Les trois sœurs à Taghzout : parcelle agrocécologique entre savoirs localisés et circulations des pratiques internationales

Par David Goeury, Mohamed Mouskite et Lucia Bordone

Driss cultive une parcelle à Taghzout. Il a suivi une formation agroécologique organisée par l’association Tamount en partenariat avec l’association Migration et Développement, financée par l’Agence Française de Développement. « Deux ans de formation. Chaque mois, 2 jours. On pratique sur place (sur le lieu de formation, dans la ferme – jardin agroécologique). Mais on pratique aussi dans nos champs à nous. C’est-à-dire le formateur vient pour regarder. »

Il fait visiter régulièrement sa parcelle aux visiteurs et à ses clients, notamment celles et ceux qui viennent directement chez lui pour acheter des produits biologiques. La parcelle s’organise en longueur avec une pente allant d’ouest en est vers le lit de l’oued. Elle est équipée d’un puits et de panneaux solaires.  Le haut de la parcelle comprend une petite pépinière sous bâches plastiques pour les plants les plus fragiles susceptibles d’être picorés par les oiseaux comme les salades, d’une petite pergola pour accueillir les visiteurs et d’un bloc technique en ciment abritant le dispositif de pompage mais servant aussi de lieu de stockage pour les outils et le petit matériel. Deux allées le long des clôtures nord et sud permettent d’accéder aux cultures qui sont organisées en une série de planches de culture très denses irriguées par un dispositif de goutte à goutte. Des arbres ont été plantés le long du chemin d’accès.

La discussion dans la parcelle autour des différentes plantes et des pratiques culturales permet de saisir comment le jeune agriculteur s’est approprié les connaissances transmises lors des formations en agroécologie et surtout comment il les a intégrées aux connaissances acquises dans le cadre des pratiques familiales.

Ici, nous livrons deux courts extraits emblématiques de cette situation : le premier à propos des “trois soeurs” ou Milpa, le second à propos des orties. 

Cet entretien est le produit d’une conversation collective où Driss varie les langues, utilisant tantôt le français, l’arabe et le tachelhit en fonction de la langue de la personne qui pose la question mais aussi du sujet. Ici, sont regroupées une partie de ses réponses.

Au-delà des trois sœurs, une agriculture symbiotique

“J’utilise trois plantes en même temps pour gagner de l’espace. Et aussi parce que chaque plante aide l’autre à pousser. Ca permet de ne pas utiliser de pesticide.

Ici, les poireaux, les patates et les radis

Ici c’est avec d’autres choses, comme les carottes et les radis. C’est mieux de mettre avec les salades des plantes qui poussent rapidement. Comme ça la salade n’a pas le temps de les recouvrir. C’est le cas par exemple pour les radis. Par exemple je ne peux pas mettre les salades avec les patates, car sinon les fleurs recouvrent tout.

Ici, il y a le maïs et courge et haricot. Ce sont les trois sœurs. Parfois j’ajoute le haricot vert. Le haricot vert avec le maïs et la courgette.

Le haricot fixe l’azote qui va venir nourrir la courgette.

Les anciens le faisaient déjà mais ils n’utilisaient pas le terme de « trois sœurs ». Il y avait plusieurs choses qu’on a suivies à la formation mais que mon père savait, même s’il n’a pas suivi la formation.

Il y a d’autres choses qu’il faisait : c’est de mettre les fèves sous les arbres. Surtout les oliviers. C’est le même rôle que celui du haricot (avec la courge) : Les fèves à côté des arbres

Quand je récolte les fèves, ça laisse la place pour le potiron. Je mets aussi les navets avec le maïs.”

Les trois soeurs irriguées par goutte à goutte. Crédits : David Goeury
Planches de cultures associant systématiquement plusieurs espèces. Crédits : David Goeury

La terminologie de « trois sœurs » est exogène. Driss utilise l’expression en arabe « akhawat talat »  puis en français. Driss a suivi les formations en agroécologie en arabe dialectal marocain et il reste impliqué dans des réseaux agroécologiques arabophones qui organisent des formations à distance. Cette pratique culturale s’est imposée dans les formations agroécologiques comme un modèle de culture en symbiose. Historiquement, elle est appelée Milpa, et renvoie aux trois principales cultures (maïs, courge et haricot) pratiquées par diverses communautés autochtones en Amérique centrale et en Amérique du Nord. Les plantes américaines ont été diffusées au Maroc depuis plusieurs générations désormais. Elles sont donc bien connues des agriculteurs et des agricultrices.

Il est intéressant d’observer que Driss organise des variations au sein de l’association en choisissant le haricot vert et la courgette qui sont particulièrement appréciés par sa clientèle. Il associe aussi cette pratique culturale à des pratiques historiques de son père autour d’autres plantes comme l’olivier et les fèves.

Les logiques de complémentarité et d’associations sont alors particulièrement prégnantes dans son discours. Certaines sont mêmes sous-jacentes comme la présence continue de fleurs et d’abeilles. Driss ne dispose pas de ruches à la différence de voisins qui ont quelques ruches dans leur jardin mais aussi d’apiculteurs professionnels qui pratiquent la transhumance des ruches et qui viennent s’installer avec plusieurs dizaines de ruches à proximité du village. Or, les abeilles circulent entre les plantes et participent ainsi d’une pollinisation continue de ses cultures.

L’ortie pour déprécier les plantes aux yeux des insectes :

Cette relation d’association des plantes se retrouve aussi dans l’utilisation de l’ortie. Des orties sont présentes sur une des planches.

« L’ortie est un engrais vert et un médicament. C’est pareil que la luzerne. Un médicament contre les mouches et les petits insectes. Je la coupe, je la ramasse et je la mets dans un bidon avec de l’eau, que je secoue tous les trois jours. 5 kilos d’ortie pour 20 litres d’eau. C’est un mélange fondamental. Pour l’utiliser tu prends un litre de ce produit avec 5 litres d’eau. Pour l’alléger. Pour utiliser ce produit pour les plantes. Ce n’est pas la même quantité que tu utilises si tu le prends comme engrais. » Cependant, sur cette parcelle « je ne la laisse pas faire ses graines. Je la ramène depuis d’autres champs où elle pousse abondamment et où je la laisse pousser et faire ses graines. »

L’utilisation de l’ortie « n’est pas pour tuer (les insectes) mais pour déprécier (les plantes aux yeux des insectes). Nous ne voulons pas tuer la nature. C’est comme l’ail. On le met pour les patates, le gingembre et le piment vert (ou poivron). S’il y a un insecte qui vient y faire son nid et qu’il sent l’ail, il part. C’est quelque chose de naturel qui ne tue pas les insectes mais les éloigne seulement.

Ce n’est pas juste l’ortie ou l’ail qui font ça. C’est la plupart des plantes médicinales. »

Planches de culture et orties. Crédits : David Goeury

L’utilisation de l’ortie est aussi une des pratiques phares de l’agroécologie. Driss détaille par ailleurs la recette permettant de fabriquer du purin d’ortie qui est considéré comme un insecticide, un fongicide et un acaricide. Or, si le lexique français mobilise le suffixe « cide » qui renvoie à l’idée de tuer, Driss utilise un tout au registre qui est celui du découragement des prédateurs qui sont repoussés par le purin d’ortie. Sa projection sur les feuilles des plantes leur fait perdre leur valeur aux yeux des insectes. A cette recette, il ajoute de nombreuses autres plantes en faisant toujours le lien entre usage de répulsif et usage médical pour l’homme. Ces plantes intègrent alors la logique du pharmakon qui a petite dose guérit mais à forte dose rend malade.   

Chemin en périphérie de parcelle. Crédits : David Goeury

 

La parcelle de Driss. Crédits: Amandine Vaccaielli

 

Mohamed Mouskite
Mohamed Mouskite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
David Goeury, Mohamed Mouskite, Lucia Bordone (6 mars 2024). Les trois sœurs à Taghzout : parcelle agrocécologique entre savoirs localisés et circulations des pratiques internationales. ZERKA. Consulté le 6 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/vz3x