Tous les articles par Marc Breviglieri

Les oiseaux, compagnons et invités des oasis

Par Marc Breviglieri et Mohamed Mouskite

Ce matin, nous traversons les parcelles peu cultivées de l’oasis d’Ouijjane. Dès notre première rencontre avec un habitant âgé, occupé à irriguer ses arbres, la question de l’abandon et du délaissement de l’oasis s’impose. Ce qu’il cherche à nous exprimer pour commencer, c’est que le lieu même ne suscite plus d’attachement : les habitant.es (entendre : les propriétaires de parcelles) partent car plus rien ne semble ici pouvoir les retenir. Son raisonnement est circulaire : l’oasis subi un ensemble de maux provenant de l’extérieur, correspondant à la survenue d’entités étrangères mal intentionnées et inadaptées à la vie oasienne (la cochenille qui détruit les cactus, le sanglier qui ravage, l’ouvrier agricole qui n’est pas un propriétaire attaché à sa terre), et induisant une dégradation écologique qui contribuent pour finir à faire fuir les habitants. Son schéma explicatif mentionne principalement l’invasion de sanglier qui vient piller les ressources, laissant les hommes incapables de contenir sa force destructrice :

« – Le sanglier nous a privé de l’oasis. Tout ce qu’on plante, il vient creuser pour le récupérer. Il ne laisse rien : ni la salade, ni les légumes, ni la luzerne, rien. (…) On l’éloigne, et certains autres les tuent. Mais ils sont nombreux, on n’arrive pas à tous les éliminer. Ceux des « eaux et forêts » les apportent dans un camion et les libèrent ici. Ils les libèrent dans la forêt mais la nuit ils viennent chez nous. Et comme il n’y plus de cactus, ils se dirigent vers l’oasis. C’est sous le cactus que le sanglier a l’habitude de manger. Les gens qui ont les moyens ont construit des clôtures. Mais parfois il creuse sous la clôture pour rentrer. Il a beaucoup de forces. Il est comme un tracteur. »

L’homme parle de l’abandon comme d’une privation des terres auxquelles il est attaché, il parle du vide laissé, d’un monde inhabité, du rien, il évoque le désert, et il utilise le terme de khla (et je pense au beau texte que nous a laissé Viviana Pâques à propos de cette notion si lourde de signification). Puis il se tourne vers moi et m’observe un long moment. Identifiant mon étrangéité au lieu ; méfiant, il s’adresse à Mohamed :

« – Qu’est-ce qu’il vient faire ? Il vient capturer des oiseaux ? Il y a des gens qui viennent pour ça. Ce sont les casaouis, ils viennent ici capturer les oiseaux. Les prix sont très chers et ça monte jusqu’à 250 dh.

– Non non, il est Suisse, c’est un professeur… Il aime le chant des oiseaux… il s’intéresse à eux. Il reste encore beaucoup d’oiseaux dans l’oasis ?

– Voilà regarde. Ceux-là se rassemblent où l’eau stagne, autour des canaux d’irrigation parce qu’il n’y a pas tizksine (il s’agit de petites vasques intentionnellement maçonnées près des points d’eau comme les canaux d’irrigation, les citernes ou les puits, pour que les oiseaux s’y désaltèrent en compagnie des humains). Durant la période des moissons, on trouve des nids sur le sol, dans les champs, entre les épis de blé. Ils creusent le sol.

-Quel type d’oiseau ?

– Alayoud (l’alouette). Elle a une chéchia (ichichi; la chéchia d’hiver)… Et il y a Tingbiwt, notre hôte… (il s’agit du bruant du sahara, fréquemment appelé tibikcht dans la région du Souss, ou tibibpt à Marrakech). Quand elle pépie le matin, elle signale le passage d’un visiteur… elle ne vient pas ici se promener (dans l’oasis), elle reste toujours dans le dwar, elle s’accroche aux murs et nidifie dedans, ou au-dessus des portes. Elle n’accouche que dans les maisons, ou dans la mosquée, pas dans les arbres. C’est la même chose pour les pigeons. Les pigeons nidifient aussi dans les puits. Celui-là c’est kourkayn (le coucou selon les sources de Mohamed). Il est presque comme Tingbiwt, il est plus grand. Les voilà. Ce sont une femelle et un mâle. Il se mettent à bavarder avant les premières lueurs du jour. Et quand on irrigue, ils nous accompagnent, on les entend.

– Tu les nourris dans la palmeraie ?

– Non, mais on leur donne le reste du couscous qu’on met sur le toit. Le reste de pain aussi qu’on émiette. Et ils viennent picorer. La vie est trop chère maintenant. C’est trop cher de leur acheter l’orge ou les céréales. Mais tout est trop cher. Ils ne mangent pas les restes de légumes, ce sont les chiens qui mangent ghayan (les autres restes que les humains n’ont pas consommé). Les chats aussi. Il n’y a ici que des pauvres qui gagnent à peine de quoi vivre. Même pas un dirham par jour. »

Après s’être animé en évoquant, avec la présence de certains oiseaux, les sources cycliques de régénération (l’oiseaux annonçant la venue de la personne qui fait revivre la maisonnée, ou la venue du jour qui perce en réveillant les vivants), l’homme s’assombrit de nouveau. Il revient à cette forme de résignation en constatant l’appauvrissement du lieu, vidé du sens profond qu’il possédait sous l’empire de nombreux liens interspécifiques. Désormais, les espèces nuisibles semblent pouvoir régner, semblent avoir pris le dessus et vidé le lieu des formes écosystémiques qui en fondaient la richesse. 

“Tu t’occupes de l’agriculture ?

– Oui, mais ça ne donne rien. Je rentre de l’irrigation, mais rien. Si tu as besoin d’un pain tu vas chez l’épicier pour 13 dhs. Mais la palmeraie ne donne plus rien. Même les oliviers ne donnent rien cette année. La caroube, son prix a baissé, je ne sais pas pourquoi. Ce sont les étrangers qui achètent les caroubes. Maintenant ils n’en veulent plus. Il avait atteint 80 dhs, puis maintenant 5 à 7 dhs. Tu vois les gens les ont même laissés sur les arbres. Il existe ici quelques arganiers. Il y a aussi des serpents, et des scorpions. Quand vous avancez dans la palmeraie vous devez bien regarder, être attentif. Un jour j’ai été confronté au grand serpent noir. Il a fait sortir sa langue, et j’ai eu peur. Mais il s’est faufilé dans un tronc d’olivier. Et une fois qu’il était dedans, j’ai jeté des pierres. Et en m’enfuyant, je me retournais, j’avais peur qu’il me suive car il est ahram ayga (il agit à l’encontre de la religion et ingénieux). Il peut s’enrouler autour de tes jambes, et vouloir te faire tomber.

– Ce serpent il mange les oiseaux ?

– Oui, et les écureuils aussi. Il monte dans les arbres pour arriver jusqu’à leur nid, et il les mange. Ici, il y a une eau abondante, mais les gens ne veulent pas travailler. Il y a une source ici et une autre là-bas en amont. Les gens ont quitté leurs parcelles. Ils ont émigré. Ils n’ont laissé qu’un seul ouvrier dans leur parcelle.”

 

 

Pâques Viviana. Le tiers caché du monde dans la conception des Gnawa du Maroc.. In: Journal de la Société des Africanistes, 1975, tome 45, fascicule 1-2. pp. 7-17; http://www.persee.fr/doc/jafr_0037-9166_1975_num_45_1_1761

Libellule et Khiatt w’aman. Mutation du climat et régimes de désignation de l’insecte

Par Marc Breviglieri et Mohamed Mouskite

Oasis de Reggada, le 23 février 2023

Il y a parfois en cette période de l’année, des nuées de libellules virevoltantes qui s’amoncèlent au-dessus des plans d’eau immobile. Le terme désignant la libellules, khiatt w’aman, est exemplaire de l’usage, dans la langue amazighe, de procédés morphosémantiques, couramment utilisés pour un grand nombre de végétaux et d’animaux. En cherchant à traduire le terme utilisé, on pourrait retenir : le « tailleur de l’eau ». La désignation traduite reste approximative. Il serait peut-être plus juste de l’appeler : « Celui qui se tient au plus près de l’eau en vibrant ou en frémissant avec elle ». Pour cerner cette nuance, il importe de revenir à un écart structurel dans la formation de nos deux langues. Khiatt w’aman nous dirige d’abord vers la relation stabilisée que donne à voir l’insecte baignant dans l’expérience sensible de son milieu de vie. Son nom permet de ressentir ce qu’il éprouve au contact habituel du monde. Il ne renvoie pas à une classe nominale abstraite, mais d’abord à un phénomène perceptible à partir d’une forme d’engagement dans un milieu donné. Ce phénomène procède de l’association spontanée de plusieurs dimensions manifestes, chacune étant dotée d’une puissance analogique qui se combine aux autres : un mouvement typique des éléments perçus (tremblement vibratoire rapide des ailes, instabilité du déplacement et frémissement de la surface de l’eau), une attitude répétée qui témoigne de l’attachement au milieu (se tenir à la fois dans l’air et sur l’eau, notamment pour capter l’alimentation), une charge métaphorique qui le positionne intuitivement dans une hiérarchie de valeurs propre au cosmos oasien (un savoir-faire avec la ressource en eau, un déplacement aérien le situant dans l’ordre céleste, une attitude précise et économe). L’analogie que suscite la libellule se fonde phénoménologiquement : son mouvement propre demeure inséparable de la surface qu’elle affecte, c’est la voir au contact étroit de l’eau qui fait penser au travail du tailleur. Alors l’insecte, à la fois nous donne des indices sur l’état du monde oasien, et nous transporte vers d’autres figures composant la communauté locale. On pense immédiatement aux artisans de la construction qui travaillent la terre, taillent et font vibrer la pierre par des gestes rapides et précis. Eux aussi sont mobiles quand ils vivent des déplacements temporaires liés à la durée des chantiers, entretenant au fil des saisons l’habitation des communautés villageoises. Khiatt w’aman contribue aussi, à sa façon, à l’entretien de la cosmologie oasienne, en ce sens qu’il est une condition de vie des autres vivants car il occupe un rôle actif dans la chaîne alimentaire (chassant mouches, moustiques et autres petits insectes aquatiques,…) et l’équilibre des écosystèmes d’eau douce.

Les habitants de l’oasis que nous croisons disent de lui qu’il est un hôte plaisant et discret, un peu comme certains oiseaux migrateurs dont on se réjouit du passage. Sa captation de ressources n’est pas perçue comme une prédation. C’est par ailleurs un étranger qui, à l’instar des esprits chtoniens, offre un mode de présence intermittent supposant une résidence cachée et une puissance d’apparition imprévisible bien que liée aux cycles saisonniers. Une femme croisée sur une parcelle voisine nous livre : « on ne sait pas où il se cache et il apparaît soudain. Il se promène sans ne déranger personne. On ne sait pas d’où il vient et où il s’en va. Il apparait et il disparaît ».

Mais d’autres commentaires sont aussi teintés d’un relatif étonnement : les libellules apparaissent particulièrement nombreuses cette année. Leur prolifération soudaine semble même susciter une inhabituelle inquiétude chez les habitant.es de l’oasis. La semaine suivante, nous trouvions dans Medias24, un journal d’information économique en ligne, un article intitulé « La prédation des abeilles par les libellules, un phénomène inédit au Maroc » (https://medias24.com/2023/03/01/la-predation-des-abeilles-par-les-libellules-un-phenomene-inedit-au-maroc/). L’alerte émanait du Syndicat des apiculteurs professionnels du Maroc face aux attaques récurrentes subies par les essaims d’abeilles. Khiatt w’aman était en quelque sorte devenu ce « prédateur carnivore » qui désormais, faute de pouvoir trouver ses ressources habituelles, s’est prend avec voracité aux abeilles et renforce l’effet déjà éprouvé des sécheresses, de « la rareté des ressources mellifères et des mauvaises pratiques agricoles ». La mutation climatique et les alertes qu’elle déclenche dans son sillage aspire avec elle un régime de désignation des choses et des êtres les réduisant à leur état d’entité individuelle et de substance autonome pour pouvoir faire le décompte de leur éventuelle disparition ou pour leur imputer nominalement une responsabilité dans la disparition d’autres entités vivantes. Ainsi libellule se fait soudain davantage entendre, insecte de l’ordre des Odonates distinguable en ses propriétés physiques et biologiques, occupant une niche écologique spécifique, au dépend de Khiatt w’aman en son état d’association de phénomènes inséparables en mouvement, participant de l’expérience perceptive ordinaire du cosmos oasien.

Essaim de libellules. Crédit : David Goeury
Essaim de libellules. Crédit : David Goeury

Amazighes – Cycles, parures, motifs 

Edité par Salima Naji et Alexis Sornin.
Textes de Salima Naji, Ahmed Skounti, Alexis Sornin, Marie-Charlotte Calafat, David Goeury, Myriem Naji, Mohamed Mouskite, Marc Breviglieri, Meriem Berrada.

Citation : NAJI Salima et SORNIN Alexis (dir.), 2025, Amazighes – Cycles, parures, motifs, Marseille/Marrakech, Mucem/ Fondation Jardin Majorelle, 160 p. Consulté à l’adresse https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=12520&menu=0

Résumé:

À la fois introduction et prolongement de l’exposition « Amazighes – Cycles, parures, motifs » au Mucem, à Marseille, cet ouvrage propose une immersion accessible et sensible dans la richesse de la culture amazighe / berbère. Du Néolithique à nos jours, il en explore les multiples facettes : parures, rituels, artisanat féminin, écriture tifinagh… À travers objets, récits et créations contemporaines, il met en lumière un patrimoine vivant, en perpétuelle transformation, et soulève avec clarté les enjeux actuels de transmission et de mémoire. Une invitation à découvrir, comprendre et s’émouvoir.

https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=12520&menu=0

Table des matières de l’ouvrage

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Transmission d’une mémoire sonore : Le cas de la mascarade d’Imachar (Tiznit)

Par Marc BREVIGLIERI et Laurent VALDES

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 25 juin 2025

Approches pluridisciplinaires sur le sonore dans le monde arabe 

Résumé: 

Les sons des rituels sont centraux dans la constitution des mémoires collectives. Cependant, ces sonorités sont composées de nombreux éléments : la fabrique des instruments, la maîtrise des chants et rythmes, mais aussi la qualité des espaces d’expression rituelle.
Imachar est un rituel festif associé à la parodie sociale et au renversement théâtralisé de l’ordre des choses. La question du son, entre ambiance bruyante et tonalité musicale rythmée, reste étroitement liée à des enjeux de territorialisation dans différents quartiers où peut s’entasser la foule. Le territoire investi forme alors une caisse de résonance pouvant contenir une ambiance sujette au débordement. Cette mascarade au cœur des rituels de fertilité et des rites de passage fut âprement combattue durant la seconde moitié du xxe siècle, avant de renaître dans le mouvement du revival identitaire amazigh articulé aux nouveaux festivals. Une transformation de la trame du sonore d’Imachar s’est ensuivie. La question identitaire n’a pas été le seul facteur expliquant une velléité de transmission, de transformation et d’historicisation d’Imachar. Les réaménagements urbains municipaux ont contribué à réduire les espaces publics d’expression au profit de nouveaux lieux normalisés tenus sous vigilance sécuritaire dans le cadre festivalier. Par ailleurs, les jeunes impliqués sont de moins en moins liés aux pratiques agricoles historiques, privilégiant la performance musicale et l’improvisation théâtrale, modifiant la nature des sonorités d’ambiance.
Notre communication se penchera sur un moment de transmission susceptible de révéler les tensions d’un tel contexte. Ce moment reconfigure spatialement un interstice urbain imprégné d’une trame sonore inhabituelle. Un travail regroupant une artiste sonore, un vidéaste et deux chercheurs SHS s’est conduit pour observer cette expérience polyphonique et gestuelle, noyau sensible de la structure d’ambiance qui nourrit la mémoire sensorielle de la collectivité.

Abstract

The sounds of ritual are crucial to the formation of collective memories. However, these sounds are made up of many elements: the manufacture of instruments, the mastery of songs and rhythms, but also the quality of the spaces for ritual expression.
Imachar is a festive ritual associated with social parody and theatrical reversal of the order of things. The question of sound, between a noisy atmosphere and a rhythmic musical tone, remains closely linked to issues of territorialization in different neighborhoods where crowds may gather. The territory in question forms a sounding board for an atmosphere prone to overflow. This masquerade, at the heart of fertility rituals and rites of passage, was bitterly fought against in the second half of the 20th century, before being revived in the Amazigh identity revival movement linked to the new festivals. This led to a transformation of Imachar’s soundtrack. The question of identity was not the only factor behind Imachar’s desire for transmission, transformation, and historicization. Municipal urban redevelopment has helped to reduce public spaces of expression in favor of new, standardized venues kept under security vigilance within the festival framework. At the same time, the young people involved are less and less linked to historical agricultural practices, favoring musical performance and theatrical improvisation, modifying the nature of ambient sounds.
Our paper will focus on a moment of transmission likely to reveal the tensions of such a context. This moment spatially reconfigures an urban interstice impregnated with an unusual soundtrack. A sound artist, a video artist, and two SHS researchers worked together to observe this polyphonic and gestural experience, the sensitive core of the ambient structure that sustains the community’s sensory memory.

De la compagnie des oiseaux dans l’oasis/ The company of birds in the oases

Par Marc BREVIGLIERI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Le rapport à l’animal dans les sociétés musulmanes prémodernes et contemporaines / The relationship between humans and animals in pre-modern and contemporary Muslim societies

Résumé

Les oiseaux sont omniprésents dans les oasis d’Afrique du Nord. Leurs habitants conçoivent leurs chants comme des plaisirs mélodiques et analysent, de manière spirituelle ou profane, leur vol comme porteur de présages. Notre communication relira leur statut dans l’univers sémantique des mythes et légendes oasiennes au prisme d’une enquête ethnographique attentive aux relations entretenues quotidiennement avec les oiseaux.
Nous montrerons que les relations entre humains et volatiles reflètent des formes séculaires de cohabitations interspécifiques. Ces formes de vie commune se découvrent autant par l’observation des aménagements humains capables d’intégrer la présence d’oiseaux qu’au fil d’entretiens réalisés en langue amazigh (tachelhit). Les nuances descriptives et classificatoires que révèlent ces entretiens, parfois propres au dialecte local, témoignent à la fois d’attentions savantes envers les oiseaux et d’une allusion constante au fait que ces derniers disposent d’une capacité à personnifier les forces morales qui traversent les communautés humaines de l’oasis. Qu’il soit un prédateur vorace, un visiteur fortuit ou un compagnon habituel, l’oiseau est représentatif des modalités de cohabitation avec la foule discrète des êtres vivants qui peuplent l’écosystème oasien

Abstract

Birds are ubiquitous in the oases of North Africa. Their inhabitants regard their songs as melodic pleasures and analyze their flight as a harbinger of omens, both spiritual and secular. Our paper will examine their place in the semantic universe of their legends through the prism of an ethnographic survey of the relationships that people have with birds on a daily basis.
We will show that human-bird relationships reflect ancient forms of interspecific cohabitation. These forms of cohabitation are revealed through the observation of human facilities capable of integrating the presence of birds, as well as through interviews conducted in the Amazigh language (Tachelhit). The descriptive and classificatory nuances revealed in these interviews, which are sometimes specific to the local dialect, bear witness both to the skillful attention paid to the birds and to the constant allusion to their capacity to personify the moral forces that run through the human communities of the oasis.
Whether a voracious predator, a casual visitor or a habitual companion, the bird is representative of the way in which humans live with the discreet crowd of living beings that populate the oasis ecosystem.

Élevage animalier en régime de subsistance. Diffusion de vaches productives et transformation des formes d’attachement / Animal husbandry for subsistence. The spread of productive cows and changing forms of attachment

Par Marc BREVIGLIERI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Cette communication partira d’un cas d’étude où, suite à la mise en place d’une coopérative dans une ville moyenne du sud marocain, le rapport de domestication bovine s’est trouvé largement bouleversé. L’injonction à la rationalisation productive s’est accompagnée d’une incitation à tourner l’élevage vers la domestication de nouvelles races de vache permettant une augmentation de la production laitière. Un enjeu d’hospitalité s’est alors présenté face à l’apparition de vaches de race étrangère productive certifiées conformes (Holstein) venant concurrencer les races locales (dites Beldi). Il s’est joué alors, au sein de petits élevages, une profonde épreuve de modification des formes de vie supposant la requalification du lien à l’animal, comme le réaménagement de l’environnement de la production. La communication mettra tout particulièrement l’accent sur le travail de dissociation des races bovines et les opérations de classification effectuées par quelques femmes éleveuses dont la vie s’est trouvé bouleversée par l’opportunité d’adhérer à la coopérative laitière et ses cadres normatifs. Ce détour ontologique et classificatoire permet, dans une deuxième étape, de délimiter certains vecteurs d’attachement à des formes de vie qui expliquent certaines réticences ou certains compromis venant notamment des femmes les plus précaires. Ces vecteurs d’attachement débordent et transcendent la seule relation à l’animal et s’inscrivent dans des dynamiques agro-écologiques locales et des modes de cohabitation complexe avec la cosmologie oasienne dans son entier (lignagère, végétale, animale, spirituelle, …). En résistant aux seuls moteurs économiques d’incitation par l’enrichissement individuel, ces femmes questionnent une idéologie du progrès centrée sur l’adoption de transferts technologiques (l’animal performant de race sélectionnée et les dispositifs techniques et de gouvernance certifiés qui l’accompagnent). Elles invitent à interroger une forme de post-colonialisme relativement récente, articulée à la propagation des certifications et standards de qualité transnationaux promus sous l’angle de l’amélioration de la qualité de vie humaine.

Oasis Rustles: Sound study of the sub-Saharan Urbanism

همس الواحات: دراسة صوتية للعمران في جنوب الصحراء الكبرى 

Marc Breviglieri1David Goeuryorcid 2Noha Gamal Said email orcid 3


تتناول هذه الورقة البحثية البعد الصوتي لمدن الواحات وتوضح كيف ان الصوت العمراني يمكن ان يعزز ديناميكية جماعية، مما يمكن فريقًا متعدد التخصصات من العمل معاً من أجل وضع تصور مستقبلي للواحات مستمداً من تراثها الثقافي. تقع مدن الواحات في قلب الصحراء وتعتمد على نسيج عمراني قديم مصمم لإنشاء مناخات محلية مكتفية ذاتيًا. الشوارع الضيقة والمتعرجة، والموجهة لتقليل التعرض للشمس، تمتد عبر المدينة. يُظهر هذا النمط العمراني التقليدي للواحات تكيف الإنسان مع البيئة المناخية القاسية. ومع ذلك، فإن التطور الحديث، الذي يركز على نماذج موحدة للتصميم يهدد التوازن البيئي والاجتماعي لهذه المدن. يفترض البحث أن الراحة الحرارية لا تنشأ فقط من التشكيل العمراني والقياسات الحرارية، ولكن تنبع أيضا من الممارسات الاجتماعية التي تكيف هذا العمران مع المناخ القاسي. ولهذا يقدم البحث مفهوم نظري جديد وهو الأجواء العمرانية (urban ambiances) وهو مفهوم فرنسي يتناول الجوانب الحسية والشعورية والوجدانية للفراغ. تستخدم الدراسة نهجًا صوتيًا لتحديد مجموعة من المواقف العمرانية urban situations التي تجمع بين الشكل العمراني والممارسات الاجتماعية والظواهر الحسية. يناقش المؤلفون نتائج ورش العمل الجماعية التي تمت في 2015 في تزنيت بالمغرب وفي 2016 في نفطة بتونس كجزء من مشروع ZERKA الذي يدرس الواحات في حوض البحر المتوسط. التسجيلات الصوتية التي تم جمعها خلال البحث متاحة على منصة Cartophonies التابعة لمختبر CRESSON، مما يوفر تجربة صوتية للقارئ وتنشئ أرشيف صوتي للمدن التي تشهد تحولات عمرانية كبيرة تهدد باختفاء بعض الظواهر الصوتية التي تمثل جزء من التراث الثقافي للمدن.

This paper explores how soundscape approaches can foster a collective dynamic, enabling a multidisciplinary team to reimagine the future of the oasis cities. It provides a new perspective for studying the microclimate of these unique settlements, which pose significant challenges for urban planning. Nestled within the desert, oasis cities rely on an ancient urban fabric designed to create self-sustaining microclimates. This traditional oasis urbanism demonstrates human adaptation to a harsh environment. However, modern development, with its focus on standardized designs and efficiency, threatens the ecological and social balance of these settlements. The research postulates that comfort arises from both the thermal regulations of the specific architecture and the social practices that adapt to the harsh climate. It introduces the concept of ambiance, addressing the sensory and experiential aspects of spaces. The study focuses more on a sonic approach to define urban situations that combine urban form, social practices, and sensory phenomena. The authors discuss collective experiences conducted pn 2015 in Tiznit, Morocco, and in 2016 in Nefta, Tunisia, as part of the ZERKA project funded by the Envimed program.The outcomes published in this research examine both fieldwork approaches and the theoritical reflections they inspired during the project. The sonic recordings are available on the CRESSON laboratory’s Cartophonies platform, providing an immersive soundscape experience and creating a sonic archive for cities undergoing transformation.

https://jur.journals.ekb.eg/article_378544.html

Conférence “la place des enfants de l’oasis de Tiznit (Maroc) dans la réactivation d’une place publique”, Marseille le 8 décembre 2023.

Vendredi 8 décembre, 9h-11h

Campus Saint-Charles – Espace Yves Mathieu, Marseille.

Salle de conférences n°15-405

Dans le cadre du projet de recherche:

PRENDRE PLACE : ENFANCES, ADOLESCENCES ET TRANSFORMATIONS URBAINES EN MÉDITERRANÉE

dirigé par  Nadja Monnet (ethnographe de l’urbain, LAA-LAVUE, ENSAM), Gwenaëlle Audren (géographe, TELEMME, MMSH, Inspé- AMU), Claire Fonticelli (paysagiste et urbaniste, LIEU, LAREP, ENSP, IUT-AMU) et Maria-Antonietta Impedovo (psychologue, ADEF, InspéAMU)

Dialogue entre Marc Breviglieri (spécialiste de l’enfance, professeur à l’HES.SO-HETS Genève et chercheur au CRESSON-laboratoire AAU) et David Goeury (chercheur à l’HES.SO-HETS Genève et au laboratoire Médiations, Sciences des lieux, sciences des liens) sur la place des enfants de l’oasis de Tiznit (Maroc) dans la réactivation d’une place publique.

L’enfance par la voix du mythe, Marc Breviglieri (HES.SO-HETS Genève et CRESSON-laboratoire AAU)
Cette communication prendra appui sur un travail d’observation consacré aux manières dont les enfants de l’oasis de Tiznit (Maroc) ont contribué à redonner vie à un lieu public dont le noyau sacré est une source. Le site en question a été récemment réaménagé par l’architecte-anthropologue Salima Naji. Soucieuse d’ouvrir cet espace public à celles et ceux qui en ont le plus besoin, celle-ci a permis la régénération d’usages anciens et de croyances héritées du lieu. De sorte que le renouveau de la fréquentation de cette source s’est vu accompagnée de la résurgence d’un mythe fondateur dont la portée de sens résonne aujourd’hui dans l’activité ludique des enfants.

Soins oasiens, renouveler les alliances multispécifiques. Enfants, végétaux et déchets, David Goeury (HES.SO-HETS Genève et laboratoire Médiations, Sciences des lieux, sciences des liens)
Dans le cadre de l’initiative Landscape of Care portée par Salima Naji et Carolyn Strauss, des initiatives multiples ont été déployées dans l’oasis de Tiznit, la Targa.
Parmi ces initiatives, il a été organisé en partenariat avec l’association Abrinaz et l’artiste Cocky Eek des ateliers créatifs à destination des enfants visant à repenser les liens oasiens. Ces ateliers venaient renouveler la tradition de la mascarade historique réalisée par les adolescents de sexe masculin, appelée Imaachar. En préparation de cette mascarade, les adolescents collectent des végétaux, des peaux de bêtes et des vieux vêtements dans le périmètre irrigué pour former une joyeuse équipée qui circule de quartier en quartier, quémandant quelques pièces. Dans ce nouveau projet, il s’agissait de travailler avec des plus jeunes des deux sexes pour façonner de nouveaux masques hybrides liant éléments végétaux et plastiques. Une fois les éléments réunis, les enfants ont défilé dans une bruyante farandole pour revenir vers les habitats derrière un monstre prenant la forme d’un dragon.

Pour s’inscrire à la conférence :

Rôle des enfants à Tiznit (Maroc) | Prendre place : bienvenue jeunesses! (hypotheses.org)

J’entends sourdre la terre qui se déchire. Tiznit, séisme du vendredi 8 septembre

I. Soudain un bruit puissant, étrangement insistant. Une architecture rythmique imposante. Le vrombissement ferme et régulier d’une machine qui s’empara de l’espace en son entier en emplissant chaque recoin de sa vibration sourde. Une note basse lancinante dont les ondes tremblantes enflèrent petit à petit, en pénétrant toujours plus profondément vers l’intérieur même de l’enveloppe corporelle ; ébranlant toute l’ossature du squelette et tordant les organes internes. Ce fut comme une brutale intonation étrangère qui s’était imposée au timbre familier de la rumeur urbaine… mais justement, la rue bruissait elle aussi follement : un palmier crissait sous l’emprise d’un vent violent, des nuées d’oiseaux semblaient se cogner aux murs et s’enrouler en spires autour des arbres, leurs piaffements hystériques répondaient aux aboiements paniqués de chiens effrayés. Certain.es diront que ces bruits d’animaux furent émis avant la première onde, il me semble pourtant les avoir perçus légèrement plus tard ; après m’être imprégné de cette note de basse tremblante qui déchirait à intervalle régulier la couche rassurante de familiarité dont jouissait ma chambre. La durée de cette note tremblante sembla plongée dans une éternité que seul réfuta le battement de mon cœur que je perçu soudain oppressé et emporté dans une allure insensée. Ce second soudain ne fut pas celui de la surprise mais celui de l’angoisse qui survint en s’installant progressivement, à chaque inspiration supplémentaire. Ne s’interrompant pas comme elle aurait dû, ne trouvant pas son sens dans une cause extérieure (un camion frôlant les murs, ai-je d’abord pensé), cette nappe sonore envahissante vint férocement me déloger, me désabriter plutôt ; j’aperçu les murs frémir, je me senti alors gagné par un sentiment d’irréalité et d’habitation ébranlée. Je restais interloqué, passif à l’oppression qui m’envahissait, inutilement debout face à un cauchemar inassignable. Et la puissance déchaînée depuis laquelle s’ébranlait la structure porteuse du monde, me donnait l’impression d’être moi-même jeté quelque part dans une béance opaque, parmi la multitude des choses insignifiantes et périssables. Je senti alors intimement que tout ce vacarme odieux faisait rejaillir l’écho assourdissant d’une force qui lacérait la charpente terrestre en libérant son énergie inouïe. Et des failles semblaient aussi s’ouvrir en moi, ravivant l’incandescence d’un souvenir pétrifiant qui ondoyait encore dans quelques ténèbres intérieures. Comme si le creusement des ondes sonores et fracassantes venait agiter un océan de vie intérieure. Hébétude.

II. Et soudain Lucia surgit à ma porte et me sorti de l’hébétude qui m’avait brutalement frappé et laissé suspendu à une montée d’angoisse. Elle avait pris ses jambes à son cou : à l’étage le chancèlement et les gémissements du bâtiment témoignaient sans doute plus intensément de l’énergie déversée par le séisme. C’est elle qui prit les devants en désignant la chose du nom vers lequel sembla fondre tous les périls, transmuant le phénomène en une forme distincte : un tremblement de terre, c’est un tremblement de terre ! Il y eut le bref refuge des bras dans cet arrêt momentané causé par la frappe d’un mot qui retentit comme un désastre annoncé. Puis Irène nous rejoignit, dans l’état d’hébétude qui était aussi le mien quelques instants plus tôt. Puis vint Khadija à son tour. Stupéfaite et relativement effrayée. Et nous usâmes alors de ces mots creux que l’incrédulité enfante si facilement, nos discours s’envolaient comme des cerfs-volants dans un ciel ennuagé par d’inavouables inquiétudes. Lorsque Salima apparu à son tour, maternelle et armée d’une douce autorité, elle vint réaffermir le sol sous nos pieds. Il faudrait s’imaginer ce qu’un tremblement de terre peut intimement remuer chez un architecte, chez quelqu’un pour qui la condition humaine trouve confirmation dans l’habitation. Et devant notre habitation ébranlée, à laquelle plus rien de sécure ne nous rattachait, il n’y avait pas de demi-vérités, il y avait la seule solution du départ qui, pour Salima, s’imposait sans discussion. Nous la suivîmes, rejoignant David et Mohamed. En un sens : partir plutôt que disparaître. Mais Salima ne nous mît pas en partance pour nulle part. Elle nous plaça dans le sillon que traçait lentement et silencieusement la foule des habitant.es vers la grande place dédiée aux familles qui longe les remparts de terre. On s’y installa dans un air de sidération qui me laissa d’abord l’impression de rentrer dans les marges d’un rêve sinistre. Mais rien ici ne semblait présager la fin de ce monde, et l’air de sidération semblait s’incliner progressivement sous la poussée d’une troublante sérénité. La lumière jaune des lampadaires papillotaient légèrement en se reflétant sur le sol lisse de la place et les familles s’étaient regroupées en formant des foyers épars et disséminés au hasard des saillances où l’on pouvait s’asseoir. Khadija cherchait à joindre son père devenu silencieux, Mohamed nous parlait de sa fille Arij, David s’attelait à résorber des nuages d’inconnaissance pour conférer au tremblement de terre une actualité scientifique dont la pleine et indiscutable solidité pouvait rassurer en soi. On tira du sac un recueil de la poétesse Forough Farrokhzâd ; nous lurent quelques mots à voix haute, non pas pour y puiser du sens dans l’heure désespérée, mais pour être touchés par l’onctueuse sonorité de quelques mots admirables. Devant nous, les habitant.es s’offraient mutuellement le soin de leur seule présence, cherchant le réconfort d’autres visages humains. Le soulagement momentané de la mise à l’abri flottait partout, taisant les pensées lugubres, comme l’ombre pesante des mémoires douloureuses. Je supposais alors que nous étions exactement à « l’essence de la communauté concevable » (M. Henry), là où la place publique se suffit à sa seule fonction de rassemblement. Rassemblant, elle rassure, soigne et resserre le lien collectif le plus primitif et anté-politique qui soit, n’exigeant rien d’autre que d’approuver le proche côtoiement d’un autrui.

III. Nous nous étions fondus dans une douce quiétude oublieuse, et nous accompagnions le silence de la nuit se refermer sur la ville en terre. Enfin, plus tard encore, nous nous redéplaçâmes jusqu’au patio de l’hôtel, sans pouvoir envisager un seul instant regagner nos chambres dont les murs fissurés pouvaient encore subir une réplique. Nos disposâmes des matelas à même le sol, un peu avant que l’aube ne prennent possession du ciel. Nous le fixâmes longuement, cherchant sur la voûte céleste la chevelure miroitante d’une comète, et comme pour lui soutirer la confiance qui brutalement avait fui par le sol.

BIENS COMMUNS DE PROXIMITÉ ET POUVOIR CLIMATISANT DES AMBIANCES URBAINES

Paru dans le numéro 0 de la revue GéoProximitéS

Biens communs de proximité et pouvoir climatisant des ambiances urbaines

Le texte qui suit reprend quelques points développés dans le cadre d’une recherche-action menée sur l’agglomération genevoise afin de questionner certaines conséquences réelles ou attendues de la crise climatique (Breviglieri, 2022). Mon enquête consista d’abord à identifier, à travers la littérature scientifique, la presse quotidienne, et à partir de témoignages de citadin.es croisé.es et questionné.es dans l’espace public au cœur de l’été 2018, une gamme de maux spécifiques rapportés au réchauffement climatique et à l’accélération de la fréquence des pics de chaleur en ville. Ceux-ci nous conduisent directement vers les propriétés et les usages de l’espace public urbain dès lors qu’il est voué, en période de forte température, à être craint et déserté par toute espèce vivante susceptible d’y prendre place. Le problème accède à un certain niveau de gravité lorsqu’à la souffrance physique, s’ajoute, du moins pour les humains, un mal de l’isolement domiciliaire redoublé d’une anxiété collective.

La recherche, ici brièvement rappelée, fait fond sur de bien plus anciennes investigations qui, livrant contribution à une sociologie de la proximité, ont ouvert simultanément les trois domaines d’étude que sont l’usage des choses, l’habiter en commun et le soin porté aux êtres familiers. Après une thèse de doctorat centrée sur ces domaines d’étude, mes sources d’intérêt et enquêtes ethnographiques se sont déplacées vers les métropoles contemporaines dites « du sud », lesquelles s’organisent fréquemment en composant avec une large palette de rapports érigés dans le proche (Breviglieri, 1999 et 2018 ; Breviglieri, Gamal Said et Goeury, 2021). Des rapports souvent inscrits dans de puissantes attaches au lieu habité, où se nouent fréquemment d’étroites solidarités de voisinage composées de parentèles étendues et de fréquentations étalées sur plusieurs générations. Corrélativement, j’y constatais la présence de nombreux biens communs de proximité, non seulement pour concurrencer ou pallier les déficiences reconnues de la puissance publique, mais aussi pour pouvoir envisager la manière dont s’établissent, au fil des usages du lieu, des conditions d’habitabilité de l’espace public faisant valoir des tonalités d’ambiances particulières (des climats – nous y reviendrons –) qui favorisent des formes de bienvivance collectivisées.

Lire la suite ici : https://quamoter.hypotheses.org/2858

 

Bruissements Oasiens: une approche à l’écoute de l’urbain au Sahara

Vient de paraître, dans Unheard Landscapes, 
le chapitre : Bruissements Oasiens: une approche à l’écoute de l’urbain au Sahara/ Oasis Rustles: listening to the Urban Landscape in the Sahara
coécrit par Marc Breviglieri, David Goeury et Noha Gamal Said
 
Marc Breviglieri, Noha Gamal Said, David Goeury. Bruissements Oasiens : une approche à l’écoute de l’urbain au Sahara.. Unheard landscapes. listening, resonating, inhabiting, Olivier Gaudin, Francesco Michi, Jean-Paul Thibaud, Nicolas Tixier, Lolita Voisin, Stefano Zorzanello, Oct 2021, Blois, France. pp.68-82. 
 
Cet article montre comment les approches sonores sont à même de générer une dynamique collective féconde permettant à une équipe pluridisciplinaire aux profils extrêmement diversifiés de reconsidérer les lieux particuliers que sont les cités oasiennes.
Notre propos revient sur une expérience collective menée en 2015 à Tiznit au Maroc puis en 2016 à Nefta en Tunisie dans le cadre du projet ZERKA financé par le programme Envimed, interrogeant à la fois les approches sur le terrain, mais aussi les réflexions nées de ces terrains. Celles-ci ont été publiées en 2021 dans l’ouvrage Résonances oasiennes. Approches sensibles de l’urbain au Sahara grâce au soutien du Fonds national suisse (FNS), du programme LHMENA des Hautes écoles de Suisse Occidentale et des laboratoires Ambiances de Grenoble et Médiations de Sorbonne Université. La particularité de cet ouvrage est de permettre au lecteur d’accéder aux multiples enregistrements sonores réalisés durant les enquêtes sur le terrain par les équipes grâce à la plateforme Cartophonies du laboratoire CRESSON. Par ce moyen, nous souhaitons que tout un chacun puisse inventer des parcours, cette fois-ci au sein de l’ouvrage, tout en doublant son expérience de lecteur d’une exploration sonore et parfois visuelle à l’aide de nombreuses photographies complémentaires. Le lecteur peut ainsi tenter de reproduire une expérience d’immersion dans un paysage sonore. Par ailleurs, ces enregistrements constituent aussi des archives dans des cités en mutation où des aménagements peuvent à tout moment venir transformer ces identités sonores.
 
Le chapitre peut-être consulté ici : Bruissements oasiens
 

Gestes de collecte et chants d’espérance. Cueilleuses de la région Souss-Massa (Maroc)

BREVIGLIERI Marc, « Gestes de collecte et chants d’espérance. Cueilleuses de la région Souss-Massa (Maroc) », dans : Rachel Brahy éd., L’enchantement qui revient. Paris, Hermann, « Colloque de Cerisy », 2023, p. 265-276. DOI : 10.3917/herm.brahy.2023.01.0265. URL : https://www.cairn.info/l-enchantement-qui-revient–9791037022844-page-265.htm

Premières lignes :

Il serait ici bien trop long de relater comment les méandres de l’enquête ethnographique m’ont conduit jusqu’à ces cueilleuses. Chaque jour, elles viennent plonger leurs mains dans une flore constituée de plantes sauvages situées aux abords des terres agricoles de l’oasis. Il convient toutefois de mentionner qu’une source karstique (dite « sacrée ») marque l’origine de cette enquête : la réhabilitation de son site, permise par le minutieux travail de l’architecte et anthropologue Salima Naji, n’a pas simplement redonné une densité d’expérience à la vie publique du noyau historique, elle a aussi permis la résurgence d’un mythe légendaire attaché à une femme. Une femme, devenue sainte, Lalla Zninia, accompagnée d’une chienne qui creuse le sol jusqu’à faire jaillir la source intarissable, rendant la terre fertile et l’habitation possible. Un mythe au milieu d’autres mythes oasiens qui lui ressemblent dans ses correspondances et son événement fondateur. Mais ce mythe permet d’envisager des symboles primaires et des grappes de sens qui font dériver insensiblement la réflexion vers ce pour quoi comptent infiniment ces femmes dans l’espace oasien : elles protègent les vivants et favorisent la fertilité pour en recueillir les puissances vitales et nourricières, elles confectionnent un arsenal thérapeutique ou magique, elles entretiennent le pied des cultures et récupèrent du fourrage pour le bétail, elles partagent la baraka des saints, amadouent les esprits et connaissent les lois cosmiques dont elles tracent les signes en tissant…

Plan :

  1. I. Enquête sur la perméabilité sensible à l’univers végétal
  2. II. L’épine et le vent
  3. III. Des chants simulant la structure végétale
  4. IV. Le chant comme émanation d’un toucher qui sent la frange atmosphérique du monde
  5. V. Ce que la terre et le végétal consentent à accorder
  6. VI. Repositionnement des humanités
  7. VII. Mettre au jour le fragile « commun des vivants mêlés » de l’espace oasien

 

Pour consulter le chapitre : https://www.cairn.info/l-enchantement-qui-revient–9791037022844-page-265.htm

 

 

Actes du colloque :

L’enchantement qui revient [2021]

Chapitres de l’ouvrage Résonances Oasiennes

L’ouvrage Résonances oasiennes. Approches sensibles de l’urbain au Sahara est accessible sous la forme de livre numérique gratuitement sur le site de l’éditeur Métispresses.

https://www.metispresses.ch/en/resonances-oasiennes-numerique

Pour faciliter, l’accès aux différentes contributions, vous pouvez télécharger ici les différents chapitres au format pdf.


Introduction / Oasis en présence 9
Marc Breviglieri, Noha Gamal Said et David Goeury

Résonances oasiennes 2021 _p_9-23_Introduction_OASIS EN PRÉSENCE

Partie 1 / DES CITÉS OASIENNES, LIEU D’OBSERVATION COLLECTIVE 25

Des ateliers exploratoires face à un monde découvert.
Fabriquer des cohabitations scientifiques 27
Marc Breviglieri et David Goeury

Résonances oasiennes 2021_p_27-43_DES ATELIERS EXPLORATOIRES FACE À UN MONDE DÉCOUVERT_FABRIQUER DES COHABITATIONS SCIENTIFIQUES

Manière de faire enquête dans les oasis. Chebika et ce qu’il en reste 45
Imed Melliti

Résonances oasiennes-2021_p_45-54_MANIÈRE DE FAIRE ENQUÊTE DANS LES OASIS _ CHEBIKA ET CE QU’IL EN RESTE

Partie 2 / POROSITÉS MENACÉES DE L’ESPACE URBAIN 55
Marcher à l’écoute de la médina 57
Alia Ben Ayed, Noha Gamal Said et Jean-Paul Thibaud

Résonances oasiennes 2021_p_57-58_MARCHER À L’ÉCOUTE DE LA MÉDINA

Dans l’ambiance d’une bergerie urbaine 59
Zakaria Kadiri, Nasser Tafferant, Jean-Paul Thibaud et Khadija Zahi

Résonances oasiennes 2021_p59-65_DANS L’AMBIANCE D’UNE BERGERIE URBAINE

Le doux climat de la skifa 67
Hind Ftouhi et Khadija Zahi

Résonances oasiennes 2021_p_67-74_LE DOUX CLIMAT DE LA SKIFA

La porosité au fondement de l’ambiance oasienne 75
Alia Ben Ayed

Résonances oasiennes 2021_p_75-94_LA POROSITÉ AU FONDEMENT DE L’AMBIANCE OASIENNE

L’âme de Nefta/Rouh Nefta. Une perception sensible du bien-être
en contexte oasien 95
Imen Landoulsi

Ouvrage Résonances oasiennes 2021_p_95-129 ROUH NEFTA

Configuration ambiantale d’un espace oasien: le ksar de Kenadsa saisi par les sens 131
Abdelaziz Barkani

Résonances oasiennes 2021 _p_131-155_CONFIGURATION AMBIANTALE D’UN ESPACE OASIEN_LE KSAR DE KENADSA

Partie 3 / RÉSONANCES MULTIPLES DES PLACES PUBLIQUES 157

Murmures d’impressions. Composer une partition musicale
comme première restitution d’ambiance ? 159
Alia Ben Ayed, Joseph Brunet-Jailly et Laurent Valdès

Résonances oasiennes 2021 _p_159-165_MURMURES D’IMPRESSIONS. COMPOSER UNE PARTITION_MUSICALE COMME PREMIÈRE RESTITUTION D’AMBIANCE

Déploiement du champ sensoriel d’une source sacrée
et réappropriation ludique d’une architecture 167
Marc Breviglieri, Hind Ftouhi, Imen Landoulsi, Mohamed Mouskite et Noha Gamal Said

Résonances oasiennes 2021 _p_167-171_DÉPLOIEMENT DU CHAMP SENSORIEL D’UNE SOURCE SACRÉE ET RÉAPPROPRIATION LUDIQUE D’UNE ARCHITECTURE

Expériences sensibles autour des bassins romains de la médina de Gafsa 173
Dorsaf Zid, Hind Karoui et Azeddine Belakehal

Résonances oasiennes 2021 _p_173-193_EXPÉRIENCES SENSIBLES AUTOUR DES BASSINS ROMAINS

Renaissance sensible d’une place publique saharienne.
Aire d’expérience ludique et vie imaginaire 195
Marc Breviglieri, Imen Landoulsi et Mohamed Mouskite

Résonances oasiennes 2021 _p_195-203_RENAISSANCE SENSIBLE D’UNE PLACE PUBLIQUE SAHARIENNE

Considérations sur l’espace sonore d’une source sacrée.
Une figure de réhabilitation de la médina de Tiznit 205
Noha Gamal Said

Résonances oasiennes 2021 _p_205-221_CONSIDÉRATIONS SUR L’ESPACE SONORE D’UNE SOURCE SACRÉE

Partie 4 / MÉMOIRES ET RÉSILIENCES DES PRATIQUES AGRIURBAINES 223

Nefta: une corbeille de sons 225
Abdelaziz Barkani, Noha Gamal Said et Jean-Paul Thibaud

Résonances oasiennes 2021 _p_225-227_NEFTA UNE CORBEILLE DE SONS

Cheminer après l’inondation 229
Irène Carpentier, David Goeury et Zakaria Kadiri

Résonances oasiennes 2021 _p_229-237_CHEMINER APRÈS L’INONDATION

D’un contraste entre deux parcelles agricoles 239
Irène Carpentier, David Goeury et Zakaria Kadiri

Résonances oasiennes 2021 _p_239-244_D’UN CONTRASTE ENTRE DEUX PARCELLES AGRICOLES

Le legmi: stigmate de la crise de l’agriculture dans la Corbeille 245
Irène Carpentier et David Goeury

Résonances oasiennes 2021 _p_245-247_LE LEGMI STIGMATE DE LA CRISE DE L’AGRICULTURE

Terre chaude – Terre de saints 249
Marc Breviglieri et Mohamed Mouskite

Résonances oasiennes 2021 _p_249-259_TERRE CHAUDE – TERRE DE SAINTS

De la responsabilité de l’architecte dans les ambiances des cités oasiennes. Le cas des porches fortifiés des ksour marocains 261
Salima Naji

Résonances oasiennes 2021 _p_261-303_DE LA RESPONSABILITÉ DE L’ARCHITECTE DANS LES AMBIANCES DES CITÉS OASIENNES

Fragiles mémoires des oasis historiques. Une relecture critique par les ambiances 305
Irène Carpentier, David Goeury et Zakaria Kadiri

Résonances oasiennes 2021 _p_305-334_FRAGILES MÉMOIRES DES OASIS HISTORIQUES

Conclusion / Un aperçu de l’héritage et du devenir des oasis sahariennes 335
Marc Breviglieri et David Goeury

Résonances oasiennes 2021 _p_335-347_Conclusion_UN APERÇU DE L’HÉRITAGE ET DU DEVENIR DES OASIS SAHARIENNES

Atelier : Habiter la Transition. Pratiques de transition et autonomie

Présentation des travaux de recherche Zerka par David Goeury et Marc Breviglieri lors de la vingt-quatrième journée de l’atelier
“Habiter la transition. Des pratiques existantes aux politiques de transition : circulations et ambiguïtés”

Atelier thématique commun aux réseaux ACDD et ReHaL
Avec le soutien de la Fondation de l’Écologie Politique

Coordinatrice et coordinateur de la séance :
Laura Centemeri[1] et Jérôme Boissonade[2]

L’atelier “Habiter la transition” souhaite mettre à l’épreuve la notion de transition par les pratiques. Lors de cette séance, nous tenterons d’approfondir la question de l’autonomie, comme enjeu plus ou moins ouvertement affiché par nombre d’initiatives qui « préfigurent » en pratiques la transition écologique.
En écho aux écrits d’I. Illich, A. Gorz, C. Castoriadis ou S. Zizeck, plusieurs travaux abordent cette question aujourd’hui. On pense évidemment, à ceux de Luc Semal sur les villes en transition et la nécessité d’autonomie qu’elles impliquent pour faire preuve de résilience ; ou ceux réalisés avec Mathilde Szuba sur la décroissance, les Crag’s ou sur les dispositifs de rationnement qui ont tous à voir avec les questions d’autonomie. On peut se référer à ceux menés par Sylvaine Bulle, qui approfondit de manière rigoureuse la question de l’autonomie dans l’expérience des ZAD, en tant que grammaire du politique ; ou encore plus récemment, la recherche menée par Franck Poupeau en Bolivie sur les relations entre auto-organisation communautaire et autonomie des dominés, qui associe pratique assembléiste de la politique, forme de souveraineté sociale fondée sur le pouvoir des usagers et norme conflictuelle vis-à-vis de l’État et du marché. Pour sa part, Laura Centemeri, dans le cadre de ses recherches sur le mouvement de la permaculture en Italie, s’intéresse aux travaux pionniers de Johan Galtung sur la « self-reliance » ainsi qu’aux débats italiens sur le développement territorial et aux propositions « territorialistes », dans le cadre de la nouvelle « question » nationale, celle des aree interne.
Au cours de cette journée, l’objectif est celui d’explorer les multiples déclinaisons écologiques de la problématique de l’autonomie, du plan personnel, jusqu’à celui d’une communauté et d’un territoire. Nous souhaitons approfondir les relations entre l’autonomie et d’autres logiques de coordination et d’organisation, telles celles de l’(inter)dépendance, de la solidarité et de la responsabilité.
Après avoir développé une réflexion critique sur l’autonomie comme injonction d’activation dans les politiques sociales à partir d’une approche sociologique de l’« habiter » et du « prendre soin » attentive aux différentes « formats » de l’engagement dans l’action, Marc Breviglieri porte aujourd’hui son attention sur les spécificités de l’habiter des écosystèmes écologiquement fragiles, notamment les milieux oasiens. Il y explore les multiples arts de faire avec le vivant qui y ont été élaborés et qui sont aujourd’hui menacés par les programmes de développement axés sur la croissance et les circuits de l’économie de l’enrichissement auxquels s’intéresse plus particulièrement David Goeury dans le cadre d’un questionnement sur les biens communs et leur gestion durable. Elise Demeulenaere reviendra pour sa part, sur les débats et les fortes tensions traversant les mouvements pour la réappropriation paysanne de l’agrobiodiversité, notamment en raison de la reprise de ces questions par les institutions européennes. Elena Apostoli Cappello discutera l’idée d’autonomie dans deux contextes, celui des luttes indigènes zapatistes et celui des mouvements autonomes italiens qui s’en inspirent . Enfin, Geneviève Pruvost clôturera la journée en évoquant les “pratiques d’entre-subsistance écoféministe” qui portent un travail “critique en acte de la vie quotidienne”.
Ces regards montrent ainsi comment les pratiques peuvent mettre à l’épreuve la rhétorique de la transition écologique et soulignent aussi la difficile articulation entre expérimentations socio-écologiques pionnières et politiques publiques de transition environnementale. Plus largement, cette journée d’atelier pourrait confronter différentes approches (écologie politique, écoféministe, etc.), mais ce sera surtout l’occasion de discuter ce croisement problématique transition-autonomie par le biais des pratiques communalistes, écologiques, survivalistes, “ZADistes”,  etc. Ceci, dans leurs dimensions individuelles et collectives à travers les formes qui s’y développent, de mobilisation, de don, de rationnement, du “prendre soin”, de subsistance, etc.
Ce serait une manière de problématiser autrement les liens entre autonomie et hybridations et de revenir ainsi sur des terrains qui sont le plus souvent abordés sous le rapport autonomie vs domination.

Matinée (10h – 12h30) :

10h Introduction de Laura Centemeri (audio/vidéo)

  • Marc Breviglieri[3] et David Goeury[4] : deux approches des figures de l’autonomie en contexte oasien :
    «  Les arrière-plans cosmologiques de l’autonomie » (M. Breviglieri) & « Communs, réatterrissage et enracinement : discussion de trajectoires d’agriculteurs oasiens » (D. Goeury) (audio/vidéo)
  • Élise Demeulenaere[5] : « Ambiguïtés de l’institutionnalisation des semences paysannes et repositionnements d’acteurs » (audio/vidéo)

Après-midi (14h00 – 17h) :

  • Elena Apostoli Cappello[6] : « Autonomie, territoire et environnement : Circulations et perméabilité des logiques politiques locales en Nord d’Italie » (audio)*
  • Geneviève Pruvost[7] : « Pratiques d’entre-subsistance : approches écoféministes et ethnocomptable » (audio/vidéo)

* Elena Apostoli n’a pas souhaité mettre en ligne la vidéo de sa communication.

[1] Chargée de recherche au CNRS et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS)
[2] Maître de Conférences HDR à l’Université du Littoral (ULCO), codirecteur de l’UMR 7218 LAVUE et membre de l’équipe de recherche ALTER (Université Paris 8).
[3] Professeur à la Haute école de travail social (Genève)
[4] Professeur agrégé à l’INSPE de Paris ,Docteur en géographie et membre du laboratoire Médiations Sciences des liens, sciences de lieux (Unité de Recherche de Sorbonne Université).
[5] Chargée de recherche au CNRS et membre du Centre Alexandre-Koyré (UMR 8560 EHESS/CNRS/MNHN)
[6] Post-Doctorante à l’Université de Rome – La Sapienza et associée au IIAC (EHESS-Cnrs)
[7] Chargée de Recherche CNRS HDR et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS)

 

Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Prologue : Quand l’oasis brûle !

Par Marc Breviglieri, Irène Carpentier, David Goeury et Mohamed Mouskite

Un serpent surgit dans l’oasis et effraie une femme. Surprise elle hurle, puis le tue promptement et décide de brûler le corps de l’animal. Les voisines alertées par les cris voient la femme embraser les palmes pour faire disparaître la dépouille. La journée est particulièrement chaude, le vent est imprévisible. Soudainement, il tourbillonne et propulse les flammes dans les palmes sèches des palmiers depuis trop longtemps non élagués, l’oasis s’enflamme. Elle brûle plusieurs heures. Les pompiers et les militaires sont alertés et viennent au secours des villageois qui doivent défendre les demeures qui longent l’oasis. Une fois le feu éteint, se pose la question de la responsabilité, le geste était involontaire. Les habitants renoncent à porter plainte contre une voisine.
L’incendie est un puissant révélateur des transformations oasiennes. Associé au changement climatique et aux records de chaleur, il est aussi le produit d’un abandon de certaines pratiques culturales.

Tadakoust. Palmiers incendiés. Crédits: David Goeury

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Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Acte 1 : Des subsistances alimentaires à l’assurance : du bon usage de l’eau par les femmes

Par Marc Breviglieri, Irène Carpentier, David Goeury et Mohamed Mouskite

L’oasis de Tadakoust se déploie depuis une séguia qui longe le village sur plus de 1200 mètres. Elle s’étire jusqu’au bord de l’oued sur une largeur de 180 mètres. Elle s’organise alors en parcelles longiligne qui s’étirent du nord (la séguia) vers le sud jusqu’au lit de l’oued. Les pratiques culturales relèvent d’une économie de la subsistance peu monétarisée, en dehors des palmiers et des caroubiers. Légumes et fruits sont cultivés pour la consommation quotidienne, ils sont séchés pour être conservés ou pour être donnés aux nombreux membres de la communauté villageoise, vivant désormais dans les grandes villes marocaines (Agadir, Casablanca, Rabat) mais aussi en France. L’oasis est présentée comme un lieu de subsistance permettant une relative autonomie alimentaire des familles qui y résident.

Désormais, dans de nombreuses petites oasis du Jbel bani ce sont généralement des agriculteurs qui s’occupent des parcelles des autres propriétaires et non des ouvriers agricoles. La grande question est celle de la place des femmes dans la production agricole et dans les réorientations des pratiques culturales actuelles.

A Tadakoust, plusieurs femmes irriguent elles-mêmes leurs parcelles et montent dans les palmiers, tâches réputées masculines dans de nombreuses oasis. Les femmes investissent de plus en plus l’oasis. Cette implication quotidienne est aussi associée à une féminisation des noms et des pratiques. Si des généalogies masculines d’agriculteurs persistent, elles sont de plus en plus minoritaires. Dans de nombreux cas, le chef d’exploitation au quotidien est une femme. Certains hommes revenus pour exploiter les terres familiales déclarent être revenus suite au décès de leur père mais aussi de leur mère. Les femmes décident au quotidien des cultures au sol. Si certaines sont seules du fait de l’absence des maris ou des fils, c’est aussi le cas de celles  dont les époux ou les fils sont présents. L’activité agricole est de plus en plus affirmée comme une activité féminine. L’implication des femmes dans les activités agricoles au sein de la palmeraie sur la terre commence souvent à la suite du départ du mari ou suite au retrait d’une belle-mère trop fatiguée pour exploiter les terres familiales.

Cependant, cette situation est à nuancer, la responsabilité des tours d’eau reste sous l’autorité d’un homme qui cumule le contrôle des tours d’irrigation et le bon fonctionnement de la distribution de l’eau potable. Les hommes gardent donc le contrôle sur la propriété de la terre qu’ils héritent et sur la propriété des tours d’eau. Les femmes finalement n’auraient que des droits d’usage.

Il s’agira ici de réfléchir aux modalités de cette dynamique d’appropriation progressive des ressources de la palmeraie par les femmes.

Sur la parcelle, tante avec son neveu. Crédits: David Goeury

Des femmes collectivement mobilisées pour la survie de l’oasis suite à la désertion des hommes

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Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Acte 2 : Entreprises féminines collectives, associations et coopératives au défi de la certification

Par Marc Breviglieri, Irène Carpentier, David Goeury et Mohamed Mouskite

En fin de matinée, de nombreuses femmes remontent de l’oasis pour venir s’installer dans une maison de pisé à l’entrée du vieux village qui surplombe la palmeraie. La bâtisse abrite une coopérative féminine de datte dans l’attente d’un local. En dehors de la saison des dattes, les femmes s’y livrent à de multiples pratiques artisanales (tissage et vannerie). L’antique demeure résonne des joyeuses discussions tandis qu’à tour de rôle certaines femmes préparent les plats qui seront consommés ensemble. Elle est devenue le lieu de rencontre privilégié de ces femmes mais aussi un espace de production de biens destinés à la commercialisation. Au centre du village, une autre coopérative mobilise les femmes à tour de rôle un jour sur trois. Cette fois-ci, ces dernières dédient une journée entière à la fabrication du pain ou de la semoule de couscous. Les femmes s’organisent alors pour effectuer très tôt les tâches agricoles : collecter des plantes dans l’oasis et nourrir leur bétail. Ensuite, elles rejoignent soit la coopérative de fabrication de pain ou de semoule, soit l’espace de production artisanal. Cet emploi du temps est cependant dépendant des tours d’eau qui restent prioritaires.

A Tadakoust, les femmes entreprennent donc ensemble. Il apparaît cependant deux horizons différents à ces activités. D’une part, de nombreuses activités s’inscrivent encore dans une logique de production collective dédiée au maintien des conditions de subsistance des femmes et de leurs proches. D’autre part, s’affirme parallèlement une dynamique de commercialisation via de nouvelles logiques de labellisation et de certification des produits locaux. Celle-ci a pour but affiché de repositionner la place des femmes dans la communauté villageoise à partir de projets répondant à des standards de qualité et susceptibles de favoriser des formes de leadership entrepreneurial. Dans ce contexte, l’entreprendre collectif passe par l’émergence de figures féminines capables d’articuler le collectif féminin villageois et les nouvelles modalités de projet établies par la puissance publique selon orientations internationales prônant le développement. Il constitue aussi une étape vers une affirmation politique au sein des instances électives que sont la commune mais aussi la province (point détaillé dans l’acte 3) 

Ces figures féminines renouvellent le rapport à l’espace oasien. Caractérisées par une poly-activité quotidienne, ces dernières associent travail coopératif et travail agricole. Ce faisant, elles cherchent à favoriser la pérennité du système oasien de Tadakoust sur lequel pèse des menaces d’ordres variés. Souvent considérée comme un critère important de durabilité et d’équilibre, la pluralité des usages de l’espace rural doit pourtant nous interroger plus en détails sur les enjeux sociaux et sur les ambivalences normatives de ces pratiques où sont mises en tension des modalités contrastées d’envisager la production agricole et sa valorisation. La dynamique collective est désormais institutionnalisée dans le cadre de politiques publiques de développement local orientées vers la normalisation et la certification d’activités traditionnelles. Au cœur de ce processus se trouvent des figures féminines jouant un rôle de leadership réceptif au contexte de libéralisation des dynamiques associatives et de soutien aux coopératives pourtant tributaires d’exigences administratives croissantes.

Des associations masculines de village aux coopératives féminines : de la solidarité à la production collective

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Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Acte 3:  élections, arènes de légitimités féminines et consécrations politiques 

                                Par Marc Breviglieri, Irène Carpentier, David Goeury et Mohamed Mouskite

Depuis la dernière semaine d’août, l’oasis de Tadakoust est en ébullition électorale. Des tracts mettant en avant une balance (symbole du parti de l’Istiqlal) sont accrochés sur certaines portes. Des hommes circulent avec des casquettes portant une colombe bleue (symbole du Rassemblement national des indépendants). Des vélos donnés par la métropole de Strasbourg sont customisés au couleur d’un parti dont le symbole est l’épis de blé (symbole du mouvement populaire). Mais derrière cette partie visible de la campagne électorale, deux prénoms reviennent sur toutes les lèvres Zahra et Latifa. Ces deux présidentes de coopératives se présentent et souhaitent investir la commune pour assurer un meilleur développement du village. Les élections générales du 8 septembre 2021 sont en fait un puissant révélateur de l’affirmation politique des femmes de Tadakoust dans un contexte de compétition électorale de plus en plus aiguisée. En effet, le même jour, les électeurs et les électrices doivent désigner les conseils communaux et régionaux dont le mandat est de six années mais aussi les représentants élus à la seconde chambre du parlement dont le mandat est de cinq années. L’enjeu national est très important. Le parti qui obtient le plus de représentants à la deuxième chambre voit son président devenir le premier ministre du Maroc et a la charge de former le gouvernement. Par ailleurs, ces élections directes permettent de désigner les grands électeurs qui élisent les membres des conseils provinciaux et préfectoraux ainsi que les personnes qui siègent à la première chambre du parlement, la chambre des conseillers.

La campagne électorale est particulièrement active dans les campagnes où le taux d’inscription est très élevé et dépasse les 90%. Les hommes qui travaillent en ville mais aussi les résidents à l’étranger n’hésitent pas à rallier en masse leur village d’origine pour soutenir un candidat qui est leur personne de confiance, qui suivra pour eux les affaires locales durant six années.

Pour les élections communales, les communes de moins de 50 000 habitants sont divisées en circonscriptions où se déroule un scrutin uninominal à un tour. Le village de Tadakoust est composé deux circonscriptions (les circonscriptions 7 et 8) de la commune d’Aït Ouabelli qui en comprend onze. Du fait de leur poids démographique, ces deux circonscriptions ont la particularité de permettre d’élire non pas un candidat mais un tandem comprenant au moins une femme.

En 2015, ces deux circonscriptions ont eu la particularité de ne pas connaître de rivalité électorale. Pour chacune d’entre elle, ne se sont présentés qu’un seul tandem sous les couleurs du parti de la Justice et du développement PJD (mouvance islamiste) qui avait remporté les élections législatives de 2011. Alors que dans les neuf autres circonscriptions s’affrontaient plusieurs candidats. Cette absence de compétition s’est pourtant traduite par une forte mobilisation, les deux tandems de Tadakoust se positionnant comme étant les mieux élus avec 109 (pour la circonscription 7) et 120 voix (pour la circonscription 8). Cette situation traduit la volonté de la communauté villageoise de montrer son unité et le très fort soutien qu’elle accorde à ses représentants. L’élu de la circonscription 7 est le président de la commune d’Aït Oubelli de 2009 à 2015. Ne pas avoir d’adversaire dans son village est un moyen d’indiquer sa forte légitimité et le satisfecit de son groupe. Cette stratégie s’avère payante puisqu’il est reconduit président de la commune en 2015. 

En 2021, la compétition est beaucoup plus rude. En effet, les candidats à la députation cherchent des relais dans chaque circonscription pour avoir des personnes à même de faire campagne pour eux mais aussi pour s’assurer d’un nombre maximal de votants. Très peu d’électeurs et d’électrices choisissent différents partis pour des différents scrutins organisés le même jour. Les partis doivent donc couvrir le maximum de circonscriptions pour s’assurer d’une victoire au parlement. Le consensus souhaité à Tadakoust en 2015 vole en éclat sous la pression de candidats à la députation extérieurs au village désireux de mobiliser des voix dans toutes les localités. Le nombre de suffrages exprimés pour un parti politique progresse de 15% entre 2015 et 2021.

Si cette histoire est celle de nombreux villages, Tadakoust se distingue par un point, c’est que le village va élire des femmes permettant aux deux présidentes de coopérative d’accéder au conseil communal. Ainsi, sur quatre sièges au conseil communal issus de Tadakoust, trois sont occupés par des femmes. Ces femmes élues seront respectivement seconde et troisième vice-présidente du conseil communal et une d’entre elle siège au conseil provincial.

Jour de campagne. Tract électoral sur un vélo récupéré auprès de la métropole de Strasbourg. Crédits : David Goeury

De la coopérative au conseil communal

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Résonances oasiennes. Approches sensibles de l’urbain au Sahara

Parution de l’ouvrage Résonances oasiennes. Approches sensibles de l’urbain au Sahara aux éditions Métispresses.

Cet ouvrage est le fruit des analyses développées dans le cadre du programme de recherche “Zerka. La source bleue et l’urbanisation des oasis de la Méditerranée“. Il est accompagné d’une riche documentation sonore accessibles sur la plateforme Cartophonies.

Éditeur(s) scientifique(s):Marc Breviglieri, Noha Gamal Said, David Goeury
Collection:vuesDensemble Essais

Résumé

Îlots de vie surgissant au milieu de l’aridité du désert, les oasis sahariennes abritent depuis des siècles un habitat aux formes éprouvées. Cette adaptation matérielle et spirituelle aux contraintes climatiques du désert est aujourd’hui mise à mal par des politiques de rationalisation et de modernisation inspirées des modèles occidentaux. L’oasis se voit ainsi réduite à un potentiel agricole à exploiter ou à un décor touristique à valoriser, au détriment de sa richesse architecturale et de la pratique quotidienne de ses habitants.

S’inscrivant en faux contre cette évolution, Résonances oasiennes propose une approche sensible de ces territoires pour mieux en révéler et défendre la singularité. Issu d’un processus collaboratif original autour des ambiances sonores, cet ouvrage invite le lecteur à s’imprégner de l’atmosphère des oasis à travers une analyse vivante de leur patrimoine bâti et des modes de vie de leurs habitants. Il souligne ainsi la nécessité de promouvoir l’architecture vernaculaire et la culture qui l’a développée afin d’affronter les défis économique, démographique et climatique auxquels ces espaces sont aujourd’hui soumis

Avec les contributions d’Abdelaziz Barkani, Alia Ben Ayed, Azeddine Belakehal, Joseph Brunet-Jailly, Irène Carpentier, Hind Ftouhi, Zakaria Kadiri, Hind Karoui, Imen Landoulsi, Imed Melliti, Mohamed Mouskite, Salima Naji, Nasser Tafferant, Jean-Paul Thibaud, Laurent Valdès, Khadija Zahi et Dorsaf Zid.

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« Fertilités. Sur les chemins de collecte des femmes oasiennes (univers végétal, résonateurs cosmiques, soins collectifs) »

Cet article a été publié dans la revue Anthropologie et Societés.

Référence:

Breviglieri, Marc. “FERTILITES: Sur les chemins de collecte des femmes oasiennes (univers vegetal, resonateurs cosmiques, soins collectifs).” Anthropologie et Societés, vol. 44, no. 1, 2020, p. 25+.

Cet article brosse un tableau de l’univers végétal d’une oasis du Maroc présaharien (région du Souss) en mettant l’accent sur la présence de femmes âgées issues d’un milieu très modeste venant quotidiennement désherber et collecter des plantes spontanées. Ces femmes entretiennent un lien privilégié avec ces dernières et transmettent leurs pouvoirs nourriciers, prophylactiques, thérapeutiques ou magiques à la communauté oasienne dans son ensemble. Mais une question se pose : que va-t-il advenir de ce champ de relations intégrées aux cycles de fertilité au fil des transformations structurelles et des projets de modernisation que connaissent actuellement les espaces oasiens ? Ces projets, tout en étant porteurs d’objectifs environnementalistes, attestent d’une modalité de qualification du sol et de son exploitation qui tend à éclipser la présence de ces femmes, négligeant au passage l’arrière-plan cosmologique foisonnant sur lequel se dessinent leurs gestes attentionnés et la perméabilité sensible à l’univers végétal oasien dont elles sont les gardiennes.

Mots-clés : Breviglieri, oasis, femme, végétal, écologie, soin, atmosphère, vie, communs Continuer la lecture de « Fertilités. Sur les chemins de collecte des femmes oasiennes (univers végétal, résonateurs cosmiques, soins collectifs) »