Par Mohamed Mouskite et David Goeury
Fatima élève des poulets. Cette pratique complémentaire des pratiques d’engraissement des bovins et des ovins s’est fortement développée à Tiznit où de plus en plus de ménages sont à la recherche de poulets fermiers (beldis), surtout pendant la Nuit du Destin. Fatima est particulièrement fière d’y participer et souligne que c’est la grande nouveauté des dernières années.
Cependant, Fatima doit faire face à une situation inattendue : l’afflux de pigeons. Ces derniers ont été invités à s’installer dans des ruches en osier fixées sous le toit de l’étable. Cependant, ils sont venus s’installer en masse dans cette étable dédiée à l’engraissement et entrent désormais en compétition avec ses poulets en s’accaparant leur nourriture. Fatima, loin de rentrer en confrontation avec ces pigeons, déploie finalement une nouvelle stratégie d’élevage de ses poulets. Elle nous explique alors comment elle compose avec cet afflux de pigeons avides de grains pour organiser la cohabitation entre les êtres vivants.
Des poussins du souk aux poulets fermier : élever des animaux de qualité
« J’achète les poussins au souk. Dans un premier temps, je les installe pour qu’ils grandissent à côté de là où j’habite ». Les poussins ont un espace dédié entre l’étable où sont les vaches laitières et les jeunes veaux qui ouvre sur la cour intérieure qui mène à la maison de Fatima. Une fois qu’ils ont grandi, ils sont amenés dans l’étable d’engraissement où ils rejoignent les veaux males de plus de 4 mois, les chèvres et les moutons. Cet espace a été aménagé par son fils qui a investit dans deux toitures tout en laissant un vaste espace central ouvert. « Ils ont besoin de la lumière » déclare Fatima. Les poulets circulent librement dans tout l’espace passant entre les enclos.
« Quand les poulets sont grands, des gens viennent pour les acheter. Nous en consommons aussi en famille. Ils sont meilleurs que ceux du souk. Ces poulets sont encore petits car ils ont juste 3 mois. J’en avais d’autres mais des gens sont venus les achetés. » L’année précédente, j’en avais acheté 30 pour les élever pour la nuit du 27 ramadan (lors de cette nuit appelée aussi nuit du destin, les familles aiment consommer un tagine de poulet). Certains en veulent 2 d’autres 3. Je les vends à 80 dhs. J’en ai conservé seulement 10 pour ma consommation personnelle. Les gens viennent cherche le poulet de la maison (Afoulouss n Tiguemmi). Ils viennent taper directement à ma porte. »
Cette activité permet de diversifier les revenus de l’exploitation tout en disposant d’une nourriture de qualité pour sa famille. Cependant, c’était compter sans les pigeons.
Des pigeons et des poulets : compétition ou complémentarité ? Volonté divine et arbitrages humains.

Sous et sur le toit quelques pigeons ramiers. Le fils de Fatima avait même accroché des ruches en osier pour favoriser l’installation des oiseaux. Il était loin d’envisager un tel afflux.
« Les pigeons sont venus d’elkhla (espace inhabité, désert). La nuit, il vient énormément de pigeons. Ils ne se mettent pas seulement dans les ruches. Ils s’installent sur la charpente mais aussi sur le toit. Normalement, ces pigeons mangent l’rzek (les dotations divines pour chaque être soit ce que dieu a pourvu pour chaque créature). Ils sortent la matinée. Ils cherchent de quoi se nourrir soit ici ou ailleurs. Ici, ils attendent que l’on sorte pour venir se nourrir. Les pigeons ne mangent pas les plantes. Ils cherchent des vers, des grains. Les pigeons ne laissent pas rentrer les autres oiseaux. »
Le problème est qu’ « ils ne laissent même pas les grains pour les poulets. » Fatima explique alors. « Je surveille les poulets pour qu’ils puissent manger car sinon les pigeons ne laissent rien. Les pigeons se regroupent tous ensemble et fondent sur la tête des poulets pour tout manger. La journée dans l’espace ouvert, les poulets ne peuvent plus manger librement. Et pour moi, c’est trop pénible de les surveiller toute la journée. Je reste jusqu’à la nuit pour préparer ce que les poulets mangent. Je leur donne du maïs moulu, de la nourriture que j’achète et aussi du pain que je mouille dans l’eau mais pas trop, j’essore le pain pour qu’il soit seulement humide. Désormais, je rentre les poulets dans une pièce fermée où ils passent la nuit contre le froid. Car la partie à ciel ouvert est trop froide pour eux. J’allume la lumière alimentée un panneau solaire et je leur donne de l’eau. Alors, ils mangent jusqu’à l’aube. »
Fatima a donc préféré modifier son organisation pour nourrir ses poulets. Lorsqu’on lui demande si elle n’a jamais essayé d’attraper un pigeon, elle répond : « Non, je ne veux pas provoquer leur tagate (sanction divine pour un mauvais comportement vis-à-vis de plantes, d’animaux ou d’une chose considérée comme sacrée). »
Elle accepte donc devoir composer avec ces oiseaux invasifs. Pour elle, chaque être vivant a des ressources nutritives prévues par dieu. Elle refuse d’attraper les pigeons et de les vendre au souk. Elle préfère organiser autrement son activité plutôt que d’affronter les oiseaux inopportuns qui pourraient lui attirer malheur.
L’exploitation agricole apparaît alors comme un lieu de composition entre les espèces animales domestiques et des espèces libres d’aller et venir et finalement acceptées dans l’espace domestique. Les pigeons occupent une place singulière car ce sont des animaux qui ont été domestiqués et qui affectionnent toujours la présence humaine. Par conséquent, leur présence est ambigüe car elle à la fois recherchée mais aussi source de difficultés lorsqu’ils viennent en nombre.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Mohamed Mouskite, David Goeury (15 mars 2024). Poulets et pigeons : élevages domestiques et intrus sous protection divine. ZERKA. Consulté le 6 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/w0x8