
La forte croissance démographique et économique amène à l’émergence de communs négatifs
Paru dans Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75
Citation : David Goeury, 2024, “Régénérer les terres par la réutilisation agricole des eaux urbaines épurées : refonder des métabolismes agriurbains”, Historiens & Géographes, 467, août 2024, p.64-75.
Durant des millénaires villes et agricultures étaient consubstantielles autour notamment du cycle du phosphore qui liait plantes, humains et animaux d’élevage. Le développement urbain du XXe siècle s’est fait aux dépens des terres nourricières. A la logique du recyclage par la fertilisation des sols s’est substituée celle de la contamination croissante d’espaces périphériques aux effets environnementaux de plus en plus dévastateurs. Face à la multiplication de ces communs négatifs, il est nécessaire de penser la relation entre technologies et alliances interspécifiques. A travers l’exemple de la réutilisation agricole des eaux usées épurées dans une cité oasienne marocaine, il est possible de discuter comment plantes et animaux peuvent être mobilisés pour rétablir des activités nourricières autour d’espaces contaminés. Cette étude de cas permet alors de réfléchir à un nouveau métabolisme agriurbain liant santé, environnement et sécurité alimentaire dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Il s’avère alors une opportunité pour proposer un nouveau permaurbanisme intégrant habitat et agriculture selon la logique des flux de matières et des cycles vivants.
Sont accessibles ici toutes le texte, les figures en version couleur et les références bibliographiques.
Par Hind Ftouhi et David Goeury
Sur les parcelles s’activent des équipes de femmes qui coupent la luzerne. Ces femmes ne sont pas des propriétaires de parcelles, elles s’embauchent à la demi-journée. Elles vivent dans des petits logements qui ne leurs permettent pas d’avoir des animaux ou des jardins. La question est de comprendre comment cette activité très spécifique s’insère dans les trajectoires de ces femmes urbaines. La ville de Tiznit est au cœur d’une économie agricole où le salariat se développe très rapidement du fait de la demande croissante de main d’œuvre des fermes de Chtouka et notamment de Belfaa. Les bus se multiplient pour emmener de plus en plus de femmes tôt le matin vers ces grandes unités qui exportent des produits fragiles (tomates cerises, fruits rouges) vers l’Europe et l’Amérique du Nord. Ces femmes sont désormais déclarées à la CNSS et disposent d’un salaire mensuel qui respecte la législation marocaine (près de 3000 dhs par mois). Alors qui sont ces femmes qui restent à Tiznit pour couper la luzerne pour une rémunération équivalente à 60 dhs la demi-journée sans cotisations sociales et sans garantie d’un travail régulier.
Ces femmes ont une connaissance très précise des opportunités d’emploi et plusieurs d’entre elles ont travaillé dans les grandes exploitations agricoles de Chtouka. Elles opèrent des choix fondés sur une connaissance précise des deux systèmes. La précarité apparaît alors comme un choix rationnel permettant d’articuler une activité professionnelle à de multiples contraintes familiales et personnelles.
Ici, nous allons revenir sur la trajectoire de deux femmes qui jouent un rôle essentiel car elles sont celles qui organisent les équipes de coupeuses de luzerne. Elles sont désignées par les agriculteurs comme « patrona » ou « cheffa » qui sont la féminisation en arabe dialectal des termes français de patron et de chef.

Par Hind Ftouhi et David Goeury
Hoceine est un jeune éleveur d’Attebane de 35 ans. Hoceine aime les vaches depuis tout petit. Dans son étable, les vaches viennent à lui, demandent à être caressées. Il vit avec sa famille, son père, sa mère et son frère qui est toujours au lycée. Il a décidé d’arrêter de multiplier les petits métiers et de revenir au village pour élever des vaches et cela sans disposer réellement de terres agricoles.
Sa famille est installée à Attebane depuis plusieurs générations mais ne possède que des petites parcelles. Après avoir arrêté les études en sixième année primaire et renoncé à poursuivre des études secondaires, il essaie « tous les métiers possibles ». Il travaille dans les poulaillers industriels, dans les grandes fermes, au souk. Il habite durant plus d’un an et demi à Marrakech puis à Agadir avant de revenir à Tiznit. Mais pour lui, tout cela ne menait à rien. Il avait l’impression que son travail était vain. A la fin du mois, une fois le loyer et la nourriture payée, il ne lui restait que 400 ou 500 dhs, soit une somme ridicule. De plus, il fallait qu’il compose avec le facteur humain, « des gars avec qui il est difficile de travailler ». Il est donc revenu à Tiznit pour épargner et lancer son projet d’élevage.
La famille de Hoceine s’était déjà lancée dans l’élevage, et c’est d’ailleurs lui qui avait été inscrit comme membre de la coopérative laitière en 2010, au moment où son père et sa mère souhaitaient développer l’élevage laitier.. Il décrit cette inscription comme fortuite, parce que son père n’avait pas sa carte d’identité nationale sous la main, mais de fait Hoceine aime l’élevage. Ses parents finalement se découragent au bout de quelques années du fait du manque d’eau et de fourrage.
En 2020, juste avant la pandémie de « Corona », il avait économisé suffisamment pour acheter une vache à un éleveur du Tazeroualt, puis il décida de se consacrer uniquement à l’élevage.Les débuts sont difficiles car il ne dégage pas suffisamment de bénéfices. Mais grâce à la vente de son premier veau, il peut acheter une deuxième vache, puis une troisième, et ainsi de suite, jusqu’à atteindre le rythme d’une vache par an.
Pour réussir cette croissance rapide dans un contexte marqué par l’inflation des prix des aliments, des tensions sur les prix du lait et de la viande bovine , Hoceine s’est résigné à développer une stratégie fondée sur la location de parcelles agricoles. Alors que six familles dans le village ont renoncé à élever des vaches, trouvant l’activité trop coûteuse. Houcine persévère car il aime les vaches et ne souhaite pas repartir travailler à droite et à gauche. Il a investi dans une vache croisée moins exigeante qu’une vache Holstein. Cette vache a été inséminée par une semence d’Holstein. Ainsi, petit à petit, génération après génération, il améliore son troupeau. Il dispose désormais de cinq vaches. Les génisses nées chez lui ne sont pas encore confirmées comme des laitières. Une des vaches peine à être pleine.
Surtout, il travaille dur et mobilise les autres membres de sa famille, son père, sa mère et son jeune frère encore au lycée. Son projet est aussi un projet familial. Il ne prend pas de vacances ; même le jour de l’Aïd Kébir, il faut nourrir et traire deux fois les vaches. Pour l’alimentation de ses animaux, il a compensé son manque de terres par sa bonne réputation. Hoceine est reconnu comme un homme sérieux et fiable, si bien que des voisins lui confient leurs parcelles, situées à proximité des bornes de distribution des eaux usées traitées. Il paie l’eau à l’association des irrigants Ibharen, les semences et verse un loyer d’environ 1 000 dhs à chaque coupe de luzerne, soit toutes les six à huit semaines, plutôt que mensuellement. Cet accord tient aussi au fait que de nombreuses parcelles sont plantées d’oliviers dont l’intégralité des fruits est récoltée par les propriétaires. Les deux parties en retirent ainsi un intérêt mutuel : Hoceine irrigue les oliviers en même temps que sa luzerne, qui lui revient, tandis que les olives restent la propriété des propriétaires. Hoceine recrute une équipe d’ouvrière par l’intermédiaire d’une « patrona » Pour assurer la coupe de la luzerne. Enfin pour les aliments complémentaires, il achète, tantôt auprès de la coopérative, tantôt au souk selon les prix.
Hoceine incarne la figure du jeune entrepreneur agricole même s’il ne bénéficie d’aucune aide de l’Etat. Sa réussite est le fruit de sa pugnacité, du soutien de sa famille, de la bienveillance de ces voisins mais aussi de son intégration aux structures agricoles que sont la coopérative laitière et l’association des usagers des eaux usées épurées. Au sein de la communauté des jeunes agriculteurs, il est estimé, voire admiré. Il a enfin trouvé sa place loin de la course effrénée aux emplois de mauvaise qualité de ville en ville. Hoceine rêve d’avoir 20 vaches ; encore faudrait-il agrandir l’étable et sécuriser l’approvisionnement en eau.

Par David Goeury et Amandine Vaccaielli
Au milieu de la vaste exploitation familiale à l’extrémité nord du périmètre irrigué, nous nous arrêtons quelques minutes à l’angle de 4 planches de cultures. La partie sud est irriguée par l’eau filtrée de la station d’épuration depuis une borne qui se trouve en bordure de parcelle. La partie au nord est irriguée grâce à un puits sur la nappe qui se trouve à proximité de la demeure familiale et qui est aussi utilisée pour l’approvisionnement de la famille en eau potable.
L’agriculteur s’arrête. Il pointe les parcelles sud à proximité de la borne
« Ici, nous avons semé de la luzerne. Là tu vois c’est rabie (littéralement ce terme désigne le printemps en arabe mais ici il désigne l’herbe qui pousse seule soit en l’occurrence un mélange d’adventices dominé par de la mauve et de la chenopodium murale). Cela pousse tout seul. Cela demande tout de même du travail. Il faut préparer la parcelle et l’irriguer. C’est pour le bétail. C’est aussi bon que la luzerne. Cela pousse aussi vite que la luzerne et tu la coupes. »
Puis, il se tourne et désigne les parcelles nord.
« Là tu vois, nous avons de la coriandre et ce que tu vois là avec ces grandes feuilles, c’est la mauve (khoubiza). C’est très demandé à Tiznit. Tu la vends au souk même plus cher que la coriandre qui ne rapporte pas grand-chose. Les gens mangent cela haché et en salade. C’est très apprécié. Cela pousse d’octobre à avril comme cela. On ne le sème pas. Cela vient tout seul. Tu vois ici les petites graines sur la plante, ce sont elles qui vont pousser.»


Par Hind Ftouhi, David Goeury, Mohamed Mouskite, Lucia Bordone et Amandine Vaccaielli
Un jeune collecteur de lait originaire de Bounamane nous décrit son métier au quotidien. Il a poursuivi ses études jusqu’à la deuxième année collège. Puis, il a arrêté ses études. Il a passé son permis de conduire à Tiznit en 2015 avant d’être recruté en 2020 comme chauffeur par la coopérative agricole de Bounamane. Il fait partie des jeunes recrutés par la coopérative agricole dont la caractéristique commune est d’être issus d’une famille dont aucun membre n’est adhérent de la coopérative. Il n’est donc pas issu d’une famille d’agriculteurs et il n’a pas suivi de formation agricole.
La coopérative a trois circuits de collecte : deux pour le secteur de Bounamane et un pour Tiznit et Targa dont il s’occupe. Il est en contact quotidien avec une quarantaine d’agriculteurs dont 11 femmes. Il effectue deux tournées. La première commence à 5h00 du matin et la seconde à 14h00.
Son rôle se limite normalement à prendre les bidons en acier inoxydable remplis de lait par les agriculteurs sur le pas de leur porte puis de l’apporter au technicien de la COPAG chargé de vérifier la qualité du lait avant de le transférer dans le tank. En même temps qu’il effectue la collecte, il doit distribuer les enveloppes contenant les paiements dédiés aux éleveurs, deux fois par mois, mais aussi les informations administratives comme les convocations aux assemblées générales, les informations sur les opportunités de subvention pour l’achat d’aliments ou de vaches de race Holstein.
Il joue un rôle essentiel auprès des éleveurs et surtout des éleveuses qui se déplacent rarement à la coopérative.
Faire l’interface
Comme il le dit, il fait l’interface. Il transmet les informations, il répond aux questions des membres de la coopérative, il cherche les réponses ou les contacts de personnes qui ont la réponse. Parfois, il donne aussi des conseils. Il fait cela volontairement car recruté comme simple chauffeur, sa rémunération est liée uniquement au transport du lait et des enveloppes.
« Chaque fois qu’un agriculteur me demande quelque chose, je cherche la réponse ou la personne qui a la réponse ».
« Les éleveurs et les éleveuses ont souvent le même type de problème ».
Continuer la lecture de Chauffeur et médiateur : collecter le lait tout en diffusant informations et bonnes pratiquesPar Hind Ftouhi et David Goeury
En milieu de matinée, depuis les parcelles remontent des femmes à dos d’ânes chargés d’herbes fraîchement coupées. Assises au sommet des chouaris, ces femmes âgées retournent vers leurs demeures suivant le même sentier qui longe le maigre lit de l’oued Toukhsine qui se perd progressivement dans le périmètre. L’eau de crue saisonnière est remplacée depuis de longues années par l’eau d’écoulement issu de la station d’épuration qui nourrit une végétation proliférante d’herbes, de ricins et de cannes. La densité végétale et le sol gras d’humidité contraste fortement avec les terres desséchées par l’absence dramatique de pluies.
La première femme est originaire d’Aglou. Elle est veuve et mère de quatre fils et de quatre filles. Tous ces fils travaillent : deux sont Mokhaznis à Tiznit, un autre dans l’administration pénitentiaire, et le dernier est soudeur. En revanche, ces filles ne travaillent pas : deux filles sont mariées et femmes au foyer, tandis que deux autres sont toujours célibataires et vivent avec elle.
L’année dernière, elle a décidé d’acheter une jeune génisse beldi à une famille d’Attebane qui avait décidé d’arrêter l’élevage et de vendre l’intégralité de son troupeau : « Les familles sont fatiguées et de nombreuses familles ont vendu leur bétail car il n’y a pas assez d’aliments. Il manque de pluie. »
Elle voulait une vache pour s’occuper et surtout faire de l’exercice (riadha). Avoir une vache, signifie devoir bouger tous les jours un peu. Elle déclare : « je ne peux m’occuper que d’une seule vache car je n’ai pas les moyens pour une autre vache pour sa nourriture et tout le reste. La beldi peut être nourrie avec seulement de l’herbe que tu coupes à la différence de la roumi qui nécessite beaucoup de moyens. Je ne veux donner à la vache que l’herbe que je trouve ici alors que la vache roumi a besoin de fourrage, de de la betterave et des compléments alimentaires. Je n’ai pas les moyens pour cela. »
Sa vache est encore petite pour être inséminée. Dès que sa vache aura du lait, elle s’inscrira à la coopérative.
Elle vient d’acheter un âne depuis deux jours à 500 dhs. Elle avait un âne avant mais il avait des difficultés à marcher. « Les gens abandonnent leurs ânes quand ils n’ont plus d’argent. »
« Dès fois, les gens se débarrassent de leurs ânes pour 50 dhs ou 5 dhs. » surenchérit sa voisine
Elle a des parcelles mais elles sont en indivision. Elle y cultive un peu de luzerne. Parfois, elle ramène un peu de cette luzerne. « Mais un sanglier a tout labouré comme un tracteur. » Alors aujourd’hui, elle a coupé de l’herbe sur une autre parcelle qui appartient à une femme de sa connaissance.
La seconde est veuve et vit avec les enfants de son mari qu’il a eu de sa première épouse. Elle déclare en riant « C’est moi qui l’as tué, dès que je suis venu habiter chez lui, il est mort ! ». Son mari avait trois enfants, deux fils et une fille. Un fils habite à Tiznit et vient les voir régulièrement. L’autre qui est à Casablanca vient à chaque fête de l’aïd. La fille non mariée vit avec elle à Attebane. Elle déclare toujours avec ironie : « je ne possède rien, que dieu et son prophète ». Elle engraisse six moutons pour la fête de l’aïd el Adha. Elle a ni agneaux, ni brebis. Ces moutons sont pour elle, sa belle-fille et ses beaux-fils. Elle vient de couper de l’herbe le long du lit de l’oued sur des terres qui n’appartiennent à personne. Les parcelles familiales sont sèches. Elles pointent du doigt, les parcelles non irriguées et caillouteuse qui entoure le hameau. Et puis, elle rajoute : « Je ne peux pas m’en occuper seule !»
Ces deux femmes sont emblématiques des nombreuses femmes âgées qui gravitent autour du périmètre d’Attebane et de la zone d’écoulement de l’eau de la STEP. Elles ne sont pas des éleveuses professionnelles, elles ne sont pas issues du village mais elles peuvent venir collecter les adventices qui prolifèrent dans les parcelles inondées par l’eau de la STEP. Elles investissent dans un âne, animal indispensable à leur déplacement et au transport de l’herbe fraîchement coupée. Elles peuvent alors développer un petit élevage familial avant tout pour s’occuper et fournir des biens alimentaires de qualité à leur famille. La vache beldi fournit du Lben, du beurre et du oudi (beurre rance), les moutons seront sacrifiés lors des retrouvailles familiales le jour de la fête du sacrifice. Pour le lait, certaines n’exclut pas de rejoindre la coopérative par facilité pour écouler les excédents de lait.
Par David Goeury, Irène Carpentier, Lucia Bordone et Khadija Zahi
Aicha nous guette sur le seuil de sa parcelle. Elle sait que nous allons remonter et passer à proximité d’elle. Elle nous attend. Elle a vu notre déception de ne pas rencontrer son voisin Driss retenu par des démarches administratives à Tiznit. Notre petit groupe remonte lentement le chemin et la salue poliment. Immédiatement, la conversation s’enclenche, elle nous invite à visiter son jardin dont elle est si fière.
Elle réside entre le village et la ville de Tiznit où vivent ses enfants et ses petits enfants. Son fils l’amène plusieurs fois par semaine dans la maison familiale pour qu’elle s’adonne à sa passion, le jardin. Pendant longtemps, elle n’a pas eu de jardin, elle avait appris quelques rudiments auprès de son père durant son enfance, mais une fois mariée et installée dans une vie urbaine, elle a délaissé cette activité. En 2017, elle avait alors seulement un petit jardin proche de la maison familiale dans le village où sont plantés des arbres fruitiers (citronniers, grenadiers, pommiers et oliviers) et quelques légumes qui sont désormais cultivés dans la nouvelle parcelle. Cependant, elle s’en occupait très peu. Elle a donc saisi l’opportunité de la formation en agroécologie organisée par l’association pour se lancer dans le jardinage, même si elle ne pouvait pas être membre de la coopérative féminine du fait de sa résidence à Tiznit.

Par Mohamed Mouskite, David Goeury, Khadija Zahi, Amandine Vaccaielli et Lucia Bordone
Fatima est une éleveuse que nous connaissons depuis plus de 7 années déjà. En 2016, elle était avec sa voisine Fadma l’une des deux seules femmes enregistrées en son nom personnel au sein de la coopérative laitière qui collectait le lait depuis un petit dépôt installé au sud de la ville de Tiznit dans un espace mis à disposition par la direction provinciale de l’agriculture à destination de la COPAG. Lorsque nous revenons à Doutarga pour enquêter les femmes inscrites comme membre de la coopérative de Bounamane qui a pris le relais désormais, c’est immédiatement vers elle que les autorités nous réorientent. Elle est sur sa parcelle mais n’hésite pas une seconde à interrompre la cueillette de la luzerne qu’elle laisse à sa fille pour nous rejoindre avec un enthousiasme non feint. Elle se souvient de nous et surtout elle veut nous montrer les nouveautés. Elle nous informe que Fadma a délaissé l’élevage bovin, après l’émigration de son fils. Devant son étable, nous retrouvons une de ses filles entrain de décharger la récolte quotidienne de luzerne. Elle esquive la conversation, en disant simplement qu’elle aide sa mère pour lui laissé toute la place. Lorsque nous entrons dans l’étable dédiée à l’engraissement, elle s’exclame : « photographiez les poulets. C’est nouveau cela ». Commence alors un très long entretien durant lequel Fatima va présenter les transformations de son exploitation.
Alors que le Maroc connaît une sécheresse particulièrement sévère depuis 6 années et un recul de la production laitière qui a obligé le ministère à multiplier les aides à la reconstitution des cheptels en 2023, Fatima a fortement développé son cheptel disposant désormais de plusieurs vaches laitières de race holstein et en engraissant de nombreux veaux. Son cheptel a été multiplié par plus de trois. A cela, elle a ajouté une activité d’élevage de poulets. Cette dynamique entrepreneuriale l’amène à privilégier un nouveau registre de langage, celui du travail bien fait.
Ici, nous détaillerons avant tout son activité d’éleveuse de vaches laitières pour interroger son rapport au travail, l’organisation familiale que cela suppose, la relation à la performance productive des animaux et enfin le défi d’intégrer une structure de coopérative laitière.

Paru dans le numéro 0 de la revue GéoProximitéS
Biens communs de proximité et pouvoir climatisant des ambiances urbaines
Le texte qui suit reprend quelques points développés dans le cadre d’une recherche-action menée sur l’agglomération genevoise afin de questionner certaines conséquences réelles ou attendues de la crise climatique (Breviglieri, 2022). Mon enquête consista d’abord à identifier, à travers la littérature scientifique, la presse quotidienne, et à partir de témoignages de citadin.es croisé.es et questionné.es dans l’espace public au cœur de l’été 2018, une gamme de maux spécifiques rapportés au réchauffement climatique et à l’accélération de la fréquence des pics de chaleur en ville. Ceux-ci nous conduisent directement vers les propriétés et les usages de l’espace public urbain dès lors qu’il est voué, en période de forte température, à être craint et déserté par toute espèce vivante susceptible d’y prendre place. Le problème accède à un certain niveau de gravité lorsqu’à la souffrance physique, s’ajoute, du moins pour les humains, un mal de l’isolement domiciliaire redoublé d’une anxiété collective.
La recherche, ici brièvement rappelée, fait fond sur de bien plus anciennes investigations qui, livrant contribution à une sociologie de la proximité, ont ouvert simultanément les trois domaines d’étude que sont l’usage des choses, l’habiter en commun et le soin porté aux êtres familiers. Après une thèse de doctorat centrée sur ces domaines d’étude, mes sources d’intérêt et enquêtes ethnographiques se sont déplacées vers les métropoles contemporaines dites « du sud », lesquelles s’organisent fréquemment en composant avec une large palette de rapports érigés dans le proche (Breviglieri, 1999 et 2018 ; Breviglieri, Gamal Said et Goeury, 2021). Des rapports souvent inscrits dans de puissantes attaches au lieu habité, où se nouent fréquemment d’étroites solidarités de voisinage composées de parentèles étendues et de fréquentations étalées sur plusieurs générations. Corrélativement, j’y constatais la présence de nombreux biens communs de proximité, non seulement pour concurrencer ou pallier les déficiences reconnues de la puissance publique, mais aussi pour pouvoir envisager la manière dont s’établissent, au fil des usages du lieu, des conditions d’habitabilité de l’espace public faisant valoir des tonalités d’ambiances particulières (des climats – nous y reviendrons –) qui favorisent des formes de bienvivance collectivisées.
Lire la suite ici : https://quamoter.hypotheses.org/2858
Par Chady Chaabi, le 15 mai 2023
Située dans la Région de Souss-Massa, à moins de deux heures d’Agadir, la Station d’épuration des eaux usées (STEP) de Tiznit permet l’exploitation et l’irrigation de plusieurs dizaines de parcelles, longtemps abandonnées à cause de la pénurie d’eau qui sévit dans la région.
Grâce à elle, du sorgho et de la luzerne, deux plantes fourragères, sont cultivées dans le périmètre agricole de Tiznit dans le cadre d’une expérience pilote qui fait l’objet d’un suivi scientifique dans le cadre du projet de recherche* sur la régénération des régions oasiennes. Etalé sur trois ans (2022-2025), ce projet, financé par le Fonds national Suisse, est porté par la Haute école de travail social de Genève, composante de la Haute école de Suisse occidentale.
“Notre projet vise à comprendre les processus de réutilisation des eaux usées à des fins paysagères et agricoles dans des villes moyennes, soulevant des questions spécifiques différentes des grandes métropoles de pays émergents qui ont été largement documentées”, explique David Goeury, l’un des participants au projet. L’enseignant chercheur au laboratoire Médiations de Sorbonne Université assure que cette initiative “peut jouer un rôle déterminant pour la régénération d’un espace agricole délaissé depuis cinq décennies”.
Géniales constructions humaines, les oasis créent un microclimat en milieu aride grâce à un lien inséparable entre ville et agriculture dont pourraient s’inspirer nos villes. Celle de Tiznit, dans le sud marocain, sera à l’honneur lors des rencontres « Paysages, climats et sociétés, de l’Antiquité à nos jours » du 12 au 14 mai à l’Institut du monde arabe (1).
Mohamed passe une tête dans l’embrasure de la porte. « C’est bientôt mon tour d’eau ? » interroge le quinquagénaire, impatient de voir son lopin de terre irrigué dans l’oasis de Tiznit, à une centaine de kilomètres au sud d’Agadir dans le Sud marocain. « Attends encore un peu ! », lui répond Omar, l’œil rieur sous la visière de sa casquette.
Le fringant quarantenaire, président de l’association des usagers de l’eau Abrinaz, est d’humeur joviale : « Si l’oasis va bien, je vais bien ! Il y a six ans encore elle était en perdition, les arbres mouraient peu à peu, aujourd’hui elle renaît, les Tiznitiens reviennent cultiver leur terre ». Moulay Ali Ladnany, le monsieur environnement de la municipalité, s’en félicite autant : « C’est un exploit de faire revenir des agriculteurs. Il y a des jeunes et quelques entrepreneurs qui s’installent, des retraités de la diaspora qui reviennent et pratiquent une agriculture de subsistance ou d’agrément. C’est en vieillissant l’appel de la terre ! »
Les terres largement abandonnées et asséchées de Tiznit reverdissent à la faveur d’un combat de vingt ans pour restaurer le périmètre agricole de la targa, le canal d’irrigation qui, par extension, signifie la palmeraie elle-même. De frêles oliviers, fraîchement plantés au milieu de parterres d’orge, de blé ou de luzerne, tremblotent dans le vent, témoins de ces parcelles reconquises au milieu de beaux vestiges d’agroforesterie. Des palmiers ancestraux surplombent encore de vigoureux oliviers qui eux-mêmes abritent des cultures de céréales.
Continuer la lecture de Sécheresse : les oasis au Maroc, les leçons d’un savoir-faire ancestral
L’INA est partenaire de la 9e édition des Journées de l’Histoire de l’Institut du monde arabe (IMA) baptisée «Paysages, climats et sociétés du monde arabe, de l’Antiquité à nos jours». À cette occasion, nous avons rencontré le géographe David Goeury, spécialiste des cités oasiennes. Il nous rappelle les leçons géo-historiques pour affronter le réchauffement climatique et nous invite à repenser l’action collective. Entretien.
INA – Vos travaux portent sur les cités oasiennes. Comment définit-on une oasis ?
David Goeury – Le terme oasis vient du copte qui signifie « habitat ». C’est un système agri-urbain fondé sur l’interdépendance d’une entité urbaine et d’une entité agricole pour permettre l’établissement d’un habitat d’humains et de non humains sur la très longue durée. C’est une construction purement humaine faite à partir d’alliances, c’est-à-dire par la mobilisation de végétaux spécifiques qui permettent d’établir une forme de vie dans la longue durée. On parle davantage de cité oasienne. Elles ne font sens que parce qu’elles sont intégrées à des dynamiques économiques, et même, pour les plus grandes d’entre-elles, au grand commerce planétaire sous l’«Ancien monde», pour reprendre l’expression de Christian Grataloup (géo-historien), qui allait du Maroc jusqu’en Chine. Les cités oasiennes ont toujours été des lieux de réinvestissement des profits de ce grand commerce caravanier notamment pour financer les infrastructures d’irrigation, permettant des pratiques agricoles intensives.
Par Hind Ftouhi, Mansour Diop et David Goeury
Ibrahim est un père de famille né en 1975 qui exploite une parcelle adjacente à la station d’épuration des eaux usées. Son destin d’exploitant agricole est percuté par celui de la station d’épuration. Sa famille a été expropriée de 5 des 6 hectares qu’elle cultivait et depuis, il développe une activité de maraîchage à l’ombre du dispositif pour faire vivre sa famille.
Ibrahim a quitté l’école à 14 ans en cinquième année primaire après avoir redoublé à de nombreuses reprises. Il accompagne alors son père qui est associé à l’époque avec un ami sur une exploitation plus au nord. Les rendements sont faibles et les gains modiques. Son père achète alors une large parcelle de 6 ha à la fin des années 1980 pour planter des oliviers et développer un maraîchage. Il fait creuser plusieurs puits dans la nappe phréatique, à une profondeur d’environ 27 mètres.
En 2004, La famille est expropriée afin de permettre l’installation des vastes bassins de lagunage de la nouvelle STEP. Elle perd cinq des six hectares, trois puits, une maison de plain-pied et une soixantaine d’oliviers arrivés à maturité. La famille est la plus lourdement impactée, et l’indemnité de 10 dhs par m² leur semble faible au regard de la perte de leur appareil productif. Ibrahim est le seul garçon de la fratrie à rester sur l’exploitation : deux de ces frères sont installés à l’étranger en France, un autre travaille comme professeur, et le dernier travaille dans un hôtel à Agadir. Ces parents s’installent à Tiznit et il reste seul sur l’exploitation avec sa femme et ses quatre enfants.
Il travaille seul ; ses enfants sont concentrés sur leurs études et les réseaux sociaux. Son fils aîné est en deuxième année du baccalauréat, le second en première année du baccalauréat et le dernier en première année de collège. Quant à sa fille cadette, elle est en cinquième année du primaire. Il préfère :
« qu’ils excellent dans leurs études et aient une meilleure carrière, je ne vais pas les forcer à faire quelque chose qu’ils n’aiment pas ».
Cependant, quand est évoquée sa succession, il déclare non sans amertume :
« Aucun de mes enfants ni de mes frères ne prendra le relais et je le crains sincèrement, car tout sera abandonné et desséché, comme les exploitations de mes amis qui n’ont pas des successeurs. D’ailleurs, tant que les réseaux sociaux occuperont l’esprit de cette génération au lieu de s’intéresser à apprendre des choses utiles, tout sera gâché. »
Ibrahim est un maraîcher avisé. Il a divisé sa vaste parcelle en six pour cultiver la menthe, le persil, la coriandre, le céleri mais aussi les fèves et les navets. Il possède 12 oliviers, 5 grenadiers et 7 caroubiers.
Les oliviers sont surtout destinés à la consommation familiale et incarnent les liens qu’il maintient avec ses parents et ses frères. A la différence des autres cultures, les olives sont collectées en famille avec sa femme et ses enfants. Il en garde une partie pour le marinage qu’il prépare avec sa femme « en piquant les olives délicatement avec un couteau ». Le reste est transformé en huile et fait l’objet d’une répartition complexe.
« J’en garde 100 litres, j’en offre 100 litres à mes parents. Je donne 10 litres à chacun de mes frères. J’offre à chaque nécessiteux que je connais un litre d’huile, ce qui représente au total une vingtaine de litres. Enfin, je vends entre 50 et 60 litres, uniquement sur commande, et principalement à des personnes que je connais ainsi qu’à mes clients les plus fidèles.»
En revanche, la vente des produits maraîchers lui revient intégralement. Il apporte toujours des produits pour ses parents et son frère qui habitent Tiznit.
Pour lui, les produits les plus rentables sont la menthe et la coriandre :
« La menthe est persistante contrairement à la culture du persil qui dure seulement un an. La récolte de la coriandre se fait deux fois en hiver, si par exemple nous l’avons semée en novembre nous pourrions la récolter jusqu’en avril. Cependant, après chaque récolte, il faut labourer la terre afin de la semer à nouveau. Contrairement au persil, que l’on sème en décembre et qui donne des repousses jusqu’en avril, soit une année de récolte continue, il en va de même pour le céleri.»
Il vend sa production par lots à des détaillants principalement durant les trois jours du souk hebdomadaire, mardi, mercredi et jeudi. Parfois, il peut livrer des détaillants de l’ancienne médina le vendredi ou le samedi. Pour s’assurer une production continue, il sème chaque planche progressivement :
« c’est-à-dire je cultive la première planche et la laisse pousser pendant une semaine, puis je passe à l’autre planche en pratiquant le même procédé, ensuite je retourne couper la récolte de la première planche… et ainsi de suite. Alors, je continuerai à ce rythme pour toutes les planches restantes afin de maintenir une production durable. »
Il s’adapte aux fluctuations de l’offre et de la demande.
« Je ne récolte pas le persil et la coriandre lorsque je constate une offre excédentaire de ces produits chez les agriculteurs et les détaillants sur le marché. Afin d’éviter les pertes, je les laisse alors pousser jusqu’à ce qu’ils fleurissent et produisent des graines. Je les récolte ensuite pour récupérer ces graines. À ce moment-là, l’offre de ces produits sur le marché devient déficitaire et l’intérêt des acheteurs est renouvelé. Je fais ainsi d’une pierre deux coups.»
Ces graines sont bien meilleures que celles qu’il achète auprès des fournisseurs. Cependant, il préfère conserver cette possibilité uniquement en cas d’offre excédentaire sur le marché.
Ibrahim s’est aventuré dans plusieurs initiatives liées à l’élevage, mais ces tentatives ont tourné court. Sa famille possédait déjà des vaches de race locale « beldi », destinées à la consommation familiale. Il y a quelques années, il a lui aussi essayé de se lancer dans l’élevage laitier en acquérant deux vaches croisées beldi–Holstein et en s’inscrivant à la coopérative laitière. Toutefois, les faibles quantités de lait produites, ainsi que la mort des veaux avant leur vente, l’ont profondément découragé. Il a préféré abandonner plutôt que de risquer de voir les animaux mourir à nouveau, sans explication.
Il a ainsi renoncé à l’élevage, même si ses enfants l’encouragent aujourd’hui à relancer cette activité, d’autant plus que son voisin, Larbi, entretient un petit troupeau qui passe chaque matin devant son terrain.
« Je prévois de commencer avec une vache, car mes enfants la réclament sans cesse pour profiter de ses produits laitiers. Plus tard, je pourrai envisager d’agrandir le troupeau, surtout si j’arrive à bien élever cette première vache. »
En parallèle de sa tentative d’élevage laitier, il élevait des moutons, principalement pour la fête de l’Aïd el-Adha, mais cela représentait trop de travail. De plus, Ibrahim a une piètre opinion des ouvriers agricoles et préfère travailler seul. Il a aussi expérimenté la location d’une partie de sa parcelle en 2019 à un maraîcher qui voulait faire de la menthe.
« J’ai confié une fois la culture de la menthe en fermage à un agriculteur pour deux ans, mais il est décédé. Je l’ai ensuite remplacé par un autre, et j’ai rapidement constaté une grande différence dans la manière de travailler : l’agriculteur décédé récoltait chaque planche (ozone) séparément, tandis que son remplaçant procédait de manière chaotique, ce qui nuit à la qualité du sol et à l’état des plantes, favorisant l’apparition de Lmen ( c’est le nom d’une maladie de la menthe dont l’agent pathogène créé des tâches de couleurs blanche ou rouge au niveau des feuillages ). Si un carré de plantation est touché par Lmen, celui adjacent sera également contaminé et particulièrement quand la menthe dépasse une certaine longueur. C’est pour cela que je vous ai dit, que la culture de la menthe doit être récolté d’une manière bien ordonnée en coupant chaque culture séparément ».
Même si cela lui rapportait 4000 dhs, il a cessé la collaboration avec l’agriculteur et n’a plus mis de parcelle en location depuis.
Entre 2010 et 2012 environ, il a expérimenté l’eau de la STEP en profitant du fait que son voisin avait mis en place un dispositif de détournement du canal de fuite.
« Je cultivais de la luzerne et des figuiers, même si les figues avaient un goût amer et pourrissaient rapidement parce qu’ils contenaient des vers dedans. En outre, j’avais remarqué que ces eaux étaient de mauvais augure, car le rendement de mes récoltes a baissé et la motopompe tombait constamment en panne… ».
« Je l’ai mobilisé pendant un an environ. D’ailleurs, j’étais toujours inquiet à cette époque, car je n’avais pas le courage d’inviter les gens à voir mon exploitation agricole, de peur que quelqu’un découvre que j’utilisais ces eaux sur une partie de ma parcelle, d’autant plus que ma réputation commençait à se dégrader sur le marché à cause des gens qui en parlent. J’avais honte qu’un passant entre dans ma ferme et l’apprenne, car ce serait un scandale. De plus, quand j’offrais gracieusement du persil et de la coriandre à quelqu’un, certains refusaient à cause de ces eaux. J’ai alors décidé que toutes mes cultures devaient être consommables, ne présentant aucune menace pour la santé et la sécurité humaines, de peur que ma conscience ne me réprimande. Je ne suis pas contre l’utilisation des eaux épurées pour l’irrigation. Mais, je préfère qu’elles soient réservées uniquement à l’irrigation des cultures fourragères. Cette eau m’a appris une leçon que je n’oublierai jamais, quand je les ai utilisées pour l’irrigation. Par le bouche-à-oreille, si quelqu’un découvre cela, l’information se répandra rapidement, ternissant la réputation de l’agriculteur et affectant ses ventes, les clients pouvant le boycotter. De plus, l’odeur de cette eau rendrait rebutera les gens.»
Ibrahim avance que ses puits ne sont pas affectés par le canal d’écoulement comme « la rivière se trouve de l’autre côté et ne traverse pas mon terrain ». Ibrahim n’est pas pour autant opposé à la réutilisation des eaux usées : Si je possédais une autre parcelle éloignée de celle-ci, j’y cultiverai de la luzerne et l’irriguerai avec ces eaux sans hésitation.
Ibrahim s’adapte constamment au contexte, en fonction de ses capacités physiques et techniques. Il fait des arbitrages permanents : tout en s’inscrivant dans la tradition familiale, il expérimente certaines pratiques culturales, dont il abandonne certaines sans que cela ne reflète un jugement définitif. Il reste avant tout pragmatique, sans illusions particulières.
Par Hind Ftouhi, Mansour Diop et David Goeury
Ahmed et Habiba travaillent en couple sur une parcelle. Ahmed à 60 ans, sa femme Habiba 46 ans. Ils résident dans l’ancienne médina de Tiznit et ont deux filles une au primaire et l’autre au collège.
Ahmed vient de relancer une activité agricole depuis quelques mois grâce aux eaux épurées de la STEP sur une parcelle familiale abandonnée depuis plusieurs années relativement éloignée de la médina.
Comme de nombreux hommes, Ahmed a exercé des nombreux métiers
“pour maintenir un rythme de vie normal et une situation économique stable et pour assurer mon gagne-pain. J’ai même travaillé avec les agents de la direction des eaux et forêts.”
Ensuite, Ahmed a longtemps travaillé dans la boucherie, mais l’inflation et l’évolution des modes de vie l’ont conduit à changer d’activité.:
« Le secteur de la production et de la distribution de la viande connaît actuellement une crise, due à la forte concurrence de la viande de volaille et des sardines, ainsi que l’évolution des modes de consommation. En revanche, je vous parlais d’autrefois, les gens préféraient de consommer la viande rouge fraîche quand il y avait eu une pénurie dans la viande des volailles ».
Il a donc décidé d’investir dans la parcelle familiale :
“Ces parcelles sont un héritage que je partage avec de nombreux membres de ma famille. Mon oncle était immigré en France et ses enfants, ainsi que ses neveux qui résident à Rabat, ne pratiquent aucune activité agricole, contrairement à moi qui l’avais commencé récemment. L’activité agricole sur ces terres, autrefois à son apogée, a été suspendue par la suite.. Mais, nous l’avons repris aujourd’hui en cultivant de la luzerne.”
L’agriculture devient sa principale activité :
“Je n’ai rien d’autre. Je viens sur ces parcelles pour occuper activement mon temps libre et le rentabiliser. J’ai 5 brebis et leurs petits : des agneaux et des agnelles. Je les vendrai si je suis dans une situation financière difficile, sinon je les garderai pour les vendre à l’occasion de l’Aïd Al Adha.”
Pour l’instant l’activité n’est pas rentable :
“J’ai commencé à préparer cette parcelle il y a seulement 5 ou 6 mois. J’ai encore des dépenses en travaux agricoles. Par ailleurs, je n’utilise pas l’eau du puits comme le font d’autres agriculteurs qui cultivent de la coriandre, des légumes ou de la menthe.Je paie 50 centimes (1/2 Dhs) pour une tonne d’eau de STEP. Cela nous permet d’irriguer notre culture de luzerne, que nous récoltons pour nourrir notre bétail.”
Pour l’instant, il récolte la mauve qui a poussé spontanément sur la parcelle.
“Cette variété de mauve est destinée à alimenter uniquement le bétail, puisqu’elle est inconsommable par les êtres humains.”
Ahmed, se différencie des vrais agriculteurs :
« Pour nous, le travail agricole est notre passe-temps favori : il nous permet de rester productifs tout en constituant une activité physique pour maintenir un mode de vie sain. Cependant, Le véritable fellah (agriculteur) est celui qui creuse un puits pour irriguer ses cultures et exploiter pleinement son terrain, comme le fait par exemple mon voisin, Monsieur Abderrahmane Chrahim, qui a fait pousser plusieurs cultures telles que la coriandre, les betteraves, les laitues, et d’autres variétés de légumes.
L’irrigation par l’eau de la STEP réduit les possibles méthodes d’exploitation de notre parcelle, puisque nous la destinons uniquement à la production d’aliments pour le bétail. Par ailleurs, je suis prêt à louer la récolte de cette luzerne à toute personne qui voudra en bénéficier. Je l’ai semé il y a seulement 4 mois, donc je ne peux pas encore la louer.”
Ahmed illustre un usage pragmatique et limité de son terrain : l’irrigation par l’eau de la STEP lui permet de produire exclusivement de la luzerne pour son bétail, tout en considérant l’agriculture comme une activité de loisir. À la différence des « vrais fellahs », il ne cherche pas à diversifier ses cultures ni à exploiter pleinement son potentiel agricole. Il incarne aussi le profil des hommes qui se tournent vers la petite agriculture comme activité de subsistance alors qu’ils se retirent d’autres activités économiques. La pratique agricole apparaît alors comme compatible avec une activité de subsistance au-delà de soixante ans. Elle permet de conserver des revenus tout en pouvant travailler à un autre rythme. Elle apparaît aussi comme une transition vers une activité familiale où l’homme peut aussi compter sur l’aide de son épouse qui est souvent plus jeune.
Par Mansour Diop et David Goeury
Abdallah est un agriculteur qui a une vaste parcelle mais peu de ressources. Il s’est spécialisé autour de quelques produits qu’il vend au marché selon les saisons, la pluviométrie et ses moyens.
Les seuls produits que nous cultivons sont l’absinthe, l’artichaud, la courge longue (asslaoui) et un peu de persil parce que nous souffrons d’une pénurie d’eau. Je les vends au souk du jeudi.
L’absinthe ne pousse que pendant une période limitée d’octobre àmMars mais elle est très recherchée.
On l’utilise dans le thé seulement. Il faut la consommer avec modération parce qu’elle remonte la tension artérielle. Il y a un dicton qui dit : « L’absinthe du matin est une charogne et le soir c’est un remède ».
Il faut d’abord savoir que l’absinthe se prépare toujours avec de l’eau car son goût est trop fort pour être dégusté pur et que son arôme ne se révèle qu’une fois dilué. Alors, il faut mettre quelques brins d’absinthe dans un verre et verser de l’eau chaude dessus, puis les laisser infuser pendant quelques minutes, ensuite ajouter ces brins dans la théière ».
De plus, un médecin a cité les bienfaits de l’absinthe hier lors d’une émission télévisée, notamment son effet insecticide instantané sur les moustiques, où il a recommandé de prendre des branches d’absinthe sèches et de fumiger la pièce où elles se trouvent. Dans l’autre côté, il a également mentionné ses bienfaits pour le cuir chevelu pour les femmes, en prenant un bouquet d’absinthe avec des graines de tournesol, et les faisant bouillir dans de l’eau, puis filtrer l’infusion, ensuite l’utiliser avant de prendre le bain en rinçant les cheveux avec. Parce qu’elle est considérée comme une recette antipelliculaire efficace. »
Saviez-vous que la culture de l’absinthe empêche les serpents de parcourir ma parcelle à cause de son goût fort et son odeur puissante qui les étourdit. De ce fait, les moineaux et certaines espèces d’oiseaux pondent leurs œufs dans des arbres près des cultures d’absinthe afin que les serpents ne les atteignent pas. »
La vente de l’absinthe reste cependant peu rentable :
« Je la vends à 1 DH / pièce. Au maximum, je peux vendre 30 pièces d’absinthe par jours, ce qui équivaut à 30 DH, sans compter les frais supplémentaires telles que le carburant pour ma moto et le paquet de cigarette que je vais fumer…etc. C’est donc n’est pas rentable idem pour le persil parce que la productivité de ces plantes est moins importante. Et si la productivité est abondante, je devrai faire venir un ouvrier agricole pour la récolter et lui payer 100 DH / jour.
Mon problème est que je suis seul. Il n’y a personne pour m’aider et je n’ai pas non plus les moyens financiers nécessaires.
Personnellement, je voudrais installer une clôture autour de l’ensemble de ces parcelles, afin d’empêcher les nomades d’y accéder, car je les chasse quotidiennement. Mais, il me faut les moyens financiers pour cela.
Son puits donne très peu d’eau. Avec la sècheresse, « il faut attendre 6 jours afin d’avoir une heure d’irrigation car l’eau est rare ». Pour le gazoil, « je dépense ce que j’ai en poche, parfois 50 DH et parfois 80 DH…etc ».
Enfin, il n’a pas réellement de perspectives d’augmentation de sa production du fait de la présence des sangliers :
« De plus, je ne peux pas investir dans de nouvelles cultures car le sanglier détruit tout. Nous avons déposé une plainte auprès de la Direction des Eaux et Forêts pour qu’ils viennent chasser le sanglier, et ils nous ont envoyé des chasseurs pour effectuer la tâche, mais la Direction a exigé qu’ils paient 100 DH pour chaque tête de sanglier tuée. Alors, ils ont refusé d’exécuter cela et sont partis.
Soit les chasseurs paient ce montant, soit ils peuvent donner le sanglier chassé aux étrangers (touristes) s’ils sont ici, comme ils ont fait l’autre fois. Mais ils doivent d’abord obtenir l’autorisation auprès de la Direction des Eaux et Forêts pour que cela reste dans le cadre de la défense des Droits de l’Animal ».
Abdallah se sent délaissé :
« L’Etat ne poursuit que ses propres intérêts car elle ne pense pas au bien-être de ses citoyens. Prenons par exemple la couverture médicale, pour laquelle ils demandent à l’agriculteur de leur verser 160 DH par mois pour en bénéficier. N’est-ce pas absurde ! Où l’agriculteur trouvera-t-il ce montant mensuellement avec toutes les charges qu’il a sur son dos ? Si cette parcelle me rapporte 160 DH par mois, alors il vaut mieux que j’en profite moi-même. Hein ! Ils se moquent des gens avec des termes tels que : la couverture médicale et l’assurance sociale. »
Par Mansour Diop et David Goeury
Une femme âgée coupe chaque matin des herbes sur des parcelles inondées par le trop plein des eaux usées. Née dans une famille d’agriculteurs, elle est mariée à un agriculteur qui avait des enfants d’un premier mariage. Depuis plus de soixante ans, elle pratique l’agriculture dans le périmètre irrigué.
« J’habite à Attebane depuis toujours. Je n’ai pas d’enfants, ce sont les enfants de mon mari. L’un d’eux travaille à Rabat. Quant aux filles, elles sont toutes mariées.
Ces bovins appartiennent à mon frère qui les fait toujours paître dans l’exploitation agricole de mon mari, et quant à lui il s’occupe actuellement de la parcelle d’un ami à côté de nous.
Avant, on cultivait de l’orge, sur des terres Bour et on avait ses cultures maraîchères comme les carottes. Nous avons utilisé le magroud (remontée de l’eau via une outre par traction animale) durant de longues années, puis par la suite nous avons équipé le puits avec une motopompe.
Mais maintenant, à cause de l’eau de la STEP, nous ne cultivons que de la luzerne pour nourrir le bétail. L’eau de la STEP traverse nos parcelles via des canaux, car nos parcelles sont toutes proches du canal d’écoulement. Les eaux de la STEP sont bonnes pour les cultures fourragères comme la luzerne.
Je n’ai qu’une vache. Je la nourris en lui donnant un peu de luzerne séchée avec un peu de luzerne verte. Ma vache produit 16 litres de lait tous les matins. Nous sommes membre de la coopérative laitière de Bounamane. La collecte de lait a lieu deux fois par jour, le matin et le soir mais je ne leur donne pas de lait l’après-midi vu que je n’ai qu’une seule vache, alors que la coopérative exige qu’on leur donne une grande quantité de lait.
Ils nous versent une somme d’argent tous les 15 jours mais ce n’est pas suffisant pour vivre. De plus, ils refusent de nous donner notre matricule pour que nous puissions bénéficier des subventions qu’ils accordent aux éleveurs (fourrage, indemnités…etc), car ils prétendent que la quantité de lait que nous leur donnons est très faible et qu’il faut la doubler pour en bénéficier ».
Nous engraissons un mouton chaque année. Nous l’achetons avant la période de l’Aïd plusieurs mois à l’avance. Pour cette année, nous l’avons déjà acheté alors que l’Aïd est dans 4 mois.
J’ai aussi un élevage de volailles. Il m’est nécessaire d’avoir des poules, car elles mangent mes restes et mon pain sec, et même mes voisins me donnent leurs déchets d’épluchures de légumes. De plus, ces poules pondent des œufs. »
Comme de nombreuses femmes âgées, elle maintient une agriculture de subsistance autour d’un petit élevage dont elle à la charge sans pour autant être considérée comme une vraie agricultrice malgré 60 années d’activité agricole.
L’ouvrage Résonances oasiennes. Approches sensibles de l’urbain au Sahara est accessible sous la forme de livre numérique gratuitement sur le site de l’éditeur Métispresses.
https://www.metispresses.ch/en/resonances-oasiennes-numerique
Pour faciliter, l’accès aux différentes contributions, vous pouvez télécharger ici les différents chapitres au format pdf.
Introduction / Oasis en présence 9
Marc Breviglieri, Noha Gamal Said et David Goeury
Résonances oasiennes 2021 _p_9-23_Introduction_OASIS EN PRÉSENCE
Partie 1 / DES CITÉS OASIENNES, LIEU D’OBSERVATION COLLECTIVE 25
Des ateliers exploratoires face à un monde découvert.
Fabriquer des cohabitations scientifiques 27
Marc Breviglieri et David Goeury
Manière de faire enquête dans les oasis. Chebika et ce qu’il en reste 45
Imed Melliti
Partie 2 / POROSITÉS MENACÉES DE L’ESPACE URBAIN 55
Marcher à l’écoute de la médina 57
Alia Ben Ayed, Noha Gamal Said et Jean-Paul Thibaud
Résonances oasiennes 2021_p_57-58_MARCHER À L’ÉCOUTE DE LA MÉDINA
Dans l’ambiance d’une bergerie urbaine 59
Zakaria Kadiri, Nasser Tafferant, Jean-Paul Thibaud et Khadija Zahi
Résonances oasiennes 2021_p59-65_DANS L’AMBIANCE D’UNE BERGERIE URBAINE
Le doux climat de la skifa 67
Hind Ftouhi et Khadija Zahi
Résonances oasiennes 2021_p_67-74_LE DOUX CLIMAT DE LA SKIFA
La porosité au fondement de l’ambiance oasienne 75
Alia Ben Ayed
Résonances oasiennes 2021_p_75-94_LA POROSITÉ AU FONDEMENT DE L’AMBIANCE OASIENNE
L’âme de Nefta/Rouh Nefta. Une perception sensible du bien-être
en contexte oasien 95
Imen Landoulsi
Ouvrage Résonances oasiennes 2021_p_95-129 ROUH NEFTA
Configuration ambiantale d’un espace oasien: le ksar de Kenadsa saisi par les sens 131
Abdelaziz Barkani
Résonances oasiennes 2021 _p_131-155_CONFIGURATION AMBIANTALE D’UN ESPACE OASIEN_LE KSAR DE KENADSA
Partie 3 / RÉSONANCES MULTIPLES DES PLACES PUBLIQUES 157
Murmures d’impressions. Composer une partition musicale
comme première restitution d’ambiance ? 159
Alia Ben Ayed, Joseph Brunet-Jailly et Laurent Valdès
Déploiement du champ sensoriel d’une source sacrée
et réappropriation ludique d’une architecture 167
Marc Breviglieri, Hind Ftouhi, Imen Landoulsi, Mohamed Mouskite et Noha Gamal Said
Expériences sensibles autour des bassins romains de la médina de Gafsa 173
Dorsaf Zid, Hind Karoui et Azeddine Belakehal
Résonances oasiennes 2021 _p_173-193_EXPÉRIENCES SENSIBLES AUTOUR DES BASSINS ROMAINS
Renaissance sensible d’une place publique saharienne.
Aire d’expérience ludique et vie imaginaire 195
Marc Breviglieri, Imen Landoulsi et Mohamed Mouskite
Résonances oasiennes 2021 _p_195-203_RENAISSANCE SENSIBLE D’UNE PLACE PUBLIQUE SAHARIENNE
Considérations sur l’espace sonore d’une source sacrée.
Une figure de réhabilitation de la médina de Tiznit 205
Noha Gamal Said
Résonances oasiennes 2021 _p_205-221_CONSIDÉRATIONS SUR L’ESPACE SONORE D’UNE SOURCE SACRÉE
Partie 4 / MÉMOIRES ET RÉSILIENCES DES PRATIQUES AGRIURBAINES 223
Nefta: une corbeille de sons 225
Abdelaziz Barkani, Noha Gamal Said et Jean-Paul Thibaud
Résonances oasiennes 2021 _p_225-227_NEFTA UNE CORBEILLE DE SONS
Cheminer après l’inondation 229
Irène Carpentier, David Goeury et Zakaria Kadiri
Résonances oasiennes 2021 _p_229-237_CHEMINER APRÈS L’INONDATION
D’un contraste entre deux parcelles agricoles 239
Irène Carpentier, David Goeury et Zakaria Kadiri
Résonances oasiennes 2021 _p_239-244_D’UN CONTRASTE ENTRE DEUX PARCELLES AGRICOLES
Le legmi: stigmate de la crise de l’agriculture dans la Corbeille 245
Irène Carpentier et David Goeury
Résonances oasiennes 2021 _p_245-247_LE LEGMI STIGMATE DE LA CRISE DE L’AGRICULTURE
Terre chaude – Terre de saints 249
Marc Breviglieri et Mohamed Mouskite
Résonances oasiennes 2021 _p_249-259_TERRE CHAUDE – TERRE DE SAINTS
De la responsabilité de l’architecte dans les ambiances des cités oasiennes. Le cas des porches fortifiés des ksour marocains 261
Salima Naji
Fragiles mémoires des oasis historiques. Une relecture critique par les ambiances 305
Irène Carpentier, David Goeury et Zakaria Kadiri
Résonances oasiennes 2021 _p_305-334_FRAGILES MÉMOIRES DES OASIS HISTORIQUES
Conclusion / Un aperçu de l’héritage et du devenir des oasis sahariennes 335
Marc Breviglieri et David Goeury
Présentation des travaux de recherche Zerka par David Goeury et Marc Breviglieri lors de la vingt-quatrième journée de l’atelier
“Habiter la transition. Des pratiques existantes aux politiques de transition : circulations et ambiguïtés”
Atelier thématique commun aux réseaux ACDD et ReHaL
Avec le soutien de la Fondation de l’Écologie Politique
Coordinatrice et coordinateur de la séance :
Laura Centemeri[1] et Jérôme Boissonade[2]
L’atelier “Habiter la transition” souhaite mettre à l’épreuve la notion de transition par les pratiques. Lors de cette séance, nous tenterons d’approfondir la question de l’autonomie, comme enjeu plus ou moins ouvertement affiché par nombre d’initiatives qui « préfigurent » en pratiques la transition écologique.
En écho aux écrits d’I. Illich, A. Gorz, C. Castoriadis ou S. Zizeck, plusieurs travaux abordent cette question aujourd’hui. On pense évidemment, à ceux de Luc Semal sur les villes en transition et la nécessité d’autonomie qu’elles impliquent pour faire preuve de résilience ; ou ceux réalisés avec Mathilde Szuba sur la décroissance, les Crag’s ou sur les dispositifs de rationnement qui ont tous à voir avec les questions d’autonomie. On peut se référer à ceux menés par Sylvaine Bulle, qui approfondit de manière rigoureuse la question de l’autonomie dans l’expérience des ZAD, en tant que grammaire du politique ; ou encore plus récemment, la recherche menée par Franck Poupeau en Bolivie sur les relations entre auto-organisation communautaire et autonomie des dominés, qui associe pratique assembléiste de la politique, forme de souveraineté sociale fondée sur le pouvoir des usagers et norme conflictuelle vis-à-vis de l’État et du marché. Pour sa part, Laura Centemeri, dans le cadre de ses recherches sur le mouvement de la permaculture en Italie, s’intéresse aux travaux pionniers de Johan Galtung sur la « self-reliance » ainsi qu’aux débats italiens sur le développement territorial et aux propositions « territorialistes », dans le cadre de la nouvelle « question » nationale, celle des aree interne.
Au cours de cette journée, l’objectif est celui d’explorer les multiples déclinaisons écologiques de la problématique de l’autonomie, du plan personnel, jusqu’à celui d’une communauté et d’un territoire. Nous souhaitons approfondir les relations entre l’autonomie et d’autres logiques de coordination et d’organisation, telles celles de l’(inter)dépendance, de la solidarité et de la responsabilité.
Après avoir développé une réflexion critique sur l’autonomie comme injonction d’activation dans les politiques sociales à partir d’une approche sociologique de l’« habiter » et du « prendre soin » attentive aux différentes « formats » de l’engagement dans l’action, Marc Breviglieri porte aujourd’hui son attention sur les spécificités de l’habiter des écosystèmes écologiquement fragiles, notamment les milieux oasiens. Il y explore les multiples arts de faire avec le vivant qui y ont été élaborés et qui sont aujourd’hui menacés par les programmes de développement axés sur la croissance et les circuits de l’économie de l’enrichissement auxquels s’intéresse plus particulièrement David Goeury dans le cadre d’un questionnement sur les biens communs et leur gestion durable. Elise Demeulenaere reviendra pour sa part, sur les débats et les fortes tensions traversant les mouvements pour la réappropriation paysanne de l’agrobiodiversité, notamment en raison de la reprise de ces questions par les institutions européennes. Elena Apostoli Cappello discutera l’idée d’autonomie dans deux contextes, celui des luttes indigènes zapatistes et celui des mouvements autonomes italiens qui s’en inspirent . Enfin, Geneviève Pruvost clôturera la journée en évoquant les “pratiques d’entre-subsistance écoféministe” qui portent un travail “critique en acte de la vie quotidienne”.
Ces regards montrent ainsi comment les pratiques peuvent mettre à l’épreuve la rhétorique de la transition écologique et soulignent aussi la difficile articulation entre expérimentations socio-écologiques pionnières et politiques publiques de transition environnementale. Plus largement, cette journée d’atelier pourrait confronter différentes approches (écologie politique, écoféministe, etc.), mais ce sera surtout l’occasion de discuter ce croisement problématique transition-autonomie par le biais des pratiques communalistes, écologiques, survivalistes, “ZADistes”, etc. Ceci, dans leurs dimensions individuelles et collectives à travers les formes qui s’y développent, de mobilisation, de don, de rationnement, du “prendre soin”, de subsistance, etc.
Ce serait une manière de problématiser autrement les liens entre autonomie et hybridations et de revenir ainsi sur des terrains qui sont le plus souvent abordés sous le rapport autonomie vs domination.
Matinée (10h – 12h30) :
10h Introduction de Laura Centemeri (audio/vidéo)
Après-midi (14h00 – 17h) :
* Elena Apostoli n’a pas souhaité mettre en ligne la vidéo de sa communication.
[1] Chargée de recherche au CNRS et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS)
[2] Maître de Conférences HDR à l’Université du Littoral (ULCO), codirecteur de l’UMR 7218 LAVUE et membre de l’équipe de recherche ALTER (Université Paris 8).
[3] Professeur à la Haute école de travail social (Genève)
[4] Professeur agrégé à l’INSPE de Paris ,Docteur en géographie et membre du laboratoire Médiations Sciences des liens, sciences de lieux (Unité de Recherche de Sorbonne Université).
[5] Chargée de recherche au CNRS et membre du Centre Alexandre-Koyré (UMR 8560 EHESS/CNRS/MNHN)
[6] Post-Doctorante à l’Université de Rome – La Sapienza et associée au IIAC (EHESS-Cnrs)
[7] Chargée de Recherche CNRS HDR et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS)