Tous les articles par David Goeury

La Maison d’Iligh et l’histoire sociale du Tazerwalt de Paul Pascon

Pascon Paul, La Maison d’Iligh et l’histoire sociale du Tazerwalt, Rabat : Société Marocaine des Editeurs Réunis, 1984.couverture maison d'Iligh histoire sociale Tazerwalt

Cet ouvrage constitue une référence à la fois pour son contenu et aussi pour l’histoire de la recherche en sciences sociales au Maroc.

En effet, si Paul Pascon relate la « stratégie d’araignée » des héritiers du royaume du Tazerwalt qui attirent progressivement le sociologue renommé, dans une toile d’informations et d’obligations, afin qu’il devienne leur relais pour qu’il raconte leur histoire, ce dernier est loin d’être venu seul. Il fera de ce terrain de recherche une opportunité pour former toute une génération de jeunes chercheurs marocains : Mohamed Tozy, Mohamed Ennaji, Hassan Rachik ont écrit au combien l’expérience de la maison d’Iligh fut fondatrice notamment dans l’ouvrage Le métier d’intellectuel. Dialogue avec quinze penseurs du Maroc.

Par conséquent, cet ouvrage est une des traces d’un des grands moments fondateurs de la recherche en sciences sociales marocaine. L’équipe de chercheurs a investit le lieu, lu les archives, collecté la mémoire orale, observé les rituels, mobilisant toutes les champs des sciences sociales : histoire, économie, sciences politiques, sociologie, anthropologie… Continuer la lecture de La Maison d’Iligh et l’histoire sociale du Tazerwalt de Paul Pascon →

Tiznit, la légende de la source et la cité coloniale, selon Mohammed Khaïr-Eddine dans “Légende et vie d’Agoun’chich”

Extrait de Mohammed Khaïr-Eddine, Légende et vie d’Agoun’chich, Editions du Seuil, 1984.

Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995) est né dans un village de la vallée des Ammelns dans la province de Tiznit. Poète engagé, il s'exile en France puis revient dans son village d'origine pour écrire un roman d'aventure entre Tafraout, Taroudant et Tiznit. Son héros Agoun'chich "tronc d'arbre mort" en tachelhit porte en lui toute la mémoire populaire et lutte contre son effritement.
Les vingt dernières pages du roman se déroulent dans la ville de Tiznit. Mohammed Khaïr-Eddine rappelle une des versions du mythe de fondation de la ville autour de la source d'eau de Lalla Zninia puis décrit les transformations coloniales. Il insiste tout particulièrement sur la question de la prostitution avec des figures très ambivalentes.

    Agoun’chich, qui savait que cet hiver-là serait terrible, résolut d’aller à Tiznit. Il jeta un dernier regard plein d’amertume à la vallée où il était né, enveloppa ses affaires dans une couverture qu’il fixa au dos de sa mule et se mit en route. Il connaissait les détours les plus secrets de la montagne… Aussi se dit-il qu’il ne risquait de rencontrer que des bergers ou des vagabonds isolés. Il éviterait les villages bordant la piste nouvellement tracée par les légionnaires et suivrait le chemin des crêtes. La nuit, il dormirait comme d’habitude à la belle étoile. Cependant, il faudrait se procurer du fourrage et de l’eau pour sa monture, l’été ayant complètement pelé et asséché les hauteurs. Cela ne l’inquiétait pas, car il pouvait payer sans discussion.

            Il arriva à Tiznit au bout de quatre journées de marche. Il n’avait jamais encore vu cette ville dont on lui avait pourtant vanté les couleurs fortes et la splendeur. Ses yeux s’attardèrent longtemps sur ses remparts. On racontait qu’elle avait pour fondatrice une prostituée repentie. Elle était venue du Sahara accompagnée d’une chienne. Elles mouraient de soif depuis des heures. À un moment, la chienne disparut et finit par revenir toute trempée. Elle conduisit aussitôt sa maîtresse à l’emplacement d’une source abondante et pure. Alors l’ancienne prostituée tira un trait sur son passé dissolu, s’installa sur les lieux et devint une sainte irréprochable. Personne n’a jamais pu vérifier cette légende, mais Agoun’chich y croyait comme il croyait à l’existence des êtres surnaturels et aux forces occultes des ténèbres qui l’avaient toujours préservé d’une destruction imminente.

    Dès son arrivée, il loua une chambre dans une auberge donnant sur la place du Méchouar. Cette place rectangulaire et vaste accueillait une foule bigarrée dans ses gargotes et ses garnis modestes. Il y avait constamment un va-et-vient intense. On y mangeait à satiété pour presque rien. Malgré la nouveauté que représentaient les camions et les autocars, les gens continuaient de voyager à dos de mulet ou d’âne et de transporter leurs affaires sur des dromadaires. Les esprits religieux superstitieux assimilaient encore les inventions modernes à une manifestation du diable. Ils disaient que les Français les avaient introduites ici pour dévoyer les croyants et grossir les rangs des infidèles.

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Anthropologie de l’irrigation : les oasis de Tiznit au Maroc par Toufik Ftaïta

Ftaita Toufik, Anthropologie de l’irrigation : les oasis de Tiznit au Maroc, Paris : L’Harmattan, 2006.

Cet ouvrage de référence issu d’une thèse de doctorat pose l’ensemble des enjeux lié à l’irrigation. Toufik Ftaïta décrit l’ensemble des techniques afin de mieux donner à comprendre les enjeux politiques et les confits liés aux eaux souterraines. Même si le propos est plus particulièrement attaché à la localité de Oulad Jerrar à 14 km au sud de Tiznit, l’ouvrage propose constamment une mise en perspective régionale.

Nous retiendrons ici quelques éléments clefs :

– L’oasis est consubstantielle d’une organisation politique spécifique (p.143 à 166) s’appuyant sur un droit coutumier extrêmement précis et des négociations constantes entre les différentes parties prenantes.

– Les mutations contemporaines et l’équipement en motopompe amènent à reconfigurer l’ensemble des relations politiques, économique et sociales sans pour autant abolir les pratiques historiques.

En ce sens, la lecture de l’ouvrage doit être compléter par la lecture des articles de Toufik Ftaïta et tout particulièrement celui de 1999.

En effet, dans cet article Toufik Ftaïta décrit les mutations de l’usage de l’eau d’irrigation issue de la source de Reggada dans le contexte de l’urbanisation de la ville de Tiznit. Outre l’analyse, le texte a aujourd’hui une dimension historique, l’auteur décrivant les nouvelles relations entre les agriculteurs et les pouvoirs publics mais surtout les mutations de l’activité agricole. Ainsi, si l’eau d’irrigation historique est détournée au profit de la consommation urbaine, les ayants droits peuvent alors bénéficier à titre de compensation des eaux usées, mais ces dernières sont souvent exploitées brutes. On assiste alors un changement complet de paradigme.

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Mémoire et réhabilitation de la source historique

Enfant lisant le panneau de présentation de la source historique de Tiznit
Enfant lisant le panneau de présentation de la source historique de Tiznit

Dans le cadre du projet de réhabilitation, des panneaux signalétique bilingues de présentation du centre historique de la ville ont été installés. L’enfant lit ici attentivement le panneau présentant les étapes historiques d’aménagement successifs de la source depuis la période coloniale.

L’absence d’information accessible au grand public a marginalisé le lieu. Désormais, les habitants et les visiteurs se réapproprient l’histoire des lieux à l’image de cet enfant qui a lu le panneau durant une dizaine de minutes.

le mythe de fondation de Tiznit dans une archives de 1580, traduite par Léopold Justinard

Extrait du Kennach signé par Brahim ben Ali ben Abdallah el Hassani daté de 988 de l’Hégire (1580 calendrier grégorien) et traduit par Léopold Justinard et publié en 1933 sous le titre “Notes sur l’histoire du Sous au XVIe siècle. I.-Sidi Ahmed ou Moussa. II.- Carnet d’un lieutnant d’Al Mansour”, Archives marocaines XXIX.

Une femme de grande beauté était connue pour sa mauvaise conduite. Elle vécut longtemps de cette façon, amassant de grands biens. Quand Dieu voulut lui pardonner ses péchés, il fit descendre le repentit dans son coeur. Elle se repentit d’un coeur sincère, pleura ses péchés et s’expatria jusqu’à un lieu ou est bâti Tiznit.

C’est dans une terre blanche, sans eau et sans arbre, rien que beaucoup de jujubiers. Elle s’y arrêta et creusa la terre de ses mains pour trouver l’eau, voulant bâtir une mosquée. Puis elle piocha un certain temps et une source abondante jaillit. Alors elle bâtit la grande mosquée des Id Dlaha, la première construction de Tiznit, qui fut nommé de son nom. Elle avoua qu’elle avait commis l’adultère et Dieu lui pardonna. Elle resta dans cette grande mosquée à adorer Dieu Très Haut qui l’a favorisée de grands miracles.

C’était en choual de l’an 800 (soit 1397 calendrier grégorien).

Visites nocturnes en famille ou entre amies à la source historique durant le mois de Ramadan

Femmes au contact de l’eau de l’Aïn Aqdim, un soir de Ramadan 2015

Ce court extrait a été pris incidemment vers 10h30 un soir de ramadan. Un groupe de femme s’est approchée de la source pour s’y laver les mains, les avant-bras et le visage. Nous ne souhaitons pas ici formuler une interprétation abusive. Nous notons seulement que le nouveau dispositif architectural avec le bassin surplombant la chute d’eau permet aux habitants et visiteurs de renouer avec le contact de l’eau de la source.

De nombreux rituels existaient et ont été suspendus avec la modernisation du bassin et sa fermeture par une grille. La question est de savoir si ces rituels peuvent réapparaître dans le contexte actuel et si oui, sous quelle forme.

Flore sur les terres abandonnées de Targa n’Oussengar

Le récit historique du détournement de l’Aïn Aqdim de Tiznit

Cet enregistrement sonore a été fait lors d’un atelier participatif sur le devenir du périmètre irrigué de Targa.

L’homme, après avoir ostensiblement frappé son bras gauche avec sa main droite en répètant “à Targa, il faut de l’eau et des bras”, demande expressément à rappeler l’histoire de la source.

Il commence ainsi : “au début, il n’y avait que la source ancienne, l’Aïn Aqdim, qui permettait d’irriguer les deux partie de Targa, Targa n’Zit et Targa n’Oussengar”.

Ensuite, il raconte l’histoire comme elle est décrite dans les archives coloniales sur le conflit entre le caïd des Oulad Jerrar et les habitants de Tiznit suite à la découverte par hasard du chenal karstique de la source de Tiznit, quatorze kilomètres en amont par un agriculteur.

 

Targa n’Oussengar en février 2015

Le conflit sur la source entre les habitants de Tiznit et les Oulad Jerrar de 1912 à 1922

Extrait de La monographie de la tribu des Ahl Tiznit rédigée par le capitaine de La Boissière en 1940.

Au sein de cette monograhie se trouve un passage détaillant le conflit entre les habitants de la ville de Tiznit et les habitants de l’amont les Oulad Jerrar.

La source de Reggada, n’est pas à proprement parler un point d’eau des Ahl Tiznit puisqu’elle naît en tribu Ouled Jerrar à 14 km au sud de Tiznit. Cependant, étant donné qu’elle irrigue la palmeraie et l’oliveraie de Tiznit, il n’est pas permis de la passer sous silence. Son débit partiel est de 40 litres par seonde. Il a été sensiblement amélioré par la mise sous buses en 1940 du canal d’adduction.

L’Aïn Agdim, se présente sous la forme d’une guelta, reliée par une khettara à l’oliveraie du souq el Khemis. Elle communique avec le source de Reggada ainsi que le met en lumière l’anecdote suivante :

 ” En 1912, le caïd Abdesselam Nid Bourhim avait le le commandement des Oulad Jerrar. Un fellah forait un puits au lieu-dit El Bnaouer, à Reggada. A une quinzaine de mètres de profondeur, il entendit sourdre une source. Il en rendit compte au caïd Jerrari. On ouvrit une khettara qui rencontra le cheminement d’une source. C’était la tête de source de l’Aïn Aqdim de Tiznit. Le caïd Abdesselman l’ayant asséchée, Ma El Aïnin qui résidait alors à Tiznit obtient de Jerrari qu’il rétablisse le statu quo ante. A l’arrivée du khalifat Ben Dahan, l’eau fut asséchée à nouveau par les Oulad Jerrar. Ce personnage fut remplacé par le Goundafi, ennemi personnel du Jerrari. L’eau fut à nouveau coupée par ce dernier, asséchant complètement la source de Tiznit. Le pacha El Goundafi leva immédiatement une harka pour marcher sur Talaïnt. Le capitaine Justinard alors en résidence à Tiznit, s’interposa et engagea le Jerrari à conclure un arrangement amiable avec le Goundafi, faute de quoi le Makhzen soutiendrait le pacha de Tiznit dans son différent avec le caïd Ayad. A contre coeur, le Jerrari cédé et les sahab  du pacha accompagnés de maallemin, allèrent à Reggada rétablir l’ancien état des choses. Depuis lors, l’eau ne fut plus jamais coupée”.

Agriculture familiale : transformation et continuité

Le périmètre de Targa est dominé par une agriculture familiale.

Les exploitations de petite taille sont dédiées à la polyculture. Le découpage historique entre Targa n’Zit (le périmètre irrigué des oliviers, à l’ouest de l’oued Toukhsine) et Targa n’Oussenghar (le périmètre irrigué du maïs à l’est de l’oued Toukhsine)  a été profondément modifié depuis les années 1970. La culture de l’oliviers s’est déplacée sur la rive orientale tandis que désormais la rive occidentale a été progressivement abandonnée pour se développer plus au nord.

Aujourd’hui, les agriculteurs mettent en oeuvre une culture étagée mêlant arboriculture (oliviers majoritairement), céréaliculture et maraîchage.

Assolement du périmètre irrigué de Targa observé en mars 2015.

Assolement du périmètre irrigué de Targa observé en mars 2015.

Il existe autant de mise en oeuvre que d’exploitant, chacun élaborant un système productif spécifique selon la taille de ces parcelles, la disponibilité de l’eau et le nombre de membre de la famille impliqués.

Ici, sur la parcelle irrigué de façon gravitaire est décomposée en casiers. Les buttées sont plantées de maïs destiné à l’ensilage animal tandis que le casier est dédié à des herbacées (menthe, coriandre) ou à des tubercules. A une centaine de mètres, un autre agriculteur privilégie des parcelles entières de maïs à haut rendement, irrigués en goutte en goutte, dont les épis sont vendus à des marchands ambulants qui les proposent grillés sur le souk et dans la ville et dont le reste de la plante est ensilé pour l’alimentation bovine.

Cependant, il apparaît un modèle désormais dominant qui est l’élevage bovin laitier. Les parcelles sont ensemencées de luzerne afin de nourrir des vaches laitières en stabulation. Si certains vendent le lait et surtout le petit lait au nord de la médina, la plupart s’est regroupée au sein d’une coopérative qui appartient au réseau COPAG et qui commercialise ses produits à l’échelle nationale sous la marque Jaouda. Le litre de lait leur est acheté à 4 dhs (soit 0,35 centimes d’euros), si bien que 3 à 4 vaches permettent de faire vivre un ménage.

 

Visée du carnet Zerka

Le carnet aura pour fonction principale de permettre un travail de réseau entre des équipes éloignées géographiquement.

Il permettra de soumettre à la connaissance et à la discussion à la fois des données de terrain, des documents d’archive et des hypothèses de travail. Une place importante sera faite aux données audiovisuelles.

Enfin, le carnet servira de point de croisement entre divers projets connexes (renvoi à d’autres carnets d’hypothèses, blogs de recherche, publications, etc.) qui seront mis en évidence comme autant de caisses de résonance permettant d’appuyer ou d’orienter la recherche en cours.