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Deux jeunes agriculteurs au service de l’irrigation collective

Par David Goeury, Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite et Mansour Diop

La mise en service de la distribution de l’eau épurée par le réseau de bornes devait incomber à un technicien financé dans le cadre d’un partenariat avec la commune de Tiznit avant que le président de la commune ne renonce à soutenir l’association. Par conséquent, la gestion de la station de filtration et la distribution est restée particulièrement hiératique incombant tantôt au gardien de la station, tantôt à des agriculteurs membres de l’association. L’association se saisit alors du dispositif Awrach lancé en 2022. Ce dispositif visait à l’inclusion de la main d’œuvre par la participation à des chantiers pour faire face au taux de chômage élevé après la pandémie COVID19. Il est supervisé par la province. Les personnes recrutées sont alors directement rémunérées par l’Etat tout en étant intégrées à une entreprise ou une association. L’association Ibharen mobilise ainsi deux jeunes agriculteurs pour la mise en service du réseau d’irrigation, son entretien et la distribution de l’eau : Brahim et Mohamed. Les deux travaillent de concert, même si Brahim est chargé de Doutarga et Mohamed d’Attebane.Ces deux jeunes ont des profils similaires. Ils ont arrêté leurs études durant le secondaire qualifiant vers l’âge de17 ans. Ils viennent d’une famille d’agriculteurs disposant de parcelles familiales.

Brahim a toujours aimé l’agriculture et après quelques petits travaux (bricolage) à Tiznit, il a décidé de travailler avec son frère sur la terre familiale. Cette parcelle clôturée a été achetée par leur père désormais décédé. Le terrain dispose d’un puits mais son débit est très faible. L’activité est supervisée et contrôlée par sa mère qui réside sur place. Elle s’occupe de toutes les questions financières et domestiques. Son frère s’occupe du bétail où il a acquis une grande expertise tandis que Brahim est chargé de la culture de la luzerne, de l’irrigation et de la vente des produits agricoles. Ils ont élaboré un modèle cultural associant élevage laitier et culture de la luzerne. Avec la mise en place de réutilisation des eaux usées, Brahim a pu mettre en culture deux nouvelles parcelles. Chaque année, ils agrandissent leur troupeau. Ils espèrent atteindre un troupeau de dix vaches pour dégager un revenu suffisant.

Mohamed est né en 1995, il a arrêté ses études en 2012 à 17 ans. Fils unique de la famille, il a dû accompagner son père qui est tombé gravement malade d’un cancer et devant se faire soigner entre Agadir et Casablanca. Il avait l’habitude d’aider ses parents et a donc pris la relève de son père en 2012. Il cumule travail de la terre et multiples activités comme la mécanique, l’électricité, « selon les besoins, je m’efforce de tout faire ». Curieux, il n’hésite pas à suivre des vidéos sur Internet pour se lancer. Il est ainsi connu pour intervenir en urgence lorsque les vaches subissent une météorisation de la panse. Il travaille sur la parcelle familiale en indivision en cultivant la surface revenant à son père, ses oncles ayant délaissé l’activité agricole. Il cultive alternativement la parcelle en laissant reposer la terre. Il vient de mettre en culture en juin 2022 arrêtée depuis 2020. Mohamed travaillait d’abord les produits classiques de la petite agriculture urbaine de Tiznit à partir de l’eau d’un puits : de l’huile, de la coriandre, du persil, et un peu de menthe. Puis avec la distribution de l’eau depuis la station d’épuration, il a décidé de cultiver principalement de la luzerne pour la vente aux éleveurs. Il a ainsi réduit son temps de travail sur les parcelles pour pouvoir se consacrer à d’autres activités et notamment sa vie de famille, tout particulièrement sa fille de quatre ans. Il profite de la production de luzerne pour engraisser des moutons pour les revendre à l’occasion de l’Aïd el Adha.

A partir de juin 2022, le système se met en place. Les deux jeunes sont dans une dynamique collective. L’augmentation du nombre d’usagers de l’eau permet alors à tout le monde de gagner un peu. La remise en état des parcelles nécessite un travail collectif avec l’usage du tracteur pour les labours, le recrutement d’ouvriers pour façonner les casiers et charger les balles de luzerne, et d’ouvrières pour la récolte. Mohamed explique : « Tu peux soit tout faire toi-même, comme notre ami Hassan, soit payer plusieurs personnes un peu, de façon que chacun gagne un peu. »

En 2023, le dispositif Awrach s’arrête et les deux jeunes continuent de travailler pour l’association avec le soutien de la commune. Ils sont désormais considérés davantage comme des prestataires du service des espaces verts de la commune et donc reçoivent une indemnité en liquide. Parallèlement, ils doivent faire face aux aléas techniques des pannes mais aussi des irrégularités de débit. Ils apprennent à entretenir le matériel et n’hésitent pas à intervenir pour accélérer la réparation des pompes. Durant l’été 2024, lors des restrictions sur la consommation d’eau potable par les autorités avec la fermeture des lavages automobiles et des hammams, ils doivent faire face à une forte réduction du débit alors que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à réclamer de l’eau Les deux pompes ne peuvent fournir de l’eau que pendant 8 à 9 heures par jour (de 9h00 à 18h00), alors que certaines parcelles nécessitent plusieurs dizaines d’heures d’irrigation. Ils doivent donc annoncer que les nouvelles parcelles de luzerne ne pourront pas être mises en culture, car elles nécessitent beaucoup d’eau, et les agriculteurs doivent donc reporter leur investissement à l’hiver. Ils sont aussi souvent accusés d’être responsable des défaillances sur le réseau surtout pour le périmètre de Doutarga où ne nombreux agriculteurs sont en conflit le long de la branche ouest. Des agriculteurs prennent souvent l’initiative d’ouvrir leur borne sans concertation avec l’association amenant à une chute de débit pour la distribution. Mohamed et Brahim parlent de 4 ou 5 personnes qui refusent toute organisation collective et qui créent un climat de tension à Doutarga. En revanche, à Attebane, les personnes travaillent en bonne intelligence. Mohamed et Brahim jouent un rôle important dans la socialisation des jeunes exploitants agricoles et participent régulièrement à des tâches collectives désignées par le terme de Tiwizi. La rareté de la main d’œuvre compétente encourage les jeunes à s’entraider. De même, ils interviennent dans la prévention et la gestion des conflits.

Avec la fin de l’autorisation de réutilisation en juin 2025, l’association arrête l’irrigation par les bornes et les deux jeunes se retrouvent alors dans l’expectative comme tous les autres agriculteurs. Ils attendent qu’une solution soit trouvée.

Lhacen un agriculteur expert venu de Massa qui apprend à travailler avec les eaux usées épurées

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite,  David Goeury et Mansour Diop

Lahcen est un agriculteur qui se définit comme un expert. Il a quitté son village d’origine à Massa à cause de la sécheresse. Il s’est installé en septembre 2022 à Attebane sur une large parcelle de 3 ha qui a subi un lourd incendie quelques mois plus tôt. Après avoir remis en état la parcelle, il développe une agriculture intensive grâce à l’eau qui abonde.

Il est père de trois fils, tous actifs. Le premier est ouvrier dans une entreprise d’événementiel. Le cadet, titulaire d’une licence en Informatique, travaille dans une usine de thé à Agadir. Le benjamin, diplômé d’une licence en physique, est employé dans une usine de câblage automobile à Berrechid.

Son épouse est restée à Massa tandis que lui loge dans une petite pièce éclairée à la bougie, à côté de la petite étable où se trouvent ses trois vaches. Il se déclare heureux de sa situation et ne rentre voir sa femme qu’une fois tous les 15 jours, sans passer la nuit à Massa, pour ne pas abandonner ses vaches.

Il a appris le métier d’agriculteur dès son plus jeune âge : « à l’âge de 11 ans, je savais déjà m’occuper des vaches ». Puis il a longtemps travaillé comme maçon avant de se relancer dans l’agriculture à Massa en 2011.

Il se lance dans la production de la luzerne, et plus particulièrement de semences « beldi » (du pays), réputées à Massa. Il a acheté ses premières graines en 2011 auprès d’agriculteurs de Massa, avant de devenir lui-même semencier.

« La variété de semences beldi est meilleure, car elle pousse bien droite, contrairement aux variétés étrangères qui ont tendance à pousser de travers, ce qui complique la récolte au tracteur. Elles poussent même en hiver alors que les semences étrangères ne poussent qu’en été quand le temps est chaud. Le prix de ces semences est de 110 DH le kilo. J’en ai acheté 20 kg, que j’ai semés sur toute ma parcelle, puis je les ai laissés pousser afin de récupérer les graines au moment de la récolte. » Je ne récolte pas la luzerne pendant deux mois, car je la laisse jusqu’à ce qu’elle donne des épis, puis je la coupe et l’étale alors qu’elle est encore fraiche et je la laisse sécher sous les rayons de soleil qui aident ses épis à s’ouvrir pour que je puisse récupérer les graines. Ensuite, je ramasse le reste en secouant les épis, et en les réexposant plus tard au soleil jusqu’à ce qu’ils sèchent bien. Puis, je mets le tout dans un sac de farine que je bats vigoureusement. Cette opération permet de fragmenter les inflorescences sèches, ce qui facilite la séparation des graines. Ensuite, je passe le tout dans un tamis, puis je refais le même processus pour le reste en l’écrasant sur le ciment. Je les mets ensuite dans une tissgit (structure plate et légèrement incurvée en osier, utilisée pour le vannage des céréales) et je souffle sur les graines en les faisant légèrement sauter afin d’éliminer les impuretés. Après cela, il faut les mettre dans un sac en toile, pour qu’elles puissent respirer. Il ne faut surtout pas utiliser de sac plastique, car l’humidité peut s’y accumuler et provoquer leur germination. Leur préparation demande beaucoup d’efforts, et la poussière dégagée peut provoquer des allergies. Elles peuvent ensuite être revendues entre 90 et 100 DH le kilo. »

En 2018, Lahcen décide d’associer à cette activité celle de l’élevage. Il achète alors deux vaches auprès de la COPAG, et adhère à la coopérative laitière Oumribet, située à la sortie de Massa sur la route d’Agadir. En 2019, il en acquiert deux autres. Toutefois, il se sépare par la suite de l’une d’elles, qui s’est révélée stérile. Il vend également les veaux, faute de ressources suffisantes pour les nourrir, d’autant plus que le coût du fourrage et du foin n’a cessé d’augmenter avec la crise des matières premières survenue après la pandémie de Covid-19. A Massa, Lahcen rencontre des difficultés croissantes du fait de la sécheresse.

« Avant la sécheresse, les vaches produisaient 14 litres du lait le matin. Cependant, la quantité diminue le soir de 2 litres soit 12 litres seulement. Cela est dû à la courte période du traite (7h du matin à 17h du soir). La quantité de lait produite par les vaches a fortement diminué en raison de la sécheresse : elles ne produisent désormais qu’environ 7 à 8 litres par jour. D’autres facteurs contribuent également à cette baisse, notamment l’âge avancé des animaux et le vêlage, ce qui peut faire chuter la production jusqu’à 4 litres ».

D’ailleurs, lorsqu’une vache met bas, elle produit de grandes quantités de lait durant les 3 premiers mois, atteignant 14 litres. Parallèlement, elle doit être inséminé dans cette période, afin d’assurer la reproduction annuelle de mon troupeau ».

Elle produit régulièrement 14 litres en plus de la quantité que boit son veau pendant les 3 premiers mois de sa mise bas. Ensuite, après le sevrage de son veau, la vache pourra préserver la même quantité de lait produite à condition qu’elle soit fécondée par insémination artificielle durant les 3 premiers mois de son vêlage. Mais la quantité diminue petit à petit pour atteindre 4 à 8 litres lors sa gestation, et elle ne produit pas de lait quand elle est à deux mois de sa mise bas »

Lahcen vend le veau lorsqu’il atteint l’âge de 6 mois, ou au maximum un an, car sa valeur marchande augmente avec l’âge. Par exemple, un veau de 6 mois se vend entre 5 000 et 6 000 DH, tandis qu’un an plus tard, il peut atteindre 10 000 à 12 000 DH. Cependant, son alimentation sur une année entière reste coûteuse, ce qui explique que Lahcen préfère le vendre à 6 mois afin de réduire les dépenses.

En 2022, devant l’ampleur de plus en plus accrue de la sécheresse, Lahcen préfère quitter Massa.

« La sécheresse m’a poussé à envisager un déménagement. J’ai deux sœurs qui vivent à Tiznit, et l’une d’elles, qui habite à Doutarga, a joué un rôle déterminant : c’est elle qui m’a montré ce terrain et m’a encouragé à m’y installer. Je me suis donc installé ici seul, passant la journée à m’occuper des cultures et la nuit à veiller sur le bétail. Si je dois m’absenter, ma sœur vient généralement nourrir les animaux. Malgré tout, je ne passe pas toute la nuit avec ma famille chez moi : j’essaie toujours de rentrer le soir, car ma présence est essentielle la nuit. »

Il s’est installé comme métayer et donne au propriétaire la moitié de sa récolte du fait de la disponibilité de l’eau. Pour s’installer à la suite de l’incendie, il a dû d’abord tailler les arbres calcinés notamment les oliviers, puis arracher les plantes nuisibles. Sur une partie de la parcelle, il a fait appel à un tracteur pour labourer. Une fois la parcelle remise en état, il a commencé à produire du persil, de la coriandre, et des courges slaoui.

« La parcelle est équipée d’un puits de 30 mètres de profondeur. On y puise l’eau à 7 mètres de profondeur. De plus le canal d’écoulement de la STEP n’est qu’à quelques mètres. Je peux toujours accéder à l’eau la nuit entre 23h00 et 7h00. »

En 2023, il déclare d’abord irriguer de façon autonome :

« Je n’achète pas d’eau à l’association même si j’ai une borne ici, car c’est très cher 50 centimes la tonne. Je préfère utiliser le trop-plein en le pompant avec une motopompe le soir, car le niveau d’eau déborde à ce moment-là, toutes les bornes étant désactivées. J’ai acheté une motopompe à gaz à 1250 DH. Une petite bouteille de gaz de 20 DH me suffit pour deux jours d’utilisation, car cette pompe ne consomme pas beaucoup de gaz. »

Cependant en 2024, du fait de la demande croissante d’eau via les bornes, il est obligé de rejoindre l’association Ibharen pour pouvoir s’inscrire dans les tours d’eau :

« J’utilise désormais la pompe et la borne parce qu’il n’y a pas assez d’eau pour l’irrigation. Lorsque plusieurs pompes fonctionnent en même temps, le débit de l’eau diminue, il m’est alors très difficile de pomper (car sa parcelle est en aval de plusieurs exploitations qui pompent l’eau avant lui dont certains n’ont pas de borne). Cependant, le coût de la borne est élevé, alors que la pompe fonctionne avec une bouteille de gaz qui permet d’assurer l’irrigation pendant un jour et demi. Le coût de l’irrigation par borne pour une journée entière est de 150 DH, alors que la pompe ne coûte pas autant. Il n’y a pas réellement de différence sur les cultures même si l’eau des bornes est plus claire car elle est filtrée. »

J’utilise donc les deux sources d’eau : j’irrigue les cultures maraîchères avec de l’eau du puits, et la luzerne et les oliviers avec l’eau de la STEP ».

Après son installation, Lahcen s’est mis à observer attentivement les effets des eaux usées retraitées. Il constate que certaines plantes, comme les oliviers, voient leur rendement affecté. Il préfère donc utiliser l’eau de la nappe plutôt que les eaux usées et organise sa parcelle en conséquence.

« En ce qui concerne les oliviers, s’ils sont trop arrosés, ils ne produiront aucun fruit. Contrairement aux oliviers des terres bour qui sont arrosés que deux fois par an, et qui produisent 90 à 120 kg d’olives, sachant que chaque 100 kg donne 24 litres d’huile, les oliviers irrigués avec les eaux usées ne produisent que 16 litres pour 100 kg. Je parle d’après ma propre expérience, car j’ai quelques arbres là-bas qui n’ont pas été suffisamment irrigués et leur rendement est bien meilleur que ceux de tous les arbres présents ici. Ce n’est pas que les arbres soient vieux, c’est que je ne les arrose pas exprès. Du coup, ils produisent plus d’olives que les autres arbres gorgés d’eau. »

Il est très critique de ses confrères :

« A mon avis, les agriculteurs de cette région ne connaissent rien en agriculture et la pratiquent même d’une manière aléatoire. L’élevage de bétail, par exemple, n’est pas une chose facile, mais nécessite plutôt une expérience préalable car il y a de nombreux détails qu’il ne faut pas négliger pour y réussir, tels que :

–  La gestation et le vêlage des bovins, et comment s’en occuper après la mise bas.

–  Bien programmer les inséminations artificielles.

– Veiller à l’état de santé du troupeau en ayant connaissance des maladies les plus courantes chez les vaches, leurs causes, symptômes et traitements.

–  Surveiller l’abreuvement et leur alimentation en connaissant les herbes qui leur sont utiles comme fourrage et celles qui provoquent une indigestion, comme la luzerne. Cette dernière peut leur causer des troubles digestifs si elle est récoltée et donnée chaude à la vache, car elle peut la tuer ».

« Si vous avez une expérience antérieure, vous pouvez éviter cela en lui donnant de l’huile d’olive ou d’argan, et en faisant marcher la vache pour l’aider à mieux digérer cette luzerne et libérer les gaz coincés à l’intérieur de ses intestins, ou bien en insérant un tube dans sa bouche pour les dégager. Et après ce processus, la vache ne doit pas manger des herbes vertes. Cependant, il est recommandé de lui donner des aliments déshydratés jusqu’à ce qu’elle soit complètement exempte de gaz. C’est pour cela que je vous ai dit que l’éleveur doit être au courant de tout cela afin d’éviter ce genre d’incident ».

Il conclut :

« J’ai acquis toutes ces connaissances grâce à des années d’expérience dans ce domaine. De plus, je m’adressais toujours aux spécialistes de l’agriculture lorsque je voulais obtenir des informations, car ils m’étaient beaucoup plus utiles que ceux qui n’avaient aucune connaissance dans le domaine. »

Lahcen illustre parfaitement l’expertise acquise par l’expérience et l’observation attentive. Sa capacité à adapter ses pratiques agricoles aux conditions difficiles, tout en combinant culture et élevage, témoigne de son pragmatisme et de sa rigueur.

Synthèse des entretiens menés du 2 mars 2023 et 25 décembre 2024 avec la participation de Samya Gouafka et Rachid Ouadelli pour la transcription.

Ibrahim, un agriculteur à Attebane, face à la station d’épuration

Par Hind Ftouhi, Mansour Diop et David Goeury

Ibrahim est un père de famille né en 1975 qui exploite une parcelle adjacente à la station d’épuration des eaux usées. Son destin d’exploitant agricole est percuté par celui de la station d’épuration. Sa famille a été expropriée de 5 des 6 hectares qu’elle cultivait et depuis, il développe une activité de maraîchage à l’ombre du dispositif pour faire vivre sa famille.

Ibrahim a quitté l’école à 14 ans en cinquième année primaire après avoir redoublé à de nombreuses reprises. Il accompagne alors son père qui est associé à l’époque avec un ami sur une exploitation plus au nord. Les rendements sont faibles et les gains modiques. Son père achète alors une large parcelle de 6 ha à la fin des années 1980 pour planter des oliviers et développer un maraîchage. Il fait creuser plusieurs puits dans la nappe phréatique, à une profondeur d’environ 27 mètres.

En 2004, La famille est expropriée afin de permettre l’installation des vastes bassins de lagunage de la nouvelle STEP. Elle perd cinq des six hectares, trois puits, une maison de plain-pied et une soixantaine d’oliviers arrivés à maturité. La famille est la plus lourdement impactée, et l’indemnité de 10 dhs par m² leur semble faible au regard de la perte de leur appareil productif. Ibrahim est le seul garçon de la fratrie à rester sur l’exploitation : deux de ces frères sont installés à l’étranger en France, un autre travaille comme professeur, et le dernier travaille dans un hôtel à Agadir. Ces parents s’installent à Tiznit et il reste seul sur l’exploitation avec sa femme et ses quatre enfants.

Il travaille seul ; ses enfants sont concentrés sur leurs études et les réseaux sociaux. Son fils aîné est en deuxième année du baccalauréat, le second en première année du baccalauréat et le dernier en première année de collège. Quant à sa fille cadette, elle est en cinquième année du primaire. Il  préfère :

 « qu’ils excellent dans leurs études et aient une meilleure carrière,  je ne vais pas les forcer à faire quelque chose qu’ils n’aiment pas ».

Cependant, quand est évoquée sa succession, il déclare non sans amertume :

« Aucun de mes enfants  ni de mes frères ne prendra le relais et je le crains sincèrement, car tout sera abandonné et desséché, comme les exploitations de mes amis qui n’ont pas des successeurs. D’ailleurs, tant que les réseaux sociaux occuperont l’esprit de cette génération au lieu de s’intéresser à apprendre des choses utiles, tout sera gâché. »

Ibrahim est un maraîcher avisé. Il a divisé sa vaste parcelle en six pour cultiver la menthe, le persil, la coriandre, le céleri mais aussi les fèves et les navets. Il possède 12 oliviers, 5 grenadiers et 7 caroubiers.

Les oliviers sont surtout destinés à la consommation familiale et incarnent les liens qu’il maintient avec ses parents et ses frères. A la différence des autres cultures, les olives sont collectées en famille avec sa femme et ses enfants. Il en garde une partie pour le marinage qu’il prépare avec sa femme « en piquant les olives délicatement avec un couteau ». Le reste est transformé en huile et fait l’objet d’une répartition complexe.

« J’en garde 100 litres, j’en offre 100 litres à mes parents. Je donne 10 litres à chacun de mes frères. J’offre à chaque nécessiteux que je connais un litre d’huile, ce qui représente au total une vingtaine de litres. Enfin, je vends entre 50 et 60 litres, uniquement sur commande, et principalement à des personnes que je connais ainsi qu’à mes clients les plus fidèles.»

En revanche, la vente des produits maraîchers lui revient intégralement. Il apporte toujours des produits pour ses parents et son frère qui habitent Tiznit.

Pour lui, les produits les plus rentables sont la menthe et la coriandre :

« La menthe est persistante contrairement à la culture du persil qui dure seulement un an. La récolte de la coriandre se fait deux fois en hiver, si par exemple nous l’avons semée en novembre nous pourrions la récolter jusqu’en avril. Cependant, après chaque récolte, il faut labourer la terre afin de la semer à nouveau. Contrairement au persil, que l’on sème en décembre et qui donne des repousses jusqu’en avril, soit une année de récolte continue, il en va de même pour le céleri.»

Il vend sa production par lots à des détaillants principalement durant les trois jours du souk hebdomadaire, mardi, mercredi et jeudi. Parfois, il peut livrer des détaillants de l’ancienne médina le vendredi ou le samedi. Pour s’assurer une production continue, il sème chaque planche progressivement :

« c’est-à-dire je cultive la première planche et la laisse pousser pendant une semaine, puis je passe à l’autre planche en pratiquant le même procédé, ensuite je retourne couper la récolte de la première planche… et ainsi de suite. Alors, je continuerai à ce rythme pour toutes les planches restantes afin de maintenir une production durable. »

Il s’adapte aux fluctuations de l’offre et de la demande.

« Je ne récolte pas le persil et la coriandre lorsque je constate une offre excédentaire de ces produits chez les agriculteurs et les détaillants sur le marché. Afin d’éviter les pertes, je les laisse alors pousser jusqu’à ce qu’ils fleurissent et produisent des graines. Je les récolte ensuite pour récupérer ces graines. À ce moment-là, l’offre de ces produits sur le marché devient déficitaire et l’intérêt des acheteurs est renouvelé. Je fais ainsi d’une pierre deux coups.»

Ces graines sont bien meilleures que celles qu’il achète auprès des fournisseurs. Cependant, il préfère conserver cette possibilité uniquement en cas d’offre excédentaire sur le marché.

Ibrahim s’est aventuré dans plusieurs initiatives liées à l’élevage, mais ces tentatives ont tourné court. Sa famille possédait déjà des vaches de race locale « beldi », destinées à la consommation familiale. Il y a quelques années, il a lui aussi essayé de se lancer dans l’élevage laitier en acquérant deux vaches croisées beldi–Holstein et en s’inscrivant à la coopérative laitière. Toutefois, les faibles quantités de lait produites, ainsi que la mort des veaux avant leur vente, l’ont profondément découragé. Il a préféré abandonner plutôt que de risquer de voir les animaux mourir à nouveau, sans explication.

Il a ainsi renoncé à l’élevage, même si ses enfants l’encouragent aujourd’hui à relancer cette activité, d’autant plus que son voisin, Larbi, entretient un petit troupeau qui passe chaque matin devant son terrain.

« Je prévois de commencer avec une vache, car mes enfants la réclament sans cesse pour profiter de ses produits laitiers. Plus tard, je pourrai envisager d’agrandir le troupeau, surtout si j’arrive à bien élever cette première vache. »

En parallèle de sa tentative d’élevage laitier, il élevait des moutons, principalement pour la fête de l’Aïd el-Adha, mais cela représentait trop de travail. De plus, Ibrahim a une piètre opinion des ouvriers agricoles et préfère travailler seul. Il a aussi expérimenté la location d’une partie de sa parcelle en 2019 à un maraîcher qui voulait faire de la menthe.

« J’ai confié une fois la culture de la menthe en fermage à un agriculteur pour deux ans, mais il est décédé. Je l’ai ensuite remplacé par un autre, et j’ai rapidement constaté une grande différence dans la manière de travailler : l’agriculteur décédé récoltait chaque planche (ozone) séparément, tandis que son remplaçant procédait de manière chaotique, ce qui nuit à la qualité du sol et à l’état des plantes, favorisant l’apparition de Lmen ( c’est  le nom d’une maladie de la menthe dont l’agent pathogène créé des tâches de couleurs blanche ou rouge au niveau des feuillages ). Si un carré de plantation est touché par Lmen, celui adjacent sera également contaminé et particulièrement quand la menthe dépasse une certaine longueur. C’est pour cela que je vous ai dit, que la culture de la menthe doit être récolté d’une manière bien ordonnée en coupant chaque culture séparément ».

Même si cela lui rapportait 4000 dhs, il a cessé la collaboration avec l’agriculteur et n’a plus mis de parcelle en location depuis.

Entre 2010 et 2012 environ, il a expérimenté l’eau de la STEP en profitant du fait que son voisin avait mis en place un dispositif de détournement du canal de fuite.

 « Je cultivais de la luzerne et des figuiers, même si les figues avaient un goût amer et pourrissaient rapidement parce qu’ils contenaient des vers dedans. En outre, j’avais remarqué que ces eaux étaient de mauvais augure, car le rendement de mes récoltes a baissé et la motopompe tombait constamment en panne… ».

« Je l’ai mobilisé pendant un an environ. D’ailleurs, j’étais toujours inquiet à cette époque, car je n’avais pas le courage d’inviter les gens à voir mon exploitation agricole, de peur que quelqu’un découvre que j’utilisais ces eaux sur une partie de ma parcelle, d’autant plus que ma réputation commençait à se dégrader sur le marché à cause des gens qui en parlent. J’avais honte qu’un passant entre dans ma ferme et l’apprenne, car ce serait un scandale. De plus, quand j’offrais gracieusement du persil et de la coriandre à quelqu’un, certains refusaient à cause de ces eaux. J’ai alors décidé que toutes mes cultures devaient être consommables, ne présentant aucune menace pour la santé et la sécurité humaines, de peur que ma conscience ne me réprimande. Je ne suis pas contre l’utilisation des eaux épurées pour l’irrigation. Mais, je préfère qu’elles soient réservées uniquement à l’irrigation des cultures fourragères. Cette eau m’a appris une leçon que je n’oublierai jamais, quand je les ai utilisées pour l’irrigation. Par le bouche-à-oreille, si quelqu’un découvre cela, l’information se répandra rapidement, ternissant la réputation de l’agriculteur et affectant ses ventes, les clients pouvant le boycotter. De plus, l’odeur de cette eau rendrait rebutera les gens.»

Ibrahim avance que ses puits ne sont pas affectés par le canal d’écoulement comme « la rivière se trouve de l’autre côté et ne traverse pas mon terrain ». Ibrahim n’est pas pour autant opposé à la réutilisation des eaux usées : Si je possédais une autre parcelle éloignée de celle-ci, j’y cultiverai de la luzerne et l’irriguerai avec ces eaux sans hésitation.

Ibrahim s’adapte constamment au contexte, en fonction de ses capacités physiques et techniques. Il fait des arbitrages permanents : tout en s’inscrivant dans la tradition familiale, il expérimente certaines pratiques culturales, dont il abandonne certaines sans que cela ne reflète un jugement définitif. Il reste avant tout pragmatique, sans illusions particulières.

Remettre en culture une parcelle de luzerne pour un petit élevage familial

Par Hind Ftouhi, Mansour Diop et David Goeury

Ahmed et Habiba travaillent en couple sur une parcelle. Ahmed à 60 ans, sa femme Habiba 46 ans. Ils résident dans l’ancienne médina de Tiznit et ont deux filles une au primaire et l’autre au collège.

Ahmed vient de relancer une activité agricole depuis quelques mois grâce aux eaux épurées de la STEP sur une parcelle familiale abandonnée depuis plusieurs années relativement éloignée de la médina.

Comme de nombreux hommes, Ahmed a exercé des nombreux métiers

“pour maintenir un rythme de vie normal et une situation économique stable et pour assurer mon gagne-pain. J’ai même travaillé avec les agents de la direction des eaux et forêts.”

Ensuite, Ahmed a longtemps travaillé dans la boucherie, mais l’inflation et l’évolution des modes de vie l’ont conduit à changer d’activité.:

« Le secteur de la production et de la distribution de la viande connaît actuellement une crise, due à la forte concurrence de la viande de volaille et des sardines, ainsi que l’évolution des modes de consommation. En revanche, je vous parlais d’autrefois, les gens préféraient de consommer la viande rouge fraîche quand il y avait eu une pénurie dans la viande des volailles ».

 

Il a donc décidé d’investir dans la parcelle familiale :

“Ces parcelles sont un héritage que je partage avec de nombreux membres de ma famille. Mon oncle était immigré en France et ses enfants, ainsi que ses neveux qui résident à Rabat, ne pratiquent aucune activité agricole, contrairement à moi qui l’avais commencé récemment.  L’activité agricole sur ces terres, autrefois à son apogée, a été suspendue par la suite.. Mais, nous l’avons repris aujourd’hui en cultivant de la luzerne.”     

L’agriculture devient sa principale activité :

“Je n’ai rien d’autre. Je viens sur ces parcelles pour occuper activement mon temps libre et le rentabiliser. J’ai 5 brebis et leurs petits : des agneaux et des agnelles.  Je les vendrai si je suis dans une situation financière difficile, sinon je les garderai pour les vendre à l’occasion de l’Aïd Al Adha.”

Pour l’instant l’activité n’est pas rentable :

“J’ai commencé à préparer cette parcelle il y a seulement 5 ou 6 mois.  J’ai encore des dépenses en travaux agricoles. Par ailleurs, je n’utilise pas l’eau du puits comme le font d’autres agriculteurs qui cultivent de la coriandre, des légumes ou de la menthe.Je paie 50 centimes (1/2 Dhs) pour une tonne d’eau de STEP. Cela nous permet d’irriguer notre culture de luzerne, que nous récoltons pour nourrir notre bétail.”

Pour l’instant, il récolte la mauve qui a poussé spontanément sur la parcelle.

“Cette variété de mauve est destinée à alimenter uniquement le bétail, puisqu’elle est inconsommable par les êtres humains.” 

Ahmed, se différencie des vrais agriculteurs :

« Pour nous, le travail agricole est notre passe-temps favori : il nous permet de rester productifs tout en constituant une activité physique pour maintenir un mode de vie sain. Cependant, Le véritable fellah (agriculteur) est celui qui creuse un puits pour irriguer ses cultures et exploiter pleinement son terrain, comme le fait par exemple mon voisin, Monsieur Abderrahmane Chrahim, qui a fait pousser plusieurs cultures telles que la coriandre, les betteraves, les laitues, et d’autres variétés de légumes.

L’irrigation par l’eau de la STEP réduit les possibles méthodes d’exploitation de notre parcelle, puisque nous la destinons uniquement à la production d’aliments pour le bétail. Par ailleurs, je suis prêt à louer la récolte de cette luzerne à toute personne qui voudra en bénéficier. Je l’ai semé il y a seulement 4 mois, donc je ne peux pas encore la louer.”

Ahmed illustre un usage pragmatique et limité de son terrain : l’irrigation par l’eau de la STEP lui permet de produire exclusivement de la luzerne pour son bétail, tout en considérant l’agriculture comme une activité de loisir. À la différence des « vrais fellahs », il ne cherche pas à diversifier ses cultures ni à exploiter pleinement son potentiel agricole. Il incarne aussi le profil des hommes qui se tournent vers la petite agriculture comme activité de subsistance alors qu’ils se retirent d’autres activités économiques. La pratique agricole apparaît alors comme compatible avec une activité de subsistance au-delà de soixante ans. Elle permet de conserver des revenus tout en pouvant travailler à un autre rythme. Elle apparaît aussi comme une transition vers une activité familiale où l’homme peut aussi compter sur l’aide de son épouse qui est souvent plus jeune.

Abdallah un petit producteur d’absinthe face à l’adversité

Par Mansour Diop et David Goeury

Abdallah est un agriculteur qui a une vaste parcelle mais peu de ressources. Il s’est spécialisé autour de quelques produits qu’il vend au marché selon les saisons, la pluviométrie et ses moyens.

Les seuls produits que nous cultivons sont l’absinthe, l’artichaud, la courge longue (asslaoui) et un peu de persil parce que nous souffrons d’une pénurie d’eau. Je les vends au souk du jeudi.

L’absinthe ne pousse que pendant une période limitée d’octobre àmMars mais elle est très recherchée.

On l’utilise dans le thé seulement. Il faut la consommer avec modération parce qu’elle remonte la tension artérielle. Il y a un dicton qui dit : « L’absinthe du matin est une charogne et le soir c’est un remède  ».

Il faut d’abord savoir que l’absinthe se prépare toujours avec de l’eau car son goût est trop fort pour être dégusté pur et que son arôme ne se révèle qu’une fois dilué. Alors, il faut mettre quelques brins d’absinthe dans un verre et verser de l’eau chaude dessus, puis les laisser infuser pendant quelques minutes, ensuite ajouter ces brins dans la théière ».

De plus, un médecin a cité les bienfaits de l’absinthe hier lors d’une émission télévisée, notamment son effet insecticide instantané sur les moustiques, où il a recommandé de prendre des branches d’absinthe sèches et de fumiger la pièce où elles se trouvent. Dans l’autre côté, il a également mentionné ses bienfaits pour le cuir chevelu pour les femmes, en prenant un bouquet d’absinthe avec des graines de tournesol, et les faisant bouillir dans de l’eau, puis filtrer l’infusion, ensuite l’utiliser avant de prendre le bain en rinçant les cheveux avec. Parce qu’elle est considérée comme une recette antipelliculaire efficace. »

 Saviez-vous que la culture de l’absinthe empêche les serpents de parcourir ma parcelle à cause de son goût fort et son odeur puissante qui les étourdit. De ce fait, les moineaux et certaines espèces d’oiseaux pondent leurs œufs dans des arbres près des cultures d’absinthe afin que les serpents ne les atteignent pas. »

La vente de l’absinthe reste cependant peu rentable :

 « Je la vends à 1 DH / pièce. Au maximum, je peux vendre 30 pièces d’absinthe par jours, ce qui équivaut à 30 DH, sans compter les frais supplémentaires telles que le carburant pour ma moto et le paquet de cigarette que je vais fumer…etc. C’est donc n’est pas rentable idem pour le persil parce que la productivité de ces plantes est moins importante.  Et si la productivité est abondante, je devrai faire venir un ouvrier agricole pour la récolter et lui payer 100 DH / jour.

Mon problème est que je suis seul. Il n’y a personne pour m’aider et je n’ai pas non plus les moyens financiers nécessaires.

Personnellement, je voudrais installer une clôture autour de l’ensemble de ces parcelles, afin d’empêcher les nomades d’y accéder, car je les chasse quotidiennement. Mais, il me faut les moyens financiers pour cela.

Son puits donne très peu d’eau. Avec la sècheresse, « il faut attendre 6 jours afin d’avoir une heure d’irrigation car l’eau est rare ». Pour le gazoil, « je dépense ce que j’ai en poche, parfois 50 DH et parfois 80 DH…etc ».

Enfin, il n’a pas réellement de perspectives d’augmentation de sa production du fait de la présence des sangliers :

« De plus, je ne peux pas investir dans de nouvelles cultures car le sanglier détruit tout. Nous avons déposé une plainte auprès de la Direction des Eaux et Forêts pour qu’ils viennent chasser le sanglier, et ils nous ont envoyé des chasseurs pour effectuer la tâche, mais la Direction a exigé qu’ils paient 100 DH pour chaque tête de sanglier tuée. Alors, ils ont refusé d’exécuter cela et sont partis.

Soit les chasseurs paient ce montant, soit ils peuvent donner le sanglier chassé aux étrangers (touristes) s’ils sont ici, comme ils ont fait l’autre fois. Mais ils doivent d’abord obtenir l’autorisation auprès de la Direction des Eaux et Forêts pour que cela reste dans le cadre de la défense des Droits de l’Animal ».

Abdallah se sent délaissé :

« L’Etat ne poursuit que ses propres intérêts car elle ne pense pas au bien-être de ses citoyens. Prenons par exemple la couverture médicale, pour laquelle ils demandent à l’agriculteur de leur verser 160 DH par mois pour en bénéficier. N’est-ce pas absurde ! Où l’agriculteur trouvera-t-il ce montant mensuellement avec toutes les charges qu’il a sur son dos ? Si cette parcelle me rapporte 160 DH par mois, alors il vaut mieux que j’en profite moi-même. Hein !  Ils se moquent des gens avec des termes tels que : la couverture médicale et l’assurance sociale. »

Culture d'absinthe. Crédits : David Goeury

Une éleveuse dans une famille d’agriculteurs à Attebane

Par Mansour Diop et David Goeury

Une femme âgée coupe chaque matin des herbes sur des parcelles inondées par le trop plein des eaux usées. Née dans une famille d’agriculteurs, elle est mariée à un agriculteur qui avait des enfants d’un premier mariage. Depuis plus de soixante ans, elle pratique l’agriculture dans le périmètre irrigué.

« J’habite à Attebane depuis toujours. Je n’ai pas d’enfants, ce sont les enfants de mon mari. L’un d’eux travaille à Rabat. Quant aux filles, elles sont toutes mariées.

Ces bovins appartiennent à mon frère qui les fait toujours paître dans l’exploitation agricole de mon mari, et quant à lui il s’occupe actuellement de la parcelle d’un ami à côté de nous.

Avant, on cultivait de l’orge, sur des terres Bour et on avait ses cultures maraîchères comme les carottes. Nous avons utilisé le magroud (remontée de l’eau via une outre par traction animale) durant de longues années, puis par la suite nous avons équipé le puits avec une motopompe.

Mais maintenant, à cause de l’eau de la STEP, nous ne cultivons que de la luzerne pour nourrir le bétail. L’eau de la STEP traverse nos parcelles via des canaux, car nos parcelles sont toutes proches du canal d’écoulement. Les eaux de la STEP sont bonnes pour les cultures fourragères comme la luzerne.

Je n’ai qu’une vache. Je la nourris en lui donnant un peu de luzerne séchée avec un peu de luzerne verte. Ma vache produit 16 litres de lait tous les matins. Nous sommes membre de la coopérative laitière de Bounamane. La collecte de lait a lieu deux fois par jour, le matin et le soir mais je ne leur donne pas de lait l’après-midi vu que je n’ai qu’une seule vache, alors que la coopérative exige qu’on leur donne une grande quantité de lait.

Ils nous versent une somme d’argent tous les 15 jours mais ce n’est pas suffisant pour vivre. De plus, ils refusent de nous donner notre matricule pour que nous puissions bénéficier des subventions qu’ils accordent aux éleveurs (fourrage, indemnités…etc), car ils prétendent que la quantité de lait que nous leur donnons est très faible et qu’il faut la doubler pour en bénéficier ».

Nous engraissons un mouton chaque année. Nous l’achetons avant la période de l’Aïd plusieurs mois à l’avance. Pour cette année, nous l’avons déjà acheté alors que l’Aïd est dans 4 mois.

J’ai aussi un élevage de volailles.  Il m’est nécessaire d’avoir des poules, car elles mangent mes restes et mon pain sec, et même mes voisins me donnent leurs déchets d’épluchures de légumes. De plus, ces poules pondent des œufs. »

Comme de nombreuses femmes âgées, elle maintient une agriculture de subsistance autour d’un petit élevage dont elle à la charge sans pour autant être considérée comme une vraie agricultrice malgré 60 années d’activité agricole.