Tous les articles par Lisa Bossenbroek

Trajectoires d’ouvrières agricoles au fil de l’eau usée : entre précarité et réinvention

 / Trajectories of female farm workers working with waste water: between precariousness and reinvention

Par Hind FTOUHI

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Située dans le sud-ouest du Maroc, la ville de Tiznit est entourée d’espaces oasiens où l’agriculture constitue une activité essentielle, bien que fragile. Cependant, les effets des changements climatiques, notamment la sécheresse et la pénurie d’eau, ont conduit à l’abandon de nombreuses parcelles agricoles. Depuis 2006, la création d’une station d’épuration des eaux usées puis la mise en service d’un système de filtration et d’un réseau de distribution de l’eau épurée en 2020 a favorisé la culture de la luzerne créant une demande en main-d’œuvre, principalement féminine. Cette communication analyse les trajectoires des ouvrières agricoles et leur rôle dans la prise en charge des besoins de leurs familles à travers des entretiens qualitatifs effectués auprès d’une dizaine de femmes. Nos résultats montrent :

i- que ces ouvrières sont majoritairement issues du milieu urbain et ne sont pas propriétaires de terres,

ii- l’existence d’une hiérarchisation au sein des ouvrières agricoles elles-mêmes, avec des cheffes d’équipes (“patronas”) supervisant d’autres travailleuses,

iii- leurs parcours sont souvent marqués par une expérience dans les grandes exploitations agrobusiness de la région de Chtouka, qu’elles abandonnent parfois préférant travailler « près de chez-elles »,

iiii- une organisation dans le temps et dans l’espace à travers la mise en place d’un réseau de connaissances avec les agriculteurs locaux.

Ces femmes nous permettent alors d’apporter un regard sur les conditions de travail des ouvrières dans les nouvelles exploitations agricoles mobilisant des ressources hydriques non conventionnelles.

Les femmes, actrices clés dans le maintien des oasis au Maroc / Women, key players in maintaining Morocco’s oases

Par Lisa BOSSENBROEK 

6e Congrès des études sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans du GIS MOMM
Strasbourg, 26 juin 2025

Géohistoire environnementales. Passé, présents, et futurs des relations multi spécifiques (humains, animaux, végétaux et autres) face au réchauffement climatique

Partie 2 :Des femmes et des hommes qui inventent de nouveaux modes de produire et de vivre dans un environnement en transformation

Résumé en français

Dans les oasis du Maghreb, le rôle des femmes reste souvent invisible, bien que leurs activités contribuent de manière significative à l’économie et à la société. Cela s’explique, en partie, par l’invisibilité de leur travail, souvent peu reconnu ou valorisé, tant dans les politiques publiques que dans les recherches académiques. Pourtant, des études récentes menées au Maroc, en Algérie et en Tunisie mettent en lumière leur contribution essentielle aux dynamiques qui façonnent ces espaces. À partir d’un travail ethnographique réalisé sur plusieurs années, nous analysons le rôle des femmes dans le maintien de l’agriculture oasienne, dans un contexte marqué par des changements de différentes natures tels que la rareté de l’eau, les migrations ou encore l’urbanisation. En étudiant trois contextes spécifiques : les éleveuses de vaches laitières dans les oasis de Tiznit, les agricultrices et les femmes entrepreneures dans les vallées du Drâa et du Todgha, nous montrons que ces femmes jouent un rôle central dans les activités agricoles et d’élevage, indispensables à la viabilité des exploitations. Nos résultats montrent aussi que les femmes oasiennes s’investissent dans des projets individuels et collectifs pour valoriser les produits locaux, générer des revenus pour leurs familles et mettre en avant leurs savoirs. Ces initiatives participent non seulement à rendre visible leur travail, mais aussi à garantir la continuité et l’évolution des espaces oasiens. Par leur dynamisme, ces femmes favorisent l’émergence de nouveaux services liés au secteur agricole, démontrant ainsi leur rôle pivot dans le maintien des espaces oasiens.

Meriem : un destin féminin agriurbain

Par Hind Ftouhi, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek, David Goeury

Meriem est une femme qui a décidé de vivre sur une parcelle agricole de Doutarga. Femme de caractère, elle se définit comme une agricultrice avant tout et défend son autonomie en insistant sur le fait qu’elle a son fort caractère et qu’elle avance droit « agharas agharas ».

Son histoire est intimement liée aux transformations du travail agricole autour de Tiznit.

« Nous vivions à Tiznit dans le quartier Idalha près du palmier qui se trouve en face du Jamaa El kebir. Mon père était agriculteur et nous possédions une ferme à Massa, une autre à Ouijjane et une autre sur la route de Guelmim qu’ils l’ont maintenant transformé en lots de terrains pour un lotissement. Aujourd’hui, nous n’avons plus rien de tout cela »

Nous travaillons tous dans l’agriculture à l’époque de mon père. C’était en quelque sorte, comme si on disait : « Si tu veux manger, alors tu dois travailler ».

« Nous nous réveillions à 6h du matin contre notre gré, je mettais des bottes et prenais la houe. Je nettoyais l’étable du bétail, puis je faisais sortir les animaux dans une autre étable pour laver celle qu’ils occupaient, afin qu’elle sèche pour le lendemain. De plus, nous participions à la récolte de la menthe pendant sa saison, ainsi qu’à celle des olives. Mon père faisait venir des ouvriers de Houara, car nous avions un grand puits dans la ferme et de nombreux oliviers. D’ailleurs, il nous fallait deux mois pour récolter toutes les olives. Et nous récoltions également le millet (lbachna en Darija), les décortiquions et les étalions sur le toit pour les remplir ensuite dans des sacs. Ainsi, j’ai vécu « Tamara » (le labeur, le travail pénible). Si vous regardez mes mains, elles ne ressemblent en rien à celles d’une femme.

Ni les garçons ni les filles n’ont été scolarisés. Seule ma petite sœur a été envoyé à l’école par mon père, alors que mon oncle a envoyé tous ces fils à l’école. Nous n’avons pas étudié, car nous travaillons constamment dans l’agriculture. Nous allions tous les lundis à Massa, car le mardi était le jour du souk hebdomadaire, et nous récoltions les navets et les carottes, puis nous allions les laver dans le bassin pour qu’ils soient prêts à être chargés dans une Peugeot à 4h du matin et les vendre au souk. Puis nous allions dans notre domaine situé sur la route de Guelmim le mardi pour la récolte, que nous envoyions ensuite au souk le mercredi afin qu’elle soit vendue le jeudi. Nous nous rendions tous les vendredis à Ouijjane, le samedi étant le jour du souk hebdomadaire. Enfin à Tiznit, mon père cultivait des pastèques et des pommes de terre.

Lorsque mon père nous donnait une pièce de 50 centimes, c’était pour nous comme un trésor inestimable, la récompense de nos efforts. Dans chaque domaine il y avait une maison, de la nourriture, de la farine et tout le nécessaire. Nous y travaillions et y dormions, puisque le lendemain ils allaient au souk et moi je restais. Nous avions également des vaches partout où nous allions, car mon père collaborait avec des associations hollandaises qui lui avaient donné des vaches noires et rouges, et ils lui envoyaient aussi des tonnes de son, de betterave sucrière…etc. En même temps, mon père apportait le lait à direction provinciale l’Agriculture, où était organisée la collecte du lait. On nous donnait un chèque que j’allais encaisser à Ait Melloul à l’époque. Mais aujourd’hui, plus personne ne veut pratiquer l’agriculture, même les femmes.

Je me suis mariée à l’âge de 12 ans.  Mon mari habitait avec nous, car mon père nous avait offert un maison à côté d’eux.  J’ai donné naissance à trois filles et deux garçons. Puis, une de mes filles est décédée me laissant avec deux filles et deux garçons. Lorsque je suis allée faire ma carte nationale, on m’a dit qu’il me restait encore une année avant d’atteindre l’âge légal pour en bénéficier. J’avais donc déjà cinq enfants à l’âge de 17 ans. »

Son père est mort en 1991. Elle a hérité d’une demie part disposant ainsi de terrains et surtout d’argent. Devant l’afflux d’argent, son mari souhaitait prendre le contrôle de ses affaires. Mais, elle a refusé et a préféré se séparer de lui en 1992 pour gérer personnellement son héritage. Avec l’argent, elle a continué à pratiquer une activité agricole avisée tout autant par goût que par nécessité.

« Mes frères ont vendu les vaches et tout le reste, puis ils ont abandonné toute activité agricole. C’est pourquoi j’ai commencé à élever du bétail sur la terrasse de ma maison à ce moment-là, même s’il était difficile pour les vaches et les veaux de descendre l’escalier, c’est un défi que l’on surmontait pour vendre notre bétail : une fois qu’on s’habitue à quelque chose, il est difficile d’y renoncer. Pour ma part, je vis sans compter sur l’héritage, sans attendre que mon frère ou ma sœur me donnent quoi que ce soit. Je travaille. Mais les gens croient que nous sommes une famille riche. En réalité, non : si tu ne travailles pas, tu ne manges pas. Vous savez pourquoi ? Mon père nous avait laissé de l’argent, mais où est-il maintenant ? Mes frères ont dépensé leur argent dans les voitures, les pantalons en jean, les vestes en cuir, les sorties à Agadir, à Taghazout…etc. Et en deux ans, ils ont tout perdu, alors qu’ils n’ont pas fait d’études.

Même si nous ne possédons plus grand-chose, j’élève des poules et des lapins sur la terrasse. Si vous allez au souk le mardi, je peux vous accompagner : vous pourrez acheter jusqu’à dix moutons sans payer immédiatement, et les régler plus tard, car les vendeurs me connaissent et me font confiance.

Il en va de même pour le fourrage : je peux l’acheter sans argent et le payer ultérieurement. C’est aussi le cas pour le ciment, le fer, la caillasse ou le sable ; je vais à la droguerie et je prends ce dont j’ai besoin. Même chez le vendeur de volailles, je peux demander trente poulets et il me les remettra sans hésiter, en attendant que je le rembourse.

Savez-vous pourquoi ? Parce que je suis quelqu’un de juste et d’honnête. Par exemple, si je dispose de 1 500 dirhams, je les répartis entre mes créanciers en donnant 200 dirhams à chacun. Et si j’ai suffisamment d’argent, je rembourse d’abord le plus important. Quant à ceux qui m’appellent sans cesse pour me rappeler leurs dettes, je les laisse pour la fin, afin de leur donner une leçon.”

Meriem Elle a financé les études et la formation professionnelle de ses quatre enfants, qui ont tous aujourd’hui une situation stable : l’un est chauffeur pour la COPAG, l’autre militaire, une fille est professeur et l’autre coiffeuse. Puis, elle a décidé de partager son héritage de son vivant à parts égales pour ne conserver que l’usufruit de la parcelle où elle vit désormais.

“J’avais l’habitude d’élever des poules. Quand je rentrais à la maison, il n’y avait rien à regarder à la télévision, et si je sortais, j’allais au jardin avant de revenir. Au début, j’avais entouré la maison avec une bâche et j’y avais installé des poules et des lapins qui avaient l’habitude d’errer dehors. Les gens venaient parfois me dire que les animaux étaient partis loin, et je leur répondais que ce n’était pas grave : ils reviendraient toujours, et c’est ce qui se passait, à l’heure de la prière de l’Asr.

J’ai continué ainsi un certain temps, puis j’ai construit une maison pour m’abriter, un abri pour les animaux, et j’ai commencé à vivre avec eux. L’eau me posait problème, mais j’ai fini par l’acheter et, hamdoulilah, je l’ai raccordée à l’énergie solaire. J’ai mis cette maison au nom de mon fils, car lui aussi aime ce mode de vie et m’aide dans mes activités.

Ce que je mange, je le cultive moi-même :de la coriandre, de la menthe, des oignons, des tomates, de la laitue, de l’absinthe, des poires, des pommes, des prunes, des grenades, des abricots, des bananes, de la caroube, des olives. Nous avons cultivé un peu de tout ce que nous mangeons.

J’élève aussi des moutons et j’avais deux chevaux, dont l’un est décédé. J’élève 12 moutons : 4 pour moi, 4 avec ma fille et 4 avec mon fils. (une race ovine) j’ai aussi une chèvre qui s’appelle Aicha, elle a grandi au biberon. Elle me suit partout où je vais : quand je vais à la boulangerie, elle me suit partout : à la boulangerie, pendant mon sport matinal, et lorsque nous nous promenons ensemble…

Pour nourrir mes animaux, j’allais au souk hebdomadaire le jeudi soir, car les produits y étaient alors moins chers. Par exemple, je demandais à un vendeur le prix des produits restants : il me répondait 30 ou 50 DH. Je faisais alors venir un triporteur pour les charger. Les garçons qui traînaient au souk m’aidaient à les mettre dans des sacs, et je leur donnais 10 ou 15 DH chacun en guise de rémunération pour leurs efforts.

Cette année, avec l’annulation du sacrifice le jour de l’Aïd, elle a dû renoncer à l’élevage et a donc vendu tous ses moutons en début d’année. « J’ai des moutons et j’ai acheté de la luzerne entre 100 et 120 DH, mais j’ai subi une grande perte après l’annulation de l’Aïd. C’est pourquoi je les ai vendus au souk mardi dernier à bas prix pour m’en débarrasser. Je n’ai conservé qu’une petite chèvre et un cheval, car l’autre est mort.»

Meriem commercialise aussi des légumes.

« J’ai planté des carottes jaunes, et le camping à côté de chez moi était rempli d’étrangers. Un jour, j’ai installé une bâche près de la route et j’y ai mis des carottes jaunes, des betteraves, de la laitue, des concombres… Les étrangers se sont précipités pour en acheter, car ils m’ont demandé si c’était bio, et je leur ai dit que oui. Il y a aussi un couple de Français qui vient me voir chaque année.”

Meriem se définit toujours comme agricultrice, même si sa position de femme peut parfois être difficile, mais elle défend farouchement sa liberté d’être :

« Parce que je suis une femme, ils attendent beaucoup de moi, mais comme je vous l’ai dit, je vais au marché aux bestiaux (rahba) des hommes et personne n’ose me toucher, car je mangerai sa main. Si quelqu’un me doit quelque chose, je le lui rends en argent, et pas autrement. Beaucoup me disent aussi : “Il faut que je vienne te rendre visite pour boire du thé.” Je leur réponds : “Je vous considérerai comme mon frère et nous boirons du thé, mais n’aie aucune autre intention, pour que nous soyons clairs dès le départ.” Quand je leur dis ça, ils disparaissent et je ne les revois plus.

Quand il a plu, j’ai pris ma moto pour aller à Foug Lwad en portant mes bottes de fermière. Ma sœur m’a dit : « Oh mon Dieu, tu t’es humiliée ! » Je lui ai répondu : « Pourquoi donc ? » Elle m’a dit : « Regarde ce que tu portes ! » Alors je lui ai répondu : « Que veux-tu que je fasse ? Tu veux que je me coiffe juste pour conduire la moto ? » Ainsi, lorsque je pratique mes tâches agricoles et que j’ai besoin d’aller en ville, j’y vais avec mes vêtements de travail, parce que les gens savent qui je suis et je me fiche de ce qu’ils disent. En été, je porte des vêtements dans lesquels je me sens à l’aise, et au mois d’août, je me coupe les cheveux courts pour me rafraîchir.”

Meriem incarne une femme indépendante et pragmatique, qui défend sa liberté dans toutes ses activités quotidiennes depuis plus de trois décennies. Son engagement dans l’agriculture et son assurance face au regard des autres traduisent sa force et son attachement à son identité singulière.

Tiwizi : s’entraider pour tenir ensemble dans un monde agriurbain incertain

Par David Goeury, Mohamed Mouskite, Lisa Bossenbroek et Hind Ftouhi

Une dizaines d’hommes est réunie autour d’une parcelle récemment façonnée en casiers. 8 hommes jeunes sont alignés, en tandem dans des casiers différents, ils repiquent des brins de menthe. Ces hommes sont des jeunes agriculteurs membres de l’association Ibharen pour la majorité d’entre eux. Parmi les 8 qui travaillent, 5 s’occupent d’une terre familiale tandis que 3 sont décrits comme des voisins ou des amis.

Ils ont organisé une tiwizi pour aider l’un d’entre eux. Or derrière ce mot iconique du monde amazighe se cache une réalité complexe de jeunes entrepreneurs agricoles qui développent une activité agricole en périphérie de la ville de Tiznit.

Continuer la lecture de Tiwizi : s’entraider pour tenir ensemble dans un monde agriurbain incertain

« Ruina », une parcelle abandonnée partiellement régénérée en potager pour s’opposer à un projet de parking privé

Par David Goeury, Lisa Bossenbroek et Hind Ftouhi

Au sein du hameau de Doutarga entre les maisons une parcelle est entourée d’une bâche de géotextile.

Doutarga parcelle abandonnée et contaminée de déchets
Doutarga parcelle abandonnée et contaminée de déchets au premier plan. La parcelle régénérée est protégée derrière des bâches de géotextiles. Crédits : David Goeury

 

Le propriétaire est un boulanger à la retraite d’une soixantaine d’années. Il a hérité de cette terre de son père, originaire de Tindouf, qui avait acheté ce terrain avec un puits de 18 mètres de profondeur pour devenir agriculteur et définitivement s’installer à Tiznit. Jeune, le propriétaire a débuté sa vie professionnelle précoce comme agriculteur avant de travailler comme boulanger à Tiznit au marché central, puis de partir en Arabie Saoudite comme chauffeur à Riyad durant quatre années, pour finalement travailler à Tanger à nouveau comme boulanger durant 32 ans.

A Tiznit sa femme s’est occupée de la grande famille de 8 enfants et de la petite exploitation familiale qui a eu jusqu’à 5 vaches « hollandaises ». Mais la sécheresse et l’inflation des prix des aliments ont obligé la famille à les vendre. Désormais retraité, avec une pension de 1500 dhs par mois, la famille se contente de produire quelques légumes et plantes pour le marché ; principalement de la menthe, de la coriandre et du céleri que sont fils ira vendre à Tiznit. Avec l’eau du puits, elle produit de la luzerne et de l’herbe qu’elle fait couper par des femmes rémunérées à la demi-journée pour les vendre séchées au souk pour 50 dhs la balle.

Doutarga parcelle agricole irriguée par puits. Crédits : David Goeury
Doutarga parcelle agricole irriguée par puits. Principalement dédiée à la production de luzerne vendue séchée au souk. Crédits : David Goeury
Doutarga. Etable abandonnée. Crédits : David Goeury
Doutarga. L’étable abandonnée a accueilli jusqu’à 5 vaches laitières de race Holstein. La sécheresse et l’inflation des aliments pour bétail ont poussé la famille à vendre les vaches. Crédits : David Goeury

 

La petite parcelle où nous le rencontrons à la particularité de longer l’impasse qui desserre les maisons voisines. Elle apparaît désormais comme détachée du reste de l’exploitation et enserrée entre la ruelle et des maisons. Le propriétaire l’a délaissée durant plusieurs années si bien qu’un des voisins voulait se l’accaparer pour la transformer en parking. Il y a deux ans, le propriétaire a donc décidé de la remettre en culture mais pour lui, c’est insatisfaisant. Il la qualifie de « ruina », soit d’une parcelle en « désordre ». Il désigne alors du geste toute la partie nord qui est non cultivée.

« Cette parcelle est « ruina ». Je l’ai nettoyée il y a deux ans car le voisin voulait la transformer en parking. J’y ai planté un peu de menthe mais elle pousse mal et les feuilles sont tachées. Tu vois c’est encore le bazar. Je n’ai pas mis d’engrais car je n’ai pas de bétail. Alors, cela pousse comme cela peut. Cela n’a rien à voir avec l’autre parcelle qui est bien. »

Le terme de « ruina » est ici intéressant car ce terme courant de l’arabe dialectal marocain désigne ce qui est en désordre, tout en venant du français « ruine ».

Ici, le propriétaire considère que cette parcelle remise en culture non pas à des fins commerciales mais davantage pour suspendre toute velléité d’accaparement par les voisins reste imparfaite. Elle continue à porter les stigmates de l’abandon et de la faible productivité. La reprise de l’exploitation se caractérise par la mobilisation de cinq ouvrières chargées de désherber, comme nous avons pu l’observer lors de notre visite et en profiter pour couper l’herbe qui sera séchée et vendue sur le souk comme la luzerne de la parcelle principale. L’épouse de l’agriculteur en profite pour ramasser quant à elle des déchets, notamment de plastiques de taille moyennes. D’autres déchets demeurent éparpillés sur la parcelle, stigmates des années d’abandon : quelques piles, des bouchons et de petits emballages.

Doutarga parcelle qualifiée de "ruina" partiellement remise en culture. Crédits : David Goeury
Doutarga parcelle qualifiée de “ruina” partiellement remise en culture. Crédits : David Goeury

 

Cette stratégie de remise en culture d’une terre convoitée par d’autres est très classique surtout dans un contexte confus de front urbain où les maisons se multiplient en dehors d’un quelconque cadre réglementaire. Clôturer et cultiver est aussi un moyen de se prémunir des dépôts de déchets anarchiques qui se multiplient.

Le propriétaire n’exclut pas de la vendre ; « Je ne vais pas vendre maintenant, mais si jamais cela devient un lotissement alors je vendrais peut-être avec un bon prix. »

De l’entreprise agricole familiale à la cueillette des myrtilles dans les grandes fermes de Chtouka : les multiples activités agricoles d’une mère de famille

Par Hind Ftouhi, Lisa Bossenbroek et David Goeury

Un héritage familial agricole

Jemaa est née à Doutarga, il y a plus de soixante ans, où elle a appris très jeune les différentes tâches agricoles au sein de l’exploitation familiale. Irriguer, cultiver, récolter, élever les moutons et les poulets, toutes ces tâches n’ont aucun secret pour elle. Elle s’est mariée avec un homme issu de la montagne, de la tribu des Ayt Brahim, mais elle a refusé de vivre dans un village isolé dépendant de l’agriculture pluviale. Elle a donc convaincu son mari de venir vivre à Doutarga dans une maison mise à disposition par son père. Son mari a travaillé alors avec sa famille dans l’élevage de poulets industriels, tandis qu’elle assurait un élevage de moutons et de poulets fermiers. Ils ont trois enfants, un garçon et deux filles dont la plus jeune est née en 1999.

Maintenir une activité agricole domestique malgré tout

Ils ont toutefois du suspendre l’élevage de poulets industriels en raison des nouvelles normes sanitaires, de l’inflation des aliments et des médicaments. Son mari préfère alors retourner dans son village où il élève des poulets traditionnellement. Il vient rendre visite à sa famille une fois par semaine, le jeudi, le jour du souk.

Jemaa commence alors à travailler dans les grandes fermes de la province de Chtouka-Ayt Baha tout en conservant une petite exploitation agricole. Elle achète un peu de fourrage pour son bétail et vend quelques moutons pour la fête du sacrifice. Cette année, elle a entrepris de réhabiliter une parcelle mise à sa disposition par ses frères, qu’elle peut irriguer grâce aux eaux usées retraitées. On la rencontre sur sa parcelle où elle vient collecter de la mauve qui a poussé suite à un écoulement non contrôlé de la borne dédié eà l’irrigation.

A peine la moitié de sa parcelle a été façonnée en casiers. Le façonnage est inachevé. Car les ouvriers auxquels Jemaa a fait appel ont mal fait leur travail. Lorsqu’elle a demandé au journalier de semer la luzerne, ce dernier a oublié plusieurs casiers et elle a dû terminer le travail seule pour qu’il soit fait correctement.

Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n'a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s'est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury
Détail de la parcelle de Jemaa. La partie façonnée au fond a été ensemencée de luzerne. La partie ouest n’a pas été structurée laissant la place à un écoulement où s’est développée différentes plantes dont de la mauve. Crédits : David Goeury

 

Travailler dans les grandes exploitations de fruits rouges : une aubaine

Actuellement, elle ne s’occupe de sa parcelle qu’une journée par semaine car elle travaille comme ouvrière dans une ferme qui produit des myrtilles six jours par semaine. La demande de main d’œuvre est très forte. Ses voisines lui ont dit que la ferme cherchait du personnel, et elle a donc accepté un contrat non déclaré, pour lequel elle est payée 100 dhs par jour. ». Pour elle, c’est une aubaine, peu d’activités permettent de gagner 100 dhs par jour. Elle se lève donc tous les matins à 5h00 pour arriver très tôt dans une ferme immense. Elle finit de travailler à 15h30 mais n’arrive chez elle que vers 17h00 du fait de la durée du trajet.

Elle est désormais trop âgée pour avoir le droit à un contrat réglementaire déclaré auprès de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) qui s’arrête à 60 ans sauf dérogation ministérielle spéciale. Elle s’est enregistrée au Registre social unifié (RSU) et bénéficie désormais de l’aide sociale (الدعم). Elle touche donc 500 dhs par mois. Par ailleurs, elle bénéficie de l’assurance maladie obligatoire (AMO).

Elle préfère travailler dans les serres, même si c’est loin de chez elle, car la rémunération par quinzaine est garantie. Elle a travaillé dans les champs à Doutarga et à Tiznit pour couper la luzerne ou la menthe, mais ce travail est irrégulier, et certains propriétaires ne paient pas immédiatement, prétextant attendre la vente de la récolte.

Une question de génération : une mère qui travaille pour que sa fille reste à la maison dans l’attente du mariage

Constatant la dureté du travail quotidien de sa mère, le fils de Jemaa, employé dans un restaurant à Marrakech, aimerait qu’elle arrête son activité professionnelle. Mais, elle préfère travailler pour « faire de l’exercice, plutôt que d’accumuler des pêchers à médire toute la journée en commérant avec les voisines ». Elle a toujours travaillé et elle a besoin de bouger. Elle ne sait pas faire autre chose. Et puis, elle a toujours besoin d’un peu d’argent pour faire face aux imprévus.

En revanche, elle ne souhaite pas que sa fille célibataire de 26 ans l’accompagne et travaille avec elle à la ferme même si la demande est forte. Elle veut protéger son honneur.

« Je ne permettrai pas à mes filles de travailler pour des gens et je préfère travailler à leur place. De plus, si ma fille commence à travailler, même si je l’accompagne un jour ou trois, elle partira ensuite seule sans m’attendre. Si je la blâme, elle me dira qu’elle est consciente de la situation et connait les risques. Il vaut donc mieux qu’elle reste à la maison, car si une fille s’habitue à l’argent et aux sorties, elle ne sera plus disciplinée. D’ailleurs, même leur père ne leur permet pas du tout de travailler, et il me demande toujours de l’emmener avec moi partout où je vais et de ne pas la laisser toute seule. C’était la même chose pour sa sœur avant qu’elle ne se marie. Mes filles ne sortaient pas jouer dehors avec les garçons quand elles étaient petites sans que je sois présente pour les surveiller, car leur père me grondait s’il les trouvait seules dehors pendant que j’étais à la maison. Les filles et les garçons d’aujourd’hui sont difficiles. »