Archives de catégorie : Textes et récits

Des extraits d’ouvrages, des archives, des articles de presse collectés qui permettent de saisir les lieux

Les oiseaux, compagnons et invités des oasis

Par Marc Breviglieri et Mohamed Mouskite

Ce matin, nous traversons les parcelles peu cultivées de l’oasis d’Ouijjane. Dès notre première rencontre avec un habitant âgé, occupé à irriguer ses arbres, la question de l’abandon et du délaissement de l’oasis s’impose. Ce qu’il cherche à nous exprimer pour commencer, c’est que le lieu même ne suscite plus d’attachement : les habitant.es (entendre : les propriétaires de parcelles) partent car plus rien ne semble ici pouvoir les retenir. Son raisonnement est circulaire : l’oasis subi un ensemble de maux provenant de l’extérieur, correspondant à la survenue d’entités étrangères mal intentionnées et inadaptées à la vie oasienne (la cochenille qui détruit les cactus, le sanglier qui ravage, l’ouvrier agricole qui n’est pas un propriétaire attaché à sa terre), et induisant une dégradation écologique qui contribuent pour finir à faire fuir les habitants. Son schéma explicatif mentionne principalement l’invasion de sanglier qui vient piller les ressources, laissant les hommes incapables de contenir sa force destructrice :

« – Le sanglier nous a privé de l’oasis. Tout ce qu’on plante, il vient creuser pour le récupérer. Il ne laisse rien : ni la salade, ni les légumes, ni la luzerne, rien. (…) On l’éloigne, et certains autres les tuent. Mais ils sont nombreux, on n’arrive pas à tous les éliminer. Ceux des « eaux et forêts » les apportent dans un camion et les libèrent ici. Ils les libèrent dans la forêt mais la nuit ils viennent chez nous. Et comme il n’y plus de cactus, ils se dirigent vers l’oasis. C’est sous le cactus que le sanglier a l’habitude de manger. Les gens qui ont les moyens ont construit des clôtures. Mais parfois il creuse sous la clôture pour rentrer. Il a beaucoup de forces. Il est comme un tracteur. »

L’homme parle de l’abandon comme d’une privation des terres auxquelles il est attaché, il parle du vide laissé, d’un monde inhabité, du rien, il évoque le désert, et il utilise le terme de khla (et je pense au beau texte que nous a laissé Viviana Pâques à propos de cette notion si lourde de signification). Puis il se tourne vers moi et m’observe un long moment. Identifiant mon étrangéité au lieu ; méfiant, il s’adresse à Mohamed :

« – Qu’est-ce qu’il vient faire ? Il vient capturer des oiseaux ? Il y a des gens qui viennent pour ça. Ce sont les casaouis, ils viennent ici capturer les oiseaux. Les prix sont très chers et ça monte jusqu’à 250 dh.

– Non non, il est Suisse, c’est un professeur… Il aime le chant des oiseaux… il s’intéresse à eux. Il reste encore beaucoup d’oiseaux dans l’oasis ?

– Voilà regarde. Ceux-là se rassemblent où l’eau stagne, autour des canaux d’irrigation parce qu’il n’y a pas tizksine (il s’agit de petites vasques intentionnellement maçonnées près des points d’eau comme les canaux d’irrigation, les citernes ou les puits, pour que les oiseaux s’y désaltèrent en compagnie des humains). Durant la période des moissons, on trouve des nids sur le sol, dans les champs, entre les épis de blé. Ils creusent le sol.

-Quel type d’oiseau ?

– Alayoud (l’alouette). Elle a une chéchia (ichichi; la chéchia d’hiver)… Et il y a Tingbiwt, notre hôte… (il s’agit du bruant du sahara, fréquemment appelé tibikcht dans la région du Souss, ou tibibpt à Marrakech). Quand elle pépie le matin, elle signale le passage d’un visiteur… elle ne vient pas ici se promener (dans l’oasis), elle reste toujours dans le dwar, elle s’accroche aux murs et nidifie dedans, ou au-dessus des portes. Elle n’accouche que dans les maisons, ou dans la mosquée, pas dans les arbres. C’est la même chose pour les pigeons. Les pigeons nidifient aussi dans les puits. Celui-là c’est kourkayn (le coucou selon les sources de Mohamed). Il est presque comme Tingbiwt, il est plus grand. Les voilà. Ce sont une femelle et un mâle. Il se mettent à bavarder avant les premières lueurs du jour. Et quand on irrigue, ils nous accompagnent, on les entend.

– Tu les nourris dans la palmeraie ?

– Non, mais on leur donne le reste du couscous qu’on met sur le toit. Le reste de pain aussi qu’on émiette. Et ils viennent picorer. La vie est trop chère maintenant. C’est trop cher de leur acheter l’orge ou les céréales. Mais tout est trop cher. Ils ne mangent pas les restes de légumes, ce sont les chiens qui mangent ghayan (les autres restes que les humains n’ont pas consommé). Les chats aussi. Il n’y a ici que des pauvres qui gagnent à peine de quoi vivre. Même pas un dirham par jour. »

Après s’être animé en évoquant, avec la présence de certains oiseaux, les sources cycliques de régénération (l’oiseaux annonçant la venue de la personne qui fait revivre la maisonnée, ou la venue du jour qui perce en réveillant les vivants), l’homme s’assombrit de nouveau. Il revient à cette forme de résignation en constatant l’appauvrissement du lieu, vidé du sens profond qu’il possédait sous l’empire de nombreux liens interspécifiques. Désormais, les espèces nuisibles semblent pouvoir régner, semblent avoir pris le dessus et vidé le lieu des formes écosystémiques qui en fondaient la richesse. 

“Tu t’occupes de l’agriculture ?

– Oui, mais ça ne donne rien. Je rentre de l’irrigation, mais rien. Si tu as besoin d’un pain tu vas chez l’épicier pour 13 dhs. Mais la palmeraie ne donne plus rien. Même les oliviers ne donnent rien cette année. La caroube, son prix a baissé, je ne sais pas pourquoi. Ce sont les étrangers qui achètent les caroubes. Maintenant ils n’en veulent plus. Il avait atteint 80 dhs, puis maintenant 5 à 7 dhs. Tu vois les gens les ont même laissés sur les arbres. Il existe ici quelques arganiers. Il y a aussi des serpents, et des scorpions. Quand vous avancez dans la palmeraie vous devez bien regarder, être attentif. Un jour j’ai été confronté au grand serpent noir. Il a fait sortir sa langue, et j’ai eu peur. Mais il s’est faufilé dans un tronc d’olivier. Et une fois qu’il était dedans, j’ai jeté des pierres. Et en m’enfuyant, je me retournais, j’avais peur qu’il me suive car il est ahram ayga (il agit à l’encontre de la religion et ingénieux). Il peut s’enrouler autour de tes jambes, et vouloir te faire tomber.

– Ce serpent il mange les oiseaux ?

– Oui, et les écureuils aussi. Il monte dans les arbres pour arriver jusqu’à leur nid, et il les mange. Ici, il y a une eau abondante, mais les gens ne veulent pas travailler. Il y a une source ici et une autre là-bas en amont. Les gens ont quitté leurs parcelles. Ils ont émigré. Ils n’ont laissé qu’un seul ouvrier dans leur parcelle.”

 

 

Pâques Viviana. Le tiers caché du monde dans la conception des Gnawa du Maroc.. In: Journal de la Société des Africanistes, 1975, tome 45, fascicule 1-2. pp. 7-17; http://www.persee.fr/doc/jafr_0037-9166_1975_num_45_1_1761

Libellule et Khiatt w’aman. Mutation du climat et régimes de désignation de l’insecte

Par Marc Breviglieri et Mohamed Mouskite

Oasis de Reggada, le 23 février 2023

Il y a parfois en cette période de l’année, des nuées de libellules virevoltantes qui s’amoncèlent au-dessus des plans d’eau immobile. Le terme désignant la libellules, khiatt w’aman, est exemplaire de l’usage, dans la langue amazighe, de procédés morphosémantiques, couramment utilisés pour un grand nombre de végétaux et d’animaux. En cherchant à traduire le terme utilisé, on pourrait retenir : le « tailleur de l’eau ». La désignation traduite reste approximative. Il serait peut-être plus juste de l’appeler : « Celui qui se tient au plus près de l’eau en vibrant ou en frémissant avec elle ». Pour cerner cette nuance, il importe de revenir à un écart structurel dans la formation de nos deux langues. Khiatt w’aman nous dirige d’abord vers la relation stabilisée que donne à voir l’insecte baignant dans l’expérience sensible de son milieu de vie. Son nom permet de ressentir ce qu’il éprouve au contact habituel du monde. Il ne renvoie pas à une classe nominale abstraite, mais d’abord à un phénomène perceptible à partir d’une forme d’engagement dans un milieu donné. Ce phénomène procède de l’association spontanée de plusieurs dimensions manifestes, chacune étant dotée d’une puissance analogique qui se combine aux autres : un mouvement typique des éléments perçus (tremblement vibratoire rapide des ailes, instabilité du déplacement et frémissement de la surface de l’eau), une attitude répétée qui témoigne de l’attachement au milieu (se tenir à la fois dans l’air et sur l’eau, notamment pour capter l’alimentation), une charge métaphorique qui le positionne intuitivement dans une hiérarchie de valeurs propre au cosmos oasien (un savoir-faire avec la ressource en eau, un déplacement aérien le situant dans l’ordre céleste, une attitude précise et économe). L’analogie que suscite la libellule se fonde phénoménologiquement : son mouvement propre demeure inséparable de la surface qu’elle affecte, c’est la voir au contact étroit de l’eau qui fait penser au travail du tailleur. Alors l’insecte, à la fois nous donne des indices sur l’état du monde oasien, et nous transporte vers d’autres figures composant la communauté locale. On pense immédiatement aux artisans de la construction qui travaillent la terre, taillent et font vibrer la pierre par des gestes rapides et précis. Eux aussi sont mobiles quand ils vivent des déplacements temporaires liés à la durée des chantiers, entretenant au fil des saisons l’habitation des communautés villageoises. Khiatt w’aman contribue aussi, à sa façon, à l’entretien de la cosmologie oasienne, en ce sens qu’il est une condition de vie des autres vivants car il occupe un rôle actif dans la chaîne alimentaire (chassant mouches, moustiques et autres petits insectes aquatiques,…) et l’équilibre des écosystèmes d’eau douce.

Les habitants de l’oasis que nous croisons disent de lui qu’il est un hôte plaisant et discret, un peu comme certains oiseaux migrateurs dont on se réjouit du passage. Sa captation de ressources n’est pas perçue comme une prédation. C’est par ailleurs un étranger qui, à l’instar des esprits chtoniens, offre un mode de présence intermittent supposant une résidence cachée et une puissance d’apparition imprévisible bien que liée aux cycles saisonniers. Une femme croisée sur une parcelle voisine nous livre : « on ne sait pas où il se cache et il apparaît soudain. Il se promène sans ne déranger personne. On ne sait pas d’où il vient et où il s’en va. Il apparait et il disparaît ».

Mais d’autres commentaires sont aussi teintés d’un relatif étonnement : les libellules apparaissent particulièrement nombreuses cette année. Leur prolifération soudaine semble même susciter une inhabituelle inquiétude chez les habitant.es de l’oasis. La semaine suivante, nous trouvions dans Medias24, un journal d’information économique en ligne, un article intitulé « La prédation des abeilles par les libellules, un phénomène inédit au Maroc » (https://medias24.com/2023/03/01/la-predation-des-abeilles-par-les-libellules-un-phenomene-inedit-au-maroc/). L’alerte émanait du Syndicat des apiculteurs professionnels du Maroc face aux attaques récurrentes subies par les essaims d’abeilles. Khiatt w’aman était en quelque sorte devenu ce « prédateur carnivore » qui désormais, faute de pouvoir trouver ses ressources habituelles, s’est prend avec voracité aux abeilles et renforce l’effet déjà éprouvé des sécheresses, de « la rareté des ressources mellifères et des mauvaises pratiques agricoles ». La mutation climatique et les alertes qu’elle déclenche dans son sillage aspire avec elle un régime de désignation des choses et des êtres les réduisant à leur état d’entité individuelle et de substance autonome pour pouvoir faire le décompte de leur éventuelle disparition ou pour leur imputer nominalement une responsabilité dans la disparition d’autres entités vivantes. Ainsi libellule se fait soudain davantage entendre, insecte de l’ordre des Odonates distinguable en ses propriétés physiques et biologiques, occupant une niche écologique spécifique, au dépend de Khiatt w’aman en son état d’association de phénomènes inséparables en mouvement, participant de l’expérience perceptive ordinaire du cosmos oasien.

Essaim de libellules. Crédit : David Goeury
Essaim de libellules. Crédit : David Goeury

Deux jeunes agriculteurs au service de l’irrigation collective

Par David Goeury, Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite et Mansour Diop

La mise en service de la distribution de l’eau épurée par le réseau de bornes devait incomber à un technicien financé dans le cadre d’un partenariat avec la commune de Tiznit avant que le président de la commune ne renonce à soutenir l’association. Par conséquent, la gestion de la station de filtration et la distribution est restée particulièrement hiératique incombant tantôt au gardien de la station, tantôt à des agriculteurs membres de l’association. L’association se saisit alors du dispositif Awrach lancé en 2022. Ce dispositif visait à l’inclusion de la main d’œuvre par la participation à des chantiers pour faire face au taux de chômage élevé après la pandémie COVID19. Il est supervisé par la province. Les personnes recrutées sont alors directement rémunérées par l’Etat tout en étant intégrées à une entreprise ou une association. L’association Ibharen mobilise ainsi deux jeunes agriculteurs pour la mise en service du réseau d’irrigation, son entretien et la distribution de l’eau : Brahim et Mohamed. Les deux travaillent de concert, même si Brahim est chargé de Doutarga et Mohamed d’Attebane.Ces deux jeunes ont des profils similaires. Ils ont arrêté leurs études durant le secondaire qualifiant vers l’âge de17 ans. Ils viennent d’une famille d’agriculteurs disposant de parcelles familiales.

Brahim a toujours aimé l’agriculture et après quelques petits travaux (bricolage) à Tiznit, il a décidé de travailler avec son frère sur la terre familiale. Cette parcelle clôturée a été achetée par leur père désormais décédé. Le terrain dispose d’un puits mais son débit est très faible. L’activité est supervisée et contrôlée par sa mère qui réside sur place. Elle s’occupe de toutes les questions financières et domestiques. Son frère s’occupe du bétail où il a acquis une grande expertise tandis que Brahim est chargé de la culture de la luzerne, de l’irrigation et de la vente des produits agricoles. Ils ont élaboré un modèle cultural associant élevage laitier et culture de la luzerne. Avec la mise en place de réutilisation des eaux usées, Brahim a pu mettre en culture deux nouvelles parcelles. Chaque année, ils agrandissent leur troupeau. Ils espèrent atteindre un troupeau de dix vaches pour dégager un revenu suffisant.

Mohamed est né en 1995, il a arrêté ses études en 2012 à 17 ans. Fils unique de la famille, il a dû accompagner son père qui est tombé gravement malade d’un cancer et devant se faire soigner entre Agadir et Casablanca. Il avait l’habitude d’aider ses parents et a donc pris la relève de son père en 2012. Il cumule travail de la terre et multiples activités comme la mécanique, l’électricité, « selon les besoins, je m’efforce de tout faire ». Curieux, il n’hésite pas à suivre des vidéos sur Internet pour se lancer. Il est ainsi connu pour intervenir en urgence lorsque les vaches subissent une météorisation de la panse. Il travaille sur la parcelle familiale en indivision en cultivant la surface revenant à son père, ses oncles ayant délaissé l’activité agricole. Il cultive alternativement la parcelle en laissant reposer la terre. Il vient de mettre en culture en juin 2022 arrêtée depuis 2020. Mohamed travaillait d’abord les produits classiques de la petite agriculture urbaine de Tiznit à partir de l’eau d’un puits : de l’huile, de la coriandre, du persil, et un peu de menthe. Puis avec la distribution de l’eau depuis la station d’épuration, il a décidé de cultiver principalement de la luzerne pour la vente aux éleveurs. Il a ainsi réduit son temps de travail sur les parcelles pour pouvoir se consacrer à d’autres activités et notamment sa vie de famille, tout particulièrement sa fille de quatre ans. Il profite de la production de luzerne pour engraisser des moutons pour les revendre à l’occasion de l’Aïd el Adha.

A partir de juin 2022, le système se met en place. Les deux jeunes sont dans une dynamique collective. L’augmentation du nombre d’usagers de l’eau permet alors à tout le monde de gagner un peu. La remise en état des parcelles nécessite un travail collectif avec l’usage du tracteur pour les labours, le recrutement d’ouvriers pour façonner les casiers et charger les balles de luzerne, et d’ouvrières pour la récolte. Mohamed explique : « Tu peux soit tout faire toi-même, comme notre ami Hassan, soit payer plusieurs personnes un peu, de façon que chacun gagne un peu. »

En 2023, le dispositif Awrach s’arrête et les deux jeunes continuent de travailler pour l’association avec le soutien de la commune. Ils sont désormais considérés davantage comme des prestataires du service des espaces verts de la commune et donc reçoivent une indemnité en liquide. Parallèlement, ils doivent faire face aux aléas techniques des pannes mais aussi des irrégularités de débit. Ils apprennent à entretenir le matériel et n’hésitent pas à intervenir pour accélérer la réparation des pompes. Durant l’été 2024, lors des restrictions sur la consommation d’eau potable par les autorités avec la fermeture des lavages automobiles et des hammams, ils doivent faire face à une forte réduction du débit alors que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à réclamer de l’eau Les deux pompes ne peuvent fournir de l’eau que pendant 8 à 9 heures par jour (de 9h00 à 18h00), alors que certaines parcelles nécessitent plusieurs dizaines d’heures d’irrigation. Ils doivent donc annoncer que les nouvelles parcelles de luzerne ne pourront pas être mises en culture, car elles nécessitent beaucoup d’eau, et les agriculteurs doivent donc reporter leur investissement à l’hiver. Ils sont aussi souvent accusés d’être responsable des défaillances sur le réseau surtout pour le périmètre de Doutarga où ne nombreux agriculteurs sont en conflit le long de la branche ouest. Des agriculteurs prennent souvent l’initiative d’ouvrir leur borne sans concertation avec l’association amenant à une chute de débit pour la distribution. Mohamed et Brahim parlent de 4 ou 5 personnes qui refusent toute organisation collective et qui créent un climat de tension à Doutarga. En revanche, à Attebane, les personnes travaillent en bonne intelligence. Mohamed et Brahim jouent un rôle important dans la socialisation des jeunes exploitants agricoles et participent régulièrement à des tâches collectives désignées par le terme de Tiwizi. La rareté de la main d’œuvre compétente encourage les jeunes à s’entraider. De même, ils interviennent dans la prévention et la gestion des conflits.

Avec la fin de l’autorisation de réutilisation en juin 2025, l’association arrête l’irrigation par les bornes et les deux jeunes se retrouvent alors dans l’expectative comme tous les autres agriculteurs. Ils attendent qu’une solution soit trouvée.

Quand les eaux épurées débordent : retour de la gestion collective du trop plein

Par David Goeury, Mohamed Mouskite et Hind Ftouhi

La station d’épuration de Tiznit est positionnée au nord de la ville. Son canal de fuite rejoint le lit de l’oued Toukhsine qui se perd dans le périmètre d’écoulement des crues d’Attebane. En 2006, les agriculteurs d’Attebane ont détourné l’eau sur leurs parcelles amenant au développement d’une agriculture avec les eaux usées retraitées au niveau secondaire jusqu’en 2021, date de l’usage régulier du dispositif de filtration tertiaire et de la réutilisation via un réseau de bornes. A l’exception de quelques parcelles positionnées à proximité de la station d’épuration et pouvant disposer des eaux du canal de fuite lors des dysfonctionnements du réseau de filtration tertiaire, le périmètre aval a été progressivement abandonné. Ce phénomène a été d’autant plus fort que la branche occidentale du réseau de redistribution des eaux traitées par les bornes était fortement abîmée et n’a pas pu être utilisée avant fin 2024.

En juin 2025, lorsque l’autorisation d’exploitation des eaux épurées par l’association Ibharen arrive à échéance à la suite de l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse épidémiologique, les eaux traitées s’écoulent à nouveau dans le lit de l’oued Toukhsine. Rapidement, elles arrivent jusqu’au village d’Attebane où elles s’accumulent dans deux petites dépressions avant de continuer à s’écouler le long du hameau.

Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d’Attebane. Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une seconde dépression .Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Les eaux s’accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane
Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits : David Goeury

Les habitants souffrent alors de nombreuses nuisances : odeurs nauséabondes, invasion de moustiques, risques de contamination des puits, afflux de chiens sauvage, risque de maladie des enfants qui peuvent échapper à la surveillance des parents.

Les habitants sollicitent immédiatement le caïd de la commune rurale d’Aglou dont ils dépendent, puis se regroupent au siège de la province pour interpeller le gouverneur. Le problème provient des eaux usées de la commune urbaine de Tiznit qui se déversent désormais dans un village qui dépend de la commune rurale d’Aglou. L’absence d’accord entre l’agence de bassin et l’association vient alors effondrer un consensus sanitaire et oblige alors à remobiliser toutes les parties prenantes institutionnelles. Les débordements mettent en responsabilité l’Office national de l’eau potable qui est responsable de la station d’épuration, le ministère de la Santé, le ministère de l’Agriculture, l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires qui se défaussent en s’en tenant à leurs simples prérogatives. La seule solution serait le paiement des frais d’analyse par la commune urbaine dès que celle-ci aura mis en place son propre système de réutilisation pour les espaces verts, or le chantier est en cours et va prendre plusieurs mois.

Les autorités à défaut de solution structurelle comme la reprise de la filtration tertiaire par l’association Ibharen se réunissent sur le terrain le 19 juin au matin pour proposer d’accélérer l’écoulement des eaux traitées à travers le village en créant une tranchée nette à même d’éviter l’accumulation dans les deux petites dépressions. Cette solution n’est aucunement satisfaisante pour les habitants qui se réunissent dans la soirée pour réactiver le fonctionnement passé. 20 propriétaires de parcelles s’accordent pour réorienter les eaux usées vers les anciennes parcelles agricoles abandonnées quatre années plus tôt. A tour de rôle, du sud vers le nord, ils réactivent la logique de la séguia en détournant l’écoulement des eaux épurées en quelques coups de houe vers les parcelles adjacentes.

Cependant, les familles ne sont plus mobilisées et ne disposent pas d’une main d’œuvre suffisante pour exploiter l’eau. Après quatre années d’abandon, tous les arbres sont morts sauf ceux qui étaient à proximité du canal écoulement, les buttées permettant de former les casiers (ouzounes) ont été arrasées. L’objectif des agriculteurs n’est pas un objectif productif. Il leur faut avant tout protéger en urgence le village d’el darar (un préjudice, un dommage) que provoque l’écoulement non contrôlé des eaux usées retraitées. Ils agissent avant tout dans un cadre éthique et religieux de bon voisinage. Aucune stratégie à long terme ne peut être envisagée du fait de l’incertitude sur l’autorisation de réutilisation. Les propriétaires espèrent juste que l’eau permettra de faire pousser de l’herbe qui pourra être consommée par le bétail.

Or, l’irrigation non contrôlée favorise la croissance de plantes invasives avec l’extension des cannes méditerranéennes et des ricins qui progressent de proche en proche et finalement colonisent les parcelles. Par ailleurs, à la différence de l’irrigation par casier, le détournement de l’écoulement amène à une très faible surveillance de l’irrigation facilitant alors la venue des sangliers qui prolifèrent dans les taillis. Les compagnies de sangliers fouissent la terre ameublie à la recherche de racines dont elles raffolent. Les canaux tracés à la hâte sont alors nivelés par les sangliers ce qui empêche la dispersion des eaux sur les parcelles et vient ajouter du chaos dans une initiative menée en urgence.

Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury
Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury

 

Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d'écoulement
Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d’écoulement. Crédits David Goeury
Inondation volontaire d'une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Inondation volontaire d’une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Détournement des eaux usées épurées vers des parcelles abandonnées
Détournement des eaux usées épurées vers une parcelle . abandonnée pour éviter l’écoulement vers le village. Crédits David Goeury
Butée de terre pour détourner l'eau du canal d'écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury
Butée de terre pour détourner l’eau du canal d’écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury

 

Au fil des jours et des semaines, les autorités multiplient les discours divergents. Si les cadres du ministère de l’Intérieur soutiennent cette stratégie dans l’attente d’une solution avec l’agence de bassin, des menaces sont proférées contre des agriculteurs qui pompes dans le canal avec des moteurs pour sauver leurs parcelles de luzerne qui étaient desservies par les bornes. Les ordres et contre-ordres se succèdent.

Pompage opportuniste dans le canal d'écoulement
Un exploitant agricole pompe dans le canal d’écoulement pour arroser une parcelle de luzerne.

 

Chez les agriculteurs sourde un profond sentiment d’injustice : ils ont le sentiment d’être totalement abandonnés par les politiques publiques subissant les méfaits d’un aménagement incohérent. L’un d’entre eux s’exprime ainsi : « personne ne nous écoute, personne ne se soucie de nous ». « Les petits agriculteurs sont livrés à eux-mêmes alors que les grands bénéficient de subventions. »

La seule solution face aux dysfonctionnements et incohérences administratives est alors l’auto-organisation collective ultime recours pour protéger la communauté villageoise d’un préjudice environnemental et sanitaire incontrôlable. Mais cette auto-organisation est constamment menacée.

Mise à jour du 19 décembre 2026 :  De guerre lasse, les agriculteurs se réunissent pour réélire un nouveau bureau à la tête de l’association Ibharen. Le président historique, aussi élu au conseil communal de Tiznit, est considéré comme responsable de la situation n’étant pas arriver à concilier les administrations.

Les sangliers, invasifs qui menacent les pratiques culturales

Par David Goeury

Le sanglier est l’espèce invasive qui est la plus problématique pour les agriculteurs. Il revient régulièrement dans les conversations du fait des dégâts qu’il peut provoquer sur les cultures. La multiplication des taillis du fait de l’écoulement des eaux épurées et de l’abandon de certaines parcelles est propice à sa prolifération.

L’animal est surtout considéré comme une menace pour le maïs dont il raffole. Or, le maïs doux est une culture particulièrement intéressante pour les agriculteurs qui vendent les épis aux vendeurs ambulants qui les grillent et les proposent dans les rues de la ville de Tiznit. Le reste de la plante est un fourrage de choix pour les vaches et les moutons.

Un jeune entrepreneur agricole raconte :

« Le sanglier détruit tous les champs de maïs. Aussi, Gloire à Dieu Tout Puissant, que fait-il ? Où j’ai vu ce qu’il a fait à un de mes amis à El Bedayaa (extrémité nord-ouest du périmètre agricole de Tiznit), qui avait cultivé du maïs et ne l’avait pas entouré de clôture. Savez-vous ce qu’il lui a fait ?

Gloire à Dieu Tout Puissant, il agit comme un être humain : il prend un épi de maïs, l’ouvre, le goûte pour voir s’il est mûr, prend le deuxième, puis le troisième, et ainsi de suite. De même, il l’ouvre comme un être humain et le jette. Les agriculteurs savent que cet acte est celui du sanglier. Car, une semaine plus tard, il revient pour ravager toutes les récoltes lorsqu’elles sont mûres, parce qu’il sait quand les épis seront murs. Il ne revient pas seul mais avec ces amis. C’est donc une perte énorme !

Par conséquent lorsque mon ami a vu les épis par terre, nous avons essayé de tout récolter rapidement. »

Les attitudes des agriculteurs sont multiples allant de la peur à la curiosité. Beaucoup considèrent que les sangliers ne sont pas réellement un problème si l’on dispose de pratiques culturales adaptées. Un jeune agriculteur à même voulu en adopter un. Il a recueilli un marcassin qu’il a élevé mais devant la croissance rapide de l’animal, son appétit et sa taille imposante, il a préféré le relâcher. « Au début, je le trouvais mignon mais quand je l’ai vu grossir, grossir, je me suis dit qu’est-ce que je vais en faire. Car cela grossit très vite. Alors je l’ai relâché ! ». D’autres craignent des attaques notamment lorsqu’ils doivent irriguer la nuit. Ils les voient qu’ils s’affairent et ne sont pas tranquilles. Enfin, régulièrement certains demandent l’intervention des services de régulation des Eaux et Forêts afin qu’ils procèdent à une battue.

Le sanglier est associé au cochon notamment en arabe où il est désigné par le terme de « alouf » et donc n’est pas considéré comme une viande licite. Cependant, la viande est parfois consommée discrètement dans les familles. Ainsi, en 2023, un sanglier a traversé la ville de Tiznit du nord vers le sud fuyant une battue organisée par les services de régulation. Il a disparu dans les nouveaux quartiers dit d’Aïn Zerka sur la route de Tafraout. Quelques jours plus tard, l’association Abrinaz en charge de l’irrigation a découvert une carcasse de sanglier à l’arrière de son local comprenant la tête et la colonne vertébrale. En observant la fine découpe de la carcasse, le président s’exclame : « Vu le prix de la viande, celui-ci n’a pas été mangé par les chiens ».

Régénérer les champs de cactus opuntia après les ravages de la cochenille à partir de variétés locales : les cactus de Taghzout

Par Hind Ftouhi, David Goeury et Mohamed Mouskite

Les cactus opuntia, plantes mexicaines importé en 1770, se sont largement répandus au Maroc couvrant plus de 50 000 ha en 1998. L’engouement pour ces différents produits (figues) et sous-produits (huile, fourrage, miel) a amené à une extension rapide au début du XXIe siècle pour atteindre 120 000 ha en 2017. Cependant, cette culture s’est effondrée ont brutalement disparu à la suite d’une invasion de cochenille d’abord observée dans la région de Marrakech-Safi puis dans celle de Souss-Massa et de Guelmim-Oued Noun. Un premier foyer d’invasion est observé dans la province de Sidi Ifni en aout 2018 et malgré les tentatives d’éradication, la cochenille sauvage se répand les années suivantes amenant à la destruction de près de 99% des cactus. Des dizaines de milliers d’hectares ont été ravagés laissant un paysage dévasté de cactus desséchés. Devant l’ampleur des dégâts à partir de 2022, les agriculteurs généralisent les politiques de destruction des cactus attaqués en les déracinant et en les brûlants. Le ministère de l’Agriculture multiplie les formations de lutte contre les cochenilles tandis que l’Institut national de recherche agronomique (INRA) du Maroc mène un travail de sélection et de duplication des variétés naturellement résistante à la cochenille. Depuis 2023, des agriculteurs plantent à nouveau des cactus progressivement.

A Taghzout, Hassan a suivi une formation à la direction provinciale du ministère de l’Agriculture sur les gestes de lutte contre la cochenille et notamment les gestes de nettoyage des raquettes de cactus. A la fois mécanicien carrossier dans le garage de son oncle à Guelmim et entrepreneur agricole en agroécologie avec son cousin, il revient chaque semaine au village pour suivre les parcelles familiales qui sont sous la surveillance de sa mère.

Parcourant le village qui est entouré de cactus opuntia, il a prélevé des raquettes de cactus qui n’étaient pas attaqués par la cochenille. Il les a mises en pots séparés pour les protéger, les déplacer, les bouturer. Une fois assuré que ces plants de cactus étaient épargnés par la cochenille, il les a replantés dans sa parcelle et irrigués par goutte à goutte. Les plants les plus avancés ont désormais deux ans et donnent des fruits de belle taille qui arriveront à maturité dans quelques semaines.

Du fait des multiples contraintes, sa pluriactivité professionnelle, la rareté de l’eau et la dégradation de la fertilité des sols, Hassan privilégie désormais la culture de cactus qui occupaient avant les périphéries des parcelles comme haie vive et qu’il plante au centre de sa parcelle comme culture principale.  L’irrigation des cactus se fait par un système de goutte à goutte pour assurer leur croissance rapide mais aussi pour faciliter la tâche à sa mère qui veille sur les cultures pendant son absence.

 

Son objectif est de déployer ces nouveaux plants de cactus sur deux hectares de terres qui appartiennent à sa famille sur les hauteurs qui surplombent le village. Il refuse d’implanter les variétés nouvelles du ministère de l’Agriculture malgré la forte communication faite autour de plants à hauts rendements particulièrement prometteurs pour privilégier le principe de la sélection d’une variété locale de « Taghzout ».

Il s’est interrogé sur l’opportunité de commercialiser des plants de cactus via la société de service agroécologique qu’il a créé avec son cousin, mais le cadre particulièrement réglementé et surtout l’existence d’entreprises certifiées par le ministère exerçant de fait un monopole sur les nouveaux plants l’ont dissuadé. Il n’aurait pu jouer qu’un rôle de revendeur des variétés certifiées tout en étant obligé de fournir un important travail administratif notamment en ce qui concerne la fiscalité différente entre les entreprises agricoles et les entreprises de service à l’agriculture. Il désire se limiter à  un investissement individuel comme exploitant agricole  indépendant sans être lié ni à une association, ni à une coopérative, ni à une société de service.

Replanter des cactus est aussi une activité compatible avec une pluriactivité professionnelle que cela soit au Maroc ou à l’étranger, Hassan a candidaté aux contrats ANAPEC pour travailler comme ouvrier agricole en France. Son dossier n’a pas été retenu en 2025 mais il souhaite retenter sa chance en 2026.Dans le village, désormais plusieurs propriétaires ont décidé de replanter des cactus d’abord en périphérie de leur parcelle comme cela se faisait avant l’invasion de cochenille. C’est le cas de Hmad, un homme de 66 ans, que nous rencontrons à la fontaine collective où il remplit des bidons pour irriguer des plants de cactus.

Nouvelle parcelle récemment plantée de cactus résistants à la cochenille. Crédits : David Goeury

Après avoir travaillé pendant plusieurs années dans le bâtiment, Hmad a cessé son activité professionnelle et s’occupe désormais de sa petite parcelle, où il cultive quelques arbres fruitiers, des grenadiers, des oliviers,.., principalement destinés à la consommation familiale. Cette année, Hmad a décidé de replanter quelques pieds de cactus « dial lbled » (du pays) comme Hassan, en repérant des plants non infectés par la cochenille. Pour l’instant, ces plants semblent bien pousser, mais il devra encore attendre deux ans avant de pouvoir récolter les fruits.

À Taghzout, les cactus plantés permettront de reconstituer les haies vives et, éventuellement, de produire des fruits. Hassan apparaît alors comme un pionnier avec son projet de plantation en plein champ, suivi par d’autres tentatives, plus timides mais contribuant malgré tout à la régénération d’une plante devenue emblématique de l’Ouest marocain, le cactus opuntia.

 

Plantation de cactus résistants à la cochenille en bordure de parcelle en haie vive en remplacement des cactus desséchés par la cochenille visible en arrière plan. Crédits : David Goeury

“Fawda”? Du refus à l’opposition à la réutilisation agricole des eaux retraitées : paroles d’un maraîcher.

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Ahmed est un maraîcher au cœur du périmètre de réutilisation des eaux usées de Doutarga. Il fait partie des exploitants agricoles qui ont toujours refusé les eaux usées. Il travaille avec l’eau de la nappe grâce à deux puits de 30 mètres de profondeur qui lui permettent d’avoir jusqu’à cinq heures d’irrigation par jour pour cultiver des betteraves, de la menthe, de la coriandre, du céleri, des courges qu’il vend aux habitants de Tiznit.

Pour lui, la réutilisation des eaux usées a toujours été une menace. En effet, elle vient discréditer son travail et sa production. Il souligne que l’association Ibharen qui assure la distribution des eaux retraitées a été obligée de porter plainte contre 6 exploitants qui ne respectaient pas les règles strictes de réutilisation en irriguant des productions maraîchères avec les eaux retraitées. Et ces mauvais comportements viennent menacer son activité créant une méfiance des clients.

Il souhaite qu’il y ait une séparation claire et que l’usage des eaux retraitées soit banni du périmètre de Doutarga. Pour lui, les eaux issues de la station d’épuration ne devraient pas être réutilisées mais « s’écouler naturellement ». Il considère que les exploitants qui se sont lancés dans la réutilisation des eaux traitées sont des opportunistes avides d’argent qu’il associe à la jachaa, terme arabe désignant la cupidité envieuse, l’avarice. Pour lui, ces exploitants profitent du prix très faible des eaux retraitées pour se lancer dans des investissements profitables sans réfléchir aux conséquences sanitaires.

Il s’est longtemps senti isolé et non entendu du fait de la forte mobilisation pour la réutilisation des eaux usées, l’association regroupant désormais plus d’une centaine d’exploitants agricoles. Cependant, il a trouvé un soutien auprès d’un projet de lotissement agroécologique qui s’est implanté à une centaine de mètres à l’ouest de sa parcelle.

Un large terrain a été transformé en lots de 2000 m² à 2500 m² de jardins où peuvent être installés de vastes bungalows en bois. Ces parcelles sont commercialisées entre 400 000 à 500 000 Dhs (40 000 à 50 000 Euros) par un promoteur issu d’une des grandes familles historiques de la ville de Tiznit. L’ingénieur en charge du projet échange régulièrement avec les agriculteurs maraîchers pour les convaincre de s’organiser. Les maraîchers et l’investisseur ont les mêmes intérêts à interdire la réutilisation des eaux retraitées. Symboliquement, la borne 48 qui est en bordure du projet de lotissement agroécologique a été démantelée.

Borne 48 démantelée en bordure du lotissement agroécologique. Crédits : David Goeury
Borne 48 du réseau de distribution des eaux usées retraitées. Située en bordure du lotissement agroécologique, elle a été démantelée. Crédits : David Goeury

Désormais, selon Ahmed, les opposants à la réutilisation seraient une quarantaine et seraient prêts à s’organiser en association avec le soutien de l’ingénieur du projet de lotissement agroécologique. Ils ont choisi 6 d’entre eux pour les représenter. Leur objectif est de pouvoir ainsi porter plainte contre la réutilisation des eaux retraitées.

Pour l’exploitant, c’est une véritable chance que la réutilisation soit actuellement stoppée du fait du non renouvellement de l’autorisation suite à l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse des eaux. Pour lui, elle ne doit pas reprendre.

Il conclut l’entretien ainsi :« Si la réutilisation des eaux traitées reprend, beaucoup sont déterminés à tout casser, ce sera la fawda (le chaos) ! »

Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury
Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury

 

Meriem : un destin féminin agriurbain

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek, David Goeury

Meriem est une femme qui a décidé de vivre sur une parcelle agricole de Doutarga. Femme de caractère, elle se définit comme une agricultrice avant tout et défend son autonomie en insistant sur le fait qu’elle a son fort caractère et qu’elle avance droit « agharas agharas ».

Son histoire est intimement liée aux transformations du travail agricole autour de Tiznit.

« Nous vivions à Tiznit dans le quartier Idalha près du palmier qui se trouve en face du Jamaa El kebir. Mon père était agriculteur et nous possédions une ferme à Massa, une autre à Ouijjane et une autre sur la route de Guelmim qu’ils l’ont maintenant transformé en lots de terrains pour un lotissement. Aujourd’hui, nous n’avons plus rien de tout cela »

Nous travaillons tous dans l’agriculture à l’époque de mon père. C’était en quelque sorte, comme si on disait : « Si tu veux manger, alors tu dois travailler ».

« Nous nous réveillions à 6h du matin contre notre gré, je mettais des bottes et prenais la houe. Je nettoyais l’étable du bétail, puis je faisais sortir les animaux dans une autre étable pour laver celle qu’ils occupaient, afin qu’elle sèche pour le lendemain. De plus, nous participions à la récolte de la menthe pendant sa saison, ainsi qu’à celle des olives. Mon père faisait venir des ouvriers de Houara, car nous avions un grand puits dans la ferme et de nombreux oliviers. D’ailleurs, il nous fallait deux mois pour récolter toutes les olives. Et nous récoltions également le millet (lbachna en Darija), les décortiquions et les étalions sur le toit pour les remplir ensuite dans des sacs. Ainsi, j’ai vécu « Tamara » (le labeur, le travail pénible). Si vous regardez mes mains, elles ne ressemblent en rien à celles d’une femme.

Ni les garçons ni les filles n’ont été scolarisés. Seule ma petite sœur a été envoyé à l’école par mon père, alors que mon oncle a envoyé tous ces fils à l’école. Nous n’avons pas étudié, car nous travaillons constamment dans l’agriculture. Nous allions tous les lundis à Massa, car le mardi était le jour du souk hebdomadaire, et nous récoltions les navets et les carottes, puis nous allions les laver dans le bassin pour qu’ils soient prêts à être chargés dans une Peugeot à 4h du matin et les vendre au souk. Puis nous allions dans notre domaine situé sur la route de Guelmim le mardi pour la récolte, que nous envoyions ensuite au souk le mercredi afin qu’elle soit vendue le jeudi. Nous nous rendions tous les vendredis à Ouijjane, le samedi étant le jour du souk hebdomadaire. Enfin à Tiznit, mon père cultivait des pastèques et des pommes de terre.

Lorsque mon père nous donnait une pièce de 50 centimes, c’était pour nous comme un trésor inestimable, la récompense de nos efforts. Dans chaque domaine il y avait une maison, de la nourriture, de la farine et tout le nécessaire. Nous y travaillions et y dormions, puisque le lendemain ils allaient au souk et moi je restais. Nous avions également des vaches partout où nous allions, car mon père collaborait avec des associations hollandaises qui lui avaient donné des vaches noires et rouges, et ils lui envoyaient aussi des tonnes de son, de betterave sucrière…etc. En même temps, mon père apportait le lait à direction provinciale l’Agriculture, où était organisée la collecte du lait. On nous donnait un chèque que j’allais encaisser à Ait Melloul à l’époque. Mais aujourd’hui, plus personne ne veut pratiquer l’agriculture, même les femmes.

Je me suis mariée à l’âge de 12 ans.  Mon mari habitait avec nous, car mon père nous avait offert un maison à côté d’eux.  J’ai donné naissance à trois filles et deux garçons. Puis, une de mes filles est décédée me laissant avec deux filles et deux garçons. Lorsque je suis allée faire ma carte nationale, on m’a dit qu’il me restait encore une année avant d’atteindre l’âge légal pour en bénéficier. J’avais donc déjà cinq enfants à l’âge de 17 ans. »

Son père est mort en 1991. Elle a hérité d’une demie part disposant ainsi de terrains et surtout d’argent. Devant l’afflux d’argent, son mari souhaitait prendre le contrôle de ses affaires. Mais, elle a refusé et a préféré se séparer de lui en 1992 pour gérer personnellement son héritage. Avec l’argent, elle a continué à pratiquer une activité agricole avisée tout autant par goût que par nécessité.

« Mes frères ont vendu les vaches et tout le reste, puis ils ont abandonné toute activité agricole. C’est pourquoi j’ai commencé à élever du bétail sur la terrasse de ma maison à ce moment-là, même s’il était difficile pour les vaches et les veaux de descendre l’escalier, c’est un défi que l’on surmontait pour vendre notre bétail : une fois qu’on s’habitue à quelque chose, il est difficile d’y renoncer. Pour ma part, je vis sans compter sur l’héritage, sans attendre que mon frère ou ma sœur me donnent quoi que ce soit. Je travaille. Mais les gens croient que nous sommes une famille riche. En réalité, non : si tu ne travailles pas, tu ne manges pas. Vous savez pourquoi ? Mon père nous avait laissé de l’argent, mais où est-il maintenant ? Mes frères ont dépensé leur argent dans les voitures, les pantalons en jean, les vestes en cuir, les sorties à Agadir, à Taghazout…etc. Et en deux ans, ils ont tout perdu, alors qu’ils n’ont pas fait d’études.

Même si nous ne possédons plus grand-chose, j’élève des poules et des lapins sur la terrasse. Si vous allez au souk le mardi, je peux vous accompagner : vous pourrez acheter jusqu’à dix moutons sans payer immédiatement, et les régler plus tard, car les vendeurs me connaissent et me font confiance.

Il en va de même pour le fourrage : je peux l’acheter sans argent et le payer ultérieurement. C’est aussi le cas pour le ciment, le fer, la caillasse ou le sable ; je vais à la droguerie et je prends ce dont j’ai besoin. Même chez le vendeur de volailles, je peux demander trente poulets et il me les remettra sans hésiter, en attendant que je le rembourse.

Savez-vous pourquoi ? Parce que je suis quelqu’un de juste et d’honnête. Par exemple, si je dispose de 1 500 dirhams, je les répartis entre mes créanciers en donnant 200 dirhams à chacun. Et si j’ai suffisamment d’argent, je rembourse d’abord le plus important. Quant à ceux qui m’appellent sans cesse pour me rappeler leurs dettes, je les laisse pour la fin, afin de leur donner une leçon.”

Meriem Elle a financé les études et la formation professionnelle de ses quatre enfants, qui ont tous aujourd’hui une situation stable : l’un est chauffeur pour la COPAG, l’autre militaire, une fille est professeur et l’autre coiffeuse. Puis, elle a décidé de partager son héritage de son vivant à parts égales pour ne conserver que l’usufruit de la parcelle où elle vit désormais.

“J’avais l’habitude d’élever des poules. Quand je rentrais à la maison, il n’y avait rien à regarder à la télévision, et si je sortais, j’allais au jardin avant de revenir. Au début, j’avais entouré la maison avec une bâche et j’y avais installé des poules et des lapins qui avaient l’habitude d’errer dehors. Les gens venaient parfois me dire que les animaux étaient partis loin, et je leur répondais que ce n’était pas grave : ils reviendraient toujours, et c’est ce qui se passait, à l’heure de la prière de l’Asr.

J’ai continué ainsi un certain temps, puis j’ai construit une maison pour m’abriter, un abri pour les animaux, et j’ai commencé à vivre avec eux. L’eau me posait problème, mais j’ai fini par l’acheter et, hamdoulilah, je l’ai raccordée à l’énergie solaire. J’ai mis cette maison au nom de mon fils, car lui aussi aime ce mode de vie et m’aide dans mes activités.

Ce que je mange, je le cultive moi-même :de la coriandre, de la menthe, des oignons, des tomates, de la laitue, de l’absinthe, des poires, des pommes, des prunes, des grenades, des abricots, des bananes, de la caroube, des olives. Nous avons cultivé un peu de tout ce que nous mangeons.

J’élève aussi des moutons et j’avais deux chevaux, dont l’un est décédé. J’élève 12 moutons : 4 pour moi, 4 avec ma fille et 4 avec mon fils. (une race ovine) j’ai aussi une chèvre qui s’appelle Aicha, elle a grandi au biberon. Elle me suit partout où je vais : quand je vais à la boulangerie, elle me suit partout : à la boulangerie, pendant mon sport matinal, et lorsque nous nous promenons ensemble…

Pour nourrir mes animaux, j’allais au souk hebdomadaire le jeudi soir, car les produits y étaient alors moins chers. Par exemple, je demandais à un vendeur le prix des produits restants : il me répondait 30 ou 50 DH. Je faisais alors venir un triporteur pour les charger. Les garçons qui traînaient au souk m’aidaient à les mettre dans des sacs, et je leur donnais 10 ou 15 DH chacun en guise de rémunération pour leurs efforts.

Cette année, avec l’annulation du sacrifice le jour de l’Aïd, elle a dû renoncer à l’élevage et a donc vendu tous ses moutons en début d’année. « J’ai des moutons et j’ai acheté de la luzerne entre 100 et 120 DH, mais j’ai subi une grande perte après l’annulation de l’Aïd. C’est pourquoi je les ai vendus au souk mardi dernier à bas prix pour m’en débarrasser. Je n’ai conservé qu’une petite chèvre et un cheval, car l’autre est mort.»

Meriem commercialise aussi des légumes.

« J’ai planté des carottes jaunes, et le camping à côté de chez moi était rempli d’étrangers. Un jour, j’ai installé une bâche près de la route et j’y ai mis des carottes jaunes, des betteraves, de la laitue, des concombres… Les étrangers se sont précipités pour en acheter, car ils m’ont demandé si c’était bio, et je leur ai dit que oui. Il y a aussi un couple de Français qui vient me voir chaque année.”

Meriem se définit toujours comme agricultrice, même si sa position de femme peut parfois être difficile, mais elle défend farouchement sa liberté d’être :

« Parce que je suis une femme, ils attendent beaucoup de moi, mais comme je vous l’ai dit, je vais au marché aux bestiaux (rahba) des hommes et personne n’ose me toucher, car je mangerai sa main. Si quelqu’un me doit quelque chose, je le lui rends en argent, et pas autrement. Beaucoup me disent aussi : “Il faut que je vienne te rendre visite pour boire du thé.” Je leur réponds : “Je vous considérerai comme mon frère et nous boirons du thé, mais n’aie aucune autre intention, pour que nous soyons clairs dès le départ.” Quand je leur dis ça, ils disparaissent et je ne les revois plus.

Quand il a plu, j’ai pris ma moto pour aller à Foug Lwad en portant mes bottes de fermière. Ma sœur m’a dit : « Oh mon Dieu, tu t’es humiliée ! » Je lui ai répondu : « Pourquoi donc ? » Elle m’a dit : « Regarde ce que tu portes ! » Alors je lui ai répondu : « Que veux-tu que je fasse ? Tu veux que je me coiffe juste pour conduire la moto ? » Ainsi, lorsque je pratique mes tâches agricoles et que j’ai besoin d’aller en ville, j’y vais avec mes vêtements de travail, parce que les gens savent qui je suis et je me fiche de ce qu’ils disent. En été, je porte des vêtements dans lesquels je me sens à l’aise, et au mois d’août, je me coupe les cheveux courts pour me rafraîchir.”

Meriem incarne une femme indépendante et pragmatique, qui défend sa liberté dans toutes ses activités quotidiennes depuis plus de trois décennies. Son engagement dans l’agriculture et son assurance face au regard des autres traduisent sa force et son attachement à son identité singulière.

Tiwizi : s’entraider pour tenir ensemble dans un monde agriurbain incertain

Par David Goeury, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek et Hind Ftouhi

Une dizaines d’hommes est réunie autour d’une parcelle récemment façonnée en casiers. 8 hommes jeunes sont alignés, en tandem dans des casiers différents, ils repiquent des brins de menthe. Ces hommes sont des jeunes agriculteurs membres de l’association Ibharen pour la majorité d’entre eux. Parmi les 8 qui travaillent, 5 s’occupent d’une terre familiale tandis que 3 sont décrits comme des voisins ou des amis.

Ils ont organisé une tiwizi pour aider l’un d’entre eux. Or derrière ce mot iconique du monde amazighe se cache une réalité complexe de jeunes entrepreneurs agricoles qui développent une activité agricole en périphérie de la ville de Tiznit.

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« Ruina », une parcelle abandonnée partiellement régénérée en potager pour s’opposer à un projet de parking privé

Par David Goeury, Lisa Bossenbroek et Hind Ftouhi

Au sein du hameau de Doutarga entre les maisons une parcelle est entourée d’une bâche de géotextile.

Doutarga parcelle abandonnée et contaminée de déchets
Doutarga parcelle abandonnée et contaminée de déchets au premier plan. La parcelle régénérée est protégée derrière des bâches de géotextiles. Crédits : David Goeury

 

Le propriétaire est un boulanger à la retraite d’une soixantaine d’années. Il a hérité de cette terre de son père, originaire de Tindouf, qui avait acheté ce terrain avec un puits de 18 mètres de profondeur pour devenir agriculteur et définitivement s’installer à Tiznit. Jeune, le propriétaire a débuté sa vie professionnelle précoce comme agriculteur avant de travailler comme boulanger à Tiznit au marché central, puis de partir en Arabie Saoudite comme chauffeur à Riyad durant quatre années, pour finalement travailler à Tanger à nouveau comme boulanger durant 32 ans.

A Tiznit sa femme s’est occupée de la grande famille de 8 enfants et de la petite exploitation familiale qui a eu jusqu’à 5 vaches « hollandaises ». Mais la sécheresse et l’inflation des prix des aliments ont obligé la famille à les vendre. Désormais retraité, avec une pension de 1500 dhs par mois, la famille se contente de produire quelques légumes et plantes pour le marché ; principalement de la menthe, de la coriandre et du céleri que sont fils ira vendre à Tiznit. Avec l’eau du puits, elle produit de la luzerne et de l’herbe qu’elle fait couper par des femmes rémunérées à la demi-journée pour les vendre séchées au souk pour 50 dhs la balle.

Doutarga parcelle agricole irriguée par puits. Crédits : David Goeury
Doutarga parcelle agricole irriguée par puits. Principalement dédiée à la production de luzerne vendue séchée au souk. Crédits : David Goeury
Doutarga. Etable abandonnée. Crédits : David Goeury
Doutarga. L’étable abandonnée a accueilli jusqu’à 5 vaches laitières de race Holstein. La sécheresse et l’inflation des aliments pour bétail ont poussé la famille à vendre les vaches. Crédits : David Goeury

 

La petite parcelle où nous le rencontrons à la particularité de longer l’impasse qui desserre les maisons voisines. Elle apparaît désormais comme détachée du reste de l’exploitation et enserrée entre la ruelle et des maisons. Le propriétaire l’a délaissée durant plusieurs années si bien qu’un des voisins voulait se l’accaparer pour la transformer en parking. Il y a deux ans, le propriétaire a donc décidé de la remettre en culture mais pour lui, c’est insatisfaisant. Il la qualifie de « ruina », soit d’une parcelle en « désordre ». Il désigne alors du geste toute la partie nord qui est non cultivée.

« Cette parcelle est « ruina ». Je l’ai nettoyée il y a deux ans car le voisin voulait la transformer en parking. J’y ai planté un peu de menthe mais elle pousse mal et les feuilles sont tachées. Tu vois c’est encore le bazar. Je n’ai pas mis d’engrais car je n’ai pas de bétail. Alors, cela pousse comme cela peut. Cela n’a rien à voir avec l’autre parcelle qui est bien. »

Le terme de « ruina » est ici intéressant car ce terme courant de l’arabe dialectal marocain désigne ce qui est en désordre, tout en venant du français « ruine ».

Ici, le propriétaire considère que cette parcelle remise en culture non pas à des fins commerciales mais davantage pour suspendre toute velléité d’accaparement par les voisins reste imparfaite. Elle continue à porter les stigmates de l’abandon et de la faible productivité. La reprise de l’exploitation se caractérise par la mobilisation de cinq ouvrières chargées de désherber, comme nous avons pu l’observer lors de notre visite et en profiter pour couper l’herbe qui sera séchée et vendue sur le souk comme la luzerne de la parcelle principale. L’épouse de l’agriculteur en profite pour ramasser quant à elle des déchets, notamment de plastiques de taille moyennes. D’autres déchets demeurent éparpillés sur la parcelle, stigmates des années d’abandon : quelques piles, des bouchons et de petits emballages.

Doutarga parcelle qualifiée de "ruina" partiellement remise en culture. Crédits : David Goeury
Doutarga parcelle qualifiée de “ruina” partiellement remise en culture. Crédits : David Goeury

 

Cette stratégie de remise en culture d’une terre convoitée par d’autres est très classique surtout dans un contexte confus de front urbain où les maisons se multiplient en dehors d’un quelconque cadre réglementaire. Clôturer et cultiver est aussi un moyen de se prémunir des dépôts de déchets anarchiques qui se multiplient.

Le propriétaire n’exclut pas de la vendre ; « Je ne vais pas vendre maintenant, mais si jamais cela devient un lotissement alors je vendrais peut-être avec un bon prix. »

De l’entreprise agricole familiale à la cueillette des myrtilles dans les grandes fermes de Chtouka : les multiples activités agricoles d’une mère de famille

Par Hind Ftouhi, Lisa Bossenbroek et David Goeury

Un héritage familial agricole

Jemaa est née à Doutarga, il y a plus de soixante ans, où elle a appris très jeune les différentes tâches agricoles au sein de l’exploitation familiale. Irriguer, cultiver, récolter, élever les moutons et les poulets, toutes ces tâches n’ont aucun secret pour elle. Elle s’est mariée avec un homme issu de la montagne, de la tribu des Ayt Brahim, mais elle a refusé de vivre dans un village isolé dépendant de l’agriculture pluviale. Elle a donc convaincu son mari de venir vivre à Doutarga dans une maison mise à disposition par son père. Son mari a travaillé alors avec sa famille dans l’élevage de poulets industriels, tandis qu’elle assurait un élevage de moutons et de poulets fermiers. Ils ont trois enfants, un garçon et deux filles dont la plus jeune est née en 1999.

Maintenir une activité agricole domestique malgré tout

Ils ont toutefois du suspendre l’élevage de poulets industriels en raison des nouvelles normes sanitaires, de l’inflation des aliments et des médicaments. Son mari préfère alors retourner dans son village où il élève des poulets traditionnellement. Il vient rendre visite à sa famille une fois par semaine, le jeudi, le jour du souk.

Jemaa commence alors à travailler dans les grandes fermes de la province de Chtouka-Ayt Baha tout en conservant une petite exploitation agricole. Elle achète un peu de fourrage pour son bétail et vend quelques moutons pour la fête du sacrifice. Cette année, elle a entrepris de réhabiliter une parcelle mise à sa disposition par ses frères, qu’elle peut irriguer grâce aux eaux usées retraitées. On la rencontre sur sa parcelle où elle vient collecter de la mauve qui a poussé suite à un écoulement non contrôlé de la borne dédié eà l’irrigation.

A peine la moitié de sa parcelle a été façonnée en casiers. Le façonnage est inachevé. Car les ouvriers auxquels Jemaa a fait appel ont mal fait leur travail. Lorsqu’elle a demandé au journalier de semer la luzerne, ce dernier a oublié plusieurs casiers et elle a dû terminer le travail seule pour qu’il soit fait correctement.

Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n'a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s'est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury
Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n’a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s’est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury

 

Travailler dans les grandes exploitations de fruits rouges : une aubaine

Actuellement, elle ne s’occupe de sa parcelle qu’une journée par semaine car elle travaille comme ouvrière dans une ferme qui produit des myrtilles six jours par semaine. La demande de main d’œuvre est très forte. Ses voisines lui ont dit que la ferme cherchait du personnel, et elle a donc accepté un contrat non déclaré, pour lequel elle est payée 100 dhs par jour. ». Pour elle, c’est une aubaine, peu d’activités permettent de gagner 100 dhs par jour. Elle se lève donc tous les matins à 5h00 pour arriver très tôt dans une ferme immense. Elle finit de travailler à 15h30 mais n’arrive chez elle que vers 17h00 du fait de la durée du trajet.

Elle est désormais trop âgée pour avoir le droit à un contrat réglementaire déclaré auprès de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) qui s’arrête à 60 ans sauf dérogation ministérielle spéciale. Elle s’est enregistrée au Registre social unifié (RSU) et bénéficie désormais de l’aide sociale (الدعم). Elle touche donc 500 dhs par mois. Par ailleurs, elle bénéficie de l’assurance maladie obligatoire (AMO).

Elle préfère travailler dans les serres, même si c’est loin de chez elle, car la rémunération par quinzaine est garantie. Elle a travaillé dans les champs à Doutarga et à Tiznit pour couper la luzerne ou la menthe, mais ce travail est irrégulier, et certains propriétaires ne paient pas immédiatement, prétextant attendre la vente de la récolte.

Une question de génération : une mère qui travaille pour que sa fille reste à la maison dans l’attente du mariage

Constatant la dureté du travail quotidien de sa mère, le fils de Jemaa, employé dans un restaurant à Marrakech, aimerait qu’elle arrête son activité professionnelle. Mais, elle préfère travailler pour « faire de l’exercice, plutôt que d’accumuler des pêchers à médire toute la journée en commérant avec les voisines ». Elle a toujours travaillé et elle a besoin de bouger. Elle ne sait pas faire autre chose. Et puis, elle a toujours besoin d’un peu d’argent pour faire face aux imprévus.

En revanche, elle ne souhaite pas que sa fille célibataire de 26 ans l’accompagne et travaille avec elle à la ferme même si la demande est forte. Elle veut protéger son honneur.

« Je ne permettrai pas à mes filles de travailler pour des gens et je préfère travailler à leur place. De plus, si ma fille commence à travailler, même si je l’accompagne un jour ou trois, elle partira ensuite seule sans m’attendre. Si je la blâme, elle me dira qu’elle est consciente de la situation et connait les risques. Il vaut donc mieux qu’elle reste à la maison, car si une fille s’habitue à l’argent et aux sorties, elle ne sera plus disciplinée. D’ailleurs, même leur père ne leur permet pas du tout de travailler, et il me demande toujours de l’emmener avec moi partout où je vais et de ne pas la laisser toute seule. C’était la même chose pour sa sœur avant qu’elle ne se marie. Mes filles ne sortaient pas jouer dehors avec les garçons quand elles étaient petites sans que je sois présente pour les surveiller, car leur père me grondait s’il les trouvait seules dehors pendant que j’étais à la maison. Les filles et les garçons d’aujourd’hui sont difficiles. »

Vivre d’une invasive : couper les cannes méditerranéennes

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Mohamed vient de la région de Chiadma, de Taftacht, entre Essaouira et Marrakech. C’est un ouvrier de 53 ans spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne. Il a deux enfants, une jeune fille qui a arrêté ses études à la sortie du primaire malgré son insistance pour qu’elle aille au collège qui est tout proche et un garçon qui lui est en première année collégiale. Il est ouvrier agricole spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne pour le compte d’un entrepreneur installé dans la province d’Essaouira qui collecte et transforme la canne pour le secteur artisanal.

Il vient à Attebane depuis 2016 pour couper la canne qui prolifère le long du canal d’évacuation des eaux usées et des rigoles qui acheminent les eaux vers des parcelles de luzerne et d’herbe. Il vient deux fois par an au gré du rythme de croissance de la canne.

L’entrepreneur paye le droit de couper la canne auprès des propriétaires. Il négocie quelques centaines de dirhams l’are ainsi lorsque nous rencontrons Mohamed, il travaille sur deux parcelles dont l’exploitation a été négocié 6500 dhs (650 euros) pour la première, 4000 dhs (400 euros) pour la seconde.

Mohamed travaille à la tâche soit au nombre de camions qu’il est à même de remplir. Pour chaque camion, il négocie entre 1000 et 1100 dirhams soit 100 à 110 euros. Parfois, il peut demander un peu plus si la canne est difficile d’accès ou difficile à couper.  Il est le plus souvent seul, car la tâche est assez pénible. Il s’impose un rythme soutenu pour ne pas perdre sa journée. Cependant, il reste tout de même soucieux des autres animaux et surtout des oiseaux. Il renonce à couper les bouquets de cannes qui abritent des nids avec des œufs ou des oisillons. Il travaille généralement par session de 6 à 7 jours avant de prendre du repos. Il loge à Tiznit car la prolifération des moustiques particulièrement agressif la nuit empêche les ouvriers de dormir sur le périmètre.

Coupe et collecte de la canne à Attebane le 24/12/2024. Crédits : David Goeury
A droite un ouvrier coupe la canne. La canne est ensuite entreposée par brassées à sécher. A gauche, les ouvriers chargent la canne sur un camion à destination de la région d’Essaouira.

 

Mohamed a acquis une fine connaissance des transformations du périmètre d’Attebane qu’il observe depuis la prolifération des cannes.

Avec la réutilisation des eaux usées, l’emprise des cannes s’est transformée. Si elles se déploient le long du canal de fuite en indiquant clairement les limites de l’écoulement, elles gagnent aussi des parcelles désormais abandonnées car n’ayant pas accès à l’eau des bornes du réseau de réutilisation. Bien qu’étranger, il connaît les difficultés de l’association des usagers de l’eau agricole mais aussi les pratiques agricoles des différents exploitants. Son travail est de fait interstitiel et commence là où le système dysfonctionne.

Mohamed révèle aussi une géographie régionale des écoulements d’eau par la prolifération des cannes qui doivent être suffisamment nombreuses pour justifier son installation. Il cite ainsi un ensemble de localités où il va couper les cannes. Il a développé au fil des années une expertise régionale, entre les provinces de Tiznit, de Taroudant et de Chtouka-Ayt Baha. Il a accumulé des connaissances profondes à propos spécificités de la canne méditerranéenne et de sa prolifération selon les différentes sources d’eau (lit d’oued, écoulement des eaux usées).

Les principales localités sont liées aux écoulements des eaux usées comme à Tiznit qu’elles soient liées à l’assainissement liquide comme à Houara, ou à l’assainissement industriel dans la commune d’Ayt Iazza avec la Coopérative agricole de Taroudant (COPAG) mais aussi au pied des barrages comme la barrage Youssef Ibn Tachfine à l’est de Tiznit dans la commune de Rasmouka à proximité de la station d’eau potable de l’ONEP où les cannes se multiplient dans le lit de l’oued Massa. A cela s’ajoute, des grandes exploitations agricoles où les cannes servent de haie vive comme autour d’une orangeraie à Ouled Aissa dans la province de Taroudant. Il lui est aussi arrivé de travailler dans des lits d’oueds où l’eau continue de couler sous les sédiments superficiels comme à Idaougnidif entre Tafraout et Aït Baha sans qu’elle soit captée par une séguia pour irriguer des parcelles agricoles.

Dans une période de sécheresse, les écoulements des eaux de surface sont de plus en plus dépendantes des infrastructures humaines et finalement la canne méditerranéenne incarne ses plantes férales qui prolifèrent en marge des nouvelles infrastructures d’assainissement liquide notamment car les villes et les grandes entreprises conservent un accès privilégié à l’eau.

Mohamed est l’un des maillons d’une économie historique du Maroc participant ainsi à la sauvegarde des pratiques multiséculaires (clôtures, paniers, plafonds en roseau) autour d’un matériau fortement dépendant du contexte écologique.

Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury
Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury

 

 

 

 

Lhacen un agriculteur expert venu de Massa qui apprend à travailler avec les eaux usées épurées

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite,  David Goeury et Mansour Diop

Lahcen est un agriculteur qui se définit comme un expert. Il a quitté son village d’origine à Massa à cause de la sécheresse. Il s’est installé en septembre 2022 à Attebane sur une large parcelle de 3 ha qui a subi un lourd incendie quelques mois plus tôt. Après avoir remis en état la parcelle, il développe une agriculture intensive grâce à l’eau qui abonde.

Il est père de trois fils, tous actifs. Le premier est ouvrier dans une entreprise d’événementiel. Le cadet, titulaire d’une licence en Informatique, travaille dans une usine de thé à Agadir. Le benjamin, diplômé d’une licence en physique, est employé dans une usine de câblage automobile à Berrechid.

Son épouse est restée à Massa tandis que lui loge dans une petite pièce éclairée à la bougie, à côté de la petite étable où se trouvent ses trois vaches. Il se déclare heureux de sa situation et ne rentre voir sa femme qu’une fois tous les 15 jours, sans passer la nuit à Massa, pour ne pas abandonner ses vaches.

Il a appris le métier d’agriculteur dès son plus jeune âge : « à l’âge de 11 ans, je savais déjà m’occuper des vaches ». Puis il a longtemps travaillé comme maçon avant de se relancer dans l’agriculture à Massa en 2011.

Il se lance dans la production de la luzerne, et plus particulièrement de semences « beldi » (du pays), réputées à Massa. Il a acheté ses premières graines en 2011 auprès d’agriculteurs de Massa, avant de devenir lui-même semencier.

« La variété de semences beldi est meilleure, car elle pousse bien droite, contrairement aux variétés étrangères qui ont tendance à pousser de travers, ce qui complique la récolte au tracteur. Elles poussent même en hiver alors que les semences étrangères ne poussent qu’en été quand le temps est chaud. Le prix de ces semences est de 110 DH le kilo. J’en ai acheté 20 kg, que j’ai semés sur toute ma parcelle, puis je les ai laissés pousser afin de récupérer les graines au moment de la récolte. » Je ne récolte pas la luzerne pendant deux mois, car je la laisse jusqu’à ce qu’elle donne des épis, puis je la coupe et l’étale alors qu’elle est encore fraiche et je la laisse sécher sous les rayons de soleil qui aident ses épis à s’ouvrir pour que je puisse récupérer les graines. Ensuite, je ramasse le reste en secouant les épis, et en les réexposant plus tard au soleil jusqu’à ce qu’ils sèchent bien. Puis, je mets le tout dans un sac de farine que je bats vigoureusement. Cette opération permet de fragmenter les inflorescences sèches, ce qui facilite la séparation des graines. Ensuite, je passe le tout dans un tamis, puis je refais le même processus pour le reste en l’écrasant sur le ciment. Je les mets ensuite dans une tissgit (structure plate et légèrement incurvée en osier, utilisée pour le vannage des céréales) et je souffle sur les graines en les faisant légèrement sauter afin d’éliminer les impuretés. Après cela, il faut les mettre dans un sac en toile, pour qu’elles puissent respirer. Il ne faut surtout pas utiliser de sac plastique, car l’humidité peut s’y accumuler et provoquer leur germination. Leur préparation demande beaucoup d’efforts, et la poussière dégagée peut provoquer des allergies. Elles peuvent ensuite être revendues entre 90 et 100 DH le kilo. »

En 2018, Lahcen décide d’associer à cette activité celle de l’élevage. Il achète alors deux vaches auprès de la COPAG, et adhère à la coopérative laitière Oumribet, située à la sortie de Massa sur la route d’Agadir. En 2019, il en acquiert deux autres. Toutefois, il se sépare par la suite de l’une d’elles, qui s’est révélée stérile. Il vend également les veaux, faute de ressources suffisantes pour les nourrir, d’autant plus que le coût du fourrage et du foin n’a cessé d’augmenter avec la crise des matières premières survenue après la pandémie de Covid-19. A Massa, Lahcen rencontre des difficultés croissantes du fait de la sécheresse.

« Avant la sécheresse, les vaches produisaient 14 litres du lait le matin. Cependant, la quantité diminue le soir de 2 litres soit 12 litres seulement. Cela est dû à la courte période du traite (7h du matin à 17h du soir). La quantité de lait produite par les vaches a fortement diminué en raison de la sécheresse : elles ne produisent désormais qu’environ 7 à 8 litres par jour. D’autres facteurs contribuent également à cette baisse, notamment l’âge avancé des animaux et le vêlage, ce qui peut faire chuter la production jusqu’à 4 litres ».

D’ailleurs, lorsqu’une vache met bas, elle produit de grandes quantités de lait durant les 3 premiers mois, atteignant 14 litres. Parallèlement, elle doit être inséminé dans cette période, afin d’assurer la reproduction annuelle de mon troupeau ».

Elle produit régulièrement 14 litres en plus de la quantité que boit son veau pendant les 3 premiers mois de sa mise bas. Ensuite, après le sevrage de son veau, la vache pourra préserver la même quantité de lait produite à condition qu’elle soit fécondée par insémination artificielle durant les 3 premiers mois de son vêlage. Mais la quantité diminue petit à petit pour atteindre 4 à 8 litres lors sa gestation, et elle ne produit pas de lait quand elle est à deux mois de sa mise bas »

Lahcen vend le veau lorsqu’il atteint l’âge de 6 mois, ou au maximum un an, car sa valeur marchande augmente avec l’âge. Par exemple, un veau de 6 mois se vend entre 5 000 et 6 000 DH, tandis qu’un an plus tard, il peut atteindre 10 000 à 12 000 DH. Cependant, son alimentation sur une année entière reste coûteuse, ce qui explique que Lahcen préfère le vendre à 6 mois afin de réduire les dépenses.

En 2022, devant l’ampleur de plus en plus accrue de la sécheresse, Lahcen préfère quitter Massa.

« La sécheresse m’a poussé à envisager un déménagement. J’ai deux sœurs qui vivent à Tiznit, et l’une d’elles, qui habite à Doutarga, a joué un rôle déterminant : c’est elle qui m’a montré ce terrain et m’a encouragé à m’y installer. Je me suis donc installé ici seul, passant la journée à m’occuper des cultures et la nuit à veiller sur le bétail. Si je dois m’absenter, ma sœur vient généralement nourrir les animaux. Malgré tout, je ne passe pas toute la nuit avec ma famille chez moi : j’essaie toujours de rentrer le soir, car ma présence est essentielle la nuit. »

Il s’est installé comme métayer et donne au propriétaire la moitié de sa récolte du fait de la disponibilité de l’eau. Pour s’installer à la suite de l’incendie, il a dû d’abord tailler les arbres calcinés notamment les oliviers, puis arracher les plantes nuisibles. Sur une partie de la parcelle, il a fait appel à un tracteur pour labourer. Une fois la parcelle remise en état, il a commencé à produire du persil, de la coriandre, et des courges slaoui.

« La parcelle est équipée d’un puits de 30 mètres de profondeur. On y puise l’eau à 7 mètres de profondeur. De plus le canal d’écoulement de la STEP n’est qu’à quelques mètres. Je peux toujours accéder à l’eau la nuit entre 23h00 et 7h00. »

En 2023, il déclare d’abord irriguer de façon autonome :

« Je n’achète pas d’eau à l’association même si j’ai une borne ici, car c’est très cher 50 centimes la tonne. Je préfère utiliser le trop-plein en le pompant avec une motopompe le soir, car le niveau d’eau déborde à ce moment-là, toutes les bornes étant désactivées. J’ai acheté une motopompe à gaz à 1250 DH. Une petite bouteille de gaz de 20 DH me suffit pour deux jours d’utilisation, car cette pompe ne consomme pas beaucoup de gaz. »

Cependant en 2024, du fait de la demande croissante d’eau via les bornes, il est obligé de rejoindre l’association Ibharen pour pouvoir s’inscrire dans les tours d’eau :

« J’utilise désormais la pompe et la borne parce qu’il n’y a pas assez d’eau pour l’irrigation. Lorsque plusieurs pompes fonctionnent en même temps, le débit de l’eau diminue, il m’est alors très difficile de pomper (car sa parcelle est en aval de plusieurs exploitations qui pompent l’eau avant lui dont certains n’ont pas de borne). Cependant, le coût de la borne est élevé, alors que la pompe fonctionne avec une bouteille de gaz qui permet d’assurer l’irrigation pendant un jour et demi. Le coût de l’irrigation par borne pour une journée entière est de 150 DH, alors que la pompe ne coûte pas autant. Il n’y a pas réellement de différence sur les cultures même si l’eau des bornes est plus claire car elle est filtrée. »

J’utilise donc les deux sources d’eau : j’irrigue les cultures maraîchères avec de l’eau du puits, et la luzerne et les oliviers avec l’eau de la STEP ».

Après son installation, Lahcen s’est mis à observer attentivement les effets des eaux usées retraitées. Il constate que certaines plantes, comme les oliviers, voient leur rendement affecté. Il préfère donc utiliser l’eau de la nappe plutôt que les eaux usées et organise sa parcelle en conséquence.

« En ce qui concerne les oliviers, s’ils sont trop arrosés, ils ne produiront aucun fruit. Contrairement aux oliviers des terres bour qui sont arrosés que deux fois par an, et qui produisent 90 à 120 kg d’olives, sachant que chaque 100 kg donne 24 litres d’huile, les oliviers irrigués avec les eaux usées ne produisent que 16 litres pour 100 kg. Je parle d’après ma propre expérience, car j’ai quelques arbres là-bas qui n’ont pas été suffisamment irrigués et leur rendement est bien meilleur que ceux de tous les arbres présents ici. Ce n’est pas que les arbres soient vieux, c’est que je ne les arrose pas exprès. Du coup, ils produisent plus d’olives que les autres arbres gorgés d’eau. »

Il est très critique de ses confrères :

« A mon avis, les agriculteurs de cette région ne connaissent rien en agriculture et la pratiquent même d’une manière aléatoire. L’élevage de bétail, par exemple, n’est pas une chose facile, mais nécessite plutôt une expérience préalable car il y a de nombreux détails qu’il ne faut pas négliger pour y réussir, tels que :

–  La gestation et le vêlage des bovins, et comment s’en occuper après la mise bas.

–  Bien programmer les inséminations artificielles.

– Veiller à l’état de santé du troupeau en ayant connaissance des maladies les plus courantes chez les vaches, leurs causes, symptômes et traitements.

–  Surveiller l’abreuvement et leur alimentation en connaissant les herbes qui leur sont utiles comme fourrage et celles qui provoquent une indigestion, comme la luzerne. Cette dernière peut leur causer des troubles digestifs si elle est récoltée et donnée chaude à la vache, car elle peut la tuer ».

« Si vous avez une expérience antérieure, vous pouvez éviter cela en lui donnant de l’huile d’olive ou d’argan, et en faisant marcher la vache pour l’aider à mieux digérer cette luzerne et libérer les gaz coincés à l’intérieur de ses intestins, ou bien en insérant un tube dans sa bouche pour les dégager. Et après ce processus, la vache ne doit pas manger des herbes vertes. Cependant, il est recommandé de lui donner des aliments déshydratés jusqu’à ce qu’elle soit complètement exempte de gaz. C’est pour cela que je vous ai dit que l’éleveur doit être au courant de tout cela afin d’éviter ce genre d’incident ».

Il conclut :

« J’ai acquis toutes ces connaissances grâce à des années d’expérience dans ce domaine. De plus, je m’adressais toujours aux spécialistes de l’agriculture lorsque je voulais obtenir des informations, car ils m’étaient beaucoup plus utiles que ceux qui n’avaient aucune connaissance dans le domaine. »

Lahcen illustre parfaitement l’expertise acquise par l’expérience et l’observation attentive. Sa capacité à adapter ses pratiques agricoles aux conditions difficiles, tout en combinant culture et élevage, témoigne de son pragmatisme et de sa rigueur.

Synthèse des entretiens menés du 2 mars 2023 et 25 décembre 2024 avec la participation de Samya Gouafka et Rachid Ouadelli pour la transcription.

Elever des animaux en périphérie de la ville : parole d’un jeune entrepreneur agricole

 

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, David Goeury

 

Mohamed est un jeune éleveur qui vient de s’installer à Attebane pour élever des poulets et des moutons. Il loue un poulailler pour 650 dhs par mois. Il se voit comme un pionnier, au sein d’une future génération de jeunes entrepreneurs agricoles issus de la ville de Tiznit qui viennent s’installer à la périphérie pour développer un projet économiquement rentable. Pour lui, la présence de l’eau est une véritable opportunité pour démarrer le projet. Si pour l’instant, se sont principalement des jeunes dont la famille réside dans le village d’Attebane ou le hameau de Doutargua qui relancent des projets agricoles, il pense que plusieurs jeunes qui habitent le centre-ville souhaitent suivre son chemin.

Sa famille est originaire de la région d’Ayt Baamrane, son père est né à Tiznit et sa famille vit depuis plusieurs décennies dans l’ancienne médina dans le quartier Ablouh. Il a poursuivi toute sa scolarité à Tiznit jusqu’au baccalauréat, qu’il n’a cependant pas obtenu, n’ayant plus l’esprit aux études. Mohamed, à l’instar de nombreux jeunes, s’inscrit dans une trajectoire professionnelle caractérisée par la pluriactivité et l’articulation de plusieurs activités génératrices de revenu. Il a ainsi exercé différents petits métiers, collecte du métal, ouvrier agricole dans les grandes exploitations de Chtouka, employé par la municipalité et a même bénéficié de contrats légaux pour être inscrit à la CNSS. Aujourd’hui, il est enregistré comme exploitant agricole afin de pouvoir accéder aux aliments subventionnés.

Avant, sa famille avait quelques animaux dans l’ancienne médina, mais la municipalité a interdit l’élevage et les voisins se plaignaient des bruits et des odeurs. Il a donc décidé, avec le soutien de son père  fonctionnaire provincial retraité, de se lancer dans un élevage plus vaste à Attebane. Afin d’assurer une partie de l’alimentation de son troupeau, Mohamed cultive de la luzerne et du sorgho sur une petite parcelle familiale située à Targa N’oussenghar..

A Attebane, il a investi dans 120 poules pondeuses croisées et une soixantaine des poulets à engraisser. Il profite de la proximité de Tiznit pour commercialiser les œufs et les poulets. Pour les œufs, il privilégie la vente aux boutiquiers spécialisés du fait de la quantité quotidienne produite. En revanche, les poulets sont vendus directement à des particuliers, des voisins ou des amis, par réseau d’interconnaissance surtout pour la fête de la nuit du destin. La demande est telle qu’il n’arrive pas à répondre à toutes les sollicitations.

Par ailleurs, il s’est lancé dans l’engraissement de moutons pour la fête du sacrifice. Il achète les agneaux quelques semaines après la fête lorsque leur prix est très faible puis les engraisse durant 11 mois. Cependant, l’isolement de son exploitation en fait une proie facile pour les voleurs. Le 21 juillet 2024, l’ensemble de ses 14 agneaux sont volés durant la nuit. Il a été obligé de déposer plainte et notamment de suspecter un voisin. Le vol de bétail constitue une menace réelle pour les éleveurs, dont beaucoup hésitent à porter plainte par crainte de répercussions avec le voisinage. Il connaît de nombreux cas et le phénomène va crescendo du fait de l’envolée des prix des moutons et des chèvres. Cette mésaventure ne l’a pas découragé et il a décidé de relancer cette activité avec 21 agneaux.

Pour nourrir ses animaux, il vient collecter les adventices qui se déploient dans le lit de l’oued. Ici, il prend des feuilles de canne méditerranéenne, là des fenouils sauvages (wamsa). Ces plantes permettent de compléter le fourrage et les aliments pour les animaux qui coûtent de plus en plus cher. Pour l’usage du wamsa, il oblige les agneaux récalcitrants à le consommer en imposant la plante comme unique fourrage durant plusieurs jours. Une fois habitués, ce fourrage permet aux animaux d’être moins gras. Il échange avec les autres éleveurs mais aussi avec les bergers sur les comportements des moutons et des chèvres vis-à-vis des plantes, afin de savoir lesquelles sont comestibles ou non. Il se méfie particulièrement du ricin dont les graines sont mortelles.

Les adventices en bordure du lit d'écoulement de l'oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Les adventices en bordure du lit d’écoulement de l’oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d'écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d’écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury

 

L’expérience de Mohamed illustre les initiatives portées par une génération de jeunes désireux d’investir dans l’agriculture et l’élevage en milieu périurbain, en combinant pluriactivité et stratégies d’adaptation aux opportunités du marché mais aussi aux conditions écologiques spécifiques de leur environnement.

 

Oasis Rustles: Sound study of the sub-Saharan Urbanism

همس الواحات: دراسة صوتية للعمران في جنوب الصحراء الكبرى 

Marc Breviglieri1David Goeuryorcid 2Noha Gamal Said email orcid 3


تتناول هذه الورقة البحثية البعد الصوتي لمدن الواحات وتوضح كيف ان الصوت العمراني يمكن ان يعزز ديناميكية جماعية، مما يمكن فريقًا متعدد التخصصات من العمل معاً من أجل وضع تصور مستقبلي للواحات مستمداً من تراثها الثقافي. تقع مدن الواحات في قلب الصحراء وتعتمد على نسيج عمراني قديم مصمم لإنشاء مناخات محلية مكتفية ذاتيًا. الشوارع الضيقة والمتعرجة، والموجهة لتقليل التعرض للشمس، تمتد عبر المدينة. يُظهر هذا النمط العمراني التقليدي للواحات تكيف الإنسان مع البيئة المناخية القاسية. ومع ذلك، فإن التطور الحديث، الذي يركز على نماذج موحدة للتصميم يهدد التوازن البيئي والاجتماعي لهذه المدن. يفترض البحث أن الراحة الحرارية لا تنشأ فقط من التشكيل العمراني والقياسات الحرارية، ولكن تنبع أيضا من الممارسات الاجتماعية التي تكيف هذا العمران مع المناخ القاسي. ولهذا يقدم البحث مفهوم نظري جديد وهو الأجواء العمرانية (urban ambiances) وهو مفهوم فرنسي يتناول الجوانب الحسية والشعورية والوجدانية للفراغ. تستخدم الدراسة نهجًا صوتيًا لتحديد مجموعة من المواقف العمرانية urban situations التي تجمع بين الشكل العمراني والممارسات الاجتماعية والظواهر الحسية. يناقش المؤلفون نتائج ورش العمل الجماعية التي تمت في 2015 في تزنيت بالمغرب وفي 2016 في نفطة بتونس كجزء من مشروع ZERKA الذي يدرس الواحات في حوض البحر المتوسط. التسجيلات الصوتية التي تم جمعها خلال البحث متاحة على منصة Cartophonies التابعة لمختبر CRESSON، مما يوفر تجربة صوتية للقارئ وتنشئ أرشيف صوتي للمدن التي تشهد تحولات عمرانية كبيرة تهدد باختفاء بعض الظواهر الصوتية التي تمثل جزء من التراث الثقافي للمدن.

This paper explores how soundscape approaches can foster a collective dynamic, enabling a multidisciplinary team to reimagine the future of the oasis cities. It provides a new perspective for studying the microclimate of these unique settlements, which pose significant challenges for urban planning. Nestled within the desert, oasis cities rely on an ancient urban fabric designed to create self-sustaining microclimates. This traditional oasis urbanism demonstrates human adaptation to a harsh environment. However, modern development, with its focus on standardized designs and efficiency, threatens the ecological and social balance of these settlements. The research postulates that comfort arises from both the thermal regulations of the specific architecture and the social practices that adapt to the harsh climate. It introduces the concept of ambiance, addressing the sensory and experiential aspects of spaces. The study focuses more on a sonic approach to define urban situations that combine urban form, social practices, and sensory phenomena. The authors discuss collective experiences conducted pn 2015 in Tiznit, Morocco, and in 2016 in Nefta, Tunisia, as part of the ZERKA project funded by the Envimed program.The outcomes published in this research examine both fieldwork approaches and the theoritical reflections they inspired during the project. The sonic recordings are available on the CRESSON laboratory’s Cartophonies platform, providing an immersive soundscape experience and creating a sonic archive for cities undergoing transformation.

https://jur.journals.ekb.eg/article_378544.html

Butinage et transhumance des abeilles : les dilemmes d’un apiculteur face à la sécheresse

Par David Goeury et Hind Ftouhi

A quelques centaines de mètres à l’est du périmètre d’Attebane, à l’écart de toute habitation, plusieurs centaines de ruches sont installées au milieu d’un terrain caillouteux. Elles appartiennent à un apiculteur professionnel qui après avoir débuté une carrière de commerçant s’est passionné pour les abeilles.

Installé à Tiznit et organisé en coopérative familiale afin de pouvoir satisfaire aux exigences de l’Office Nationale de Santé et de Sécurité Alimentaire (ONSSA), il produit du miel et reproduit également des reines, ce qui lui permet de vendre chaque année plusieurs dizaines de ruches.

Voir le territoire depuis les abeilles permet de révéler à la fois les transformations climatiques, environnementales mais aussi socio-économiques d’une région allant des lisières sahariennes, la province d’Assa-Zag, jusqu’aux plaines atlantiques, la province d’Essaouira.

Lorsque le climat est favorable, la pluie abondante, « chacun reste chez soi » et ne se déplace que de quelques kilomètres.

Depuis Attebane, au printemps, il a pour habitude de se rendre vers le nord à proximité du terrain de parcours réglementé d’El Maader. Ce vaste projet pilote du ministère de l’Agriculture est à l’arrêt en raison de conflits fonciers complexes opposant les autorités communales aux autorités historiques autour des terres collectives : « L’accès est fermé. L’herbe y pousse jusqu’à ce qu’elle sèche. J’installe mes ruches à proximité et les abeilles passent au-dessus des grillages pour butiner durant plusieurs mois ». A l’été, il se rend dans les zones dites forestières des villages du piedmont occidental de l’Anti-Atlas pour s’installer au milieu des champs d’euphorbe. Il entretient d’excellentes relations avec une communauté villageoise où il a l’habitude de s’installer contre quelques centaines de dirhams. Entre ces deux moments, selon la pluviométrie, il peut se rendre soit plus au sud vers la vallée du Draa dans la province d’Assa, soit plus au nord dans la province de Taroudant, dans les vergers d’orangers. Puis, à l’automne, il vend une partie des ruches qu’il a dupliquées, avant de mettre les abeilles au repos afin qu’elles « soient fortes » et puissent repartir butiner au mois de janvier.

Ce schéma est loin d’être routinier, car selon les conditions climatiques, les séjours peuvent être plus ou moins raccourcis, voire annulés. L’année 2024 s’est avérée particulièrement compliquée. L’absence de pluie a empêché tout déploiement vers les terrains de parcours d’El Maader, l’apiculteur a donc démultiplié les reconnaissances en voiture pour chercher des points favorables où installer ses ruches. Or, la sécheresse a touché tout autant la région de Marrakech-Safi compromettant toute installation plus au nord dans la province d’Essaouira. Le repli vers les grandes exploitations d’agrumes a été rendu impossible par la généralisation d’un nouvel insecticide, le Décis Protech de Bayer, particulièrement dangereux pour les abeilles. Moins cher que les insecticides utilisés, il est utilisé désormais quasi systématiquement dans la province de Taroudant. Enfin, le recours à la grande transhumance présente aussi un risque de contamination des essaims par les nombreux virus qui affectent l’abeille jaune saharienne. L’usage croissant d’essaims d’abeilles dites noires, venues d’Europe, s’est accompagné d’un nombre grandissant de parasites et virus transmis aux abeilles locales sahariennes. L’apiculteur évite de s’approcher des autres colonies en transhumance, en particulier celles provenant de la région de Béni Mellal, régulièrement infectées. Lorsqu’il voit un autre apiculteur s’installer à proximité, il lui demande de s’éloigner ; en cas de refus, il préfère quitter les lieux afin d’éviter que ses ruches ne tombent malades. Dans un contexte de sécheresse et de forte valorisation du miel d’euphorbe, de nombreux apiculteurs s’installent dans l’Anti-Atlas, notamment au sud de Tiznit, autour de Lakhsass,, n’hésitant pas à parcourir plusieurs centaines de kilomètres.

Le premier semestre 2024 a donc été très maigre. Les abeilles n’ont pu butiner que quelques semaines en dehors de leur camp de base d’Attebane.

Attebane reste alors un point de survie car malgré la présence des eaux usées, les oliviers n’ont pas fleuri et la focalisation sur la luzerne ne permet pas de produire du miel en forte quantité. Beaucoup d’agriculteurs coupent la luzerne avant sa floraison. Pour ajouter aux difficultés, il a dû faire face à une invasion de guêpiers d’Europe, qui hivernent en Afrique de l’Ouest et ont stationné près de trois semaines dans la région de Souss-Massa au mois de mars, terrorisant ses essaims et décimant ses ruches.. Au final, il n’a plus procédé qu’à une seule collecte de miel contre trois habituellement. Or, ce miel n’est pas le produit des fleurs mais d’un apport continu en sucre. Pour sauver ses abeilles et leur éviter de mourir de faim, l’apiculteur en est réduit à apporter près de 175 kg de sucre tous les deux jours soit près de 3 tonnes par mois. Le produit est un miel de sucre de piètre qualité vendu à bas prix. Alors que les abeilles sont des créatures qui sont sensées trouver de quoi se nourrir grâce aux largesses environnementales, elles sont alors réduites à un cheptel nourri à l’aliment industriel. Par conséquent, l’année 2024 sera une année sans rentabilité.

Guêpier d’Europe. Crédits : David Goeury

Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains

Paru dans Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75

Citation : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains”, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.

Résumé :

Durant des millénaires villes et agricultures étaient consubstantielles autour notamment du cycle du phosphore qui liait plantes, humains et animaux d’élevage. Le développement urbain du XXe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières. A la logique du recyclage par la fertilisation des sols s’est substituée celle de la contamination croissante d’espaces périphériques aux effets environnementaux de plus en plus dévastateurs. Face à la multiplication de ces communs négatifs, il est nécessaire de penser la relation entre technologies et alliances interspécifiques. A travers l’exemple de la réutilisation agricole des eaux usées épurées dans une cité oasienne marocaine, il est possible de discuter comment plantes et animaux peuvent être mobilisés pour rétablir des activités nourricières autour d’espaces contaminés. Cette étude de cas permet alors de réfléchir à un nouveau métabolisme agriurbain liant santé, environnement et sécurité alimentaire dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Il s’avère alors une opportunité pour proposer un nouveau permaurbanisme intégrant habitat et agriculture selon la logique des flux de matières et des cycles vivants.

Sont accessibles ici toutes le texte, les figures en version couleur et les références bibliographiques.

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Couper la luzerne : récits de deux « patronas » Yamna et Mina

Par Hind Ftouhi et David Goeury

Sur les parcelles s’activent des équipes de femmes qui coupent la luzerne. Ces femmes ne sont pas des propriétaires de parcelles, elles s’embauchent à la demi-journée. Elles vivent dans des petits logements qui ne leurs permettent pas d’avoir des animaux ou des jardins. La question est de comprendre comment cette activité très spécifique s’insère dans les trajectoires de ces femmes urbaines. La ville de Tiznit est au cœur d’une économie agricole où le salariat se développe très rapidement du fait de la demande croissante de main d’œuvre des fermes de Chtouka et notamment de Belfaa. Les bus se multiplient pour emmener de plus en plus de femmes tôt le matin vers ces grandes unités qui exportent des produits fragiles (tomates cerises, fruits rouges) vers l’Europe et l’Amérique du Nord. Ces femmes sont désormais déclarées à la CNSS et disposent d’un salaire mensuel qui respecte la législation marocaine (près de 3000 dhs par mois). Alors qui sont ces femmes qui restent à Tiznit pour couper la luzerne pour une rémunération équivalente à 60 dhs la demi-journée sans cotisations sociales et sans garantie d’un travail régulier.

Ces femmes ont une connaissance très précise des opportunités d’emploi et plusieurs d’entre elles ont travaillé dans les grandes exploitations agricoles de Chtouka. Elles opèrent des choix fondés sur une connaissance précise des deux systèmes. La précarité apparaît alors comme un choix rationnel permettant d’articuler une activité professionnelle à de multiples contraintes familiales et personnelles.

Ici, nous allons revenir sur la trajectoire de deux femmes qui jouent un rôle essentiel car elles sont celles qui organisent les équipes de coupeuses de luzerne. Elles sont désignées par les agriculteurs comme « patrona » ou « cheffa » qui sont la féminisation en arabe dialectal des termes français de patron et de chef.

Coupeuses de luzerne sur une parcelle récemment remise en culture grâce à la réutilisation des eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
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Maïs grillé et sangliers : cultiver pour un petit plaisir culinaire malgré tout.

Par David Goeury et Hind Ftouhi

Sans cesse revient le débat entre clore sa parcelle et cultiver les variétés de son choix ou s’assurer que les plantes cultivées n’attireront pas les appétits des hardes de sangliers qui prolifèrent. A Taghzout, les sangliers descendent régulièrement des montagnes alentours depuis que les figuiers de barbarie ont disparu.

Aïcha est célibataire. Elle a la quarantaine. Elle a quitté l’école en deuxième année primaire pour s’occuper des tâches ménagères et du bétail familial. Elle vit seul avec son père qui est un maçon à la retraite. Sa mère est morte tandis que ses frères ont quitté le village. Depuis quatre années, elle cultive la parcelle de son oncle maternel qui habite désormais Agadir. Son oncle est un instituteur à la retraite. Lors de ses passages au village, il prend une partie de la production notamment des oliviers.

Aïcha multiplie les petites planches de culture : de la coriandre, des betteraves, des carottes, du melon et des oliviers. Dans un coin de parcelle, des feuilles de maïs sont dispersées sur le sol, traces d’une attaque de sangliers. Les animaux particulièrement nombreux n’hésitent pas à sauter par-dessus les haies vives. Ils envahissent régulièrement les parcelles qui ne sont pas grillagées ou emmurées. Les sangliers raffolent du maïs. Ils dévorent les plants sans toucher aux autres cultures comme les carottes ou les betteraves.

Malgré cela, Aïcha continue à planter du maïs. Elle fait tremper les grains dans un petit seau pour qu’ils germent et poussent plus rapidement. Elle a appris cette technique en écoutant ses voisines qui ont bénéficié des formations agricoles organisées dans le cadre du projet agroécologique.

La culture du maïs est un de ses plaisirs. Ses yeux brillent et elle rit lorsqu’elle explique qu’elle cultive le maïs avant tout pour elle, pour pouvoir manger les épis grillés. En cas de récolte abondante, elle donne le surplus à ses voisins.

La parcelle de son oncle est un lieu où elle s’épanouie et fait des choses pour elle. Avant que nous la quittions, elle tient à nous montrer le petit abri installé à l’extrémité de la parcelle au bord de l’oued. C’est là qu’elle s’installe, qu’elle prépare un thé ou qu’elle prend une petite collation.

Quand la terre est malade. Épuisement des sols.

Par David Goeury et Hind Ftouhi

Nous arrivons à l’entrée de la parcelle et demandons à Hamed si nous pouvons la visiter. Il nous dit tout de suite : « Que veux-tu voir ? Tout est malade ! ». Nous lui demandons : « Est-ce un problème d’eau ? ». Il nous répond : « Non, j’ai de l’eau, c’est la terre qui est malade ! ».

Hamed était maçon en même temps qu’il travaillait sa terre à Taghzout avec les eaux détournées des crues de l’oued. Il cultivait des céréales. Cependant, lorsqu’il dépasse la soixantaine d’années, il tombe malade et devient asthmatique. En 2013, il décide d’arrêter son activité de maçon et de se concentrer sur sa parcelle agricole. Il profite du creusement d’un puits par le ministère de l’Agriculture à partir duquel il est possible d’avoir de l’eau tous les trois jours. Il obtient aussi des plants d’oliviers, de citronniers et d’orangers. Il se lance alors dans la production de persils et de coriandre pour les vendre directement au souk hebdomadaire du mercredi d’Arbaa Sahel. Il produit jusqu’à une trentaine de bottes. Il est connu et a un réseau de clients fidèles. Ce petit apport monétaire lui permet d’acheter quelques denrées qu’il ne produit pas et de compléter ce que lui envoient ses fils qui travaillent en ville.

Il participe de la coopérative agroécologique lancée par l’association Migration et Développement dans le cadre d’un financement de l’Agence française de développement et de la Fondation de France. Il diversifie sa production notamment avec de nouvelles variétés de courgettes, des tomates cerises qu’il associe avec du maïs. Il apprend à greffer les pommiers et les poiriers. Cependant au fil des années à partir de 2020, le rendement de sa terre diminue. Il ajoute du fumier mais rien n’y fait. La parcelle est de moins en moins productive. Les plantes poussent de façon sporadique. La terre n’arrive plus à soutenir la croissance du maïs. Seule la luzerne résiste et se maintient. En revanche, la coriandre et le persil jaunissent. Les courgettes ne poussent pas. Plusieurs parties de la parcelle ne donnent plus rien.

Pour lui, la terre est malade.   Il n’est pas le seul concerné. Ses voisins aussi connaissent ces mêmes baisses de rendement. Son voisin qui a voulu produire des pastèques n’a obtenu aucune récolte. Sa voisine n’a qu’une maigre récolte de légumes et produit surtout des fleurs.

Pourquoi la terre s’est elle appauvrie ? Est-ce lié à un épuisement des sols par la multiplication de cultures exigeantes sans rotations ou sans apports d’engrais suffisant ? Est-ce l’absence d’apports en limons depuis près de 10 ans ? La dernière crue date de 2014. Est-ce la conjonction avec une situation climatique particulière avec des nuages bas stationnaires sous forme de brouillard durant plusieurs semaines en juin qui ont empêché de nombreuses plantes de pousser et de mûrir ?

Hamed est assez désemparé. Il se focalise sur ce qui pousse, sa luzerne et ses arbres. Il prend soin de ses pommiers qu’il greffe avec passion.