Libellule et Khiatt w’aman. Mutation du climat et régimes de désignation de l’insecte

Par Marc Breviglieri et Mohamed Mouskite

Oasis de Reggada, le 23 février 2023

Il y a parfois en cette période de l’année, des nuées de libellules virevoltantes qui s’amoncèlent au-dessus des plans d’eau immobile. Le terme désignant la libellules, khiatt w’aman, est exemplaire de l’usage, dans la langue amazighe, de procédés morphosémantiques, couramment utilisés pour un grand nombre de végétaux et d’animaux. En cherchant à traduire le terme utilisé, on pourrait retenir : le « tailleur de l’eau ». La désignation traduite reste approximative. Il serait peut-être plus juste de l’appeler : « Celui qui se tient au plus près de l’eau en vibrant ou en frémissant avec elle ». Pour cerner cette nuance, il importe de revenir à un écart structurel dans la formation de nos deux langues. Khiatt w’aman nous dirige d’abord vers la relation stabilisée que donne à voir l’insecte baignant dans l’expérience sensible de son milieu de vie. Son nom permet de ressentir ce qu’il éprouve au contact habituel du monde. Il ne renvoie pas à une classe nominale abstraite, mais d’abord à un phénomène perceptible à partir d’une forme d’engagement dans un milieu donné. Ce phénomène procède de l’association spontanée de plusieurs dimensions manifestes, chacune étant dotée d’une puissance analogique qui se combine aux autres : un mouvement typique des éléments perçus (tremblement vibratoire rapide des ailes, instabilité du déplacement et frémissement de la surface de l’eau), une attitude répétée qui témoigne de l’attachement au milieu (se tenir à la fois dans l’air et sur l’eau, notamment pour capter l’alimentation), une charge métaphorique qui le positionne intuitivement dans une hiérarchie de valeurs propre au cosmos oasien (un savoir-faire avec la ressource en eau, un déplacement aérien le situant dans l’ordre céleste, une attitude précise et économe). L’analogie que suscite la libellule se fonde phénoménologiquement : son mouvement propre demeure inséparable de la surface qu’elle affecte, c’est la voir au contact étroit de l’eau qui fait penser au travail du tailleur. Alors l’insecte, à la fois nous donne des indices sur l’état du monde oasien, et nous transporte vers d’autres figures composant la communauté locale. On pense immédiatement aux artisans de la construction qui travaillent la terre, taillent et font vibrer la pierre par des gestes rapides et précis. Eux aussi sont mobiles quand ils vivent des déplacements temporaires liés à la durée des chantiers, entretenant au fil des saisons l’habitation des communautés villageoises. Khiatt w’aman contribue aussi, à sa façon, à l’entretien de la cosmologie oasienne, en ce sens qu’il est une condition de vie des autres vivants car il occupe un rôle actif dans la chaîne alimentaire (chassant mouches, moustiques et autres petits insectes aquatiques,…) et l’équilibre des écosystèmes d’eau douce.

Les habitants de l’oasis que nous croisons disent de lui qu’il est un hôte plaisant et discret, un peu comme certains oiseaux migrateurs dont on se réjouit du passage. Sa captation de ressources n’est pas perçue comme une prédation. C’est par ailleurs un étranger qui, à l’instar des esprits chtoniens, offre un mode de présence intermittent supposant une résidence cachée et une puissance d’apparition imprévisible bien que liée aux cycles saisonniers. Une femme croisée sur une parcelle voisine nous livre : « on ne sait pas où il se cache et il apparaît soudain. Il se promène sans ne déranger personne. On ne sait pas d’où il vient et où il s’en va. Il apparait et il disparaît ».

Mais d’autres commentaires sont aussi teintés d’un relatif étonnement : les libellules apparaissent particulièrement nombreuses cette année. Leur prolifération soudaine semble même susciter une inhabituelle inquiétude chez les habitant.es de l’oasis. La semaine suivante, nous trouvions dans Medias24, un journal d’information économique en ligne, un article intitulé « La prédation des abeilles par les libellules, un phénomène inédit au Maroc » (https://medias24.com/2023/03/01/la-predation-des-abeilles-par-les-libellules-un-phenomene-inedit-au-maroc/). L’alerte émanait du Syndicat des apiculteurs professionnels du Maroc face aux attaques récurrentes subies par les essaims d’abeilles. Khiatt w’aman était en quelque sorte devenu ce « prédateur carnivore » qui désormais, faute de pouvoir trouver ses ressources habituelles, s’est prend avec voracité aux abeilles et renforce l’effet déjà éprouvé des sécheresses, de « la rareté des ressources mellifères et des mauvaises pratiques agricoles ». La mutation climatique et les alertes qu’elle déclenche dans son sillage aspire avec elle un régime de désignation des choses et des êtres les réduisant à leur état d’entité individuelle et de substance autonome pour pouvoir faire le décompte de leur éventuelle disparition ou pour leur imputer nominalement une responsabilité dans la disparition d’autres entités vivantes. Ainsi libellule se fait soudain davantage entendre, insecte de l’ordre des Odonates distinguable en ses propriétés physiques et biologiques, occupant une niche écologique spécifique, au dépend de Khiatt w’aman en son état d’association de phénomènes inséparables en mouvement, participant de l’expérience perceptive ordinaire du cosmos oasien.

Essaim de libellules. Crédit : David Goeury
Essaim de libellules. Crédit : David Goeury
Marc Breviglieri
Marc Breviglieri
Mohamed Mouskite
Mohamed Mouskite

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Marc Breviglieri, Mohamed Mouskite (26 décembre 2025). Libellule et Khiatt w’aman. Mutation du climat et régimes de désignation de l’insecte. ZERKA. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15f3q