Paru dans Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75
Citation : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains”, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.
Résumé :
Durant des millénaires villes et agricultures étaient consubstantielles autour notamment du cycle du phosphore qui liait plantes, humains et animaux d’élevage. Le développement urbain du XXe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières. A la logique du recyclage par la fertilisation des sols s’est substituée celle de la contamination croissante d’espaces périphériques aux effets environnementaux de plus en plus dévastateurs. Face à la multiplication de ces communs négatifs, il est nécessaire de penser la relation entre technologies et alliances interspécifiques. A travers l’exemple de la réutilisation agricole des eaux usées épurées dans une cité oasienne marocaine, il est possible de discuter comment plantes et animaux peuvent être mobilisés pour rétablir des activités nourricières autour d’espaces contaminés. Cette étude de cas permet alors de réfléchir à un nouveau métabolisme agriurbain liant santé, environnement et sécurité alimentaire dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Il s’avère alors une opportunité pour proposer un nouveau permaurbanisme intégrant habitat et agriculture selon la logique des flux de matières et des cycles vivants.
Sont accessibles ici toutes le texte, les figures en version couleur et les références bibliographiques.
Introduction
Penser les métabolismes urbains (Barles 2008 ; 2018) s’inscrit dans la longue tradition de la géographie économique ouverte par Johann Heinrich Von Thünen. L’économiste allemand souligne dès 1826 le rôle déterminant de la ville pour assurer la fertilité des sols des jardins qui l’entourent où se concentrent maraîchage et élevage laitier (Von Thünen 1851, p.3). La ville produit les engrais indispensables aux rendements élevés de petites parcelles agricoles qui la nourrissent en retour de produits frais. Or, le développement urbain du XXe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières qui fondaient les systèmes agriurbains historiques. Von Thünen souligne dès 1826 comment son modèle est transformé par le chemin de fer qui permet aux villes de s’approvisionner de plus en plus loin et aux conservateurs qui réduisent la péremption des produits fragiles. La ville peut alors s’émanciper de sa ceinture maraichère et laitière. En revanche Von Thünen n’expose pas la dynamique nouvelle qui est celle de la pollution croissante des terres agricoles par les nouvelles industries chimiques qui obtiennent un droit de polluer malgré les nombreuses oppositions des agriculteurs et des éleveurs (Jarrige & Leroux 2017, pp.146-148). Ces industries jettent une suspicion croissante sur les productions agricoles agriurbaines désormais contaminées par des rejets de plus en plus toxiques. Ville et agriculture deviennent alors antinomiques sous la double pression des spéculateurs, des industriels et des hygiénistes au point d’occulter des millénaires de trajectoires agriurbaines. A la logique du recyclage par la fertilisation des sols (Barles 2008) s’est substituée celle de la contamination croissante des espaces périphériques des logements et des usines au risque de générer des effets environnementaux en retour de plus en plus dévastateurs (Jarrige & Leroux, p.181), les échecs successifs amènent les autorités à privilégier finalement le rejet des effluents liquides en misant sur leur dilution dans l’environnement proche (Jarrige & Leroux 2017, p.316). Aujourd’hui, les aires urbaines sont gangrénées de communs négatifs, soit des espaces collectivement sacrifiés dont l’impact environnemental est souvent minoré (Bonnet et al. 2021 ; Monnin 2021). Les politiques publiques oscillent entre renoncement (absence d’action) et démantèlement (opération de neutralisation) privilégiant souvent le déplacement des effets négatifs vers des terres plus lointaines selon la logique de la fabrique de l’impuissance (Jarrige & Leroux, pp.588-589). Il apparaît cependant une troisième voie qui est celle de la régénération des terres concernées en établissant un protocole technique spécifique. Pour ce faire, il est nécessaire de penser la relation entre des technologies et les alliances interspécifiques (Swyngedouw 2006) : soit comment des plantes et des animaux peuvent être mobilisés pour rétablir un cycle vivant autour d’espaces contaminés.
Ici, sera discuté plus spécifiquement le cas de la réutilisation des eaux usées à vocation agricole. Le rapport d’UNWater en 2013 soulignait déjà : “ 20 millions d’hectares de terres arables dans le monde seraient irriguées avec des eaux usées. Particulièrement courante dans les zones urbaines et périurbaines du monde en développement, l’utilisation des eaux usées dans l’agriculture présente certains avantages, en fournissant de l’eau et des nutriments pour les cultures, en assurant l’approvisionnement alimentaire des villes et en réduisant la pression sur les ressources en eau douce disponibles. Cependant, les eaux usées sont également une source de pollution et peuvent affecter la santé des utilisateurs, des consommateurs et de l’environnement si des pratiques sûres ne sont pas appliquées ”. En effet, à la différence de l’usage des eaux épurées pour les jardins publics ou les golfs, ce type de réutilisation s’inscrit dans un cadre beaucoup plus complexe liant santé, environnement et sécurité alimentaire.
Pour saisir l’ensemble de ces enjeux, nous souhaitons mobiliser le cas d’une cité oasienne marocaine de 85 000 habitants, la ville de Tiznit dans la région de Souss-Massa. Une étude de cas territorialisée permet de rendre concrète les nombreuses analyses basées sur des données chiffrées des flux de matières (Arnsperger et Bourg 2016). De plus, la cité oasienne du fait d’un environnement aride offre une très grande lisibilité cartographique qui facilite un suivi avec les outils de la télédétection à la différence de ville en milieu humide où le couvert végétal est avant tout transformé qualitativement par la présence de nitrophiles qui doivent être observés directement sur le terrain. Enfin, les grandes transformations de la ville de Tiznit sont concomitantes de la généralisation des outils de télédétection permettant de procéder à un suivi sur près d’un demi-siècle avec une même catégorie d’outils qui gagne progressivement en précision et en régularité. La ville de Tiznit a été photographiée de façon zénithale en 1971 par les services cartographiques marocains soit une année avant d’être à nouveau photographiée par le premier satellite Landsat, le 3 novembre 1972. Ces deux images permettent de disposer d’informations précises avant que la ville de Tiznit devienne un chef lieu de province en 1975 et connaisse une croissance démographique accélérée. En effet, en 1971, la ville ne comprend que 11 391 habitants regroupés quasi exclusivement dans la cité fortifiée. Même si la population a doublé depuis le début du XXe siècle, les logiques agriurbaines oasiennes restent encore très lisibles entre la ville et son périmètre agricole Targa. Les images satellites successives permettent alors d’observer les grandes étapes de transformation du tissu urbain et surtout la recomposition du couvert végétal qui nous renseigne très précisément sur la circulation des eaux au sein de cette entité agriurbaine. Le suivi se fait annuellement dans un premier temps avant de devenir hebdomadaire avec la mise en activité des satellites du dispositif Sentinel-2 en 2017. Désormais, Sentinel-2 fournit des images multi-spectrales à grande résolution permettant de suivre le déploiement même de petites parcelles agricoles de quelques centaines de mètres carrés. Ces données sont complétées par des enquêtes sur le terrain. Il est possible de s’appuyer à la fois sur des archives privées des grandes familles seigneuriales et des archives issues de l’administration coloniale qui ont été analysées par le sociologue Paul Pascon (1984) et l’anthropologue Toufik Ftaïta (2005). A partir de 2008, nous avons coordonné plusieurs équipes de recherche pour analyser les transformation de la médina (2011), du périmètre irrigué de la Targa (2015) puis déployer deux projets dédiés à la question de la réutilisation des eaux usées portés par les Hautes Écoles de Suisse Occidentale (HES-SO).
Ici sera privilégiée une approche géohistorique permettant de saisir trois étapes de transformation de la cité oasienne. Dans un premier temps est présenté le fonctionnement agriurbain autour de communs hydroagricoles sur lesquels se fonde la cité oasienne. Dans un second temps, seront décrits la dégradation de cette logique du fait de la forte croissance démographique et l’apparition de communs négatifs. Enfin, dans un troisième temps, la réutilisation agricole des eaux usées sera interrogée dans sa capacité à réinventer une nouvelle logique agriurbaine.
Pour lire l’intégralité de l’article:
Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées
Conclusion
Trois points de discussion de la réutilisation des eaux usées à vocation agricole dans un contexte de réchauffement climatique accéléré :
En premier lieu, il semble important de souligner l’importance des études de cas localisées issues de contextes arides. Les sociétés urbaines contemporaines doivent affronter un triple défi face au réchauffement climatique accéléré. Elles doivent établir des microclimats amenant les villes à surmonter les vagues de chaleurs de plus en plus longues et brutales. Elles doivent garantir la survie alimentaire de populations précaires dans un contexte d’inflation structurelle. Elles doivent gérer les multiples pollutions qu’elles engendrent (pollution de l’eau, pollution de l’air, pollution des sols). Ces défis sont particulièrement prégnants pour des villes en forte croissance démographique dans des régions arides de pays à revenus limités. Or, il semble nécessaire aujourd’hui d’inverser les idéologies coloniales et développementalistes qui ont nourri le principe que les métropoles les plus riches étaient les modèles à suivre pour améliorer le bien être de l’humanité. Le réchauffement climatique accéléré vient révéler la très grande vulnérabilité de ces métropoles. Fondées sur des métabolismes industriels urbains basés sur l’extractivisme de ressources venant du monde entier (pour construire, pour se nourrir) et l’évacuation de déchets de plus en plus volumineux souvent non ou mal traités, elles fonctionnent par le sacrifice de multiples territoires où se concentrent déchets, gravats et effluents liquides évacués mais non traités. Dans un contexte d’augmentation des températures, elles deviennent régulièrement invivables en connaissant des pics de mortalité des plus âgés et des plus fragiles. Dans ce contexte, a contrario, la cité oasienne où ont été développés des dispositifs multiséculaires pour surmonter les fortes chaleurs peut être considérée comme un lieu sentinelle où sont réfléchis des dispositifs pour l’urbanisme des zones lourdement impactées par le réchauffement climatique (Naji 2019 ; Breviglieri et al. 2021). Les dispositifs oasiens inspirent désormais des agglomérations de pays plus riches et de milieux plus tempérés. En France depuis l’année 2023, la réutilisation des eaux usées est fortement encouragée. La ville de Clermont-Ferrand a longtemps fait figure d’exception. 750 ha sont irrigués depuis 1996 avec les eaux de la station d’épuration. Elle est désormais rejointe par d’autres agglomérations comme Mont-de-Marsan qui souhaite fournir des eaux retraitées à une centaine d’agriculteurs en 2026.
En second lieu, face aux multiples défis, il est plus que nécessaire de mettre un terme aux logiques d’évacuation et de repenser la ville par ses restes (D’Arienzo 2017). Prendre en charge les communs négatifs que sont les ruines ou les territoires pollués (Monnin 2021), permet de concrètement mesurer les possibilités technologiques et leurs limites (Jarrige & Leroux, p.601). L’entrée par la réutilisation des eaux usées permet de travailler à la redéfinition des hiérarchies des valeurs et des rapports sociaux autour de la question environnementale du fait de la transformation des relations symbolique avec l’environnement (Swyngedouw 2006 ; Ghosh, 2021). Elle dépasse l’approche par une écologie du démantèlement (Bonnet et al. 2021) en privilégiant le principe d’intégrer un problème fondamental pour établir un nouveau métabolisme plus pérenne liant santé, environnement et sécurité alimentaire. Elle permet de poser alors la question des pollutions intolérables comme les polluants dits éternels qui menacent les équilibres vivants. Le grand public est souvent heurté par la question des exécras humains, associés au sale et au dégoût, alors que ces derniers peuvent être facilement réintégrés dans le cycle du vivant à la différence de pollutions chimiques invisibles, inodores et incolores, bien plus problématiques et aux effets sanitaires dévastateurs.
En troisième lieu, pour comprendre la nature de ces défis, il semble important de conjuguer deux approches méthodologiques. La première est de repenser les villes non pas à travers les plans d’urbanisme mais à travers les flux des matières qui l’animent selon une logique métabolique territorialisée. La seconde est de dépasser l’approche paysagère qui peut masquer les logiques métaboliques du recyclage ou de l’économie circulaire. Interroger la fertilité des sols et la circulation des nutriments ou des polluants est désormais indispensable pour définir de nouveaux horizons urbains. L’exemple de la réutilisation des eaux urbaines épurées permet concrètement de réfléchir à un nouveau métabolisme agriurbain qui prend en compte les héritages compliqués des communs négatifs. Il permet d’intégrer la question des cycles vivants dans la planification urbaine et s’avère aussi une opportunité pour proposer un nouveau permaurbanisme intégrant habitat et agriculture qui serait l’incarnation concrète de la permaéconomie (Delannoy 2016). Enfin, il permet de mettre fin à cette opposition récente entre ville et agriculture et de dépasser les approches interstitielles de l’agriculture urbaine contemporaine pour ouvrir de nouvelles perspectives pour la transformation des aires métropolitaines. Ainsi, la réutilisation des eaux usées facilite une réflexion systémique liant à la fois la sécurité alimentaire, le microclimat et la lutte contre la pollution. Elle est aussi à même de constituer un outil précieux d’adaptation au réchauffement climatique et de réduction des émissions de gaz à effets de serre.
Bibliographie
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Figures :








OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
David Goeury (2 septembre 2024). Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains. ZERKA. Consulté le 12 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14geg

