Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Acte 3:  élections, arènes de légitimités féminines et consécrations politiques 

                                Par Marc Breviglieri, Irène Carpentier, David Goeury et Mohamed Mouskite

Depuis la dernière semaine d’août, l’oasis de Tadakoust est en ébullition électorale. Des tracts mettant en avant une balance (symbole du parti de l’Istiqlal) sont accrochés sur certaines portes. Des hommes circulent avec des casquettes portant une colombe bleue (symbole du Rassemblement national des indépendants). Des vélos donnés par la métropole de Strasbourg sont customisés au couleur d’un parti dont le symbole est l’épis de blé (symbole du mouvement populaire). Mais derrière cette partie visible de la campagne électorale, deux prénoms reviennent sur toutes les lèvres Zahra et Latifa. Ces deux présidentes de coopératives se présentent et souhaitent investir la commune pour assurer un meilleur développement du village. Les élections générales du 8 septembre 2021 sont en fait un puissant révélateur de l’affirmation politique des femmes de Tadakoust dans un contexte de compétition électorale de plus en plus aiguisée. En effet, le même jour, les électeurs et les électrices doivent désigner les conseils communaux et régionaux dont le mandat est de six années mais aussi les représentants élus à la seconde chambre du parlement dont le mandat est de cinq années. L’enjeu national est très important. Le parti qui obtient le plus de représentants à la deuxième chambre voit son président devenir le premier ministre du Maroc et a la charge de former le gouvernement. Par ailleurs, ces élections directes permettent de désigner les grands électeurs qui élisent les membres des conseils provinciaux et préfectoraux ainsi que les personnes qui siègent à la première chambre du parlement, la chambre des conseillers.

La campagne électorale est particulièrement active dans les campagnes où le taux d’inscription est très élevé et dépasse les 90%. Les hommes qui travaillent en ville mais aussi les résidents à l’étranger n’hésitent pas à rallier en masse leur village d’origine pour soutenir un candidat qui est leur personne de confiance, qui suivra pour eux les affaires locales durant six années.

Pour les élections communales, les communes de moins de 50 000 habitants sont divisées en circonscriptions où se déroule un scrutin uninominal à un tour. Le village de Tadakoust est composé deux circonscriptions (les circonscriptions 7 et 8) de la commune d’Aït Ouabelli qui en comprend onze. Du fait de leur poids démographique, ces deux circonscriptions ont la particularité de permettre d’élire non pas un candidat mais un tandem comprenant au moins une femme.

En 2015, ces deux circonscriptions ont eu la particularité de ne pas connaître de rivalité électorale. Pour chacune d’entre elle, ne se sont présentés qu’un seul tandem sous les couleurs du parti de la Justice et du développement PJD (mouvance islamiste) qui avait remporté les élections législatives de 2011. Alors que dans les neuf autres circonscriptions s’affrontaient plusieurs candidats. Cette absence de compétition s’est pourtant traduite par une forte mobilisation, les deux tandems de Tadakoust se positionnant comme étant les mieux élus avec 109 (pour la circonscription 7) et 120 voix (pour la circonscription 8). Cette situation traduit la volonté de la communauté villageoise de montrer son unité et le très fort soutien qu’elle accorde à ses représentants. L’élu de la circonscription 7 est le président de la commune d’Aït Oubelli de 2009 à 2015. Ne pas avoir d’adversaire dans son village est un moyen d’indiquer sa forte légitimité et le satisfecit de son groupe. Cette stratégie s’avère payante puisqu’il est reconduit président de la commune en 2015. 

En 2021, la compétition est beaucoup plus rude. En effet, les candidats à la députation cherchent des relais dans chaque circonscription pour avoir des personnes à même de faire campagne pour eux mais aussi pour s’assurer d’un nombre maximal de votants. Très peu d’électeurs et d’électrices choisissent différents partis pour des différents scrutins organisés le même jour. Les partis doivent donc couvrir le maximum de circonscriptions pour s’assurer d’une victoire au parlement. Le consensus souhaité à Tadakoust en 2015 vole en éclat sous la pression de candidats à la députation extérieurs au village désireux de mobiliser des voix dans toutes les localités. Le nombre de suffrages exprimés pour un parti politique progresse de 15% entre 2015 et 2021.

Si cette histoire est celle de nombreux villages, Tadakoust se distingue par un point, c’est que le village va élire des femmes permettant aux deux présidentes de coopérative d’accéder au conseil communal. Ainsi, sur quatre sièges au conseil communal issus de Tadakoust, trois sont occupés par des femmes. Ces femmes élues seront respectivement seconde et troisième vice-présidente du conseil communal et une d’entre elle siège au conseil provincial.

Jour de campagne. Tract électoral sur un vélo récupéré auprès de la métropole de Strasbourg. Crédits : David Goeury

De la coopérative au conseil communal

Dans le cadre de la féminisation des conseils élus, les autorités ont imposé d’abord une liste des femmes à l’échelle communale en 2009 puis le principe des candidatures en tandem composé d’au moins une femme dans les circonscriptions les plus peuplées de la commune. Le nombre de tandem est défini par la loi : il est de 4 pour les petites communes comme Aït Ouabelli. Les candidats masculins ont eu parfois tendance à vouloir trouver des colistières de façade, mais cette situation a aussi favorisé l’émergence de candidates désireuses de s’affirmer politiquement en accédant aux instance de pouvoir que sont les collectivités territoriales dont les prérogatives sont élargies depuis 2003 et surtout au cœur des négociations des projets de développement comme l’Initiative nationale de développement humain (INDH).

A Tadakoust, il apparaît clairement une dynamique féminine. En 2015, Zahra, déjà très engagée au sein des dynamiques collectives féminines s’engage dans les élections. Elle occupe le siège réservé aux femmes avec un binôme masculin pouvant donner le sentiment qu’elle est une simple caution féminine pour respecter le cadre légal. Or, lors de la constitution du bureau de la commune, Zahra est élue quatrième vice-présidente alors que son colistier reste simple membre de conseil communal. La position de quatrième vice-présidente n’est pas seulement honorifique car elle permet aussi de présider le conseil communal en cas d’absence des autres vice-présidents et de bénéficier d’un pouvoir de délégation de signature du président. Zahra va être particulièrement active durant son mandat. En tant que membre du PJD qui est à l’époque le premier parti du Maroc et dont est issu le premier ministre, elle participe aux grands congrès nationaux. Elle n’hésite pas à rallier Bouskoura à proximité de Rabat avec son enfant qui vient tout juste de naître et qu’elle allaite. Elle rencontre à cette occasion plusieurs ministres et notamment le premier ministre qui lui promettent leur soutien pour des projets de développement local. Ensuite, elle développe un important plaidoyer pour obtenir des financements pour développer la coopérative. Cependant, elle est particulièrement déçue. Elle considère que le parti a abandonné les élus locaux. A titre personnel, elle a le sentiment d’avoir été oubliée par les différents ministres qui ne tiennent aucun de leurs engagements. Pire, elle est persuadée que son affiliation au PJD aurait été un frein au déploiement des projets de la coopérative. Elle a ressenti une forme d’hostilité à l’échelle provinciale des administrations en charge du développement local. Elle dit que ses demandes sont systématiquement reléguées en dernière position derrière celles d’autres coopératives d’autres communes. Son désarroi est partagé par le président de la commune, qui a une carrière militante beaucoup plus ancienne. Alors que durant son premier mandat de 2009 à 2015, il a pu porter de nombreux projets notamment avec le soutien de l’INDH. Lors de son second mandat, il a le sentiment que peu de choses avancent. Il préfère même renoncer à se représenter comme de très nombreux militants historiques du PJD. Le PJD a ainsi perdu entre 2015 et 2021, 44% de ses candidats aux élections communales.

Zahra, en revanche ne renonce pas à une carrière politique. En 2021, elle se représente aux élections sous les couleurs du Rassemblement national des indépendants (RNI) parti présidé par le puissant ministre de l’Agriculture, Aziz Akhannouch. Elle justifie ce choix par la volonté d’obtenir les subventions tant attendues pour développer une coopérative féminine. Elle n’est pas la seule à opérer ce choix. Le tandem de la circonscription 1, élu sous les couleurs du PJD en 2015, fait de même. L’élu masculin du tandem deviendra même le nouveau président de la commune sous les couleurs du RNI.

Affichage de tracts électoraux. Tadakoust. Crédits : David Goeury

La campagne électorale, un moment très compétitif où les femmes s’imposent

Le renoncement de l’ancien président de commune ouvre un espace politique de forte compétition mais aussi d’émancipation. Zahra pouvait être considérée comme la protégée du président de la commune en 2015. Sa cooptation était un message fort d’unité du village de Tadakoust derrière une même bannière. En 2021, les rivalités sont beaucoup plus saillantes.

D’une part dans la circonscription 8, Zahra décide de se représenter sous la bannière du RNI en tandem avec son époux. Les villageois disent alors constamment la liste de Zahra avec son mari. Le mari est très rarement cité par son prénom. Tout le monde sait qu’il est en fait au service de son épouse. A la différence de 2015, où Zahra n’avait pas d’adversaire et donc n’avait pas besoin de faire campagne, en 2021, elle doit davantage mobiliser son réseau en s’assurant du soutien de ses proches. Elle mobilise donc sa famille, la famille de son mari mais aussi la coopérative. Elle fait face à un candidat de l’Istiqlal qui dispose de moyens financiers importants pour mener campagne. Elle l’emporte avec 77 voix contre 64 soit 55% pour des voix alors qu’en moyenne le RNI réalise 59% des voix à l’échelle de la commune.

D’autre part dans la circonscription 7, de nouvelles candidatures émergent. Ces deux candidatures sont issues de figures engagées dans la société civile. Le premier tandem est mis en place par un homme habitant le village particulièrement actif dans la création des dynamiques culturelles et éducatives. Il a toujours été en étroite relation avec les hommes issus de Tadakoust résident à l’étranger, notamment pour des opérations caritatives comme la distribution de vélo. Il décrit la campagne comme une expérience, même si famille lui a déconseillé de se lancer dans une telle aventure, source de déconvenues. Le second tandem est porté par une femme qui s’est associée à une autre femme créant ainsi une situation de tandem exclusivement féminin. Cette situation est administrativement possible, la loi disant que le tandem doit être composé d’au moins une femme et donc n’interdit pas le principe de disposer de deux candidates femmes. Mais dans les faits, cette configuration est très rare. Les femmes qui établissent un double tandem féminin se positionne de fait comme des hommes en refusant « de se mettre derrière un homme ». Latifa qui est présidente de la coopérative de pain fait ce choix. Femme célibataire, elle ne peut pas se mettre en tandem avec son époux comme Zahra. Avoir un colistier masculin, signifierait qu’elle est dépendante d’un homme et réduirait l’ampleur de son succès électoral. Cela aurait aussi un impact sur sa capacité de négocier une position privilégiée au sein du conseil communal mais aussi des autres instances élues comme le conseil provincial. Elle choisit donc une colistière femme. Elles apparaissent clairement comme les femmes de l’association féminine. Comme Zahra, elle obtient l’investiture du RNI. Cependant à la différence de Zahra, elle a du s’imposer comme la candidate naturelle de ce parti dans sa circonscription. Elle fait valoir alors son réseau tout en défendant sa position de femme ne souhaitant aucunement s’associé à un homme. Latifa mobilise un double registre, celui de son engagement dans les collectifs féminins et celui son expertise administrative. Elle met en avant son niveau d’étude supérieur, son rôle de responsable de cours d’alphabétisation et sa capacité à comprendre les rouages administratifs. La mobilisation au sein de la circonscription 7 est très forte avec 42 votants supplémentaires par rapport à 2015 soit une progression de 39%. C’est la deuxième plus forte progression de la participation au sein des 11 circonscriptions. Latifa recueille 84 suffrages contre 67 pour son adversaire. Elle emporte donc l’élection avec 56% des votes exprimés. Son adversaire déclare « Latifa n’a pas seulement reçu le soutien des femmes mais aussi celui de nombreux immigrés ». Au sein de la province de Tata, Latifa devient l’une des 3 femmes sur 103 à avoir réussi à être élue en dehors des sièges réservés aux femmes.

Tadakoust est donc principalement représenté par des femmes. Ces femmes ont par ailleurs la légitimité de s’imposer dans un contexte de forte compétition électorale et apparaissent comme des figures politiques charismatiques. Leur victoire n’est pas écrasante mais suffisante pour assurer leur légitimité.

Rivalités féminines dans les négociations pour l’accès aux postes à responsabilité

Si Zahra et Latifa n’étaient pas en compétition lors du premier tour des élections locales car candidates dans deux circonscriptions différentes, en revanche, elles entrent en compétition lors de l’élection du bureau du conseil communal et du conseil provincial. Cette compétition est d’autant plus forte qu’elles sont issues d’un même village et qu’elles sont affiliées à un même parti.

Dans le cas du bureau du conseil communal, leur parti a obtenu la majorité absolue des sièges avec 11 sièges sur 16. Il peut donc organiser son bureau sans avoir à négocier une coalition interpartisane. En revanche, ce bureau doit représenter des équilibres territoriaux. La présidence de la commune échoit à un homme qui a été élu dans la circonscription 1. La première vice-présidence est aussi accordée à un autre homme issu de la circonscription 2. Latifa obtient alors la seconde vice-présidence et Zahra la troisième vice-présidence. Les deux élues ont donc réussi à s’imposer, pour Zahra, elle a même progressé dans la hiérarchie du conseil municipal. L’absence de leur colistier et de leur colistière au sein du bureau atteste de leur prééminence politique, notamment de celle de Zahra sur son mari. Cependant, Latifa et Zahra restent à des positions secondes et n’arrivent pas à accéder aux postes clés et notamment à celui de présidente de commune. Zahra doit même accepter d’être positionnée derrière Latifa. Zahra associe cela à son absence d’études supérieures mais aussi à la capacité de Latifa à s’intégrer aux réseaux politiques provinciaux.

L’autre enjeu de prestige est le conseil provincial. Le conseil provincial est composé d’élus communaux élus par les autres élus communaux. Si le conseil provincial a peu de compétences en propre, principalement celles liés aux routes rurales et aux transports en commun, c’est en revanche un lieu privilégié de suivi de la politique publique provinciale notamment des grands projets de développement territorial comme l’Initiative Nationale pour le Développement humain. Les membres du conseil siègent à la province (dans le cas d’Aït Ouabelli, à Tata). Ils rencontrent régulièrement le gouverneur et tous les administrateurs en charge des politiques publiques. Cette instance élue au suffrage indirect était en 2015 la plus faiblement féminisée du toute les instances électives du Maroc avec seulement 4% de femmes élues. Aucun texte réglementaire n’imposait de quota de femmes à la différence des conseils communaux et régionaux ou de la chambre des conseillers. Ainsi, dans le conseil provincial de Tata ne siégeait aucune femme de 2015 à 2021. Or, en 2021, la nouvelle loi réserve un minimum d’un tiers des sièges aux femmes. Le taux de féminisation bondit à 35% et ce sont alors 481 femmes qui deviennent conseillères provinciales à l’échelle du Maroc contre seulement 57 lors de la mandature précédente. Dans ce contexte, les élues communales s’engagent dans des négociations complexes pour accéder à cette opportunité. Or la sélection est particulièrement drastique. Le conseil provincial de Tata est composé de 15 sièges dont 4 réservés aux femmes pour 338 élus communaux dont 103 femmes. Zahra et Latifa s’engagent alors au sein de leur parti pour défendre leur candidature dans un contexte de très forte compétition. Là encore, la compétition tourne à l’avantage de Latifa qui réussit à être investie et à être élue au conseil provincial. En revanche, elle échoue à intégrer le bureau. A la différence du conseil communal d’Aït Ouabelli, le RNI ne dispose que de 37% des élus communaux et doit composer avec les deux autres partis que sont l’Istiqlal 27% des élus et le Parti authenticité et modernité (PAM), 24% des élus. Finalement, il constitue une coalition avec le PAM. Au sein des cinq membres du bureau, une seule femme, membre du PAM, occupe la fonction de secrétaire.

Ascensions politiques féminines depuis les territoires marginalisés féminisés

Les coopératives féminines apparaissent clairement comme des organisations permettant de construire des carrières politiques. Les femmes à même de pouvoir structurer des collectifs féminins deviennent des personnalités, non pas seulement économiques, mais politiques dans un contexte de transition démocratique marqué par une forte compétition électorale. Lorsque chaque voix compte, ces nouvelles figures politiques sont à même de s’affirmer, soit seules face à des candidats masculins, soit de devenir des alliées avec qui les candidats masculins doivent composer. L’espace politique ouvert est réel mais reste encore fortement contingent du cadre institutionnel national qui impose des quotas. Les figures féminines à même de s’en émanciper reste extrêmement minoritaires.

Par ailleurs, les femmes rurales connaissent un effet plafond de verre. L’arrêt des études de façon précoce reste un handicap pour accéder aux fonctions électives de premier plan qui disposent d’un véritable pouvoir décisionnaire. Elles prétendent principalement à des fonctions secondaires de vice-présidentes. Par ailleurs, l’accès à d’autres instances de pouvoir s’avère encore plus difficile. La construction d’une carrière politique dans un contexte de forte compétition partisane apparaît alors comme un processus complexe. Ces femmes apparaissent clairement comme des relais politiques indispensables pour les grands partis politiques tout particulièrement dans des communautés villageoises souffrant d’un très fort exode masculin. Elles deviennent celles à même de remporter les élections locales en mobilisant des électrices mais aussi des électeurs dans des localités rurales isolées. En revanche, pour les plus ambitieuses, il s’avère difficile d’accéder aux fonctions décisionnelles disposant d’un véritable pouvoir d’ordonnatrices qui reste encore la chasse gardée des hommes. La question est alors de savoir si une première expérience d’élue provinciale permet un processus d’ascension politique, car être simple membre ne favorise pas l’engagement continu et la reconnaissance de ce dernier par les structures partisanes.

Marc Breviglieri
Marc Breviglieri
Mohamed Mouskite
Mohamed Mouskite
Irène Carpentier
Irène Carpentier

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
David Goeury, Marc Breviglieri, Mohamed Mouskite, Irène Carpentier (14 octobre 2021). Percées féminines dans l’oasis de Tadakoust. Acte 3:  élections, arènes de légitimités féminines et consécrations politiques . ZERKA. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/w2ou