration. Sa famille a été expropriée de 5 des 6 hectares qu’elle cultivait et depuis, il développe une activité de maraîchage à l’ombre du dispositif pour faire vivre sa famille.

Ibrahim a quitté l’école à 14 ans en cinquième année primaire après avoir redoublé à de nombreuses reprises. Il accompagne alors son père qui est associé à l’époque avec un ami sur une exploitation plus au nord. Les rendements sont faibles et les gains modiques. Son père achète alors une large parcelle de 6 ha à la fin des années 1980 pour planter des oliviers et développer un maraîchage. Il fait creuser plusieurs puits dans la nappe phréatique, à une profondeur d’environ 27 mètres.

En 2004, La famille est expropriée afin de permettre l’installation des vastes bassins de lagunage de la nouvelle STEP. Elle perd cinq des six hectares, trois puits, une maison de plain-pied et une soixantaine d’oliviers arrivés à maturité. La famille est la plus lourdement impactée, et l’indemnité de 10 dhs par m² leur semble faible au regard de la perte de leur appareil productif. Ibrahim est le seul garçon de la fratrie à rester sur l’exploitation : deux de ces frères sont installés à l’étranger en France, un autre travaille comme professeur, et le dernier travaille dans un hôtel à Agadir. Ces parents s’installent à Tiznit et il reste seul sur l’exploitation avec sa femme et ses quatre enfants.

Il travaille seul ; ses enfants sont concentrés sur leurs études et les réseaux sociaux. Son fils aîné est en deuxième année du baccalauréat, le second en première année du baccalauréat et le dernier en première année de collège. Quant à sa fille cadette, elle est en cinquième année du primaire. Il  préfère :

 « qu’ils excellent dans leurs études et aient une meilleure carrière,  je ne vais pas les forcer à faire quelque chose qu’ils n’aiment pas ».

Cependant, quand est évoquée sa succession, il déclare non sans amertume :

« Aucun de mes enfants  ni de mes frères ne prendra le relais et je le crains sincèrement, car tout sera abandonné et desséché, comme les exploitations de mes amis qui n’ont pas des successeurs. D’ailleurs, tant que les réseaux sociaux occuperont l’esprit de cette génération au lieu de s’intéresser à apprendre des choses utiles, tout sera gâché. »

Ibrahim est un maraîcher avisé. Il a divisé sa vaste parcelle en six pour cultiver la menthe, le persil, la coriandre, le céleri mais aussi les fèves et les navets. Il possède 12 oliviers, 5 grenadiers et 7 caroubiers.

Les oliviers sont surtout destinés à la consommation familiale et incarnent les liens qu’il maintient avec ses parents et ses frères. A la différence des autres cultures, les olives sont collectées en famille avec sa femme et ses enfants. Il en garde une partie pour le marinage qu’il prépare avec sa femme « en piquant les olives délicatement avec un couteau ». Le reste est transformé en huile et fait l’objet d’une répartition complexe.

« J’en garde 100 litres, j’en offre 100 litres à mes parents. Je donne 10 litres à chacun de mes frères. J’offre à chaque nécessiteux que je connais un litre d’huile, ce qui représente au total une vingtaine de litres. Enfin, je vends entre 50 et 60 litres, uniquement sur commande, et principalement à des personnes que je connais ainsi qu’à mes clients les plus fidèles.»

En revanche, la vente des produits maraîchers lui revient intégralement. Il apporte toujours des produits pour ses parents et son frère qui habitent Tiznit.

Pour lui, les produits les plus rentables sont la menthe et la coriandre :

« La menthe est persistante contrairement à la culture du persil qui dure seulement un an. La récolte de la coriandre se fait deux fois en hiver, si par exemple nous l’avons semée en novembre nous pourrions la récolter jusqu’en avril. Cependant, après chaque récolte, il faut labourer la terre afin de la semer à nouveau. Contrairement au persil, que l’on sème en décembre et qui donne des repousses jusqu’en avril, soit une année de récolte continue, il en va de même pour le céleri.»

Il vend sa production par lots à des détaillants principalement durant les trois jours du souk hebdomadaire, mardi, mercredi et jeudi. Parfois, il peut livrer des détaillants de l’ancienne médina le vendredi ou le samedi. Pour s’assurer une production continue, il sème chaque planche progressivement :

« c’est-à-dire je cultive la première planche et la laisse pousser pendant une semaine, puis je passe à l’autre planche en pratiquant le même procédé, ensuite je retourne couper la récolte de la première planche… et ainsi de suite. Alors, je continuerai à ce rythme pour toutes les planches restantes afin de maintenir une production durable. »

Il s’adapte aux fluctuations de l’offre et de la demande.

« Je ne récolte pas le persil et la coriandre lorsque je constate une offre excédentaire de ces produits chez les agriculteurs et les détaillants sur le marché. Afin d’éviter les pertes, je les laisse alors pousser jusqu’à ce qu’ils fleurissent et produisent des graines. Je les récolte ensuite pour récupérer ces graines. À ce moment-là, l’offre de ces produits sur le marché devient déficitaire et l’intérêt des acheteurs est renouvelé. Je fais ainsi d’une pierre deux coups.»

Ces graines sont bien meilleures que celles qu’il achète auprès des fournisseurs. Cependant, il préfère conserver cette possibilité uniquement en cas d’offre excédentaire sur le marché.

Ibrahim s’est aventuré dans plusieurs initiatives liées à l’élevage, mais ces tentatives ont tourné court. Sa famille possédait déjà des vaches de race locale « beldi », destinées à la consommation familiale. Il y a quelques années, il a lui aussi essayé de se lancer dans l’élevage laitier en acquérant deux vaches croisées beldi–Holstein et en s’inscrivant à la coopérative laitière. Toutefois, les faibles quantités de lait produites, ainsi que la mort des veaux avant leur vente, l’ont profondément découragé. Il a préféré abandonner plutôt que de risquer de voir les animaux mourir à nouveau, sans explication.

Il a ainsi renoncé à l’élevage, même si ses enfants l’encouragent aujourd’hui à relancer cette activité, d’autant plus que son voisin, Larbi, entretient un petit troupeau qui passe chaque matin devant son terrain.

« Je prévois de commencer avec une vache, car mes enfants la réclament sans cesse pour profiter de ses produits laitiers. Plus tard, je pourrai envisager d’agrandir le troupeau, surtout si j’arrive à bien élever cette première vache. »

En parallèle de sa tentative d’élevage laitier, il élevait des moutons, principalement pour la fête de l’Aïd el-Adha, mais cela représentait trop de travail. De plus, Ibrahim a une piètre opinion des ouvriers agricoles et préfère travailler seul. Il a aussi expérimenté la location d’une partie de sa parcelle en 2019 à un maraîcher qui voulait faire de la menthe.

« J’ai confié une fois la culture de la menthe en fermage à un agriculteur pour deux ans, mais il est décédé. Je l’ai ensuite remplacé par un autre, et j’ai rapidement constaté une grande différence dans la manière de travailler : l’agriculteur décédé récoltait chaque planche (ozone) séparément, tandis que son remplaçant procédait de manière chaotique, ce qui nuit à la qualité du sol et à l’état des plantes, favorisant l’apparition de Lmen ( c’est  le nom d’une maladie de la menthe dont l’agent pathogène créé des tâches de couleurs blanche ou rouge au niveau des feuillages ). Si un carré de plantation est touché par Lmen, celui adjacent sera également contaminé et particulièrement quand la menthe dépasse une certaine longueur. C’est pour cela que je vous ai dit, que la culture de la menthe doit être récolté d’une manière bien ordonnée en coupant chaque culture séparément ».

Même si cela lui rapportait 4000 dhs, il a cessé la collaboration avec l’agriculteur et n’a plus mis de parcelle en location depuis.

Entre 2010 et 2012 environ, il a expérimenté l’eau de la STEP en profitant du fait que son voisin avait mis en place un dispositif de détournement du canal de fuite.

 « Je cultivais de la luzerne et des figuiers, même si les figues avaient un goût amer et pourrissaient rapidement parce qu’ils contenaient des vers dedans. En outre, j’avais remarqué que ces eaux étaient de mauvais augure, car le rendement de mes récoltes a baissé et la motopompe tombait constamment en panne… ».

« Je l’ai mobilisé pendant un an environ. D’ailleurs, j’étais toujours inquiet à cette époque, car je n’avais pas le courage d’inviter les gens à voir mon exploitation agricole, de peur que quelqu’un découvre que j’utilisais ces eaux sur une partie de ma parcelle, d’autant plus que ma réputation commençait à se dégrader sur le marché à cause des gens qui en parlent. J’avais honte qu’un passant entre dans ma ferme et l’apprenne, car ce serait un scandale. De plus, quand j’offrais gracieusement du persil et de la coriandre à quelqu’un, certains refusaient à cause de ces eaux. J’ai alors décidé que toutes mes cultures devaient être consommables, ne présentant aucune menace pour la santé et la sécurité humaines, de peur que ma conscience ne me réprimande. Je ne suis pas contre l’utilisation des eaux épurées pour l’irrigation. Mais, je préfère qu’elles soient réservées uniquement à l’irrigation des cultures fourragères. Cette eau m’a appris une leçon que je n’oublierai jamais, quand je les ai utilisées pour l’irrigation. Par le bouche-à-oreille, si quelqu’un découvre cela, l’information se répandra rapidement, ternissant la réputation de l’agriculteur et affectant ses ventes, les clients pouvant le boycotter. De plus, l’odeur de cette eau rendrait rebutera les gens.»

Ibrahim avance que ses puits ne sont pas affectés par le canal d’écoulement comme « la rivière se trouve de l’autre côté et ne traverse pas mon terrain ». Ibrahim n’est pas pour autant opposé à la réutilisation des eaux usées : Si je possédais une autre parcelle éloignée de celle-ci, j’y cultiverai de la luzerne et l’irriguerai avec ces eaux sans hésitation.

Ibrahim s’adapte constamment au contexte, en fonction de ses capacités physiques et techniques. Il fait des arbitrages permanents : tout en s’inscrivant dans la tradition familiale, il expérimente certaines pratiques culturales, dont il abandonne certaines sans que cela ne reflète un jugement définitif. Il reste avant tout pragmatique, sans illusions particulières.

Gestes de collecte et chants d’espérance. Cueilleuses de la région Souss-Massa (Maroc)

BREVIGLIERI Marc, « Gestes de collecte et chants d’espérance. Cueilleuses de la région Souss-Massa (Maroc) », dans : Rachel Brahy éd., L’enchantement qui revient. Paris, Hermann, « Colloque de Cerisy », 2023, p. 265-276. DOI : 10.3917/herm.brahy.2023.01.0265. URL : https://www.cairn.info/l-enchantement-qui-revient–9791037022844-page-265.htm

Premières lignes :

Il serait ici bien trop long de relater comment les méandres de l’enquête ethnographique m’ont conduit jusqu’à ces cueilleuses. Chaque jour, elles viennent plonger leurs mains dans une flore constituée de plantes sauvages situées aux abords des terres agricoles de l’oasis. Il convient toutefois de mentionner qu’une source karstique (dite « sacrée ») marque l’origine de cette enquête : la réhabilitation de son site, permise par le minutieux travail de l’architecte et anthropologue Salima Naji, n’a pas simplement redonné une densité d’expérience à la vie publique du noyau historique, elle a aussi permis la résurgence d’un mythe légendaire attaché à une femme. Une femme, devenue sainte, Lalla Zninia, accompagnée d’une chienne qui creuse le sol jusqu’à faire jaillir la source intarissable, rendant la terre fertile et l’habitation possible. Un mythe au milieu d’autres mythes oasiens qui lui ressemblent dans ses correspondances et son événement fondateur. Mais ce mythe permet d’envisager des symboles primaires et des grappes de sens qui font dériver insensiblement la réflexion vers ce pour quoi comptent infiniment ces femmes dans l’espace oasien : elles protègent les vivants et favorisent la fertilité pour en recueillir les puissances vitales et nourricières, elles confectionnent un arsenal thérapeutique ou magique, elles entretiennent le pied des cultures et récupèrent du fourrage pour le bétail, elles partagent la baraka des saints, amadouent les esprits et connaissent les lois cosmiques dont elles tracent les signes en tissant…

Plan :

  1. I. Enquête sur la perméabilité sensible à l’univers végétal
  2. II. L’épine et le vent
  3. III. Des chants simulant la structure végétale
  4. IV. Le chant comme émanation d’un toucher qui sent la frange atmosphérique du monde
  5. V. Ce que la terre et le végétal consentent à accorder
  6. VI. Repositionnement des humanités
  7. VII. Mettre au jour le fragile « commun des vivants mêlés » de l’espace oasien

 

Pour consulter le chapitre : https://www.cairn.info/l-enchantement-qui-revient–9791037022844-page-265.htm

 

 

Actes du colloque :

L’enchantement qui revient [2021]

Atelier : Habiter la Transition. Pratiques de transition et autonomie

Présentation des travaux de recherche Zerka par David Goeury et Marc Breviglieri lors de la vingt-quatrième journée de l’atelier
“Habiter la transition. Des pratiques existantes aux politiques de transition : circulations et ambiguïtés”

Atelier thématique commun aux réseaux ACDD et ReHaL
Avec le soutien de la Fondation de l’Écologie Politique

Coordinatrice et coordinateur de la séance :
Laura Centemeri[1] et Jérôme Boissonade[2]

L’atelier “Habiter la transition” souhaite mettre à l’épreuve la notion de transition par les pratiques. Lors de cette séance, nous tenterons d’approfondir la question de l’autonomie, comme enjeu plus ou moins ouvertement affiché par nombre d’initiatives qui « préfigurent » en pratiques la transition écologique.
En écho aux écrits d’I. Illich, A. Gorz, C. Castoriadis ou S. Zizeck, plusieurs travaux abordent cette question aujourd’hui. On pense évidemment, à ceux de Luc Semal sur les villes en transition et la nécessité d’autonomie qu’elles impliquent pour faire preuve de résilience ; ou ceux réalisés avec Mathilde Szuba sur la décroissance, les Crag’s ou sur les dispositifs de rationnement qui ont tous à voir avec les questions d’autonomie. On peut se référer à ceux menés par Sylvaine Bulle, qui approfondit de manière rigoureuse la question de l’autonomie dans l’expérience des ZAD, en tant que grammaire du politique ; ou encore plus récemment, la recherche menée par Franck Poupeau en Bolivie sur les relations entre auto-organisation communautaire et autonomie des dominés, qui associe pratique assembléiste de la politique, forme de souveraineté sociale fondée sur le pouvoir des usagers et norme conflictuelle vis-à-vis de l’État et du marché. Pour sa part, Laura Centemeri, dans le cadre de ses recherches sur le mouvement de la permaculture en Italie, s’intéresse aux travaux pionniers de Johan Galtung sur la « self-reliance » ainsi qu’aux débats italiens sur le développement territorial et aux propositions « territorialistes », dans le cadre de la nouvelle « question » nationale, celle des aree interne.
Au cours de cette journée, l’objectif est celui d’explorer les multiples déclinaisons écologiques de la problématique de l’autonomie, du plan personnel, jusqu’à celui d’une communauté et d’un territoire. Nous souhaitons approfondir les relations entre l’autonomie et d’autres logiques de coordination et d’organisation, telles celles de l’(inter)dépendance, de la solidarité et de la responsabilité.
Après avoir développé une réflexion critique sur l’autonomie comme injonction d’activation dans les politiques sociales à partir d’une approche sociologique de l’« habiter » et du « prendre soin » attentive aux différentes « formats » de l’engagement dans l’action, Marc Breviglieri porte aujourd’hui son attention sur les spécificités de l’habiter des écosystèmes écologiquement fragiles, notamment les milieux oasiens. Il y explore les multiples arts de faire avec le vivant qui y ont été élaborés et qui sont aujourd’hui menacés par les programmes de développement axés sur la croissance et les circuits de l’économie de l’enrichissement auxquels s’intéresse plus particulièrement David Goeury dans le cadre d’un questionnement sur les biens communs et leur gestion durable. Elise Demeulenaere reviendra pour sa part, sur les débats et les fortes tensions traversant les mouvements pour la réappropriation paysanne de l’agrobiodiversité, notamment en raison de la reprise de ces questions par les institutions européennes. Elena Apostoli Cappello discutera l’idée d’autonomie dans deux contextes, celui des luttes indigènes zapatistes et celui des mouvements autonomes italiens qui s’en inspirent . Enfin, Geneviève Pruvost clôturera la journée en évoquant les “pratiques d’entre-subsistance écoféministe” qui portent un travail “critique en acte de la vie quotidienne”.
Ces regards montrent ainsi comment les pratiques peuvent mettre à l’épreuve la rhétorique de la transition écologique et soulignent aussi la difficile articulation entre expérimentations socio-écologiques pionnières et politiques publiques de transition environnementale. Plus largement, cette journée d’atelier pourrait confronter différentes approches (écologie politique, écoféministe, etc.), mais ce sera surtout l’occasion de discuter ce croisement problématique transition-autonomie par le biais des pratiques communalistes, écologiques, survivalistes, “ZADistes”,  etc. Ceci, dans leurs dimensions individuelles et collectives à travers les formes qui s’y développent, de mobilisation, de don, de rationnement, du “prendre soin”, de subsistance, etc.
Ce serait une manière de problématiser autrement les liens entre autonomie et hybridations et de revenir ainsi sur des terrains qui sont le plus souvent abordés sous le rapport autonomie vs domination.

Matinée (10h – 12h30) :

10h Introduction de Laura Centemeri (audio/vidéo)

  • Marc Breviglieri[3] et David Goeury[4] : deux approches des figures de l’autonomie en contexte oasien :
    «  Les arrière-plans cosmologiques de l’autonomie » (M. Breviglieri) & « Communs, réatterrissage et enracinement : discussion de trajectoires d’agriculteurs oasiens » (D. Goeury) (audio/vidéo)
  • Élise Demeulenaere[5] : « Ambiguïtés de l’institutionnalisation des semences paysannes et repositionnements d’acteurs » (audio/vidéo)

Après-midi (14h00 – 17h) :

  • Elena Apostoli Cappello[6] : « Autonomie, territoire et environnement : Circulations et perméabilité des logiques politiques locales en Nord d’Italie » (audio)*
  • Geneviève Pruvost[7] : « Pratiques d’entre-subsistance : approches écoféministes et ethnocomptable » (audio/vidéo)

* Elena Apostoli n’a pas souhaité mettre en ligne la vidéo de sa communication.

[1] Chargée de recherche au CNRS et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS)
[2] Maître de Conférences HDR à l’Université du Littoral (ULCO), codirecteur de l’UMR 7218 LAVUE et membre de l’équipe de recherche ALTER (Université Paris 8).
[3] Professeur à la Haute école de travail social (Genève)
[4] Professeur agrégé à l’INSPE de Paris ,Docteur en géographie et membre du laboratoire Médiations Sciences des liens, sciences de lieux (Unité de Recherche de Sorbonne Université).
[5] Chargée de recherche au CNRS et membre du Centre Alexandre-Koyré (UMR 8560 EHESS/CNRS/MNHN)
[6] Post-Doctorante à l’Université de Rome – La Sapienza et associée au IIAC (EHESS-Cnrs)
[7] Chargée de Recherche CNRS HDR et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS)