Archives de catégorie : Agroécologie à Taghzout

Régénérer les champs de cactus opuntia après les ravages de la cochenille à partir de variétés locales : les cactus de Taghzout

Par Hind Ftouhi, David Goeury et Mohamed Mouskite

Les cactus opuntia, plantes mexicaines importé en 1770, se sont largement répandus au Maroc couvrant plus de 50 000 ha en 1998. L’engouement pour ces différents produits (figues) et sous-produits (huile, fourrage, miel) a amené à une extension rapide au début du XXIe siècle pour atteindre 120 000 ha en 2017. Cependant, cette culture s’est effondrée ont brutalement disparu à la suite d’une invasion de cochenille d’abord observée dans la région de Marrakech-Safi puis dans celle de Souss-Massa et de Guelmim-Oued Noun. Un premier foyer d’invasion est observé dans la province de Sidi Ifni en aout 2018 et malgré les tentatives d’éradication, la cochenille sauvage se répand les années suivantes amenant à la destruction de près de 99% des cactus. Des dizaines de milliers d’hectares ont été ravagés laissant un paysage dévasté de cactus desséchés. Devant l’ampleur des dégâts à partir de 2022, les agriculteurs généralisent les politiques de destruction des cactus attaqués en les déracinant et en les brûlants. Le ministère de l’Agriculture multiplie les formations de lutte contre les cochenilles tandis que l’Institut national de recherche agronomique (INRA) du Maroc mène un travail de sélection et de duplication des variétés naturellement résistante à la cochenille. Depuis 2023, des agriculteurs plantent à nouveau des cactus progressivement.

A Taghzout, Hassan a suivi une formation à la direction provinciale du ministère de l’Agriculture sur les gestes de lutte contre la cochenille et notamment les gestes de nettoyage des raquettes de cactus. A la fois mécanicien carrossier dans le garage de son oncle à Guelmim et entrepreneur agricole en agroécologie avec son cousin, il revient chaque semaine au village pour suivre les parcelles familiales qui sont sous la surveillance de sa mère.

Parcourant le village qui est entouré de cactus opuntia, il a prélevé des raquettes de cactus qui n’étaient pas attaqués par la cochenille. Il les a mises en pots séparés pour les protéger, les déplacer, les bouturer. Une fois assuré que ces plants de cactus étaient épargnés par la cochenille, il les a replantés dans sa parcelle et irrigués par goutte à goutte. Les plants les plus avancés ont désormais deux ans et donnent des fruits de belle taille qui arriveront à maturité dans quelques semaines.

Du fait des multiples contraintes, sa pluriactivité professionnelle, la rareté de l’eau et la dégradation de la fertilité des sols, Hassan privilégie désormais la culture de cactus qui occupaient avant les périphéries des parcelles comme haie vive et qu’il plante au centre de sa parcelle comme culture principale.  L’irrigation des cactus se fait par un système de goutte à goutte pour assurer leur croissance rapide mais aussi pour faciliter la tâche à sa mère qui veille sur les cultures pendant son absence.

 

Son objectif est de déployer ces nouveaux plants de cactus sur deux hectares de terres qui appartiennent à sa famille sur les hauteurs qui surplombent le village. Il refuse d’implanter les variétés nouvelles du ministère de l’Agriculture malgré la forte communication faite autour de plants à hauts rendements particulièrement prometteurs pour privilégier le principe de la sélection d’une variété locale de « Taghzout ».

Il s’est interrogé sur l’opportunité de commercialiser des plants de cactus via la société de service agroécologique qu’il a créé avec son cousin, mais le cadre particulièrement réglementé et surtout l’existence d’entreprises certifiées par le ministère exerçant de fait un monopole sur les nouveaux plants l’ont dissuadé. Il n’aurait pu jouer qu’un rôle de revendeur des variétés certifiées tout en étant obligé de fournir un important travail administratif notamment en ce qui concerne la fiscalité différente entre les entreprises agricoles et les entreprises de service à l’agriculture. Il désire se limiter à  un investissement individuel comme exploitant agricole  indépendant sans être lié ni à une association, ni à une coopérative, ni à une société de service.

Replanter des cactus est aussi une activité compatible avec une pluriactivité professionnelle que cela soit au Maroc ou à l’étranger, Hassan a candidaté aux contrats ANAPEC pour travailler comme ouvrier agricole en France. Son dossier n’a pas été retenu en 2025 mais il souhaite retenter sa chance en 2026.Dans le village, désormais plusieurs propriétaires ont décidé de replanter des cactus d’abord en périphérie de leur parcelle comme cela se faisait avant l’invasion de cochenille. C’est le cas de Hmad, un homme de 66 ans, que nous rencontrons à la fontaine collective où il remplit des bidons pour irriguer des plants de cactus.

Nouvelle parcelle récemment plantée de cactus résistants à la cochenille. Crédits : David Goeury

Après avoir travaillé pendant plusieurs années dans le bâtiment, Hmad a cessé son activité professionnelle et s’occupe désormais de sa petite parcelle, où il cultive quelques arbres fruitiers, des grenadiers, des oliviers,.., principalement destinés à la consommation familiale. Cette année, Hmad a décidé de replanter quelques pieds de cactus « dial lbled » (du pays) comme Hassan, en repérant des plants non infectés par la cochenille. Pour l’instant, ces plants semblent bien pousser, mais il devra encore attendre deux ans avant de pouvoir récolter les fruits.

À Taghzout, les cactus plantés permettront de reconstituer les haies vives et, éventuellement, de produire des fruits. Hassan apparaît alors comme un pionnier avec son projet de plantation en plein champ, suivi par d’autres tentatives, plus timides mais contribuant malgré tout à la régénération d’une plante devenue emblématique de l’Ouest marocain, le cactus opuntia.

 

Plantation de cactus résistants à la cochenille en bordure de parcelle en haie vive en remplacement des cactus desséchés par la cochenille visible en arrière plan. Crédits : David Goeury

Ressorts de la persévérance et du découragement dans la mise en œuvre de la transition agroécologique au sud du Maroc/ Reasons for perseverance and discouragement in the implementation of the agroecological transition in southern Morocco

Par Lucia BORDONE

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Driss a fait tous les métiers. Issu d’une famille d’agriculteurs, il interrompt rapidement ses études pour travailler, d’abord comme tailleur, puis menuisier, pêcheur et enfin barman. En 2018, il débute une formation en agroécologie qui marque le début de son retour à la terre. Étranger au petit village (douar) de Taghzout où il réalise sa formation et obtient bientôt un droit d’usage sur une petite parcelle, il est le seul membre de la coopérative agricole locale à avoir, jusqu’à ce jour, persévéré dans le développement d’une activité productive agroécologique. À partir de cette figure, dont la trajectoire et le tempérament traduisent une forme d’exceptionnalité, notre contribution s’attachera à problématiser deux principaux enjeux.

Le premier est relatif au rôle de facilitateur joué par Driss du fait de savoir-faire – techniques ou non – lui permettant de porter un projet agroécologique en se positionnant à la jointure de plusieurs mondes. Perpétuant certaines techniques agricoles acquises par transmission familiale, il les enrichit d’apports issus d’une formation qui reflète la circulation de bonnes pratiques internationales. Cultivant sur sa parcelle une grande diversité de végétaux – cultures associées et intercalaires ; rotations – il multiplie également les activités connexes, de formation professionnelle, de sensibilisation, mais également d’entraide locale (coups de main ; réparations diverses ; trocs, etc.). Surtout, ses compétences se traduisent par une capacité à articuler, en fonction de ses

interlocuteur.ice.s, des catégories mobilisant différents imaginaires qui renvoient à la qualité alimentaire des produits qu’il cultive. Attirant une clientèle – restreinte – d’expatriés occidentaux français ou belges sensibles au qualificatif « agroécologique », c’est plutôt en référence à l’appellation « beldi » (qui renvoie à une conception spécifiquement marocaine du « produit de terroir ») qu’il valorise sa production auprès des acheteurs marocains. Le « bio » lui demeure par contre inaccessible (cahier des charges trop exigeant ; coût financier de la labellisation trop important). L’analyse approfondie d’un matériau ethnographique récolté à Taghzout entre septembre 2023 et février 2024 nous amènera, dans un premier temps, à nous demander en quoi l’expérience de Driss manifeste une convergence singulière et rare entre des référentiels potentiellement contradictoires (qu’ils proviennent des héritages du monde rural berbère, des schémas pratiques conformes aux principes de l’agroécologie ou des injonctions à l’entreprenariat agricole issues du libéralisme économique).

Dans un deuxième temps, nous nous interrogerons sur les fragilités qui pèsent sur sa démarche et, plus largement, sur les alternatives agricoles intégrant des exigences éco-sociales dans la région qui nous intéresse (Souss-Massa, sud du Maroc). La « plasticité » de Driss, sa capacité à glisser d’une activité et d’un registre à l’autre est aussi et surtout une réponse à de multiples risques : difficultés de commercialisation, pressions climatiques, faiblesses infrastructurelles, tensions politiques locales. La prégnance de ces risques tend à le maintenir dans un équilibre instable entre un mouvement d’ancrage et d’attachement à la terre (Tamazghra) et un état d’alerte exigeant un détachement intentionnel (être prêt à tout quitter ; se rendre capable de recommencer autrement et ailleurs). Partant d’une réflexion sur sa « réussite » précaire, notre enquête nous amènera à mettre au jour les épreuves et désajustements ayant conduit à l’abandon du projet agroécologique collectif dans lequel Driss s’insérait au départ. Nous tenterons alors de penser, dans ce contexte territorial spécifique, les conditions de possibilité d’une agroécologie renouant avec sa vocation de science de la mobilisation collective en faveur de la durabilité.

Atelier : Géohistoires environnementales. Passés, présents et futurs des relations multispécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique. Le jeudi 26 juin au 6e congrès du GIS MOMM à Strasbourg

Jeudi 26 juin 2025, 8h30-13h00, Salle 3R-01

 Présentation

RESPONSABLE ET DISCUTANT : 

David Goeury (HES-SO Genève)

 

INTERVENANTS DE L’ATELIER 1 : 

Mohamed Mouskite (UCA, Faculty of letters and humanities, Morocco and Mediterranean Space: History, Culture and Ressources, Marrakech, Morocco) : Gestion communautaire de l’eau et des plantes, pour une régénération technique et organisationnelle des zones arides
Community management of water and plants for technical and organisational regeneration of arid zones

Irène Carpentier (CIRAD Montpellier) : Systèmes oasiens et élevage pastoral, vers de nouvelles alliances territoriales ? (Tunisie)
Oasis systems and pastoral livestock farming: Towards new territorial alliances (Tunisia)

Élise Tancoigne (CNRS, UMR CITERES, Tours) : Gouverner les microbes laitiers en Jordanie : Observer les relations humains-microbes au prisme du Moyen-Orient
Governing food microbes in Jordan: A Middle Eastern focus on human-microbe relationships

Khadija Zahi (Université Cadi Ayyad de Marrakech) : Une jeunesse en première ligne face au réchauffement climatique : Les jeunes internes ruraux au Maroc
Youth on the front line against global warming: Children in a rural boarding school in Morocco

  

INTERVENANTS DE L’ATELIER 2 : 

Lisa Bossenbroek (University of Kaiserslautern-Landau-RPTU) : Les femmes, actrices clés dans le maintien des oasis au Maroc
Women, key players in maintaining Morocco’s oases

Hind Ftouhi (INAU Rabat) : Trajectoires d’ouvrières agricoles au fil de l’eau usée : Entre précarité et réinvention
Trajectories of female farm workers working with waste water: Between precariousness and reinvention 

Marc Breviglieri (Haute École de Suisse occidentale, HES-SO Genève, UMR Ambiances, architectures, urbanités, CRESSON Grenoble) : Élevage animalier en régime de subsistance. Diffusion de vaches productives et transformation des formes d’attachement
Animal husbandry for subsistence. The spread of productive cows and changing forms of attachment

Lucia Bordone (HES-SO Genève) : Ressorts de la persévérance et du découragement dans la mise en oeuvre de la transition agro-écologique au sud du MarocReasons for perseverance and discouragement in the implementation of the agroecological transition in Southern Morocco

Le détail des ateliers est consultable ici :

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Maïs grillé et sangliers : cultiver pour un petit plaisir culinaire malgré tout.

Par David Goeury et Hind Ftouhi

Sans cesse revient le débat entre clore sa parcelle et cultiver les variétés de son choix ou s’assurer que les plantes cultivées n’attireront pas les appétits des hardes de sangliers qui prolifèrent. A Taghzout, les sangliers descendent régulièrement des montagnes alentours depuis que les figuiers de barbarie ont disparu.

Aïcha est célibataire. Elle a la quarantaine. Elle a quitté l’école en deuxième année primaire pour s’occuper des tâches ménagères et du bétail familial. Elle vit seul avec son père qui est un maçon à la retraite. Sa mère est morte tandis que ses frères ont quitté le village. Depuis quatre années, elle cultive la parcelle de son oncle maternel qui habite désormais Agadir. Son oncle est un instituteur à la retraite. Lors de ses passages au village, il prend une partie de la production notamment des oliviers.

Aïcha multiplie les petites planches de culture : de la coriandre, des betteraves, des carottes, du melon et des oliviers. Dans un coin de parcelle, des feuilles de maïs sont dispersées sur le sol, traces d’une attaque de sangliers. Les animaux particulièrement nombreux n’hésitent pas à sauter par-dessus les haies vives. Ils envahissent régulièrement les parcelles qui ne sont pas grillagées ou emmurées. Les sangliers raffolent du maïs. Ils dévorent les plants sans toucher aux autres cultures comme les carottes ou les betteraves.

Malgré cela, Aïcha continue à planter du maïs. Elle fait tremper les grains dans un petit seau pour qu’ils germent et poussent plus rapidement. Elle a appris cette technique en écoutant ses voisines qui ont bénéficié des formations agricoles organisées dans le cadre du projet agroécologique.

La culture du maïs est un de ses plaisirs. Ses yeux brillent et elle rit lorsqu’elle explique qu’elle cultive le maïs avant tout pour elle, pour pouvoir manger les épis grillés. En cas de récolte abondante, elle donne le surplus à ses voisins.

La parcelle de son oncle est un lieu où elle s’épanouie et fait des choses pour elle. Avant que nous la quittions, elle tient à nous montrer le petit abri installé à l’extrémité de la parcelle au bord de l’oued. C’est là qu’elle s’installe, qu’elle prépare un thé ou qu’elle prend une petite collation.

Quand la terre est malade. Épuisement des sols.

Par David Goeury et Hind Ftouhi

Nous arrivons à l’entrée de la parcelle et demandons à Hamed si nous pouvons la visiter. Il nous dit tout de suite : « Que veux-tu voir ? Tout est malade ! ». Nous lui demandons : « Est-ce un problème d’eau ? ». Il nous répond : « Non, j’ai de l’eau, c’est la terre qui est malade ! ».

Hamed était maçon en même temps qu’il travaillait sa terre à Taghzout avec les eaux détournées des crues de l’oued. Il cultivait des céréales. Cependant, lorsqu’il dépasse la soixantaine d’années, il tombe malade et devient asthmatique. En 2013, il décide d’arrêter son activité de maçon et de se concentrer sur sa parcelle agricole. Il profite du creusement d’un puits par le ministère de l’Agriculture à partir duquel il est possible d’avoir de l’eau tous les trois jours. Il obtient aussi des plants d’oliviers, de citronniers et d’orangers. Il se lance alors dans la production de persils et de coriandre pour les vendre directement au souk hebdomadaire du mercredi d’Arbaa Sahel. Il produit jusqu’à une trentaine de bottes. Il est connu et a un réseau de clients fidèles. Ce petit apport monétaire lui permet d’acheter quelques denrées qu’il ne produit pas et de compléter ce que lui envoient ses fils qui travaillent en ville.

Il participe de la coopérative agroécologique lancée par l’association Migration et Développement dans le cadre d’un financement de l’Agence française de développement et de la Fondation de France. Il diversifie sa production notamment avec de nouvelles variétés de courgettes, des tomates cerises qu’il associe avec du maïs. Il apprend à greffer les pommiers et les poiriers. Cependant au fil des années à partir de 2020, le rendement de sa terre diminue. Il ajoute du fumier mais rien n’y fait. La parcelle est de moins en moins productive. Les plantes poussent de façon sporadique. La terre n’arrive plus à soutenir la croissance du maïs. Seule la luzerne résiste et se maintient. En revanche, la coriandre et le persil jaunissent. Les courgettes ne poussent pas. Plusieurs parties de la parcelle ne donnent plus rien.

Pour lui, la terre est malade.   Il n’est pas le seul concerné. Ses voisins aussi connaissent ces mêmes baisses de rendement. Son voisin qui a voulu produire des pastèques n’a obtenu aucune récolte. Sa voisine n’a qu’une maigre récolte de légumes et produit surtout des fleurs.

Pourquoi la terre s’est elle appauvrie ? Est-ce lié à un épuisement des sols par la multiplication de cultures exigeantes sans rotations ou sans apports d’engrais suffisant ? Est-ce l’absence d’apports en limons depuis près de 10 ans ? La dernière crue date de 2014. Est-ce la conjonction avec une situation climatique particulière avec des nuages bas stationnaires sous forme de brouillard durant plusieurs semaines en juin qui ont empêché de nombreuses plantes de pousser et de mûrir ?

Hamed est assez désemparé. Il se focalise sur ce qui pousse, sa luzerne et ses arbres. Il prend soin de ses pommiers qu’il greffe avec passion.

« Ils nous ont jeté une grosse pierre ». De quelques obstacles au maintien de l’agriculture vivrière

Par Lucia Bordone, traduction assurée par Samya Gouafka

Le moment d’échange décrit dans cette note a lieu en avril 2024 avec deux femmes, toutes deux prénommées Fatima. Il est marqué par un contraste saisissant entre la tranquillité de leurs voix, de leurs postures, du chemin ombragé et désert entouré de jardins où nous les rencontrons, et l’ampleur ainsi que la radicalité des difficultés existentielles qu’elles décrivent au détour de leur récit.

A notre approche et après les salutations d’usage, les femmes initient la discussion en parlant d’elles-mêmes à la troisième personne, se décrivant par des phrases courtes, répétitives, évocatrices :

« Les vieilles femmes sont assises ici. Elles sont assises pour faire paître leurs bêtes. Les femmes sont devenues vieilles et on leur a donné des brebis. Elles ne s’occupent plus que de ça. »

Fatima (I) :

« Nous sommes sorties en ce jour de Ramadan. Car les jeunes veulent dormir et nous, nous n’avons pas envie de dormir. On ne peut pas dormir, même s’ils nous attachaient ».

Après la prière de l’aube, elles se sont reposées un peu avant de sortir. A présent, elles nous ont croisées sur ce chemin et cette rencontre inhabituelle a éveillé leur curiosité. Elles nous interrogent alors sur ce que nous cherchons. Nous expliquons nous intéresser aux personnes qui cultivent les parcelles alentours, à leurs activités : soins des bêtes et des végétaux.

Fatima (II) :

« Nous avons tous cela. (…) Mais actuellement, ce qu’on a, le barrage va l’emporter. Tu n’es pas au courant ? »

Samia :

« Non ».

Fatima (I) :

« Ils nous ont jeté une grosse pierre (takerkourt) ici ».

Fatima (II) :

« Ils vont saisir nos fermes et nos arbres et construire un barrage à la place. Ils vont même saisir le cimetière pour faire le barrage, là en bas… ».

Nous nous enquérons d’éventuelles démarches qu’elles auraient entreprises pour se défendre, d’autant qu’elles nous disent bénéficier de titres de propriété officiels sur les parcelles.

Fatima (I) :

« Au début nous n’avons rien fait. Ils sont venus faire leur ingénierie ici. Nous les avons laissé faire. Parce que nous ne pensions à rien. Puis un autre est venu pour prendre des photos. (Elle montre une parcelle entourée de roseaux) Celle-là ils ne vont pas la saisir. Mais de cette maison jusqu’à la rivière, ils vont tout saisir ».

Les dédommagements proposés (une certaine somme par arbre arraché) ne sont en rien adaptés ou proportionnels à la valeur des biens menacés.

Fatima (II) :

« Ils vont enlever tous ces oliviers, malgré que nous avons l’habitude de presser leurs fruits et d’en consommer l’huile ».

Dans leurs jardins poussent, nous disent-elles, des pastèques et des grenadiers, des figuiers et des citronniers jaunes et verts (limes), des carottes et des betteraves, des pommes de terre et des petits pois, des fèves et de la coriandre.

Ces produits de la terre, tout comme le bétail, jouent un rôle important à la fois en termes d’autoconsommation (humaine et animale), d’obtention d’un surplus monétaire ponctuel (vente au souk) et d’échanges intrafamiliaux ou de voisinage.

Abordant les pratiques culturales, les deux Fatima reviennent sur l’échec de la coopérative, dont elles nous donnent leur version propre, ajoutant quelques fils au nœud que, patiemment, nous tentons de défaire au fil de l’enquête.

Les gens se sont fatigués ; ils ne sont pas parvenus à se mettre d’accord ; chacun a tiré de son côté. Les filles se sont mariées ; les maris se sont opposés. Elles-mêmes se sont senties limitées par leurs formations scolaires sommaires (« on ne connaît pas l’arabe littéraire »). Les semences patiemment produites ont été gâchées, l’argent gaspillé et « les regrets se sont ajoutés aux regrets ».

Durant un instant, la conversation dévie sur les animaux qui divaguent autour de nous et viennent de temps à autre renifler nos habits ou faire mine de brouter nos cheveux. Quelques remarques ironiques et sans méchanceté fusent à l’égard de l’enquêtrice occidentale (« elles est maigre, on dirait que c’est plutôt elle qui jeune ; elle parle doucement, on doit lui faire peur à hurler comme ça »). S’ajoute alors au récit une troisième calamité, déjà évoquée par plusieurs personnes avant elles : « ilf », le sanglier.

Elles racontent : ceux qui ont les moyens ont mis du grillage. Certains se sont endettés. Les sangliers viennent quand la nuit tombe, ils ne craignent personne. Ils attaquent, empiètent sur les espaces cultivés, envahissent tout. Ils détruisent les cultures en les déracinant.

Le sanglier est décrit comme un mal qui les « torture ». Dangereux, il menace leur intégrité physique (il a attaqué un homme près de là qui est passé proche de la mort et a dû se faire hospitaliser avec de multiples blessures). Espèce endémique, son augmentation est constante. Selon Fatima (I), la femelle du sanglier met bat tous les quarante jours. Et plus tard, « quand elle accouche, ses petits femelles accouchent aussi ». Or, le service des eaux et forêt les protègeraient et aurait interdit aux habitantes et habitants d’y toucher.

La conversation dure encore longtemps. Elle tourne autour de la famille (le destin des filles qui trouvent ou non à se marier) mais aussi des chèvres. Leurs chèvres « de forêt », de race beldi, dont elles sont fières et dont la consommation régulière des noix d’argan parfume la chair, en faisant un met de fête. En partant, elles nous montrent « le puit ». Je les photographie de dos, penchées sur l’arrivée d’eau. Un homme, qui arrive juste à ce moment-là derrière moi, m’aperçoit et les sermonne alors durement.

A partir de l’entretien mené le 4 avril 2024 avec Samya Gouafka

Cultiver et cuisiner : passion personnelle, bonheurs familiaux. La parcelle agroécologique d’Aïcha

Par David Goeury, Irène Carpentier, Lucia Bordone et Khadija Zahi

Aicha nous guette sur le seuil de sa parcelle. Elle sait que nous allons remonter et passer à proximité d’elle. Elle nous attend. Elle a vu notre déception de ne pas rencontrer son voisin Driss retenu par des démarches administratives à Tiznit. Notre petit groupe remonte lentement le chemin et la salue poliment. Immédiatement, la conversation s’enclenche, elle nous invite à visiter son jardin dont elle est si fière.

Elle réside entre le village et la ville de Tiznit où vivent ses enfants et ses petits enfants. Son fils l’amène plusieurs fois par semaine dans la maison familiale pour qu’elle s’adonne à sa passion, le jardin. Pendant longtemps, elle n’a pas eu de jardin, elle avait appris quelques rudiments auprès de son père durant son enfance, mais une fois mariée et installée dans une vie urbaine, elle a délaissé cette activité. En 2017, elle avait alors seulement un petit jardin proche de la maison familiale dans le village où sont plantés des arbres fruitiers (citronniers, grenadiers, pommiers et oliviers) et quelques légumes qui sont désormais cultivés dans la nouvelle parcelle. Cependant, elle s’en occupait très peu. Elle a donc saisi l’opportunité de la formation en agroécologie organisée par l’association pour se lancer dans le jardinage, même si elle ne pouvait pas être membre de la coopérative féminine du fait de sa résidence à Tiznit.

Parcelle et enquête. Crédits :David Goeury

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Les trois sœurs à Taghzout : parcelle agrocécologique entre savoirs localisés et circulations des pratiques internationales

Par David Goeury, Mohamed Mouskite et Lucia Bordone

Driss cultive une parcelle à Taghzout. Il a suivi une formation agroécologique organisée par l’association Tamount en partenariat avec l’association Migration et Développement, financée par l’Agence Française de Développement. « Deux ans de formation. Chaque mois, 2 jours. On pratique sur place (sur le lieu de formation, dans la ferme – jardin agroécologique). Mais on pratique aussi dans nos champs à nous. C’est-à-dire le formateur vient pour regarder. »

Il fait visiter régulièrement sa parcelle aux visiteurs et à ses clients, notamment celles et ceux qui viennent directement chez lui pour acheter des produits biologiques. La parcelle s’organise en longueur avec une pente allant d’ouest en est vers le lit de l’oued. Elle est équipée d’un puits et de panneaux solaires.  Le haut de la parcelle comprend une petite pépinière sous bâches plastiques pour les plants les plus fragiles susceptibles d’être picorés par les oiseaux comme les salades, d’une petite pergola pour accueillir les visiteurs et d’un bloc technique en ciment abritant le dispositif de pompage mais servant aussi de lieu de stockage pour les outils et le petit matériel. Deux allées le long des clôtures nord et sud permettent d’accéder aux cultures qui sont organisées en une série de planches de culture très denses irriguées par un dispositif de goutte à goutte. Des arbres ont été plantés le long du chemin d’accès.

La discussion dans la parcelle autour des différentes plantes et des pratiques culturales permet de saisir comment le jeune agriculteur s’est approprié les connaissances transmises lors des formations en agroécologie et surtout comment il les a intégrées aux connaissances acquises dans le cadre des pratiques familiales.

Ici, nous livrons deux courts extraits emblématiques de cette situation : le premier à propos des “trois soeurs” ou Milpa, le second à propos des orties. 

Cet entretien est le produit d’une conversation collective où Driss varie les langues, utilisant tantôt le français, l’arabe et le tachelhit en fonction de la langue de la personne qui pose la question mais aussi du sujet. Ici, sont regroupées une partie de ses réponses.

Au-delà des trois sœurs, une agriculture symbiotique

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Derrière l’échec de l’entreprise collective, assurer une nourriture de qualité à sa famille. Le cas d’une petite agricultrice

Par David Goeury et Amandine Vaccaielli

Fatima est emblématique de ces femmes cultivatrices. Dans un contexte de profonde transformation des activités villageoises, elle est très intéressée par les initiatives collectives notamment pour faire quelque chose, apprendre et éventuellement disposer de ressources monétaires mêmes minimes. Cependant, pour développer son activité, elle doit être intégrée à une dynamique collective, soit une coopérative, soit une petite entreprise familiale. En effet, la fin de la coopérative et le refus de ses fils de s’impliquer dans les activités agricoles ont mis fin à la commercialisation de ses produits. Malgré ces deux coups du sort, elle maintient son activité productive qui lui permet de fournir à sa famille une alimentation de qualité à moindre coût.

La localité de Taghzout a bénéficié d’une initiative associant formation à l’agroécologie et création d’une coopérative de femmes semencières portée par les associations Tamounte et Migration et Développement, avec le  financement par l’Agence Française pour le Développement(AFD). La coopérative est aujourd’hui dissoute. Une série d’entretien menée avec des femmes de Taghzout qui continuent à cultiver leurs parcelles permet de comprendre les effets complexes d’un tel projet.

Fatima est mariée à un maçon et mère de quatre enfants, trois garçons et une fille. Le plus petit a 9 ans est en 4e année primaire. Ses autres enfants sont plus âgés et ont arrêté leurs études après le lycée pour ses deux autres garçons tandis que sa fille a obtenu une licence. Sa fille et son garçon aîné travaillent dans la pâtisserie de leur oncle à Sidi Bibi. Fatima cultive une parcelle de la famille de son mari qui est irriguée grâce à un puits collectif.

Elle décrit son activité comme un passe-temps : « Nous n’avons rien à faire et donc on s’occupe de cela. » Cependant, elle précise « Grâce à cela, on se nourrit tout l’hiver. En revanche l’été, tout devient sec et on achète les légumes au souk. »

Elle a trois chèvres, une brebis et des poulets. Elle ajoute :« A l’époque quand il y avait de la pluie, on avait plus de bétail et une vache mais par le manque de pluie et de luzerne, on a vendu la vache. »

Écouter Fatima permet de saisir trois enjeux de l’activité agricole féminine : entreprendre avec ses voisines, entreprendre avec sa famille, nourrir les siens.

Parcelle de Fatima à Taghzout. Crédits : David Goeury

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