Femme se dirigeant vers le puit à Taghzout. Crédits : Lucia Bordone

« Ils nous ont jeté une grosse pierre ». De quelques obstacles au maintien de l’agriculture vivrière

Par Lucia Bordone, traduction assurée par Samya Gouafka

Le moment d’échange décrit dans cette note a lieu en avril 2024 avec deux femmes, toutes deux prénommées Fatima. Il est marqué par un contraste saisissant entre la tranquillité de leurs voix, de leurs postures, du chemin ombragé et désert entouré de jardins où nous les rencontrons, et l’ampleur ainsi que la radicalité des difficultés existentielles qu’elles décrivent au détour de leur récit.

A notre approche et après les salutations d’usage, les femmes initient la discussion en parlant d’elles-mêmes à la troisième personne, se décrivant par des phrases courtes, répétitives, évocatrices :

« Les vieilles femmes sont assises ici. Elles sont assises pour faire paître leurs bêtes. Les femmes sont devenues vieilles et on leur a donné des brebis. Elles ne s’occupent plus que de ça. »

Fatima (I) :

« Nous sommes sorties en ce jour de Ramadan. Car les jeunes veulent dormir et nous, nous n’avons pas envie de dormir. On ne peut pas dormir, même s’ils nous attachaient ».

Après la prière de l’aube, elles se sont reposées un peu avant de sortir. A présent, elles nous ont croisées sur ce chemin et cette rencontre inhabituelle a éveillé leur curiosité. Elles nous interrogent alors sur ce que nous cherchons. Nous expliquons nous intéresser aux personnes qui cultivent les parcelles alentours, à leurs activités : soins des bêtes et des végétaux.

Fatima (II) :

« Nous avons tous cela. (…) Mais actuellement, ce qu’on a, le barrage va l’emporter. Tu n’es pas au courant ? »

Samia :

« Non ».

Fatima (I) :

« Ils nous ont jeté une grosse pierre (takerkourt) ici ».

Fatima (II) :

« Ils vont saisir nos fermes et nos arbres et construire un barrage à la place. Ils vont même saisir le cimetière pour faire le barrage, là en bas… ».

Nous nous enquérons d’éventuelles démarches qu’elles auraient entreprises pour se défendre, d’autant qu’elles nous disent bénéficier de titres de propriété officiels sur les parcelles.

Fatima (I) :

« Au début nous n’avons rien fait. Ils sont venus faire leur ingénierie ici. Nous les avons laissé faire. Parce que nous ne pensions à rien. Puis un autre est venu pour prendre des photos. (Elle montre une parcelle entourée de roseaux) Celle-là ils ne vont pas la saisir. Mais de cette maison jusqu’à la rivière, ils vont tout saisir ».

Les dédommagements proposés (une certaine somme par arbre arraché) ne sont en rien adaptés ou proportionnels à la valeur des biens menacés.

Fatima (II) :

« Ils vont enlever tous ces oliviers, malgré que nous avons l’habitude de presser leurs fruits et d’en consommer l’huile ».

Dans leurs jardins poussent, nous disent-elles, des pastèques et des grenadiers, des figuiers et des citronniers jaunes et verts (limes), des carottes et des betteraves, des pommes de terre et des petits pois, des fèves et de la coriandre.

Ces produits de la terre, tout comme le bétail, jouent un rôle important à la fois en termes d’autoconsommation (humaine et animale), d’obtention d’un surplus monétaire ponctuel (vente au souk) et d’échanges intrafamiliaux ou de voisinage.

Abordant les pratiques culturales, les deux Fatima reviennent sur l’échec de la coopérative, dont elles nous donnent leur version propre, ajoutant quelques fils au nœud que, patiemment, nous tentons de défaire au fil de l’enquête.

Les gens se sont fatigués ; ils ne sont pas parvenus à se mettre d’accord ; chacun a tiré de son côté. Les filles se sont mariées ; les maris se sont opposés. Elles-mêmes se sont senties limitées par leurs formations scolaires sommaires (« on ne connaît pas l’arabe littéraire »). Les semences patiemment produites ont été gâchées, l’argent gaspillé et « les regrets se sont ajoutés aux regrets ».

Durant un instant, la conversation dévie sur les animaux qui divaguent autour de nous et viennent de temps à autre renifler nos habits ou faire mine de brouter nos cheveux. Quelques remarques ironiques et sans méchanceté fusent à l’égard de l’enquêtrice occidentale (« elles est maigre, on dirait que c’est plutôt elle qui jeune ; elle parle doucement, on doit lui faire peur à hurler comme ça »). S’ajoute alors au récit une troisième calamité, déjà évoquée par plusieurs personnes avant elles : « ilf », le sanglier.

Elles racontent : ceux qui ont les moyens ont mis du grillage. Certains se sont endettés. Les sangliers viennent quand la nuit tombe, ils ne craignent personne. Ils attaquent, empiètent sur les espaces cultivés, envahissent tout. Ils détruisent les cultures en les déracinant.

Le sanglier est décrit comme un mal qui les « torture ». Dangereux, il menace leur intégrité physique (il a attaqué un homme près de là qui est passé proche de la mort et a dû se faire hospitaliser avec de multiples blessures). Espèce endémique, son augmentation est constante. Selon Fatima (I), la femelle du sanglier met bat tous les quarante jours. Et plus tard, « quand elle accouche, ses petits femelles accouchent aussi ». Or, le service des eaux et forêt les protègeraient et aurait interdit aux habitantes et habitants d’y toucher.

La conversation dure encore longtemps. Elle tourne autour de la famille (le destin des filles qui trouvent ou non à se marier) mais aussi des chèvres. Leurs chèvres « de forêt », de race beldi, dont elles sont fières et dont la consommation régulière des noix d’argan parfume la chair, en faisant un met de fête. En partant, elles nous montrent « le puit ». Je les photographie de dos, penchées sur l’arrivée d’eau. Un homme, qui arrive juste à ce moment-là derrière moi, m’aperçoit et les sermonne alors durement.

A partir de l’entretien mené le 4 avril 2024 avec Samya Gouafka


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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Lucia Bordone (12 avril 2024). « Ils nous ont jeté une grosse pierre ». De quelques obstacles au maintien de l’agriculture vivrière. ZERKA. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15hf6