Tous les articles par Mohamed Mouskite

Les oiseaux, compagnons et invités des oasis

Par Marc Breviglieri et Mohamed Mouskite

Ce matin, nous traversons les parcelles peu cultivées de l’oasis d’Ouijjane. Dès notre première rencontre avec un habitant âgé, occupé à irriguer ses arbres, la question de l’abandon et du délaissement de l’oasis s’impose. Ce qu’il cherche à nous exprimer pour commencer, c’est que le lieu même ne suscite plus d’attachement : les habitant.es (entendre : les propriétaires de parcelles) partent car plus rien ne semble ici pouvoir les retenir. Son raisonnement est circulaire : l’oasis subi un ensemble de maux provenant de l’extérieur, correspondant à la survenue d’entités étrangères mal intentionnées et inadaptées à la vie oasienne (la cochenille qui détruit les cactus, le sanglier qui ravage, l’ouvrier agricole qui n’est pas un propriétaire attaché à sa terre), et induisant une dégradation écologique qui contribuent pour finir à faire fuir les habitants. Son schéma explicatif mentionne principalement l’invasion de sanglier qui vient piller les ressources, laissant les hommes incapables de contenir sa force destructrice :

« – Le sanglier nous a privé de l’oasis. Tout ce qu’on plante, il vient creuser pour le récupérer. Il ne laisse rien : ni la salade, ni les légumes, ni la luzerne, rien. (…) On l’éloigne, et certains autres les tuent. Mais ils sont nombreux, on n’arrive pas à tous les éliminer. Ceux des « eaux et forêts » les apportent dans un camion et les libèrent ici. Ils les libèrent dans la forêt mais la nuit ils viennent chez nous. Et comme il n’y plus de cactus, ils se dirigent vers l’oasis. C’est sous le cactus que le sanglier a l’habitude de manger. Les gens qui ont les moyens ont construit des clôtures. Mais parfois il creuse sous la clôture pour rentrer. Il a beaucoup de forces. Il est comme un tracteur. »

L’homme parle de l’abandon comme d’une privation des terres auxquelles il est attaché, il parle du vide laissé, d’un monde inhabité, du rien, il évoque le désert, et il utilise le terme de khla (et je pense au beau texte que nous a laissé Viviana Pâques à propos de cette notion si lourde de signification). Puis il se tourne vers moi et m’observe un long moment. Identifiant mon étrangéité au lieu ; méfiant, il s’adresse à Mohamed :

« – Qu’est-ce qu’il vient faire ? Il vient capturer des oiseaux ? Il y a des gens qui viennent pour ça. Ce sont les casaouis, ils viennent ici capturer les oiseaux. Les prix sont très chers et ça monte jusqu’à 250 dh.

– Non non, il est Suisse, c’est un professeur… Il aime le chant des oiseaux… il s’intéresse à eux. Il reste encore beaucoup d’oiseaux dans l’oasis ?

– Voilà regarde. Ceux-là se rassemblent où l’eau stagne, autour des canaux d’irrigation parce qu’il n’y a pas tizksine (il s’agit de petites vasques intentionnellement maçonnées près des points d’eau comme les canaux d’irrigation, les citernes ou les puits, pour que les oiseaux s’y désaltèrent en compagnie des humains). Durant la période des moissons, on trouve des nids sur le sol, dans les champs, entre les épis de blé. Ils creusent le sol.

-Quel type d’oiseau ?

– Alayoud (l’alouette). Elle a une chéchia (ichichi; la chéchia d’hiver)… Et il y a Tingbiwt, notre hôte… (il s’agit du bruant du sahara, fréquemment appelé tibikcht dans la région du Souss, ou tibibpt à Marrakech). Quand elle pépie le matin, elle signale le passage d’un visiteur… elle ne vient pas ici se promener (dans l’oasis), elle reste toujours dans le dwar, elle s’accroche aux murs et nidifie dedans, ou au-dessus des portes. Elle n’accouche que dans les maisons, ou dans la mosquée, pas dans les arbres. C’est la même chose pour les pigeons. Les pigeons nidifient aussi dans les puits. Celui-là c’est kourkayn (le coucou selon les sources de Mohamed). Il est presque comme Tingbiwt, il est plus grand. Les voilà. Ce sont une femelle et un mâle. Il se mettent à bavarder avant les premières lueurs du jour. Et quand on irrigue, ils nous accompagnent, on les entend.

– Tu les nourris dans la palmeraie ?

– Non, mais on leur donne le reste du couscous qu’on met sur le toit. Le reste de pain aussi qu’on émiette. Et ils viennent picorer. La vie est trop chère maintenant. C’est trop cher de leur acheter l’orge ou les céréales. Mais tout est trop cher. Ils ne mangent pas les restes de légumes, ce sont les chiens qui mangent ghayan (les autres restes que les humains n’ont pas consommé). Les chats aussi. Il n’y a ici que des pauvres qui gagnent à peine de quoi vivre. Même pas un dirham par jour. »

Après s’être animé en évoquant, avec la présence de certains oiseaux, les sources cycliques de régénération (l’oiseaux annonçant la venue de la personne qui fait revivre la maisonnée, ou la venue du jour qui perce en réveillant les vivants), l’homme s’assombrit de nouveau. Il revient à cette forme de résignation en constatant l’appauvrissement du lieu, vidé du sens profond qu’il possédait sous l’empire de nombreux liens interspécifiques. Désormais, les espèces nuisibles semblent pouvoir régner, semblent avoir pris le dessus et vidé le lieu des formes écosystémiques qui en fondaient la richesse. 

“Tu t’occupes de l’agriculture ?

– Oui, mais ça ne donne rien. Je rentre de l’irrigation, mais rien. Si tu as besoin d’un pain tu vas chez l’épicier pour 13 dhs. Mais la palmeraie ne donne plus rien. Même les oliviers ne donnent rien cette année. La caroube, son prix a baissé, je ne sais pas pourquoi. Ce sont les étrangers qui achètent les caroubes. Maintenant ils n’en veulent plus. Il avait atteint 80 dhs, puis maintenant 5 à 7 dhs. Tu vois les gens les ont même laissés sur les arbres. Il existe ici quelques arganiers. Il y a aussi des serpents, et des scorpions. Quand vous avancez dans la palmeraie vous devez bien regarder, être attentif. Un jour j’ai été confronté au grand serpent noir. Il a fait sortir sa langue, et j’ai eu peur. Mais il s’est faufilé dans un tronc d’olivier. Et une fois qu’il était dedans, j’ai jeté des pierres. Et en m’enfuyant, je me retournais, j’avais peur qu’il me suive car il est ahram ayga (il agit à l’encontre de la religion et ingénieux). Il peut s’enrouler autour de tes jambes, et vouloir te faire tomber.

– Ce serpent il mange les oiseaux ?

– Oui, et les écureuils aussi. Il monte dans les arbres pour arriver jusqu’à leur nid, et il les mange. Ici, il y a une eau abondante, mais les gens ne veulent pas travailler. Il y a une source ici et une autre là-bas en amont. Les gens ont quitté leurs parcelles. Ils ont émigré. Ils n’ont laissé qu’un seul ouvrier dans leur parcelle.”

 

 

Pâques Viviana. Le tiers caché du monde dans la conception des Gnawa du Maroc.. In: Journal de la Société des Africanistes, 1975, tome 45, fascicule 1-2. pp. 7-17; http://www.persee.fr/doc/jafr_0037-9166_1975_num_45_1_1761

Libellule et Khiatt w’aman. Mutation du climat et régimes de désignation de l’insecte

Par Marc Breviglieri et Mohamed Mouskite

Oasis de Reggada, le 23 février 2023

Il y a parfois en cette période de l’année, des nuées de libellules virevoltantes qui s’amoncèlent au-dessus des plans d’eau immobile. Le terme désignant la libellules, khiatt w’aman, est exemplaire de l’usage, dans la langue amazighe, de procédés morphosémantiques, couramment utilisés pour un grand nombre de végétaux et d’animaux. En cherchant à traduire le terme utilisé, on pourrait retenir : le « tailleur de l’eau ». La désignation traduite reste approximative. Il serait peut-être plus juste de l’appeler : « Celui qui se tient au plus près de l’eau en vibrant ou en frémissant avec elle ». Pour cerner cette nuance, il importe de revenir à un écart structurel dans la formation de nos deux langues. Khiatt w’aman nous dirige d’abord vers la relation stabilisée que donne à voir l’insecte baignant dans l’expérience sensible de son milieu de vie. Son nom permet de ressentir ce qu’il éprouve au contact habituel du monde. Il ne renvoie pas à une classe nominale abstraite, mais d’abord à un phénomène perceptible à partir d’une forme d’engagement dans un milieu donné. Ce phénomène procède de l’association spontanée de plusieurs dimensions manifestes, chacune étant dotée d’une puissance analogique qui se combine aux autres : un mouvement typique des éléments perçus (tremblement vibratoire rapide des ailes, instabilité du déplacement et frémissement de la surface de l’eau), une attitude répétée qui témoigne de l’attachement au milieu (se tenir à la fois dans l’air et sur l’eau, notamment pour capter l’alimentation), une charge métaphorique qui le positionne intuitivement dans une hiérarchie de valeurs propre au cosmos oasien (un savoir-faire avec la ressource en eau, un déplacement aérien le situant dans l’ordre céleste, une attitude précise et économe). L’analogie que suscite la libellule se fonde phénoménologiquement : son mouvement propre demeure inséparable de la surface qu’elle affecte, c’est la voir au contact étroit de l’eau qui fait penser au travail du tailleur. Alors l’insecte, à la fois nous donne des indices sur l’état du monde oasien, et nous transporte vers d’autres figures composant la communauté locale. On pense immédiatement aux artisans de la construction qui travaillent la terre, taillent et font vibrer la pierre par des gestes rapides et précis. Eux aussi sont mobiles quand ils vivent des déplacements temporaires liés à la durée des chantiers, entretenant au fil des saisons l’habitation des communautés villageoises. Khiatt w’aman contribue aussi, à sa façon, à l’entretien de la cosmologie oasienne, en ce sens qu’il est une condition de vie des autres vivants car il occupe un rôle actif dans la chaîne alimentaire (chassant mouches, moustiques et autres petits insectes aquatiques,…) et l’équilibre des écosystèmes d’eau douce.

Les habitants de l’oasis que nous croisons disent de lui qu’il est un hôte plaisant et discret, un peu comme certains oiseaux migrateurs dont on se réjouit du passage. Sa captation de ressources n’est pas perçue comme une prédation. C’est par ailleurs un étranger qui, à l’instar des esprits chtoniens, offre un mode de présence intermittent supposant une résidence cachée et une puissance d’apparition imprévisible bien que liée aux cycles saisonniers. Une femme croisée sur une parcelle voisine nous livre : « on ne sait pas où il se cache et il apparaît soudain. Il se promène sans ne déranger personne. On ne sait pas d’où il vient et où il s’en va. Il apparait et il disparaît ».

Mais d’autres commentaires sont aussi teintés d’un relatif étonnement : les libellules apparaissent particulièrement nombreuses cette année. Leur prolifération soudaine semble même susciter une inhabituelle inquiétude chez les habitant.es de l’oasis. La semaine suivante, nous trouvions dans Medias24, un journal d’information économique en ligne, un article intitulé « La prédation des abeilles par les libellules, un phénomène inédit au Maroc » (https://medias24.com/2023/03/01/la-predation-des-abeilles-par-les-libellules-un-phenomene-inedit-au-maroc/). L’alerte émanait du Syndicat des apiculteurs professionnels du Maroc face aux attaques récurrentes subies par les essaims d’abeilles. Khiatt w’aman était en quelque sorte devenu ce « prédateur carnivore » qui désormais, faute de pouvoir trouver ses ressources habituelles, s’est prend avec voracité aux abeilles et renforce l’effet déjà éprouvé des sécheresses, de « la rareté des ressources mellifères et des mauvaises pratiques agricoles ». La mutation climatique et les alertes qu’elle déclenche dans son sillage aspire avec elle un régime de désignation des choses et des êtres les réduisant à leur état d’entité individuelle et de substance autonome pour pouvoir faire le décompte de leur éventuelle disparition ou pour leur imputer nominalement une responsabilité dans la disparition d’autres entités vivantes. Ainsi libellule se fait soudain davantage entendre, insecte de l’ordre des Odonates distinguable en ses propriétés physiques et biologiques, occupant une niche écologique spécifique, au dépend de Khiatt w’aman en son état d’association de phénomènes inséparables en mouvement, participant de l’expérience perceptive ordinaire du cosmos oasien.

Essaim de libellules. Crédit : David Goeury
Essaim de libellules. Crédit : David Goeury

Deux jeunes agriculteurs au service de l’irrigation collective

Par David Goeury, Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite et Mansour Diop

La mise en service de la distribution de l’eau épurée par le réseau de bornes devait incomber à un technicien financé dans le cadre d’un partenariat avec la commune de Tiznit avant que le président de la commune ne renonce à soutenir l’association. Par conséquent, la gestion de la station de filtration et la distribution est restée particulièrement hiératique incombant tantôt au gardien de la station, tantôt à des agriculteurs membres de l’association. L’association se saisit alors du dispositif Awrach lancé en 2022. Ce dispositif visait à l’inclusion de la main d’œuvre par la participation à des chantiers pour faire face au taux de chômage élevé après la pandémie COVID19. Il est supervisé par la province. Les personnes recrutées sont alors directement rémunérées par l’Etat tout en étant intégrées à une entreprise ou une association. L’association Ibharen mobilise ainsi deux jeunes agriculteurs pour la mise en service du réseau d’irrigation, son entretien et la distribution de l’eau : Brahim et Mohamed. Les deux travaillent de concert, même si Brahim est chargé de Doutarga et Mohamed d’Attebane.Ces deux jeunes ont des profils similaires. Ils ont arrêté leurs études durant le secondaire qualifiant vers l’âge de17 ans. Ils viennent d’une famille d’agriculteurs disposant de parcelles familiales.

Brahim a toujours aimé l’agriculture et après quelques petits travaux (bricolage) à Tiznit, il a décidé de travailler avec son frère sur la terre familiale. Cette parcelle clôturée a été achetée par leur père désormais décédé. Le terrain dispose d’un puits mais son débit est très faible. L’activité est supervisée et contrôlée par sa mère qui réside sur place. Elle s’occupe de toutes les questions financières et domestiques. Son frère s’occupe du bétail où il a acquis une grande expertise tandis que Brahim est chargé de la culture de la luzerne, de l’irrigation et de la vente des produits agricoles. Ils ont élaboré un modèle cultural associant élevage laitier et culture de la luzerne. Avec la mise en place de réutilisation des eaux usées, Brahim a pu mettre en culture deux nouvelles parcelles. Chaque année, ils agrandissent leur troupeau. Ils espèrent atteindre un troupeau de dix vaches pour dégager un revenu suffisant.

Mohamed est né en 1995, il a arrêté ses études en 2012 à 17 ans. Fils unique de la famille, il a dû accompagner son père qui est tombé gravement malade d’un cancer et devant se faire soigner entre Agadir et Casablanca. Il avait l’habitude d’aider ses parents et a donc pris la relève de son père en 2012. Il cumule travail de la terre et multiples activités comme la mécanique, l’électricité, « selon les besoins, je m’efforce de tout faire ». Curieux, il n’hésite pas à suivre des vidéos sur Internet pour se lancer. Il est ainsi connu pour intervenir en urgence lorsque les vaches subissent une météorisation de la panse. Il travaille sur la parcelle familiale en indivision en cultivant la surface revenant à son père, ses oncles ayant délaissé l’activité agricole. Il cultive alternativement la parcelle en laissant reposer la terre. Il vient de mettre en culture en juin 2022 arrêtée depuis 2020. Mohamed travaillait d’abord les produits classiques de la petite agriculture urbaine de Tiznit à partir de l’eau d’un puits : de l’huile, de la coriandre, du persil, et un peu de menthe. Puis avec la distribution de l’eau depuis la station d’épuration, il a décidé de cultiver principalement de la luzerne pour la vente aux éleveurs. Il a ainsi réduit son temps de travail sur les parcelles pour pouvoir se consacrer à d’autres activités et notamment sa vie de famille, tout particulièrement sa fille de quatre ans. Il profite de la production de luzerne pour engraisser des moutons pour les revendre à l’occasion de l’Aïd el Adha.

A partir de juin 2022, le système se met en place. Les deux jeunes sont dans une dynamique collective. L’augmentation du nombre d’usagers de l’eau permet alors à tout le monde de gagner un peu. La remise en état des parcelles nécessite un travail collectif avec l’usage du tracteur pour les labours, le recrutement d’ouvriers pour façonner les casiers et charger les balles de luzerne, et d’ouvrières pour la récolte. Mohamed explique : « Tu peux soit tout faire toi-même, comme notre ami Hassan, soit payer plusieurs personnes un peu, de façon que chacun gagne un peu. »

En 2023, le dispositif Awrach s’arrête et les deux jeunes continuent de travailler pour l’association avec le soutien de la commune. Ils sont désormais considérés davantage comme des prestataires du service des espaces verts de la commune et donc reçoivent une indemnité en liquide. Parallèlement, ils doivent faire face aux aléas techniques des pannes mais aussi des irrégularités de débit. Ils apprennent à entretenir le matériel et n’hésitent pas à intervenir pour accélérer la réparation des pompes. Durant l’été 2024, lors des restrictions sur la consommation d’eau potable par les autorités avec la fermeture des lavages automobiles et des hammams, ils doivent faire face à une forte réduction du débit alors que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à réclamer de l’eau Les deux pompes ne peuvent fournir de l’eau que pendant 8 à 9 heures par jour (de 9h00 à 18h00), alors que certaines parcelles nécessitent plusieurs dizaines d’heures d’irrigation. Ils doivent donc annoncer que les nouvelles parcelles de luzerne ne pourront pas être mises en culture, car elles nécessitent beaucoup d’eau, et les agriculteurs doivent donc reporter leur investissement à l’hiver. Ils sont aussi souvent accusés d’être responsable des défaillances sur le réseau surtout pour le périmètre de Doutarga où ne nombreux agriculteurs sont en conflit le long de la branche ouest. Des agriculteurs prennent souvent l’initiative d’ouvrir leur borne sans concertation avec l’association amenant à une chute de débit pour la distribution. Mohamed et Brahim parlent de 4 ou 5 personnes qui refusent toute organisation collective et qui créent un climat de tension à Doutarga. En revanche, à Attebane, les personnes travaillent en bonne intelligence. Mohamed et Brahim jouent un rôle important dans la socialisation des jeunes exploitants agricoles et participent régulièrement à des tâches collectives désignées par le terme de Tiwizi. La rareté de la main d’œuvre compétente encourage les jeunes à s’entraider. De même, ils interviennent dans la prévention et la gestion des conflits.

Avec la fin de l’autorisation de réutilisation en juin 2025, l’association arrête l’irrigation par les bornes et les deux jeunes se retrouvent alors dans l’expectative comme tous les autres agriculteurs. Ils attendent qu’une solution soit trouvée.

Quand les eaux épurées débordent : retour de la gestion collective du trop plein

Par David Goeury, Mohamed Mouskite et Hind Ftouhi

La station d’épuration de Tiznit est positionnée au nord de la ville. Son canal de fuite rejoint le lit de l’oued Toukhsine qui se perd dans le périmètre d’écoulement des crues d’Attebane. En 2006, les agriculteurs d’Attebane ont détourné l’eau sur leurs parcelles amenant au développement d’une agriculture avec les eaux usées retraitées au niveau secondaire jusqu’en 2021, date de l’usage régulier du dispositif de filtration tertiaire et de la réutilisation via un réseau de bornes. A l’exception de quelques parcelles positionnées à proximité de la station d’épuration et pouvant disposer des eaux du canal de fuite lors des dysfonctionnements du réseau de filtration tertiaire, le périmètre aval a été progressivement abandonné. Ce phénomène a été d’autant plus fort que la branche occidentale du réseau de redistribution des eaux traitées par les bornes était fortement abîmée et n’a pas pu être utilisée avant fin 2024.

En juin 2025, lorsque l’autorisation d’exploitation des eaux épurées par l’association Ibharen arrive à échéance à la suite de l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse épidémiologique, les eaux traitées s’écoulent à nouveau dans le lit de l’oued Toukhsine. Rapidement, elles arrivent jusqu’au village d’Attebane où elles s’accumulent dans deux petites dépressions avant de continuer à s’écouler le long du hameau.

Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d’Attebane. Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une seconde dépression .Crédits : David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l'oued Toukhsine qui mène au village d'Attebane. Les eaux s'accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées épurées dans le lit de l’oued Toukhsine qui mène au village d’Attebane. Les eaux s’accumulent dans une première dépression .Crédits : David Goeury
Ecoulement des eaux usées traitées dans le village d'Attebane
Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits David Goeury

Ecoulement des eaux usées épurées dans le hameau de Attebane. Crédits : David Goeury

Les habitants souffrent alors de nombreuses nuisances : odeurs nauséabondes, invasion de moustiques, risques de contamination des puits, afflux de chiens sauvage, risque de maladie des enfants qui peuvent échapper à la surveillance des parents.

Les habitants sollicitent immédiatement le caïd de la commune rurale d’Aglou dont ils dépendent, puis se regroupent au siège de la province pour interpeller le gouverneur. Le problème provient des eaux usées de la commune urbaine de Tiznit qui se déversent désormais dans un village qui dépend de la commune rurale d’Aglou. L’absence d’accord entre l’agence de bassin et l’association vient alors effondrer un consensus sanitaire et oblige alors à remobiliser toutes les parties prenantes institutionnelles. Les débordements mettent en responsabilité l’Office national de l’eau potable qui est responsable de la station d’épuration, le ministère de la Santé, le ministère de l’Agriculture, l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires qui se défaussent en s’en tenant à leurs simples prérogatives. La seule solution serait le paiement des frais d’analyse par la commune urbaine dès que celle-ci aura mis en place son propre système de réutilisation pour les espaces verts, or le chantier est en cours et va prendre plusieurs mois.

Les autorités à défaut de solution structurelle comme la reprise de la filtration tertiaire par l’association Ibharen se réunissent sur le terrain le 19 juin au matin pour proposer d’accélérer l’écoulement des eaux traitées à travers le village en créant une tranchée nette à même d’éviter l’accumulation dans les deux petites dépressions. Cette solution n’est aucunement satisfaisante pour les habitants qui se réunissent dans la soirée pour réactiver le fonctionnement passé. 20 propriétaires de parcelles s’accordent pour réorienter les eaux usées vers les anciennes parcelles agricoles abandonnées quatre années plus tôt. A tour de rôle, du sud vers le nord, ils réactivent la logique de la séguia en détournant l’écoulement des eaux épurées en quelques coups de houe vers les parcelles adjacentes.

Cependant, les familles ne sont plus mobilisées et ne disposent pas d’une main d’œuvre suffisante pour exploiter l’eau. Après quatre années d’abandon, tous les arbres sont morts sauf ceux qui étaient à proximité du canal écoulement, les buttées permettant de former les casiers (ouzounes) ont été arrasées. L’objectif des agriculteurs n’est pas un objectif productif. Il leur faut avant tout protéger en urgence le village d’el darar (un préjudice, un dommage) que provoque l’écoulement non contrôlé des eaux usées retraitées. Ils agissent avant tout dans un cadre éthique et religieux de bon voisinage. Aucune stratégie à long terme ne peut être envisagée du fait de l’incertitude sur l’autorisation de réutilisation. Les propriétaires espèrent juste que l’eau permettra de faire pousser de l’herbe qui pourra être consommée par le bétail.

Or, l’irrigation non contrôlée favorise la croissance de plantes invasives avec l’extension des cannes méditerranéennes et des ricins qui progressent de proche en proche et finalement colonisent les parcelles. Par ailleurs, à la différence de l’irrigation par casier, le détournement de l’écoulement amène à une très faible surveillance de l’irrigation facilitant alors la venue des sangliers qui prolifèrent dans les taillis. Les compagnies de sangliers fouissent la terre ameublie à la recherche de racines dont elles raffolent. Les canaux tracés à la hâte sont alors nivelés par les sangliers ce qui empêche la dispersion des eaux sur les parcelles et vient ajouter du chaos dans une initiative menée en urgence.

Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury
Différence entre deux parcelles. Celle de droite a été irriguée avec les eaux épurées en juin 2026. Celle de gauche vient de recevoir les eaux épurées en juillet 2026. Crédits : David Goeury

 

Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d'écoulement
Végétation sur une parcelle abandonnée irriguée par les eaux usées traitées détournées du canal d’écoulement. Crédits David Goeury
Inondation volontaire d'une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Inondation volontaire d’une parcelle abandonnée depuis plus de quatre années avec les eaux usées épurées. Crédits : David Goeury
Détournement des eaux usées épurées vers des parcelles abandonnées
Détournement des eaux usées épurées vers une parcelle . abandonnée pour éviter l’écoulement vers le village. Crédits David Goeury
Butée de terre pour détourner l'eau du canal d'écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury
Butée de terre pour détourner l’eau du canal d’écoulement vers une parcelle. Crédits: David Goeury

 

Au fil des jours et des semaines, les autorités multiplient les discours divergents. Si les cadres du ministère de l’Intérieur soutiennent cette stratégie dans l’attente d’une solution avec l’agence de bassin, des menaces sont proférées contre des agriculteurs qui pompes dans le canal avec des moteurs pour sauver leurs parcelles de luzerne qui étaient desservies par les bornes. Les ordres et contre-ordres se succèdent.

Pompage opportuniste dans le canal d'écoulement
Un exploitant agricole pompe dans le canal d’écoulement pour arroser une parcelle de luzerne.

 

Chez les agriculteurs sourde un profond sentiment d’injustice : ils ont le sentiment d’être totalement abandonnés par les politiques publiques subissant les méfaits d’un aménagement incohérent. L’un d’entre eux s’exprime ainsi : « personne ne nous écoute, personne ne se soucie de nous ». « Les petits agriculteurs sont livrés à eux-mêmes alors que les grands bénéficient de subventions. »

La seule solution face aux dysfonctionnements et incohérences administratives est alors l’auto-organisation collective ultime recours pour protéger la communauté villageoise d’un préjudice environnemental et sanitaire incontrôlable. Mais cette auto-organisation est constamment menacée.

Mise à jour du 19 décembre 2026 :  De guerre lasse, les agriculteurs se réunissent pour réélire un nouveau bureau à la tête de l’association Ibharen. Le président historique, aussi élu au conseil communal de Tiznit, est considéré comme responsable de la situation n’étant pas arriver à concilier les administrations.

Régénérer les champs de cactus opuntia après les ravages de la cochenille à partir de variétés locales : les cactus de Taghzout

Par Hind Ftouhi, David Goeury et Mohamed Mouskite

Les cactus opuntia, plantes mexicaines importé en 1770, se sont largement répandus au Maroc couvrant plus de 50 000 ha en 1998. L’engouement pour ces différents produits (figues) et sous-produits (huile, fourrage, miel) a amené à une extension rapide au début du XXIe siècle pour atteindre 120 000 ha en 2017. Cependant, cette culture s’est effondrée ont brutalement disparu à la suite d’une invasion de cochenille d’abord observée dans la région de Marrakech-Safi puis dans celle de Souss-Massa et de Guelmim-Oued Noun. Un premier foyer d’invasion est observé dans la province de Sidi Ifni en aout 2018 et malgré les tentatives d’éradication, la cochenille sauvage se répand les années suivantes amenant à la destruction de près de 99% des cactus. Des dizaines de milliers d’hectares ont été ravagés laissant un paysage dévasté de cactus desséchés. Devant l’ampleur des dégâts à partir de 2022, les agriculteurs généralisent les politiques de destruction des cactus attaqués en les déracinant et en les brûlants. Le ministère de l’Agriculture multiplie les formations de lutte contre les cochenilles tandis que l’Institut national de recherche agronomique (INRA) du Maroc mène un travail de sélection et de duplication des variétés naturellement résistante à la cochenille. Depuis 2023, des agriculteurs plantent à nouveau des cactus progressivement.

A Taghzout, Hassan a suivi une formation à la direction provinciale du ministère de l’Agriculture sur les gestes de lutte contre la cochenille et notamment les gestes de nettoyage des raquettes de cactus. A la fois mécanicien carrossier dans le garage de son oncle à Guelmim et entrepreneur agricole en agroécologie avec son cousin, il revient chaque semaine au village pour suivre les parcelles familiales qui sont sous la surveillance de sa mère.

Parcourant le village qui est entouré de cactus opuntia, il a prélevé des raquettes de cactus qui n’étaient pas attaqués par la cochenille. Il les a mises en pots séparés pour les protéger, les déplacer, les bouturer. Une fois assuré que ces plants de cactus étaient épargnés par la cochenille, il les a replantés dans sa parcelle et irrigués par goutte à goutte. Les plants les plus avancés ont désormais deux ans et donnent des fruits de belle taille qui arriveront à maturité dans quelques semaines.

Du fait des multiples contraintes, sa pluriactivité professionnelle, la rareté de l’eau et la dégradation de la fertilité des sols, Hassan privilégie désormais la culture de cactus qui occupaient avant les périphéries des parcelles comme haie vive et qu’il plante au centre de sa parcelle comme culture principale.  L’irrigation des cactus se fait par un système de goutte à goutte pour assurer leur croissance rapide mais aussi pour faciliter la tâche à sa mère qui veille sur les cultures pendant son absence.

 

Son objectif est de déployer ces nouveaux plants de cactus sur deux hectares de terres qui appartiennent à sa famille sur les hauteurs qui surplombent le village. Il refuse d’implanter les variétés nouvelles du ministère de l’Agriculture malgré la forte communication faite autour de plants à hauts rendements particulièrement prometteurs pour privilégier le principe de la sélection d’une variété locale de « Taghzout ».

Il s’est interrogé sur l’opportunité de commercialiser des plants de cactus via la société de service agroécologique qu’il a créé avec son cousin, mais le cadre particulièrement réglementé et surtout l’existence d’entreprises certifiées par le ministère exerçant de fait un monopole sur les nouveaux plants l’ont dissuadé. Il n’aurait pu jouer qu’un rôle de revendeur des variétés certifiées tout en étant obligé de fournir un important travail administratif notamment en ce qui concerne la fiscalité différente entre les entreprises agricoles et les entreprises de service à l’agriculture. Il désire se limiter à  un investissement individuel comme exploitant agricole  indépendant sans être lié ni à une association, ni à une coopérative, ni à une société de service.

Replanter des cactus est aussi une activité compatible avec une pluriactivité professionnelle que cela soit au Maroc ou à l’étranger, Hassan a candidaté aux contrats ANAPEC pour travailler comme ouvrier agricole en France. Son dossier n’a pas été retenu en 2025 mais il souhaite retenter sa chance en 2026.Dans le village, désormais plusieurs propriétaires ont décidé de replanter des cactus d’abord en périphérie de leur parcelle comme cela se faisait avant l’invasion de cochenille. C’est le cas de Hmad, un homme de 66 ans, que nous rencontrons à la fontaine collective où il remplit des bidons pour irriguer des plants de cactus.

Nouvelle parcelle récemment plantée de cactus résistants à la cochenille. Crédits : David Goeury

Après avoir travaillé pendant plusieurs années dans le bâtiment, Hmad a cessé son activité professionnelle et s’occupe désormais de sa petite parcelle, où il cultive quelques arbres fruitiers, des grenadiers, des oliviers,.., principalement destinés à la consommation familiale. Cette année, Hmad a décidé de replanter quelques pieds de cactus « dial lbled » (du pays) comme Hassan, en repérant des plants non infectés par la cochenille. Pour l’instant, ces plants semblent bien pousser, mais il devra encore attendre deux ans avant de pouvoir récolter les fruits.

À Taghzout, les cactus plantés permettront de reconstituer les haies vives et, éventuellement, de produire des fruits. Hassan apparaît alors comme un pionnier avec son projet de plantation en plein champ, suivi par d’autres tentatives, plus timides mais contribuant malgré tout à la régénération d’une plante devenue emblématique de l’Ouest marocain, le cactus opuntia.

 

Plantation de cactus résistants à la cochenille en bordure de parcelle en haie vive en remplacement des cactus desséchés par la cochenille visible en arrière plan. Crédits : David Goeury

“Fawda”? Du refus à l’opposition à la réutilisation agricole des eaux retraitées : paroles d’un maraîcher.

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Ahmed est un maraîcher au cœur du périmètre de réutilisation des eaux usées de Doutarga. Il fait partie des exploitants agricoles qui ont toujours refusé les eaux usées. Il travaille avec l’eau de la nappe grâce à deux puits de 30 mètres de profondeur qui lui permettent d’avoir jusqu’à cinq heures d’irrigation par jour pour cultiver des betteraves, de la menthe, de la coriandre, du céleri, des courges qu’il vend aux habitants de Tiznit.

Pour lui, la réutilisation des eaux usées a toujours été une menace. En effet, elle vient discréditer son travail et sa production. Il souligne que l’association Ibharen qui assure la distribution des eaux retraitées a été obligée de porter plainte contre 6 exploitants qui ne respectaient pas les règles strictes de réutilisation en irriguant des productions maraîchères avec les eaux retraitées. Et ces mauvais comportements viennent menacer son activité créant une méfiance des clients.

Il souhaite qu’il y ait une séparation claire et que l’usage des eaux retraitées soit banni du périmètre de Doutarga. Pour lui, les eaux issues de la station d’épuration ne devraient pas être réutilisées mais « s’écouler naturellement ». Il considère que les exploitants qui se sont lancés dans la réutilisation des eaux traitées sont des opportunistes avides d’argent qu’il associe à la jachaa, terme arabe désignant la cupidité envieuse, l’avarice. Pour lui, ces exploitants profitent du prix très faible des eaux retraitées pour se lancer dans des investissements profitables sans réfléchir aux conséquences sanitaires.

Il s’est longtemps senti isolé et non entendu du fait de la forte mobilisation pour la réutilisation des eaux usées, l’association regroupant désormais plus d’une centaine d’exploitants agricoles. Cependant, il a trouvé un soutien auprès d’un projet de lotissement agroécologique qui s’est implanté à une centaine de mètres à l’ouest de sa parcelle.

Un large terrain a été transformé en lots de 2000 m² à 2500 m² de jardins où peuvent être installés de vastes bungalows en bois. Ces parcelles sont commercialisées entre 400 000 à 500 000 Dhs (40 000 à 50 000 Euros) par un promoteur issu d’une des grandes familles historiques de la ville de Tiznit. L’ingénieur en charge du projet échange régulièrement avec les agriculteurs maraîchers pour les convaincre de s’organiser. Les maraîchers et l’investisseur ont les mêmes intérêts à interdire la réutilisation des eaux retraitées. Symboliquement, la borne 48 qui est en bordure du projet de lotissement agroécologique a été démantelée.

Borne 48 démantelée en bordure du lotissement agroécologique. Crédits : David Goeury
Borne 48 du réseau de distribution des eaux usées retraitées. Située en bordure du lotissement agroécologique, elle a été démantelée. Crédits : David Goeury

Désormais, selon Ahmed, les opposants à la réutilisation seraient une quarantaine et seraient prêts à s’organiser en association avec le soutien de l’ingénieur du projet de lotissement agroécologique. Ils ont choisi 6 d’entre eux pour les représenter. Leur objectif est de pouvoir ainsi porter plainte contre la réutilisation des eaux retraitées.

Pour l’exploitant, c’est une véritable chance que la réutilisation soit actuellement stoppée du fait du non renouvellement de l’autorisation suite à l’absence d’accord sur la prise en charge des frais d’analyse des eaux. Pour lui, elle ne doit pas reprendre.

Il conclut l’entretien ainsi :« Si la réutilisation des eaux traitées reprend, beaucoup sont déterminés à tout casser, ce sera la fawda (le chaos) ! »

Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury
Parcelle de maraîchage sur puits. Crédits : David Goeury

 

Amazighes – Cycles, parures, motifs 

Edité par Salima Naji et Alexis Sornin.
Textes de Salima Naji, Ahmed Skounti, Alexis Sornin, Marie-Charlotte Calafat, David Goeury, Myriem Naji, Mohamed Mouskite, Marc Breviglieri, Meriem Berrada.

Citation : NAJI Salima et SORNIN Alexis (dir.), 2025, Amazighes – Cycles, parures, motifs, Marseille/Marrakech, Mucem/ Fondation Jardin Majorelle, 160 p. Consulté à l’adresse https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=12520&menu=0

Résumé:

À la fois introduction et prolongement de l’exposition « Amazighes – Cycles, parures, motifs » au Mucem, à Marseille, cet ouvrage propose une immersion accessible et sensible dans la richesse de la culture amazighe / berbère. Du Néolithique à nos jours, il en explore les multiples facettes : parures, rituels, artisanat féminin, écriture tifinagh… À travers objets, récits et créations contemporaines, il met en lumière un patrimoine vivant, en perpétuelle transformation, et soulève avec clarté les enjeux actuels de transmission et de mémoire. Une invitation à découvrir, comprendre et s’émouvoir.

https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=12520&menu=0

Table des matières de l’ouvrage

Continuer la lecture de Amazighes – Cycles, parures, motifs 

Gestion communautaire de l’eau et des plantes pour une régénération technique et organisationnelle des zones arides / Community management of water and plants for technical and organisational regeneration of arid zones

Par Mohamed MOUSKITE

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 1 : Des institutions et des organisations à réinventer face aux défis
du réchauffement climatique

 

Résumé en français

Au cours de l’histoire, l’eau, la terre et les plantes représentent les fondements sur lesquels reposent la vie communautaire et la prospérité collective des oasiens. Afin d’assurer la durabilité et la préservation de ces ressources, ils ont mis en place des procédés techniques en lien avec la gestion sociale des ressources, basés sur le principe de la Jemaa.

Les sources historiques ainsi que la mémoire collective attestent des rôles essentiels de la Jemaa dans la gestion des conflits, l’organisation et la répartition des ressources en eau pour l’irrigation, ainsi que dans la gestion des parcours et des forêts. Grâce à une approche participative et collective, les communautés oasiennes ont réussi à surmonter d’importantes difficultés environnementales.

Durant le Protectorat, l’apparition des associations et des coopératives, à vocation hydraulique et agricole, s’est fondée sur l’élaboration et la mise en œuvre de la politique des barrages et l’extension de l’emploi des motopompes, pour moderniser l’agriculture des grandes plaines marocaines. Elles ont été appuyées par les instances du Protectorat afin de faciliter l’accès à l’eau d’irrigation aux colons et à l’élite rurale et citadine marocaine. De même, l’implication forte de l’administration dans la gestion des parcours et des forêts est liée à l’intégration des nouvelles plantes, arbres, en rapport avec l’adoption d’une politique centralisée de reboisement. Par ailleurs, l’élargissement de la modernisation agricole vers les espaces oasiens et montagnards depuis la moitié du XX siècle continue d’adopter les mêmes fondements organisationnels et techniques. Or, dans un contexte du déclin de la Jemaa, la mise en œuvre de nouvelles ressources non conventionnelles comme les stations d’épuration des eaux usées urbaines viennent renouveler le rôle des associations et des coopératives dans la gestion de l’eau et des plantes.

En se basant sur la technologie, le savoir et le savoir-faire, circulés par des organisations internationales, ses instances ont développé un ensemble de stratégies pour approprier l’eau et les semences ; des biens rares autour desquels se fonde la vie économique et sociale des sociétés oasiennes. Cette situation nous interpelle au niveau de l’accordance de ces organismes aux défis de la gestion durable des ressources naturelles et de l’accès équitable à l’eau et aux semences. Dans ce cadre, l’objet de notre présentation est de questionner la corrélation entre le développement des techniques hydrauliques et agricoles d’une part, et l’évolution de la gestion communautaire d’autre part.

Nous nous appuyons sur les données collectées dans la province de Tiznit, entre 2022 et 2024, pour montrer les enjeux de l’organisation communautaire des semences agroécologiques, et l’eau de la station d’épuration des eaux usées de Tiznit.

Meriem : un destin féminin agriurbain

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek, David Goeury

Meriem est une femme qui a décidé de vivre sur une parcelle agricole de Doutarga. Femme de caractère, elle se définit comme une agricultrice avant tout et défend son autonomie en insistant sur le fait qu’elle a son fort caractère et qu’elle avance droit « agharas agharas ».

Son histoire est intimement liée aux transformations du travail agricole autour de Tiznit.

« Nous vivions à Tiznit dans le quartier Idalha près du palmier qui se trouve en face du Jamaa El kebir. Mon père était agriculteur et nous possédions une ferme à Massa, une autre à Ouijjane et une autre sur la route de Guelmim qu’ils l’ont maintenant transformé en lots de terrains pour un lotissement. Aujourd’hui, nous n’avons plus rien de tout cela »

Nous travaillons tous dans l’agriculture à l’époque de mon père. C’était en quelque sorte, comme si on disait : « Si tu veux manger, alors tu dois travailler ».

« Nous nous réveillions à 6h du matin contre notre gré, je mettais des bottes et prenais la houe. Je nettoyais l’étable du bétail, puis je faisais sortir les animaux dans une autre étable pour laver celle qu’ils occupaient, afin qu’elle sèche pour le lendemain. De plus, nous participions à la récolte de la menthe pendant sa saison, ainsi qu’à celle des olives. Mon père faisait venir des ouvriers de Houara, car nous avions un grand puits dans la ferme et de nombreux oliviers. D’ailleurs, il nous fallait deux mois pour récolter toutes les olives. Et nous récoltions également le millet (lbachna en Darija), les décortiquions et les étalions sur le toit pour les remplir ensuite dans des sacs. Ainsi, j’ai vécu « Tamara » (le labeur, le travail pénible). Si vous regardez mes mains, elles ne ressemblent en rien à celles d’une femme.

Ni les garçons ni les filles n’ont été scolarisés. Seule ma petite sœur a été envoyé à l’école par mon père, alors que mon oncle a envoyé tous ces fils à l’école. Nous n’avons pas étudié, car nous travaillons constamment dans l’agriculture. Nous allions tous les lundis à Massa, car le mardi était le jour du souk hebdomadaire, et nous récoltions les navets et les carottes, puis nous allions les laver dans le bassin pour qu’ils soient prêts à être chargés dans une Peugeot à 4h du matin et les vendre au souk. Puis nous allions dans notre domaine situé sur la route de Guelmim le mardi pour la récolte, que nous envoyions ensuite au souk le mercredi afin qu’elle soit vendue le jeudi. Nous nous rendions tous les vendredis à Ouijjane, le samedi étant le jour du souk hebdomadaire. Enfin à Tiznit, mon père cultivait des pastèques et des pommes de terre.

Lorsque mon père nous donnait une pièce de 50 centimes, c’était pour nous comme un trésor inestimable, la récompense de nos efforts. Dans chaque domaine il y avait une maison, de la nourriture, de la farine et tout le nécessaire. Nous y travaillions et y dormions, puisque le lendemain ils allaient au souk et moi je restais. Nous avions également des vaches partout où nous allions, car mon père collaborait avec des associations hollandaises qui lui avaient donné des vaches noires et rouges, et ils lui envoyaient aussi des tonnes de son, de betterave sucrière…etc. En même temps, mon père apportait le lait à direction provinciale l’Agriculture, où était organisée la collecte du lait. On nous donnait un chèque que j’allais encaisser à Ait Melloul à l’époque. Mais aujourd’hui, plus personne ne veut pratiquer l’agriculture, même les femmes.

Je me suis mariée à l’âge de 12 ans.  Mon mari habitait avec nous, car mon père nous avait offert un maison à côté d’eux.  J’ai donné naissance à trois filles et deux garçons. Puis, une de mes filles est décédée me laissant avec deux filles et deux garçons. Lorsque je suis allée faire ma carte nationale, on m’a dit qu’il me restait encore une année avant d’atteindre l’âge légal pour en bénéficier. J’avais donc déjà cinq enfants à l’âge de 17 ans. »

Son père est mort en 1991. Elle a hérité d’une demie part disposant ainsi de terrains et surtout d’argent. Devant l’afflux d’argent, son mari souhaitait prendre le contrôle de ses affaires. Mais, elle a refusé et a préféré se séparer de lui en 1992 pour gérer personnellement son héritage. Avec l’argent, elle a continué à pratiquer une activité agricole avisée tout autant par goût que par nécessité.

« Mes frères ont vendu les vaches et tout le reste, puis ils ont abandonné toute activité agricole. C’est pourquoi j’ai commencé à élever du bétail sur la terrasse de ma maison à ce moment-là, même s’il était difficile pour les vaches et les veaux de descendre l’escalier, c’est un défi que l’on surmontait pour vendre notre bétail : une fois qu’on s’habitue à quelque chose, il est difficile d’y renoncer. Pour ma part, je vis sans compter sur l’héritage, sans attendre que mon frère ou ma sœur me donnent quoi que ce soit. Je travaille. Mais les gens croient que nous sommes une famille riche. En réalité, non : si tu ne travailles pas, tu ne manges pas. Vous savez pourquoi ? Mon père nous avait laissé de l’argent, mais où est-il maintenant ? Mes frères ont dépensé leur argent dans les voitures, les pantalons en jean, les vestes en cuir, les sorties à Agadir, à Taghazout…etc. Et en deux ans, ils ont tout perdu, alors qu’ils n’ont pas fait d’études.

Même si nous ne possédons plus grand-chose, j’élève des poules et des lapins sur la terrasse. Si vous allez au souk le mardi, je peux vous accompagner : vous pourrez acheter jusqu’à dix moutons sans payer immédiatement, et les régler plus tard, car les vendeurs me connaissent et me font confiance.

Il en va de même pour le fourrage : je peux l’acheter sans argent et le payer ultérieurement. C’est aussi le cas pour le ciment, le fer, la caillasse ou le sable ; je vais à la droguerie et je prends ce dont j’ai besoin. Même chez le vendeur de volailles, je peux demander trente poulets et il me les remettra sans hésiter, en attendant que je le rembourse.

Savez-vous pourquoi ? Parce que je suis quelqu’un de juste et d’honnête. Par exemple, si je dispose de 1 500 dirhams, je les répartis entre mes créanciers en donnant 200 dirhams à chacun. Et si j’ai suffisamment d’argent, je rembourse d’abord le plus important. Quant à ceux qui m’appellent sans cesse pour me rappeler leurs dettes, je les laisse pour la fin, afin de leur donner une leçon.”

Meriem Elle a financé les études et la formation professionnelle de ses quatre enfants, qui ont tous aujourd’hui une situation stable : l’un est chauffeur pour la COPAG, l’autre militaire, une fille est professeur et l’autre coiffeuse. Puis, elle a décidé de partager son héritage de son vivant à parts égales pour ne conserver que l’usufruit de la parcelle où elle vit désormais.

“J’avais l’habitude d’élever des poules. Quand je rentrais à la maison, il n’y avait rien à regarder à la télévision, et si je sortais, j’allais au jardin avant de revenir. Au début, j’avais entouré la maison avec une bâche et j’y avais installé des poules et des lapins qui avaient l’habitude d’errer dehors. Les gens venaient parfois me dire que les animaux étaient partis loin, et je leur répondais que ce n’était pas grave : ils reviendraient toujours, et c’est ce qui se passait, à l’heure de la prière de l’Asr.

J’ai continué ainsi un certain temps, puis j’ai construit une maison pour m’abriter, un abri pour les animaux, et j’ai commencé à vivre avec eux. L’eau me posait problème, mais j’ai fini par l’acheter et, hamdoulilah, je l’ai raccordée à l’énergie solaire. J’ai mis cette maison au nom de mon fils, car lui aussi aime ce mode de vie et m’aide dans mes activités.

Ce que je mange, je le cultive moi-même :de la coriandre, de la menthe, des oignons, des tomates, de la laitue, de l’absinthe, des poires, des pommes, des prunes, des grenades, des abricots, des bananes, de la caroube, des olives. Nous avons cultivé un peu de tout ce que nous mangeons.

J’élève aussi des moutons et j’avais deux chevaux, dont l’un est décédé. J’élève 12 moutons : 4 pour moi, 4 avec ma fille et 4 avec mon fils. (une race ovine) j’ai aussi une chèvre qui s’appelle Aicha, elle a grandi au biberon. Elle me suit partout où je vais : quand je vais à la boulangerie, elle me suit partout : à la boulangerie, pendant mon sport matinal, et lorsque nous nous promenons ensemble…

Pour nourrir mes animaux, j’allais au souk hebdomadaire le jeudi soir, car les produits y étaient alors moins chers. Par exemple, je demandais à un vendeur le prix des produits restants : il me répondait 30 ou 50 DH. Je faisais alors venir un triporteur pour les charger. Les garçons qui traînaient au souk m’aidaient à les mettre dans des sacs, et je leur donnais 10 ou 15 DH chacun en guise de rémunération pour leurs efforts.

Cette année, avec l’annulation du sacrifice le jour de l’Aïd, elle a dû renoncer à l’élevage et a donc vendu tous ses moutons en début d’année. « J’ai des moutons et j’ai acheté de la luzerne entre 100 et 120 DH, mais j’ai subi une grande perte après l’annulation de l’Aïd. C’est pourquoi je les ai vendus au souk mardi dernier à bas prix pour m’en débarrasser. Je n’ai conservé qu’une petite chèvre et un cheval, car l’autre est mort.»

Meriem commercialise aussi des légumes.

« J’ai planté des carottes jaunes, et le camping à côté de chez moi était rempli d’étrangers. Un jour, j’ai installé une bâche près de la route et j’y ai mis des carottes jaunes, des betteraves, de la laitue, des concombres… Les étrangers se sont précipités pour en acheter, car ils m’ont demandé si c’était bio, et je leur ai dit que oui. Il y a aussi un couple de Français qui vient me voir chaque année.”

Meriem se définit toujours comme agricultrice, même si sa position de femme peut parfois être difficile, mais elle défend farouchement sa liberté d’être :

« Parce que je suis une femme, ils attendent beaucoup de moi, mais comme je vous l’ai dit, je vais au marché aux bestiaux (rahba) des hommes et personne n’ose me toucher, car je mangerai sa main. Si quelqu’un me doit quelque chose, je le lui rends en argent, et pas autrement. Beaucoup me disent aussi : “Il faut que je vienne te rendre visite pour boire du thé.” Je leur réponds : “Je vous considérerai comme mon frère et nous boirons du thé, mais n’aie aucune autre intention, pour que nous soyons clairs dès le départ.” Quand je leur dis ça, ils disparaissent et je ne les revois plus.

Quand il a plu, j’ai pris ma moto pour aller à Foug Lwad en portant mes bottes de fermière. Ma sœur m’a dit : « Oh mon Dieu, tu t’es humiliée ! » Je lui ai répondu : « Pourquoi donc ? » Elle m’a dit : « Regarde ce que tu portes ! » Alors je lui ai répondu : « Que veux-tu que je fasse ? Tu veux que je me coiffe juste pour conduire la moto ? » Ainsi, lorsque je pratique mes tâches agricoles et que j’ai besoin d’aller en ville, j’y vais avec mes vêtements de travail, parce que les gens savent qui je suis et je me fiche de ce qu’ils disent. En été, je porte des vêtements dans lesquels je me sens à l’aise, et au mois d’août, je me coupe les cheveux courts pour me rafraîchir.”

Meriem incarne une femme indépendante et pragmatique, qui défend sa liberté dans toutes ses activités quotidiennes depuis plus de trois décennies. Son engagement dans l’agriculture et son assurance face au regard des autres traduisent sa force et son attachement à son identité singulière.

Tiwizi : s’entraider pour tenir ensemble dans un monde agriurbain incertain

Par David Goeury, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek et Hind Ftouhi

Une dizaines d’hommes est réunie autour d’une parcelle récemment façonnée en casiers. 8 hommes jeunes sont alignés, en tandem dans des casiers différents, ils repiquent des brins de menthe. Ces hommes sont des jeunes agriculteurs membres de l’association Ibharen pour la majorité d’entre eux. Parmi les 8 qui travaillent, 5 s’occupent d’une terre familiale tandis que 3 sont décrits comme des voisins ou des amis.

Ils ont organisé une tiwizi pour aider l’un d’entre eux. Or derrière ce mot iconique du monde amazighe se cache une réalité complexe de jeunes entrepreneurs agricoles qui développent une activité agricole en périphérie de la ville de Tiznit.

Continuer la lecture de Tiwizi : s’entraider pour tenir ensemble dans un monde agriurbain incertain

Vivre d’une invasive : couper les cannes méditerranéennes

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Mohamed vient de la région de Chiadma, de Taftacht, entre Essaouira et Marrakech. C’est un ouvrier de 53 ans spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne. Il a deux enfants, une jeune fille qui a arrêté ses études à la sortie du primaire malgré son insistance pour qu’elle aille au collège qui est tout proche et un garçon qui lui est en première année collégiale. Il est ouvrier agricole spécialisé dans la coupe de la canne méditerranéenne pour le compte d’un entrepreneur installé dans la province d’Essaouira qui collecte et transforme la canne pour le secteur artisanal.

Il vient à Attebane depuis 2016 pour couper la canne qui prolifère le long du canal d’évacuation des eaux usées et des rigoles qui acheminent les eaux vers des parcelles de luzerne et d’herbe. Il vient deux fois par an au gré du rythme de croissance de la canne.

L’entrepreneur paye le droit de couper la canne auprès des propriétaires. Il négocie quelques centaines de dirhams l’are ainsi lorsque nous rencontrons Mohamed, il travaille sur deux parcelles dont l’exploitation a été négocié 6500 dhs (650 euros) pour la première, 4000 dhs (400 euros) pour la seconde.

Mohamed travaille à la tâche soit au nombre de camions qu’il est à même de remplir. Pour chaque camion, il négocie entre 1000 et 1100 dirhams soit 100 à 110 euros. Parfois, il peut demander un peu plus si la canne est difficile d’accès ou difficile à couper.  Il est le plus souvent seul, car la tâche est assez pénible. Il s’impose un rythme soutenu pour ne pas perdre sa journée. Cependant, il reste tout de même soucieux des autres animaux et surtout des oiseaux. Il renonce à couper les bouquets de cannes qui abritent des nids avec des œufs ou des oisillons. Il travaille généralement par session de 6 à 7 jours avant de prendre du repos. Il loge à Tiznit car la prolifération des moustiques particulièrement agressif la nuit empêche les ouvriers de dormir sur le périmètre.

Coupe et collecte de la canne à Attebane le 24/12/2024. Crédits : David Goeury
A droite un ouvrier coupe la canne. La canne est ensuite entreposée par brassées à sécher. A gauche, les ouvriers chargent la canne sur un camion à destination de la région d’Essaouira.

 

Mohamed a acquis une fine connaissance des transformations du périmètre d’Attebane qu’il observe depuis la prolifération des cannes.

Avec la réutilisation des eaux usées, l’emprise des cannes s’est transformée. Si elles se déploient le long du canal de fuite en indiquant clairement les limites de l’écoulement, elles gagnent aussi des parcelles désormais abandonnées car n’ayant pas accès à l’eau des bornes du réseau de réutilisation. Bien qu’étranger, il connaît les difficultés de l’association des usagers de l’eau agricole mais aussi les pratiques agricoles des différents exploitants. Son travail est de fait interstitiel et commence là où le système dysfonctionne.

Mohamed révèle aussi une géographie régionale des écoulements d’eau par la prolifération des cannes qui doivent être suffisamment nombreuses pour justifier son installation. Il cite ainsi un ensemble de localités où il va couper les cannes. Il a développé au fil des années une expertise régionale, entre les provinces de Tiznit, de Taroudant et de Chtouka-Ayt Baha. Il a accumulé des connaissances profondes à propos spécificités de la canne méditerranéenne et de sa prolifération selon les différentes sources d’eau (lit d’oued, écoulement des eaux usées).

Les principales localités sont liées aux écoulements des eaux usées comme à Tiznit qu’elles soient liées à l’assainissement liquide comme à Houara, ou à l’assainissement industriel dans la commune d’Ayt Iazza avec la Coopérative agricole de Taroudant (COPAG) mais aussi au pied des barrages comme la barrage Youssef Ibn Tachfine à l’est de Tiznit dans la commune de Rasmouka à proximité de la station d’eau potable de l’ONEP où les cannes se multiplient dans le lit de l’oued Massa. A cela s’ajoute, des grandes exploitations agricoles où les cannes servent de haie vive comme autour d’une orangeraie à Ouled Aissa dans la province de Taroudant. Il lui est aussi arrivé de travailler dans des lits d’oueds où l’eau continue de couler sous les sédiments superficiels comme à Idaougnidif entre Tafraout et Aït Baha sans qu’elle soit captée par une séguia pour irriguer des parcelles agricoles.

Dans une période de sécheresse, les écoulements des eaux de surface sont de plus en plus dépendantes des infrastructures humaines et finalement la canne méditerranéenne incarne ses plantes férales qui prolifèrent en marge des nouvelles infrastructures d’assainissement liquide notamment car les villes et les grandes entreprises conservent un accès privilégié à l’eau.

Mohamed est l’un des maillons d’une économie historique du Maroc participant ainsi à la sauvegarde des pratiques multiséculaires (clôtures, paniers, plafonds en roseau) autour d’un matériau fortement dépendant du contexte écologique.

Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury
Canne coupée en mars 2025 à Attebane. Crédits : David Goeury

 

 

 

 

Lhacen un agriculteur expert venu de Massa qui apprend à travailler avec les eaux usées épurées

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite,  David Goeury et Mansour Diop

Lahcen est un agriculteur qui se définit comme un expert. Il a quitté son village d’origine à Massa à cause de la sécheresse. Il s’est installé en septembre 2022 à Attebane sur une large parcelle de 3 ha qui a subi un lourd incendie quelques mois plus tôt. Après avoir remis en état la parcelle, il développe une agriculture intensive grâce à l’eau qui abonde.

Il est père de trois fils, tous actifs. Le premier est ouvrier dans une entreprise d’événementiel. Le cadet, titulaire d’une licence en Informatique, travaille dans une usine de thé à Agadir. Le benjamin, diplômé d’une licence en physique, est employé dans une usine de câblage automobile à Berrechid.

Son épouse est restée à Massa tandis que lui loge dans une petite pièce éclairée à la bougie, à côté de la petite étable où se trouvent ses trois vaches. Il se déclare heureux de sa situation et ne rentre voir sa femme qu’une fois tous les 15 jours, sans passer la nuit à Massa, pour ne pas abandonner ses vaches.

Il a appris le métier d’agriculteur dès son plus jeune âge : « à l’âge de 11 ans, je savais déjà m’occuper des vaches ». Puis il a longtemps travaillé comme maçon avant de se relancer dans l’agriculture à Massa en 2011.

Il se lance dans la production de la luzerne, et plus particulièrement de semences « beldi » (du pays), réputées à Massa. Il a acheté ses premières graines en 2011 auprès d’agriculteurs de Massa, avant de devenir lui-même semencier.

« La variété de semences beldi est meilleure, car elle pousse bien droite, contrairement aux variétés étrangères qui ont tendance à pousser de travers, ce qui complique la récolte au tracteur. Elles poussent même en hiver alors que les semences étrangères ne poussent qu’en été quand le temps est chaud. Le prix de ces semences est de 110 DH le kilo. J’en ai acheté 20 kg, que j’ai semés sur toute ma parcelle, puis je les ai laissés pousser afin de récupérer les graines au moment de la récolte. » Je ne récolte pas la luzerne pendant deux mois, car je la laisse jusqu’à ce qu’elle donne des épis, puis je la coupe et l’étale alors qu’elle est encore fraiche et je la laisse sécher sous les rayons de soleil qui aident ses épis à s’ouvrir pour que je puisse récupérer les graines. Ensuite, je ramasse le reste en secouant les épis, et en les réexposant plus tard au soleil jusqu’à ce qu’ils sèchent bien. Puis, je mets le tout dans un sac de farine que je bats vigoureusement. Cette opération permet de fragmenter les inflorescences sèches, ce qui facilite la séparation des graines. Ensuite, je passe le tout dans un tamis, puis je refais le même processus pour le reste en l’écrasant sur le ciment. Je les mets ensuite dans une tissgit (structure plate et légèrement incurvée en osier, utilisée pour le vannage des céréales) et je souffle sur les graines en les faisant légèrement sauter afin d’éliminer les impuretés. Après cela, il faut les mettre dans un sac en toile, pour qu’elles puissent respirer. Il ne faut surtout pas utiliser de sac plastique, car l’humidité peut s’y accumuler et provoquer leur germination. Leur préparation demande beaucoup d’efforts, et la poussière dégagée peut provoquer des allergies. Elles peuvent ensuite être revendues entre 90 et 100 DH le kilo. »

En 2018, Lahcen décide d’associer à cette activité celle de l’élevage. Il achète alors deux vaches auprès de la COPAG, et adhère à la coopérative laitière Oumribet, située à la sortie de Massa sur la route d’Agadir. En 2019, il en acquiert deux autres. Toutefois, il se sépare par la suite de l’une d’elles, qui s’est révélée stérile. Il vend également les veaux, faute de ressources suffisantes pour les nourrir, d’autant plus que le coût du fourrage et du foin n’a cessé d’augmenter avec la crise des matières premières survenue après la pandémie de Covid-19. A Massa, Lahcen rencontre des difficultés croissantes du fait de la sécheresse.

« Avant la sécheresse, les vaches produisaient 14 litres du lait le matin. Cependant, la quantité diminue le soir de 2 litres soit 12 litres seulement. Cela est dû à la courte période du traite (7h du matin à 17h du soir). La quantité de lait produite par les vaches a fortement diminué en raison de la sécheresse : elles ne produisent désormais qu’environ 7 à 8 litres par jour. D’autres facteurs contribuent également à cette baisse, notamment l’âge avancé des animaux et le vêlage, ce qui peut faire chuter la production jusqu’à 4 litres ».

D’ailleurs, lorsqu’une vache met bas, elle produit de grandes quantités de lait durant les 3 premiers mois, atteignant 14 litres. Parallèlement, elle doit être inséminé dans cette période, afin d’assurer la reproduction annuelle de mon troupeau ».

Elle produit régulièrement 14 litres en plus de la quantité que boit son veau pendant les 3 premiers mois de sa mise bas. Ensuite, après le sevrage de son veau, la vache pourra préserver la même quantité de lait produite à condition qu’elle soit fécondée par insémination artificielle durant les 3 premiers mois de son vêlage. Mais la quantité diminue petit à petit pour atteindre 4 à 8 litres lors sa gestation, et elle ne produit pas de lait quand elle est à deux mois de sa mise bas »

Lahcen vend le veau lorsqu’il atteint l’âge de 6 mois, ou au maximum un an, car sa valeur marchande augmente avec l’âge. Par exemple, un veau de 6 mois se vend entre 5 000 et 6 000 DH, tandis qu’un an plus tard, il peut atteindre 10 000 à 12 000 DH. Cependant, son alimentation sur une année entière reste coûteuse, ce qui explique que Lahcen préfère le vendre à 6 mois afin de réduire les dépenses.

En 2022, devant l’ampleur de plus en plus accrue de la sécheresse, Lahcen préfère quitter Massa.

« La sécheresse m’a poussé à envisager un déménagement. J’ai deux sœurs qui vivent à Tiznit, et l’une d’elles, qui habite à Doutarga, a joué un rôle déterminant : c’est elle qui m’a montré ce terrain et m’a encouragé à m’y installer. Je me suis donc installé ici seul, passant la journée à m’occuper des cultures et la nuit à veiller sur le bétail. Si je dois m’absenter, ma sœur vient généralement nourrir les animaux. Malgré tout, je ne passe pas toute la nuit avec ma famille chez moi : j’essaie toujours de rentrer le soir, car ma présence est essentielle la nuit. »

Il s’est installé comme métayer et donne au propriétaire la moitié de sa récolte du fait de la disponibilité de l’eau. Pour s’installer à la suite de l’incendie, il a dû d’abord tailler les arbres calcinés notamment les oliviers, puis arracher les plantes nuisibles. Sur une partie de la parcelle, il a fait appel à un tracteur pour labourer. Une fois la parcelle remise en état, il a commencé à produire du persil, de la coriandre, et des courges slaoui.

« La parcelle est équipée d’un puits de 30 mètres de profondeur. On y puise l’eau à 7 mètres de profondeur. De plus le canal d’écoulement de la STEP n’est qu’à quelques mètres. Je peux toujours accéder à l’eau la nuit entre 23h00 et 7h00. »

En 2023, il déclare d’abord irriguer de façon autonome :

« Je n’achète pas d’eau à l’association même si j’ai une borne ici, car c’est très cher 50 centimes la tonne. Je préfère utiliser le trop-plein en le pompant avec une motopompe le soir, car le niveau d’eau déborde à ce moment-là, toutes les bornes étant désactivées. J’ai acheté une motopompe à gaz à 1250 DH. Une petite bouteille de gaz de 20 DH me suffit pour deux jours d’utilisation, car cette pompe ne consomme pas beaucoup de gaz. »

Cependant en 2024, du fait de la demande croissante d’eau via les bornes, il est obligé de rejoindre l’association Ibharen pour pouvoir s’inscrire dans les tours d’eau :

« J’utilise désormais la pompe et la borne parce qu’il n’y a pas assez d’eau pour l’irrigation. Lorsque plusieurs pompes fonctionnent en même temps, le débit de l’eau diminue, il m’est alors très difficile de pomper (car sa parcelle est en aval de plusieurs exploitations qui pompent l’eau avant lui dont certains n’ont pas de borne). Cependant, le coût de la borne est élevé, alors que la pompe fonctionne avec une bouteille de gaz qui permet d’assurer l’irrigation pendant un jour et demi. Le coût de l’irrigation par borne pour une journée entière est de 150 DH, alors que la pompe ne coûte pas autant. Il n’y a pas réellement de différence sur les cultures même si l’eau des bornes est plus claire car elle est filtrée. »

J’utilise donc les deux sources d’eau : j’irrigue les cultures maraîchères avec de l’eau du puits, et la luzerne et les oliviers avec l’eau de la STEP ».

Après son installation, Lahcen s’est mis à observer attentivement les effets des eaux usées retraitées. Il constate que certaines plantes, comme les oliviers, voient leur rendement affecté. Il préfère donc utiliser l’eau de la nappe plutôt que les eaux usées et organise sa parcelle en conséquence.

« En ce qui concerne les oliviers, s’ils sont trop arrosés, ils ne produiront aucun fruit. Contrairement aux oliviers des terres bour qui sont arrosés que deux fois par an, et qui produisent 90 à 120 kg d’olives, sachant que chaque 100 kg donne 24 litres d’huile, les oliviers irrigués avec les eaux usées ne produisent que 16 litres pour 100 kg. Je parle d’après ma propre expérience, car j’ai quelques arbres là-bas qui n’ont pas été suffisamment irrigués et leur rendement est bien meilleur que ceux de tous les arbres présents ici. Ce n’est pas que les arbres soient vieux, c’est que je ne les arrose pas exprès. Du coup, ils produisent plus d’olives que les autres arbres gorgés d’eau. »

Il est très critique de ses confrères :

« A mon avis, les agriculteurs de cette région ne connaissent rien en agriculture et la pratiquent même d’une manière aléatoire. L’élevage de bétail, par exemple, n’est pas une chose facile, mais nécessite plutôt une expérience préalable car il y a de nombreux détails qu’il ne faut pas négliger pour y réussir, tels que :

–  La gestation et le vêlage des bovins, et comment s’en occuper après la mise bas.

–  Bien programmer les inséminations artificielles.

– Veiller à l’état de santé du troupeau en ayant connaissance des maladies les plus courantes chez les vaches, leurs causes, symptômes et traitements.

–  Surveiller l’abreuvement et leur alimentation en connaissant les herbes qui leur sont utiles comme fourrage et celles qui provoquent une indigestion, comme la luzerne. Cette dernière peut leur causer des troubles digestifs si elle est récoltée et donnée chaude à la vache, car elle peut la tuer ».

« Si vous avez une expérience antérieure, vous pouvez éviter cela en lui donnant de l’huile d’olive ou d’argan, et en faisant marcher la vache pour l’aider à mieux digérer cette luzerne et libérer les gaz coincés à l’intérieur de ses intestins, ou bien en insérant un tube dans sa bouche pour les dégager. Et après ce processus, la vache ne doit pas manger des herbes vertes. Cependant, il est recommandé de lui donner des aliments déshydratés jusqu’à ce qu’elle soit complètement exempte de gaz. C’est pour cela que je vous ai dit que l’éleveur doit être au courant de tout cela afin d’éviter ce genre d’incident ».

Il conclut :

« J’ai acquis toutes ces connaissances grâce à des années d’expérience dans ce domaine. De plus, je m’adressais toujours aux spécialistes de l’agriculture lorsque je voulais obtenir des informations, car ils m’étaient beaucoup plus utiles que ceux qui n’avaient aucune connaissance dans le domaine. »

Lahcen illustre parfaitement l’expertise acquise par l’expérience et l’observation attentive. Sa capacité à adapter ses pratiques agricoles aux conditions difficiles, tout en combinant culture et élevage, témoigne de son pragmatisme et de sa rigueur.

Synthèse des entretiens menés du 2 mars 2023 et 25 décembre 2024 avec la participation de Samya Gouafka et Rachid Ouadelli pour la transcription.

Elever des animaux en périphérie de la ville : parole d’un jeune entrepreneur agricole

 

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, David Goeury

 

Mohamed est un jeune éleveur qui vient de s’installer à Attebane pour élever des poulets et des moutons. Il loue un poulailler pour 650 dhs par mois. Il se voit comme un pionnier, au sein d’une future génération de jeunes entrepreneurs agricoles issus de la ville de Tiznit qui viennent s’installer à la périphérie pour développer un projet économiquement rentable. Pour lui, la présence de l’eau est une véritable opportunité pour démarrer le projet. Si pour l’instant, se sont principalement des jeunes dont la famille réside dans le village d’Attebane ou le hameau de Doutargua qui relancent des projets agricoles, il pense que plusieurs jeunes qui habitent le centre-ville souhaitent suivre son chemin.

Sa famille est originaire de la région d’Ayt Baamrane, son père est né à Tiznit et sa famille vit depuis plusieurs décennies dans l’ancienne médina dans le quartier Ablouh. Il a poursuivi toute sa scolarité à Tiznit jusqu’au baccalauréat, qu’il n’a cependant pas obtenu, n’ayant plus l’esprit aux études. Mohamed, à l’instar de nombreux jeunes, s’inscrit dans une trajectoire professionnelle caractérisée par la pluriactivité et l’articulation de plusieurs activités génératrices de revenu. Il a ainsi exercé différents petits métiers, collecte du métal, ouvrier agricole dans les grandes exploitations de Chtouka, employé par la municipalité et a même bénéficié de contrats légaux pour être inscrit à la CNSS. Aujourd’hui, il est enregistré comme exploitant agricole afin de pouvoir accéder aux aliments subventionnés.

Avant, sa famille avait quelques animaux dans l’ancienne médina, mais la municipalité a interdit l’élevage et les voisins se plaignaient des bruits et des odeurs. Il a donc décidé, avec le soutien de son père  fonctionnaire provincial retraité, de se lancer dans un élevage plus vaste à Attebane. Afin d’assurer une partie de l’alimentation de son troupeau, Mohamed cultive de la luzerne et du sorgho sur une petite parcelle familiale située à Targa N’oussenghar..

A Attebane, il a investi dans 120 poules pondeuses croisées et une soixantaine des poulets à engraisser. Il profite de la proximité de Tiznit pour commercialiser les œufs et les poulets. Pour les œufs, il privilégie la vente aux boutiquiers spécialisés du fait de la quantité quotidienne produite. En revanche, les poulets sont vendus directement à des particuliers, des voisins ou des amis, par réseau d’interconnaissance surtout pour la fête de la nuit du destin. La demande est telle qu’il n’arrive pas à répondre à toutes les sollicitations.

Par ailleurs, il s’est lancé dans l’engraissement de moutons pour la fête du sacrifice. Il achète les agneaux quelques semaines après la fête lorsque leur prix est très faible puis les engraisse durant 11 mois. Cependant, l’isolement de son exploitation en fait une proie facile pour les voleurs. Le 21 juillet 2024, l’ensemble de ses 14 agneaux sont volés durant la nuit. Il a été obligé de déposer plainte et notamment de suspecter un voisin. Le vol de bétail constitue une menace réelle pour les éleveurs, dont beaucoup hésitent à porter plainte par crainte de répercussions avec le voisinage. Il connaît de nombreux cas et le phénomène va crescendo du fait de l’envolée des prix des moutons et des chèvres. Cette mésaventure ne l’a pas découragé et il a décidé de relancer cette activité avec 21 agneaux.

Pour nourrir ses animaux, il vient collecter les adventices qui se déploient dans le lit de l’oued. Ici, il prend des feuilles de canne méditerranéenne, là des fenouils sauvages (wamsa). Ces plantes permettent de compléter le fourrage et les aliments pour les animaux qui coûtent de plus en plus cher. Pour l’usage du wamsa, il oblige les agneaux récalcitrants à le consommer en imposant la plante comme unique fourrage durant plusieurs jours. Une fois habitués, ce fourrage permet aux animaux d’être moins gras. Il échange avec les autres éleveurs mais aussi avec les bergers sur les comportements des moutons et des chèvres vis-à-vis des plantes, afin de savoir lesquelles sont comestibles ou non. Il se méfie particulièrement du ricin dont les graines sont mortelles.

Les adventices en bordure du lit d'écoulement de l'oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Les adventices en bordure du lit d’écoulement de l’oued Touhksine. Du fenouil sauvage au premier plan, du ricin au second plan. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d'écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury
Collecte du fenouil sauvage en bordure du canal d’écoulement des eaux usées retraitées à Attebane, le 21 juillet 2024. Crédits : David Goeury

 

L’expérience de Mohamed illustre les initiatives portées par une génération de jeunes désireux d’investir dans l’agriculture et l’élevage en milieu périurbain, en combinant pluriactivité et stratégies d’adaptation aux opportunités du marché mais aussi aux conditions écologiques spécifiques de leur environnement.

 

Chauffeur et médiateur : collecter le lait tout en diffusant informations et bonnes pratiques

Par Hind Ftouhi, David Goeury, Mohamed Mouskite, Lucia Bordone et Amandine Vaccaielli

Un jeune collecteur de lait originaire de Bounamane nous décrit son métier au quotidien. Il a poursuivi ses études jusqu’à la deuxième année collège. Puis, il a arrêté ses études. Il a passé son permis de conduire à Tiznit en 2015 avant d’être recruté en 2020 comme chauffeur par la coopérative agricole de Bounamane. Il fait partie des jeunes recrutés par la coopérative agricole dont la caractéristique commune est d’être issus d’une famille dont aucun membre n’est adhérent de la coopérative. Il n’est donc pas issu d’une famille d’agriculteurs et il n’a pas suivi de formation agricole.

La coopérative a trois circuits de collecte : deux pour le secteur de Bounamane et un pour Tiznit et Targa dont il s’occupe. Il est en contact quotidien avec une quarantaine d’agriculteurs dont 11 femmes. Il effectue deux tournées. La première commence à 5h00 du matin et la seconde à 14h00.

Son rôle se limite normalement à prendre les bidons en acier inoxydable remplis de lait par les agriculteurs sur le pas de leur porte puis de l’apporter au technicien de la COPAG chargé de vérifier la qualité du lait avant de le transférer dans le tank. En même temps qu’il effectue la collecte, il doit distribuer les enveloppes contenant les paiements dédiés aux éleveurs, deux fois par mois,  mais aussi les informations administratives comme les convocations aux assemblées générales, les informations sur les opportunités de subvention pour l’achat d’aliments ou de vaches de race Holstein.

Il joue un rôle essentiel auprès des éleveurs et surtout des éleveuses qui se déplacent rarement à la coopérative.

Faire l’interface

Comme il le dit, il fait l’interface. Il transmet les informations, il répond aux questions des membres de la coopérative, il cherche les réponses ou les contacts de personnes qui ont la réponse. Parfois, il donne aussi des conseils. Il fait cela volontairement car recruté comme simple chauffeur, sa rémunération est liée uniquement au transport du lait et des enveloppes.

« Chaque fois qu’un agriculteur me demande quelque chose, je cherche la réponse ou la personne qui a la réponse ».

« Les éleveurs et les éleveuses ont souvent le même type de problème ».

Continuer la lecture de Chauffeur et médiateur : collecter le lait tout en diffusant informations et bonnes pratiques

Poulets et pigeons : élevages domestiques et intrus sous protection divine

Par Mohamed Mouskite et David Goeury

Fatima élève des poulets. Cette pratique complémentaire des pratiques d’engraissement des bovins et des ovins s’est fortement développée à Tiznit où de plus en plus de ménages sont à la recherche de poulets fermiers (beldis), surtout pendant la Nuit du Destin. Fatima est particulièrement fière d’y participer et souligne que c’est la grande nouveauté des dernières années.

Cependant, Fatima doit faire face à une situation inattendue : l’afflux de pigeons. Ces derniers ont été invités à s’installer dans des ruches en osier fixées sous le toit de l’étable. Cependant, ils sont venus s’installer en masse dans cette étable dédiée à l’engraissement et entrent désormais en compétition avec ses poulets en s’accaparant leur nourriture. Fatima, loin de rentrer en confrontation avec ces pigeons, déploie finalement une nouvelle stratégie d’élevage de ses poulets. Elle nous explique alors comment elle compose avec cet afflux de pigeons avides de grains pour organiser la cohabitation entre les êtres vivants.

Continuer la lecture de Poulets et pigeons : élevages domestiques et intrus sous protection divine

Développer un élevage laitier en famille à Doutarga  : un travail exigeant et collectif

Par Mohamed Mouskite, David Goeury, Khadija Zahi, Amandine Vaccaielli et Lucia Bordone

Fatima est une éleveuse que nous connaissons depuis plus de 7 années déjà. En 2016, elle était avec sa voisine Fadma l’une des deux seules femmes enregistrées en son nom personnel au sein de la coopérative laitière qui collectait le lait depuis un petit dépôt installé au sud de la ville de Tiznit dans un espace mis à disposition par la direction provinciale de l’agriculture à destination de la COPAG. Lorsque nous revenons à Doutarga pour enquêter les femmes inscrites comme membre de la coopérative de Bounamane qui a pris le relais désormais, c’est immédiatement vers elle que les autorités nous réorientent. Elle est sur sa parcelle mais n’hésite pas une seconde à interrompre la cueillette de la luzerne qu’elle laisse à sa fille pour nous rejoindre avec un enthousiasme non feint. Elle se souvient de nous et surtout elle veut nous montrer les nouveautés. Elle nous informe que  Fadma a délaissé l’élevage bovin, après l’émigration de son fils. Devant son étable, nous retrouvons une de ses filles entrain de décharger la récolte quotidienne de luzerne. Elle esquive la conversation, en disant simplement qu’elle aide sa mère pour lui laissé toute la place. Lorsque nous entrons dans l’étable dédiée à l’engraissement, elle s’exclame : « photographiez les poulets. C’est nouveau cela ». Commence alors un très long entretien durant lequel Fatima va présenter les transformations de son exploitation.

Alors que le Maroc connaît une sécheresse particulièrement sévère depuis 6 années et un recul de la production laitière qui a obligé le ministère à multiplier les aides à la reconstitution des cheptels en 2023, Fatima a fortement développé son cheptel disposant désormais de plusieurs vaches laitières de race holstein et en engraissant de nombreux veaux. Son cheptel a été multiplié par plus de trois. A cela, elle a ajouté une activité d’élevage de poulets. Cette dynamique entrepreneuriale l’amène à privilégier un nouveau registre de langage, celui du travail bien fait.

Ici, nous détaillerons avant tout son activité d’éleveuse de vaches laitières pour interroger son rapport au travail, l’organisation familiale que cela suppose, la relation à la performance productive des animaux et enfin le défi d’intégrer une structure de coopérative laitière.

Récolte de luzerne journalière. Crédits : David Goeury

Travail consciencieux et pénibilité : l’éthique au travail

Continuer la lecture de Développer un élevage laitier en famille à Doutarga  : un travail exigeant et collectif

Les trois sœurs à Taghzout : parcelle agrocécologique entre savoirs localisés et circulations des pratiques internationales

Par David Goeury, Mohamed Mouskite et Lucia Bordone

Driss cultive une parcelle à Taghzout. Il a suivi une formation agroécologique organisée par l’association Tamount en partenariat avec l’association Migration et Développement, financée par l’Agence Française de Développement. « Deux ans de formation. Chaque mois, 2 jours. On pratique sur place (sur le lieu de formation, dans la ferme – jardin agroécologique). Mais on pratique aussi dans nos champs à nous. C’est-à-dire le formateur vient pour regarder. »

Il fait visiter régulièrement sa parcelle aux visiteurs et à ses clients, notamment celles et ceux qui viennent directement chez lui pour acheter des produits biologiques. La parcelle s’organise en longueur avec une pente allant d’ouest en est vers le lit de l’oued. Elle est équipée d’un puits et de panneaux solaires.  Le haut de la parcelle comprend une petite pépinière sous bâches plastiques pour les plants les plus fragiles susceptibles d’être picorés par les oiseaux comme les salades, d’une petite pergola pour accueillir les visiteurs et d’un bloc technique en ciment abritant le dispositif de pompage mais servant aussi de lieu de stockage pour les outils et le petit matériel. Deux allées le long des clôtures nord et sud permettent d’accéder aux cultures qui sont organisées en une série de planches de culture très denses irriguées par un dispositif de goutte à goutte. Des arbres ont été plantés le long du chemin d’accès.

La discussion dans la parcelle autour des différentes plantes et des pratiques culturales permet de saisir comment le jeune agriculteur s’est approprié les connaissances transmises lors des formations en agroécologie et surtout comment il les a intégrées aux connaissances acquises dans le cadre des pratiques familiales.

Ici, nous livrons deux courts extraits emblématiques de cette situation : le premier à propos des “trois soeurs” ou Milpa, le second à propos des orties. 

Cet entretien est le produit d’une conversation collective où Driss varie les langues, utilisant tantôt le français, l’arabe et le tachelhit en fonction de la langue de la personne qui pose la question mais aussi du sujet. Ici, sont regroupées une partie de ses réponses.

Au-delà des trois sœurs, une agriculture symbiotique

Continuer la lecture de Les trois sœurs à Taghzout : parcelle agrocécologique entre savoirs localisés et circulations des pratiques internationales

Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Prologue : Quand l’oasis brûle !

Par Marc Breviglieri, Irène Carpentier, David Goeury et Mohamed Mouskite

Un serpent surgit dans l’oasis et effraie une femme. Surprise elle hurle, puis le tue promptement et décide de brûler le corps de l’animal. Les voisines alertées par les cris voient la femme embraser les palmes pour faire disparaître la dépouille. La journée est particulièrement chaude, le vent est imprévisible. Soudainement, il tourbillonne et propulse les flammes dans les palmes sèches des palmiers depuis trop longtemps non élagués, l’oasis s’enflamme. Elle brûle plusieurs heures. Les pompiers et les militaires sont alertés et viennent au secours des villageois qui doivent défendre les demeures qui longent l’oasis. Une fois le feu éteint, se pose la question de la responsabilité, le geste était involontaire. Les habitants renoncent à porter plainte contre une voisine.
L’incendie est un puissant révélateur des transformations oasiennes. Associé au changement climatique et aux records de chaleur, il est aussi le produit d’un abandon de certaines pratiques culturales.

Tadakoust. Palmiers incendiés. Crédits: David Goeury

Continuer la lecture de Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Prologue : Quand l’oasis brûle !

Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Acte 1 : Des subsistances alimentaires à l’assurance : du bon usage de l’eau par les femmes

Par Marc Breviglieri, Irène Carpentier, David Goeury et Mohamed Mouskite

L’oasis de Tadakoust se déploie depuis une séguia qui longe le village sur plus de 1200 mètres. Elle s’étire jusqu’au bord de l’oued sur une largeur de 180 mètres. Elle s’organise alors en parcelles longiligne qui s’étirent du nord (la séguia) vers le sud jusqu’au lit de l’oued. Les pratiques culturales relèvent d’une économie de la subsistance peu monétarisée, en dehors des palmiers et des caroubiers. Légumes et fruits sont cultivés pour la consommation quotidienne, ils sont séchés pour être conservés ou pour être donnés aux nombreux membres de la communauté villageoise, vivant désormais dans les grandes villes marocaines (Agadir, Casablanca, Rabat) mais aussi en France. L’oasis est présentée comme un lieu de subsistance permettant une relative autonomie alimentaire des familles qui y résident.

Désormais, dans de nombreuses petites oasis du Jbel bani ce sont généralement des agriculteurs qui s’occupent des parcelles des autres propriétaires et non des ouvriers agricoles. La grande question est celle de la place des femmes dans la production agricole et dans les réorientations des pratiques culturales actuelles.

A Tadakoust, plusieurs femmes irriguent elles-mêmes leurs parcelles et montent dans les palmiers, tâches réputées masculines dans de nombreuses oasis. Les femmes investissent de plus en plus l’oasis. Cette implication quotidienne est aussi associée à une féminisation des noms et des pratiques. Si des généalogies masculines d’agriculteurs persistent, elles sont de plus en plus minoritaires. Dans de nombreux cas, le chef d’exploitation au quotidien est une femme. Certains hommes revenus pour exploiter les terres familiales déclarent être revenus suite au décès de leur père mais aussi de leur mère. Les femmes décident au quotidien des cultures au sol. Si certaines sont seules du fait de l’absence des maris ou des fils, c’est aussi le cas de celles  dont les époux ou les fils sont présents. L’activité agricole est de plus en plus affirmée comme une activité féminine. L’implication des femmes dans les activités agricoles au sein de la palmeraie sur la terre commence souvent à la suite du départ du mari ou suite au retrait d’une belle-mère trop fatiguée pour exploiter les terres familiales.

Cependant, cette situation est à nuancer, la responsabilité des tours d’eau reste sous l’autorité d’un homme qui cumule le contrôle des tours d’irrigation et le bon fonctionnement de la distribution de l’eau potable. Les hommes gardent donc le contrôle sur la propriété de la terre qu’ils héritent et sur la propriété des tours d’eau. Les femmes finalement n’auraient que des droits d’usage.

Il s’agira ici de réfléchir aux modalités de cette dynamique d’appropriation progressive des ressources de la palmeraie par les femmes.

Sur la parcelle, tante avec son neveu. Crédits: David Goeury

Des femmes collectivement mobilisées pour la survie de l’oasis suite à la désertion des hommes

Continuer la lecture de Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Acte 1 : Des subsistances alimentaires à l’assurance : du bon usage de l’eau par les femmes

Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Acte 2 : Entreprises féminines collectives, associations et coopératives au défi de la certification

Par Marc Breviglieri, Irène Carpentier, David Goeury et Mohamed Mouskite

En fin de matinée, de nombreuses femmes remontent de l’oasis pour venir s’installer dans une maison de pisé à l’entrée du vieux village qui surplombe la palmeraie. La bâtisse abrite une coopérative féminine de datte dans l’attente d’un local. En dehors de la saison des dattes, les femmes s’y livrent à de multiples pratiques artisanales (tissage et vannerie). L’antique demeure résonne des joyeuses discussions tandis qu’à tour de rôle certaines femmes préparent les plats qui seront consommés ensemble. Elle est devenue le lieu de rencontre privilégié de ces femmes mais aussi un espace de production de biens destinés à la commercialisation. Au centre du village, une autre coopérative mobilise les femmes à tour de rôle un jour sur trois. Cette fois-ci, ces dernières dédient une journée entière à la fabrication du pain ou de la semoule de couscous. Les femmes s’organisent alors pour effectuer très tôt les tâches agricoles : collecter des plantes dans l’oasis et nourrir leur bétail. Ensuite, elles rejoignent soit la coopérative de fabrication de pain ou de semoule, soit l’espace de production artisanal. Cet emploi du temps est cependant dépendant des tours d’eau qui restent prioritaires.

A Tadakoust, les femmes entreprennent donc ensemble. Il apparaît cependant deux horizons différents à ces activités. D’une part, de nombreuses activités s’inscrivent encore dans une logique de production collective dédiée au maintien des conditions de subsistance des femmes et de leurs proches. D’autre part, s’affirme parallèlement une dynamique de commercialisation via de nouvelles logiques de labellisation et de certification des produits locaux. Celle-ci a pour but affiché de repositionner la place des femmes dans la communauté villageoise à partir de projets répondant à des standards de qualité et susceptibles de favoriser des formes de leadership entrepreneurial. Dans ce contexte, l’entreprendre collectif passe par l’émergence de figures féminines capables d’articuler le collectif féminin villageois et les nouvelles modalités de projet établies par la puissance publique selon orientations internationales prônant le développement. Il constitue aussi une étape vers une affirmation politique au sein des instances électives que sont la commune mais aussi la province (point détaillé dans l’acte 3) 

Ces figures féminines renouvellent le rapport à l’espace oasien. Caractérisées par une poly-activité quotidienne, ces dernières associent travail coopératif et travail agricole. Ce faisant, elles cherchent à favoriser la pérennité du système oasien de Tadakoust sur lequel pèse des menaces d’ordres variés. Souvent considérée comme un critère important de durabilité et d’équilibre, la pluralité des usages de l’espace rural doit pourtant nous interroger plus en détails sur les enjeux sociaux et sur les ambivalences normatives de ces pratiques où sont mises en tension des modalités contrastées d’envisager la production agricole et sa valorisation. La dynamique collective est désormais institutionnalisée dans le cadre de politiques publiques de développement local orientées vers la normalisation et la certification d’activités traditionnelles. Au cœur de ce processus se trouvent des figures féminines jouant un rôle de leadership réceptif au contexte de libéralisation des dynamiques associatives et de soutien aux coopératives pourtant tributaires d’exigences administratives croissantes.

Des associations masculines de village aux coopératives féminines : de la solidarité à la production collective

Continuer la lecture de Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Acte 2 : Entreprises féminines collectives, associations et coopératives au défi de la certification